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vendredi 20 janvier 2017

Donald Ray Pollock, pour revaloriser ce prénom

Donald Ray Pollock. (c) Jean-Luc Bertini.

Avec ou sans lunettes, l'écrivain américain Donald Ray Pollock ne se fait guère remarquer. Physiquement, veux-je dire. Le natif de l'Ohio est mince, discret. Il mange peu, ne boit pas plus. Il parle doucement, sourit souvent. A se demander comment les fantastiques histoires qu'on découvre dans ses livres se développent derrière ce grand front ("Tout est dans ma tête", me dira-t-il). Son premier roman, "Le Diable, tout le temps" (Albin Michel, 2012, Le livre de poche, 2014, 120.000 exemplaires en français, 40.000 en grand format et 80.000 en poche), avait enthousiasmé le public et la critique (lire ici).

Le second roman de Donald Ray Pollock, "Une mort qui en vaut la peine" ("The Heavenly Table", très bien traduit de l'anglais par Bruno Boudard, Albin Michel, collection "Terres d'Amérique", 564 pages) est d'un genre différent. Mais tout aussi passionnant. Une épopée grinçante mettant en scène la cavale de trois frères, Cane, Cob et Chimney, qu'on dévore avec appétit. A noter que le titre de la traduction française est celui que l'auteur avait proposé sans succès à son éditeur américain.

Ce deuxième roman, mais troisième livre en français (Donald Ray Pollock est aussi l'auteur d'un recueil de nouvelles, "Knockemstiff", paru chez Buchet-Chastel en 2010), se déroule bien entendu chez lui, dans l'Ohio, mais trente ans plus tôt que "Le Diable".

On fait tout de suite la connaissance des fils Jewett, qui ont entre 17 et 21 ans. Ils vivent en compagnie de leur père veuf, ruiné et obsédé par la religion. Il faut imaginer la vie de ces quatre hommes pauvres dans ce bout de campagne en 1917. Peu de travail dans les champs de coton, pas d'argent, quasi rien à manger, des rats qui courent partout, les animaux malades. La violence, physique et verbale. A des centaines de kilomètres de là, les époux Ellsworth et Eula Fiddler constatent la disparition de leur fils unique, envolé avec de larges provisions contre la soif. Alors que la guerre gronde en Europe et que l'armée engage sans relâche.

Pendant tout le premier quart du livre, Donald Ray Pollock alterne les chapitres entre les deux familles. Il poursuivra ce dynamique changement de personnages jusqu'à la fin du récit, élargissant le nombre d'intervenants au fur et à mesure que progresse l'intrigue mais sans jamais lâcher les Jewett et les Fiddler, invitant ainsi le lecteur à forger également ce fantastique récit.

Très vite, le vieux Pearl Jewett va mourir et ses trois fils vont prendre la route ensemble pour essayer de s'en sortir. Cane est l'aîné. Il a promis à sa mère mourante de s'occuper de ses frères, Cob le simplet, Chimney, le musicien tête brûlée. Le trio tente de mettre en pratique l'histoire d'un roman à trois sous dont le héros, Bloody Bill Bucket, s'est incarné à leurs yeux à force de lectures répétées - ils n'ont que deux livres, la Bible et "La vie et les aventures de Bloody Bill Bucket". Cela signifie voler des chevaux et devenir des braqueurs de banque pour gagner leur vie. En théorie.

Car n'est pas hors-la-loi qui veut et les frères Jewett vont tout de suite l'expérimenter. Assez rapidement, ils seront poursuivis par les autorités de tous les lieux où ils passent et précédés d'une très fâcheuse réputation. Pendant que Donald Ray Pollock nous raconte tout cela avec un impeccable brio, multipliant les scènes annexes drôlement bien menées, il nous tient bien entendu aussi informés de ce que vivent les autres personnages de ce fantastique roman. Des itinéraires qui vont finir par se croiser sans qu'on s'y attende. En filigrane de ce texte prenant, l'écrivain interroge: le paradis rêvé ne serait-il pas pire que l'enfer vécu? On est suspendu aux chapitres de cette fresque aussi noire que drôle, à l'humour sarcastique, pleine de péripéties et de belles rencontres, qui ferraille avec des questions aussi importantes que la violence, le racisme, la pauvreté, la sexualité, la religion, le mal et la rédemption.


Dix questions à Donald Ray Pollock

A voir votre deuxième roman, la forme longue semble être celle qui vous convient.
J'ai été bien plus à l'aise que je ne me l'étais imaginé parce qu'il n'était déjà pas évident de passer de la nouvelle au roman. Je l'ai réussi avec "Le Diable, tout le temps" et aussi avec mon deuxième roman, "Une mort qui en vaut la peine", qui est mon troisième livre puisque j'ai commencé par des nouvelles. Je travaille en ce moment à mon troisième roman et je me dis que c'est dans ce genre littéraire que je me sens le mieux. Finalement, les romans sont ce qu'il y a de plus facile à écrire pour un écrivain. La poésie est le genre le plus difficile. Ensuite viennent les nouvelles.

Vous remerciez une personne de vous avoir tanné pour terminer ce roman. C'était difficile?
C'est toujours très difficile de terminer un livre. Personne ne lit mon texte avant la fin du premier jet, sauf mon chien - Patsy, ma femme, est mon "grammar coach". Je remercie ici un ami proche. Ma femme et moi le rencontrons avec sa femme une ou deux fois par semaine. Chaque fois, il me demandait si mon bouquin était terminé. A un moment, j'en ai eu marre. Et pour ne plus l'entendre,  j'ai terminé d'écrire le livre. Le remerciement est un clin d'œil à cela. Moi, en tant qu'écrivain, quand je rencontre un autre écrivain, je ne lui demanderai jamais quand il aura fini un livre.

Mais moi qui ne suis pas écrivaine, je vais alors vous demander quand sera terminé votre troisième roman…
Cela ne me déplaît pas de me projeter dans le futur. Pour la première fois, je me suis donné une date de fin. Mon troisième roman sera plus court, se déroulera dans l'Ohio bien entendu et verra un retour aux années 1950-1960. Il sera terminé pour la fin janvier 2018 au plus tard (traduction en français sans doute un an après). Longtemps je n'ai pas été aussi discipliné. Mais j'ai lu la biographie de l'écrivain Harry Crews et je me suis dit que cela allait m'obliger à travailler. Après "Le Diable", je suis resté deux ans sans écrire.

Vos deux romans se déroulent dans l'Ohio bien entendu, mais ont en commun qu'une Guerre mondiale se déroule alors en Europe, la Deuxième pour "Le Diable", la Première pour "Une mort…"
Si c'est délibéré, je n'en suis pas conscient. Dans "Le Diable", j'avais besoin que le livre se passe après la Deuxième Guerre mondiale: le père d'un ami de jeunesse a été prisonnier dans un camp japonais, un de mes oncles est mort à Hiroshima et j'ai perdu deux autres oncles dans cette guerre. Pour mon deuxième roman, c'est le camp Sherman qui m'a servi de base. Un camp militaire que les Américains ont établi dans l'Ohio quand ils sont entrés en guerre. Mais après, en cours d'écriture, je me suis écarté de la réalité et j'ai romancé les faits. Les années 1915 sont une époque d'innovations techniques, téléphone, automobile, avion, sanitaires, une ère de changement. Le monde ancien s'efface au profit du monde moderne. Tous ces changements ont été déclenchés par la Première Guerre mondiale.

Comment sont nés les personnages de ce second roman?
La plupart d'entre eux, je les ai créés. Les frères sont venus à trois. Mais quand j'ai découvert  qu'en 1917, il y avait 7.000 toilettes extérieures dans un si petit endroit, je me suis dit que cela devait poser problème. D'où mon inspecteur sanitaire qui, lui, est authentique.

Comme dans votre premier roman, vous mettez en place un grand nombre de personnages très intéressants dont on se doute qu’ils vont à un moment se croiser. Est-ce votre manière d’écrire?
C'est la seule façon dont je m'imagine écrire un roman. Je ne travaille pas avec un tableau accroché au mur, plein de post-it et de notes. Tout est dans ma tête. Quand je relis ce que j'ai écrit, cela me donne d'autres idées. Je change telle ou telle chose. Je déplace une scène.

C’est intéressant de voir le culte que vouent les frères Jewett à Bloody Bill, un personnage de roman de gare qui devient une sorte de fil rouge à leur épopée.
Ce n'est pas un des thèmes principaux du livre. Ce qui m'intéresse, c'est que les livres peuvent changer la vie des gens, les influencer par rapport à des décisions à prendre.

Les trois frères font référence à Bloody Bill comme d'autres à la Bible ou à Shakespeare.
Eux, ce livre, ce roman de gare, est tout ce qu’ils ont, là où d'autres ont la Bible et Shakespeare. Ils ont aussi une Bible mais pour eux qui ont de 17 à 21 ans, Bloody Bill est plus tentant que la Bible. Il est leur Bible.

Ce roman paraît plus sexuel et plus drôle que le précédent.
J'avais envie d'écrire un livre différent, pas aussi noir, pas seulement  pour le lecteur mais aussi pour moi. "Le Diable" était si sombre… J'ai eu envie de faire sourire le lecteur, ou même rire. J'avais aussi envie que, pour une fois, il y ait quelques gens bien, comme le couple Ellsworth et Eula, comme Jasper même si, chez lui, il y a des choses qui ne sont pas ordinaires.

La référence à l'usine à papier est-elle une manière de vous inviter dans le livre? Vous, votre père et votre grand-père y ont travaillé.
J'ai souhaité écrire sur un endroit fictif, la ville de Meade n'existe pas même si elle est très évocatrice de la ville où je vis aujourd’hui, Chillicothe. Les rues existent véritablement. Donc par souci d'authenticité, j’ai mis l’usine à papier.





vendredi 30 novembre 2012

LA adoré lire Donald Ray Pollock

"Le Diable, tout le temps" est le premier roman de l'Américain Donald Ray Pollock (traduit de l'américain par Christophe Mercier, Albin Michel, collection "Terres d'Amérique", 370 pages). Sorti au début de l'année, il scrute la noirceur humaine la plus atroce sans rien de gratuit. L'histoire est époustouflante mais surtout, on sort complètement remué de la lecture de ce livre qui couvre vingt années des Etats-Unis, à partir de 1945 et du retour chez lui d'un Marine revenu du Pacifique. Une claque salutaire.
Au "Soir", on avait sélectionné ce roman au début de l'été et ses inévitables conseils de lecture comme un de nos "coups de cœur" (dans un choix de douze).

"Le Diable, tout le temps" vient d'être désigné "meilleur livre de l'année" par le magazine "Lire".
Bon choix (cette fois, disent les mauvaises langues).
Non seulement j'avais adoré le livre mais j'avais rencontré l'auteur, invité au Festival Etonnants Voyageurs à Saint-Malo (lire ci-dessous après la suite du palmarès).

Les autres lauréats du mensuel sont (attention, il y a vingt catégories en tout):

Roman français: "La vérité sur l'affaire Harry Quebert", de Joël Dicker (de Fallois/L'âge d'homme); un choix très discuté, comme les autres lauriers de ce titre, mais qui fera plaisir à une personne au moins.
Roman étranger: "Dans la grande nuit des temps", d'Antonio Munoz Molina (Seuil)
Roman policier: "Mapuche", de Caryl Ferey (Gallimard)
Essai: "Les gauches françaises/1762-2012. Histoire, politique et imaginaire", de Jacques Julliard (Flammarion)
Découverte roman étranger: "Certaines n'avaient jamais vu la mer", de Julie Otsuka (Phébus); oui oui oui
Autobiographie: "La nacre et le rocher", de Robert Misrahi (Encre marine)
Biographie d'écrivain: "Chateaubriand", de Jean-Claude Berchet (Gallimard)
Histoire: "Congo. Une histoire", de David Van Reybrouck (Actes Sud); un Belge!
Classique/Redécouverte: "Autobiographie", de Mark Twain (Tristam)
Premier roman étranger: "Un concours de circonstances", d'Amy Waldman (L'Olivier)
Sortis du purgatoire: "Joyeux, fais ton fourbi", de Julien Blanc (Finitude)
Livre audio: "Les mémoires d'outre-tombe", de F.-R. de Chateaubriand, par Daniel Mesguich, (Frémeaux & Associés)
Découverte - roman français: "Quel trésor!", de Gaspard-Marie Janvier (Fayard)
Nouvelles Etranger: "Le lanceur de couteaux", de Steven Milhauser (Albin Michel)
Premier roman français: "Les Sauvages", t.1 et t.2, de Sabri Louatha (Flammarion)
Jeunesse: "Les trois vies d'Antoine Anarchasis", d'Alex Cousseau (Rouergue)
BD: "Un printemps à Tchernobyl", d'Emmanuel Lepage (Futuropolis)
Sport: "Anquetil tout seul", de Paul Fournel (Seuil)
Science: "Dans le secret des êtres vivants", de Nicole Le Douarin (Robert Laffont)


Donald Ray Pollock chez lui. (c) Patsy Pollock.

Retour, comme annoncé, au livre et aux mots de Donald Ray Pollock.
Premier roman, "Le Diable, tout le temps" vient après un recueil de nouvelles, déjà sombres, "Knockemstiff" (Buchet-Chastel, 2010).
Le roman couvre vingt ans à partir de la fin de la Deuxième Guerre mondiale mais il s'ouvre sur un prologue en 1957. Le jeune Arvin Russell suit son père dans une clairière qui sert d'autel de prière – on retrouvera le lieu beaucoup plus tard, alpha et oméga de son destin. Apparaît déjà  la phrase énigmatique, qui sera le fil rouge du livre quand Williard lance à son fils: "Il suffit de choisir le bon moment."

Donald Ray Pollock entame alors son récit. On est à l'automne 1945. Rescapé de l'enfer du Pacifique, le soldat Williard Russell rentre chez sa mère, dans l'Ohio. Au fond des yeux, il a le souvenir des tortures infligées par les Japonais à un Marine. A une halte du bus Greyhound, il tombe amoureux de la serveuse. Revient quelques jours plus tard l'épouser et s'installer avec elle. Après quelques années, le couple a enfin un enfant, Arvin, et déménage. Mais Charlotte tombe gravement malade. Son mari ne le supportera pas. L'orphelin est envoyé chez sa grand-mère.
A partir de là, on ne peut plus lâcher le livre. Donald Ray Pollock a introduit peu à peu, sans qu'on s'en aperçoive vraiment, les personnages qui vont se croiser, s'imbriquer, lutter, s'aider ou se trahir, dont on va découvrir la folie ou les vices. Apparaissent ainsi un couple qui écume les routes et enlève les auto-stoppeurs pour les assassiner et leur faire subir d'autres horreurs, un duo de prédicateurs qui croient pouvoir réveiller les morts et sont en fuite, un pasteur trop intéressé par les plus jeunes de ses paroissiennes. Des bourreaux sans pitié et des victimes naïves. A côté d'eux, un témoin, Arvin, archange du bien à côté du Diable.
Ce roman violent et noir, à la construction savamment maîtrisée, coupe le souffle. On côtoie ses protagonistes, comme de l'intérieur, jusqu'à s'interroger sur sa propre noirceur.



Vous avez commencé à écrire après avoir passé trente-deux ans comme ouvrier dans une usine de pâte à papier. Qu'est-ce qui a motivé ce changement de vie?
Quand j'ai eu 45 ans, mon père quitta l'usine où nous travaillions tous les deux (moi depuis 27 ans), pour partir en retraite. A le voir subitement se contenter de rentrer à la maison, de s'affaler devant la télé, de ne pas réussir à reprendre le dessus, j'ai réalisé que je n'avais pas vraiment envie de vivre la même chose. Je voulais faire autre chose durant le reste de ma vie, ne pas me retrouver dans la situation de mon père. Je me suis dit que j'allais me mettre à écrire. J'étais assez naïf. Je m'imaginais qu'être écrivain, c'était gagner plein d'argent, être son propre chef, pouvoir travailler n'importe où, avoir plein de temps devant soi, obtenir reconnaissance et succès. Ce n'est pas précisément cela, je m'en suis rendu compte. J'ai dit à ma femme que je me donnais cinq ans pour y parvenir et que si ça ne marchait pas, j'abandonnerais l'idée. Mais au moins, je ne regretterais pas de ne pas avoir essayé. Finalement, au bout des cinq ans, c'est l'usine que j'ai quittée puisque j'étais parvenu à quelque chose. J'avais été accepté à l'université dans une faculté qui enseigne l'écriture. Là, j'ai commencé à travailler à mon roman.

Ecriviez-vous déjà avant?
Non.
Lisiez-vous beaucoup?
Oui. J'ai toujours beaucoup lu. Quand j'avais la trentaine, j’ai fait un retour à l’université pour étudier la littérature. Il y avait un programme à l'usine qui permettait aux ouvriers de bénéficier de cours. Moi, j'ai suivi des cours de littérature. J'ai toujours aimé lire, des genres assez différents. J’aime particulièrement des auteurs comme John Cheever, William Faulkner et beaucoup d'écrivains du sud comme Flannery O'Connor.On peut dire que j'ai toujours été un lecteur.
Le fait d'avoir lu beaucoup vous a-t-il aidé à écrire vous-même ?
Oh oui. Sérieusement, je pense qu'on ne peut pas devenir écrivain sans aimer beaucoup lire. 
Le recueil de nouvelles que vous avez déjà publié, "Stockemtiff", porte en titre le nom d’un lieu qu'on retrouve même dans votre roman.
C'est l'endroit où j'ai grandi. C'est un petit hameau, un petit village entouré de collines. On appellerait cela une cuvette.

Vous êtes né en 1954. Mais votre roman livre commence avant votre date de naissance.
Oui il commence en 1945. Mais j'ai l'impression d'avoir connu cette époque. Mon père est né en 1930, ma mère en 1931, la guerre était présente pour eux et notamment le retour de soldats américains qui s'étaient battus dans le Pacifique.
Quelle ampleur pour un premier roman! Aviez-vous l'idée des croisements de vos personnages au départ ou est-ce venu à l'écriture?
Pour être franc, au départ, je n'avais en tête que les personnages de Carl et Sandy, puis ce jeune garçon est apparu. Je voulais au début écrire un livre sur ce couple de serial-killers. Puis, j'ai pensé que ce serait vraiment trop sombre pour tout le monde, y compris pour moi. Et j'avais l'image de ce petit garçon. C'est comme cela que le livre a commencé;  les autres personnages sont venus en cours de route compléter le tableau.

Pensez-vous vraiment qu'à l'arrivée le livre est moins sombre que ce que vous aviez imaginé d'abord?
Oui, vous avez raison. C'est vrai que finalement, et c'est un peu étrange, ce livre a fini par être bien plus sombre que ce que j'avais imaginé avec simplement les deux serial-killers.

On y voyage beaucoup à travers les Etats-Unis. Est-ce en rapport avec votre vie ? Avez-vous beaucoup voyagé, déménagé quand vous étiez petit?
Même si j'ai passé la majorité de ma vie dans le même endroit, je vis à quelques kilomètres de l'endroit où je suis né. Mais j'ai eu la chance de pas mal voyager aux Etats-Unis et, quand j'étais jeune, de faire pas mal de stop. Quand j'ai commencé à écrire le roman, je n'avais pas envie de me cantonner à Knockemstiff. J'avais de donner une  dimension spatiale au texte.
Au début de la lecture, on rencontre différents personnages sans nécessairement se rendre compte que l'intrigue se construit. Ce n'est que plus tard qu'on le comprend. Etait-ce votre idée de départ?
J'avais trois ou quatre histoires au départ, sur une période de vingt années, j'étais donc face à un problème. Comment structurer ces "nouvelles" pour former un ensemble plus grand. Cela s'est mis en place ainsi au fur et à mesure de l'écriture. Je trouvais intéressant finalement que ce soit petit à petit que tous ces personnages soient amenés à se télescoper les uns les autres, à se croiser, à se retrouver.
Une phrase, terrible, revient à plusieurs endroits : "Il suffit de choisir le bon moment." Comment  sait-on que c'est le bon moment?
C'est le piège. On ne sait pas quand est le bon moment.
Le petit Arvin qui n'est pas épargné par le destin avec tous les morts qui l'entourent. Est-ce ce destin cruel qui lui donne la force de réagir, d'intervenir et d'être pour finir le seul qui bouge?
Ce que j'ai su peut-être dès le départ, c'est qu'à un moment donné Arvin rencontrerait Carl et Sandy. Beaucoup de choses concernant les personnages sont nées au fil de l'écriture. Au départ, Arvin était programmé pour mourir. Mais je me suis rendu compte au fur et à mesure que j'avançais que c'était lui qui devait survivre, être le seul à réussir à s'en tirer Il était important qu'il soit quelqu'un d'endurci par la vie, qu'il soit d’une certaine manière préparé à ce qu'il va devenir dans le roman, pour lui donner cette force, cet instinct de survie et de justice aussi.Il est comme un archange du bien à côté du diable.
Une phrase du livre dit: "On dirait que le diable n'abandonne jamais".
J'imagine que c'est vrai. L'histoire des hommes cela a toujours été ce conflit, cette lutte entre le bien et le mal.Mais les proportions varient.On pourrait s'imaginer que ce n'est pas une fatalité et en même temps, il suffit de prendre un journal, dans n'importe quelle petite ville aux Etats-Unis ou dans n'importe quelle grande, pour lire des choses terribles qui parfois défient notre imagination.  On pourrait se dire qu'après ces milliers d'années, après cette histoire de l'humanité qu'on pourrait avoir fini avec tout cela et qu'on pourrait être bien, que tout le monde soit bon et tout ça. Et il y a tout ce sentiment contradictoire qui continue à animer les êtres humains et qui fait que tout cela existe, ce côté sombre, le meurtre, la cupidité, l'envie, le vice. Cela fait partie finalement de la condition humaine.
La religion est très présente dans votre roman. Il y a ces deux prédicateurs, Roy et Theodore, qui sont pour le moins spéciaux. Il y a le pasteur qui part à la retraite et qui est plutôt sympa et puis il y a celui qui le remplace et qui est un monstre pervers.
Je n'ai pas été élevé dans une famille où la religion était présente. Mes parents n'étaient pas croyants et moi non plus je ne suis pas croyant. J'ai du respect pour les prédicateurs, les pasteurs que je connais et qui sont des gens bien. Mais aux Etats-Unis, la religion peut aussi avoir un visage nettement moins intéressant. Ce que j'ai voulu faire, c'est m'attaquer au fait que la religion est autorisée par beaucoup pour des raisons qui n'ont rien à voir avec la foi et qui ne sont pas forcément toujours bonnes, pour avoir accès au pouvoir, à la richesse, au sexe, pour finalement la détourner de ses buts fondamentaux . Une religion a priori est là pour donner un code moral mais on voit aux Etats-Unis des prédicateurs qui abusent de la crédulité des gens, qui demandent de l'argent, qui passent leur temps à la télé à demander des dons. C'est à cette hypocrisie par rapport à la religion que j'ai souhaité régler son compte dans le livre.
Les victimes apparaissent terriblement naïves.
Aux Etats-Unis il y a des tas d'histoires de personnes âgées qui en sont réduites à manger de la nourriture pour chiens et qui envoient tous leurs revenus à une église ou à un pasteur parce qu'elles placent une foi aveugle en ces gens, sans réaliser qu'ils abusent de leur pouvoir et se servent d'eux d'une façon totalement cupide. C'est vrai que souvent ceux qui tombent dans le panneau sont des gens extrêmement naïfs qui se raccrochent  à quelque chose sans réaliser ce dont ils sont victimes.
L'endroit près de la ferme,  là où commence et s'achève le livre, existe-t-il?
Mon inspiration pour le prologue vient du fait que quand j'étais enfant, nous habitions dans cette cuvette de Knockemstiff. Au-dessus vivait un homme, un voisin très pieux, très dévot, Harry White. Tous les soirs à l'heure du dîner, cet homme partait prier pendait cinq ou dix minutes. Et certains soirs, presque chaque soir, avec le vent, on avait les échos de cet homme qui déclamait des prières, qui s'adressait directement à Dieu. Ce souvenir d'enfance de cet homme obsédé par Dieu. m'a inspiré pour les pratiques de prière du père d'Arvin.