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lundi 12 décembre 2022

La triste nouvelle du décès de Wolf Erlbruch

"Le canard, la mort et la tulipe" de Wolf Erlbruch. (c) La joie de lire.

C'est sa maison d'édition allemande, Peter Hammer Verlag, qui l'annonce:
"Nous pleurons la perte de notre auteur, illustrateur et compagnon de longue date Wolf Erlbruch, décédé à Wuppertal le 11 décembre 2022 à l'âge de 74 ans." 
Il était né le 30 juin 1948 à Wuppertal.

L'artiste franco-italienne Beatrice Alemagna a réagi à ce décès avec beaucoup de spontanéité:
"Quand j'avais 14 ans, je t'avais croisé dans les couloirs de la Foire de Bologne et t'avais lancé en criant: ‘Monsieur Wolf Erlbruch, vous êtes le plus grand illustrateur du monde!!!’ Tu m'avais regardée d'un œil amusé et interdit, te demandant sans doute qui était cette jeune allumée. Tu parlais si bien de la mort, Monsieur Wolf Erlbruch, que j'ose espérer qu'elle te réussira très bien."

Wolf Erlbruch était en effet un très grand illustrateur. Déjà lauréat du prix Andersen 2006 de l'IBBY en catégorie illustration après diverses distinctions de qualité, il avait remporté en 2017 le prix Astrid Lindgren, l'ALMA (Astrid Lindgren Memorial Award). Retrouvez sa biographie, sa bibliographie et la remise de ce prix ici. Wolf Erlbruch était assurément un des meilleurs artistes en littérature de jeunesse du monde. On l'avait vu régulièrement en France à l'occasion de festivals ou de salons, à Montreuil, à Saint-Paul-Trois-Châteaux,..

C'est à la naissance de son fils Leonard, en 1984, que Wolf Erlbruch a commencé à écrire et à illustrer des livres pour enfants. Une trentaine allaient suivre, traduits dans plus de 40 langues, en parallèle à ses activités de professeur d'illustration à l'Université des sciences appliquées de Düsseldorf (1990-1997), puis à l'Université de Wuppertal (1997-2009), puis à l'Université des Arts Folkwang à Essen (2009-2011).

Ces dernières années, Wolf Erlbruch avait réduit ses activités d'illustrateur. Il avait mis en place chez lui à Wuppertal une fondation pour la conservation de son œuvre et la recherche sur son travail.



mardi 4 avril 2017

Wolf Erlbruch, lauréat du Prix Astrid Lindgren

Wolf Erlbruch.

Ce mardi 4 avril 2017, durant la Foire internationale du livre pour enfants de Bologne, a été dévoilé le nom du quinzième lauréat du Prix Astrid Lindgren (Astrid Lindgren Memorial Award, 5 millions de couronnes suédoises soit environ 570.000 euros). Il s'agit de l'auteur-illustrateur allemand Wolf Erlbruch, déjà lauréat en 2006 du Prix Andersen décerné par l'IBBY et de plusieurs prix à la même Foire du livre pour enfants de Bologne.


Le jury de l'ALMA dit de lui:
"Wolf Erlbruch met les questions essentielles de la vie à la portée des lecteurs de tous âges. Avec un humour et une chaleur profondément ancrée dans les idéaux humanistes, son travail présente l'univers à notre échelle. Maîtrisant parfaitement son art, il s’appuie sur une longue tradition graphique, tout en ouvrant de nouvelles perspectives. Wolf Erlbruch est un visionnaire appliqué."

Astrid Lindgren.
(c) Stig A Nilsson.
"Oh! Astrid, I love you!", s'est exclamé le nouveau lauréat à l'annonce de son prix.
"Elle ne me connaissait pas mais je la connaissais depuis longtemps à travers ses livres, que j'aime pour leur humour et leur finesse.  Elle a un humour universel, un genre d'humour que tout le monde peut apprécier.  Je n'ai jamais imaginé que je recevrais ce prix mais maintenant je sais que c'est vrai. J'en suis toujours sous le choc et je le serai encore quelque temps. Mais c'est magnifique!"

Né le 30 juin 1948 à Wuppertal, Wolf Erlbruch a fait des études artistiques à l'Ecole Folkwang de Création Artistique d'Essen-Werden. A partir de 1974, il a travaillé comme illustrateur pour des magazines comme "Stern" et "Esquire" puis est devenu enseignant jusqu'en 2009. Il a été professeur d'illustration et de dessin dans des institutions telles que l'Université de Wuppertal, où il vit toujours. Il a fait ses débuts en littérature jeunesse en 1985 en illustrant "Der Adler, der nicht fliegen wollte" (L'aigle qui ne volerait pas), de James Aggrey.

Il est l'auteur d'une dizaine d'albums pour enfants en tant qu'auteur-illustrateur et d'une cinquantaine en tant qu'illustrateur.

Chez nous, on le limite souvent à tort au livre "De la petite taupe qui voulait savoir qui lui avait fait sur la tête" (texte de Werner Holzwarth, Milan, 1993), son premier titre traduit en français, la découverte désopilante de toutes les façons de faire des crottes, lauréat du prix Bernard Versele une chouette en 1995. Dire que ce fut un succès mondial est un euphémisme.


"La petite taupe".
"Le canard et la mort".
Mais Wolf Erlbruch maîtrise aussi d'autres registres littéraires, plus philosophiques, plus poétiques.
Si, quand il a été reconnu, les éditeurs francophones se le sont arrachés, ce graphiste hors pair n'a pas renoncé aux livres pour enfants quand, en 1990, il est devenu professeur d'université. Il a signé plusieurs titres très intéressants chez Milan, notamment l'attachant "Remue-ménage chez madame K" (traduit de l'allemand par Etienne Schelstraete et Gérard Moncomble, 1996), "Moi, papa ours?" (1993) ou "L'ogresse en pleurs" (avec un texte de Valérie Dayre, 1996).





Wolf Erlbruch, publié également abondamment par l'éditeur suisse La Joie de lire allie une très grande exigence, une immense fantaisie, une sobriété et une lisibilité exemplaires.

La preuve aussi dans "Léonard" (Etre éditions, 2002), un album parvenu au lectorat francophone douze ans après sa création. Léonard est un petit garçon qui voudrait être un chien. Les images le montrent dans ces situations. Motif de ce souhait: le gamin est terrorisé par les chiens. Tous les chiens, les grands et les petits.Une fée transforme le héros en un molosse affectueux, marron et blanc. Les parents, d'abord surpris, acceptent le changement. Mais Léonard n'est pas au bout de ses peines: lors de sa première promenade en laisse, il aperçoit un enfant et découvre aussitôt que les petits garçons le terrorisent! Une finale en douceur amènera Léonard à apprendre à vivre avec ce qu'il est.

Album nécessaire, "La grande question" (Etre éditions, 2003, réédité aux Editions Thierry Magnier en 2012) est celle qui ne sera jamais écrite ici noir sur blanc, même si elle est universelle: pourquoi suis-je sur terre? A chacun de se faire son opinion, en examinant les 21 réponses (frère, chat, pilote, grand-mère, mais aussi le chiffre 3, un soldat, la mort et d'autres) apportées à l'enfant qui traverse ce livre né en français. Tout le goût pour la réflexion et toute l'imagination de Wolf Erlbruch apparaissent dans cet album accessible, aussi sobre que riche. Une économie de moyens dans le texte comme dans les images - superbes - renvoie chaque lecteur à lui-même tout en l'accompagnant dans son questionnement.

"L'atelier des papillons", de Gioconda Belli et Wolf Erlbruch, est né en 1994 avant d'arriver aux Editions Etre en 2003. Un groupe d'artistes y est chargé par la Vénérable, une divinité féminine bienveillante, de créer le monde. En respectant certaines limites: ne pas mêler règnes animal et végétal lors de la création d'une nouvelle espèce. Comment contourner "honnêtement" le règlement? C'est le défi que relève Rodolphe, créateur émancipé. Un superbe récit qui se lit d'une traite et s'enrichit des illustrations très inspirées de Wolf Erlbruch.

"Le nouvel abécédaire", de Karel Philipp Moritz et Wolf Erlbruch (Etre Editions, 2003), n'a de nouveau que le nom. Car il existait déjà en version illustrée en 1790. Erlbruch s'est inspiré du manuel initial pour le refaire à sa mode. Un travail tout simplement époustouflant. Les 25 étapes dans l'alphabet (les lettres I et J sont confondues) proposent un cheminement initiatique à penser. En partant des cinq sens, l'auteur élargit la perception du lecteur au monde puis à la pensée pure. Philosophie et imagination sont au rendez-vous de cet album où l'ordre initial des notules allemandes a été conservé lors de la traduction. Une idée rare et lumineuse qui évite les inutiles contorsions de vocabulaire et met en lumière la pensée et l'ouverture d'esprit de ce pédagogue avant-gardiste. A la fois ludique et (im)pertinent, cet album inclassable ne se prend pas au sérieux, tout en prenant la petite enfance terriblement au sérieux.

Dans "Un paradis pour Petit Ours" écrit par le Hollandais Dolf Verroen (Milan, 2003), Erlbruch campe des illustrations aux fonds dépouillés où dessins et collages se mêlent avec force et justesse. Petit Ours est terriblement triste: son grand-père est parti, selon maman, au ciel, là où tous les ours sont heureux. Il veut y aller aussi. Seule solution pour une logique enfantine: mourir. Débrouillard, Petit Ours fait le tour de ses voisins. Mais le crocodile refuse de le dévorer, la girafe, de l'avaler, le renard accepte de le manger accompagné de pommes de terre, le tigre est repu, le chacal dégoûté... Une tournée ratée, superbement mise en images, dont la dernière, au bleu uniforme si apaisant, qui laisse le temps au héros de découvrir que le ciel peut aussi exister sur la terre.

Est-ce parce qu'il est séparé de l'oratorio de Haydn qu'il devait accompagner que "Moi, Dieu et la création" (Rouergue, 2003), écrit par le Flamand Bart Moeyaert et illustré par Erlbruch, paraît un peu creux? Tout démarre pourtant bien, au commencement où il n'y a que Dieu et le narrateur - même pas de mamans -, le graphisme est très réussi, mais le texte s'allonge à s'en perdre dans une création réinventée.

Comment parler de la mort aux enfants? La question taraude souvent les adultes et trouve des réponses justes dans des albums pour enfants à mille lieues du livre-médicament. Comme "Le canard, la mort et la tulipe", de Wolf Erlbruch (traduit de l'allemand par Danièle Ball, La joie de lire, 2007), qui aborde le sujet avec beaucoup de finesse et de sensibilité. Car la mort, c'est la vie et la vie, c'est la mort. "Je suis dans les parages depuis que tu es né", déclare cette dernière au canard qui s'inquiète de sa présence. Dépouillé à l'extrême dans les illustrations, très sobre dans le texte, ce somptueux album fait état de la rencontre de la mort et du canard, de leurs dialogues, de leurs apprivoisements, jusqu'à l'inéluctable fin, vécue avec sérénité. Sur un sujet grave, Wolf Erlbruch a réalisé un album majeur et simple.



Les lauréats ALMA précédents

2016 Meg Rosoff (lire ici)
2015 Praesa (lire ici)
2014 Barbro Lindgren (lire ici)
2013 Isol
2012 Guus Kuijer (lire ici)
2011 Shaun Tan
2010 Kitty Crowther
2009 Tamer Institute
2008 Sonya Hartnett
2007 Banco del Libro
2006 Katherine Paterson
2005 Philip Pullman et Ryôji Arai
2004 Lydia Bojunga
2003 Maurice Sendak et Christine Nöstlinger

Ce n'est pas pour rien que le Astrid Lindgren Memorial Award est aujourd'hui considéré comme l'équivalent jeunesse du prix Nobel de littérature, détrônant les prix Andersen de l'IBBY de cette appellation. Il est le prix en littérature de jeunesse le plus important au monde.








mercredi 22 octobre 2014

Etre un garçon manqué ou une fille réussie?


Près de quarante ans après sa première publication, revoici Julie. Elle a, heureusement, toujours son ombre de garçon. Je veux bien entendu parler de l'album "Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon"  de Christian Bruel et Anne Bozellec  (Editions Thierry Magnier, 54 pages). Un indispensable de la littérature de jeunesse de qualité, qui reparaît pour la quatrième fois aujourd'hui, dans une édition qui retravaille fort agréablement l'usage de la couleur rouge.

Le Sourire qui mord.
Etre éditions.
Pour mémoire, l'histoire de cette jeune Julie qui découvre avec une soulagement et satisfaction qu'elle est une fille réussie et non un garçon manqué, ébauchée en 1974 avec Anne Galland, a vu le jour chez IM MEDIA en 1975, a été reprise au Sourire qui mord l'année suivante, et a aussi été rééditée chez Etre éditions en 2009. La voici aujourd'hui, comme de nombreux titres édités par Christian Bruel dans ses différentes maisons, aux Editions Thierry Magnier.

On redécouvre avec plaisir les images d'Anne Bozellec, en noir et blanc pimenté de quelques aplats de rouge et sur doubles pages. Un trait simple et explicite que complète un texte souvent bref, tremplin vers cette belle et originale histoire de quête d'identité.

La première double, où la chaise est à imaginer en aplat rouge.

Manque le rouge des deux chaussettes. (c) Ed. Th. Magnier.

Les auteurs commencent par planter le décor: Julie lit dans sa chambre d'enfant, couchée sur son lit, ses patins aux pieds et son chat à côté d'elle. En écho, les remarques de la mère invisible et une brève présentation de Julie. Ce qu'elle est, ce qu'elle n'est pas. Ce qu'elle aime, ce qu'elle n'aime pas. La manière dont sa maman la rêve aussi: bien coiffée et avec un pull non déchiré. Un garçon manqué? Ses parents lui ressassent la formule. Julie n'en peut plus de l'entendre.

C'est au point qu'un matin Julie se réveille avec une ombre de garçon à ses pieds. Elle est la seule à la voir, cette ombre qui l'encombre et la dérange. Car au fond d'elle-même, elle sait bien qu'elle est une fille. Elle va utiliser toute son énergie à lutter contre cette ombre masculine envahissante. Au point de se perdre, de douter d'elle-même, de flancher.

Elle se réfugie au parc, près d'une stèle dédiée à Charles Perrault. Se cache dans un trou où la découvre un garçon qui pleure. Un garçon qui pleure comme une fille, selon son entourage. Les deux vont discuter ensemble toute la nuit - et tant pis si leurs parents les cherchent. Leur conclusion: "On peut être fille et garçon à la fois si on veut. Tant pis pour les étiquettes. On a le droit!"

Un retour à la maison en paix. (c) Ed. Th. Magnier.
Le matin les voit rentrer chacun dans soi, réconciliés avec eux-mêmes et le monde. Ils s'étaient perdus mais ils se sont retrouvés, formule joliment à double sens, comme on le voit dans l'ouvrage. Et Julie est avant tout Julie.

"Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon" est un album toujours aussi bienfaisant. La nouvelle maquette convient bien à la sobriété accueillante du texte et des images. Pas une ride à cet indispensable.


Christian Bruel.
Trois questions à Christian Bruel, l'auteur et l'éditeur de "Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon".

Quel regard sur cette nouvelle édition?
J'apprécie beaucoup cette nouvelle édition de l'"Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon" presque quarante ans après la première. Cet album, conçu en 1975, a connu sept réimpressions au Sourire qui mord, moult éditions étrangères, une nouvelle édition chez Être en 2009 (nouvelle maquette, nouvelle pagination, nouveau format). L'édition chez Thierry Magnier revient au format carré et est assez proche de l'édition originale. Elle donne aussi à lire un "plus" en archive: l'intégralité du texte de la première version datée de 1974.
Pourquoi le nom d'Anne Galland a-t-il disparu de la couverture?
Un ouvrage consacré à nos aventures éditoriales devrait paraître prochainement aux éditions du Cercle de la librairie. Il y sera marginalement question des variations des couvertures et des noms d'auteurs! Une vraie jungle: apparitions, disparitions, pseudonymes (il y aura des révélations!), absence des auteurs (et de la maison d'édition) sur les plats de couverture des six premières impressions de "Julie" au Sourire qui mord, etc. L'époque était épique et peu soucieuse des usages professionnels. Ainsi la collaboration amicale d'Anne Galland est créditée en page titre seulement pour les éditions au Sourire qui mord, puis en couverture de l'édition Être, et sous la forme d'un envoi-hommage face à la page titre dans l'édition chez Magnier. L'explication est simple: une question de contrats. Les seuls à avoir (tardivement) signé un contrat pour ce livre sont Anne Bozellec pour les images et Christian Bruel pour le texte. La collaboration d'Anne Galland à l'histoire n'a pas fait l'objet d'un autre écrit qu'un mot où elle disait ne rien revendiquer en la matière. Nonobstant, j'ai tenu personnellement à ce que son nom passe en couverture pour la nouvelle édition chez Être, ce qui n'était plus contractuellement possible pour l'édition Magnier…
Les versions de Julie ont connu beaucoup d'aventures, non?
Ce livre-phare a connu bien d'autres mésaventures: le camion s'est renversé lors de la livraison à mon domicile de la seconde édition au Sourire, la couverture de la troisième impression, réalisée en Italie avec l'édition italienne (traduction Adela Turin chez Della Parte Delle Bambine), s'est trouvée être d'un rose assez laid que je n'ai découvert qu'à la livraison, l'adaptation en vue d'un long métrage (scénario et dialogues de Christian Bruel et Maurice Bunio) qui aurait été réalisé par Maurice Bunio (réalisateur pour la télévision) et dont le producteur aurait été le même que pour "Jeux interdits", a passé une première commission du Centre national du Cinéma (CNC) avant d'être retoqué suite à d'obscures tractations propres au milieu du cinéma, les originaux du livre ont été volés dans un train lors de la co-impression italienne et, plus tard, les seuls films existants seront détruits lors de la liquidation d'une imprimerie: à l'époque, la fin des éditions Le Sourire qui mord, nous avions d'autres soucis que la conservation patrimoniale!