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vendredi 14 août 2020

La "Saison 5" de la saga "Sauveur & Fils" nous promène hors du cabinet de consultation

Le 12, rue des Murlins à Orléans dans la vraie vie.


Dans une petite semaine, le 19 août, arrivera en librairie la "Saison 6" de "Sauveur & Fils", l'excellente saga romanesque de Marie-Aude Murail centrée sur un psy, sa famille à moins que ce ne soit ses familles, ainsi que les divers petits mondes qui gravitent autour de lui. Une "Saison 6" qui sera, on le sait, suivie d'une "Saison 7" (lire ici).

Sauveur, c'est-à-dire Sauveur Saint-Yves, psychologue clinicien d'une quarantaine d'années, d'origine Martiniquaise, adopté là-bas à trois ans par un couple de Blancs, exerçant sa profession à Orléans depuis le décès de sa femme dans un accident.
& Fils, c'est-à-dire Lazare, petit garçon métis qu'on voit grandir de volume en volume.
& Fils, c'est-à-dire peut-être Gabin, grand ado qui vit aussi au 12, rue des Murlins.
& Fils, c'est-à-dire peut-être encore Paul, le grand ami d'école de Lazare, le petit frère d'Alice, le deuxième enfant de Louise, l'amoureuse de Sauveur, le trio s'étant aussi installé dans la maison.
Une maison largement ouverte puisqu'elle accueille encore de façon permanente Jovo, ex-SDF, ex-légionnaire, au passé mystérieux. Voilà, si on y ajoute les célèbres hamsters, pour le côté cour.
Côté jardin, on a les patients de tous âges que l'on rencontre successivement dans le cabinet de consultation de Sauveur Saint-Yves, miroirs de nous-mêmes, porte-voix de nos émotions, fenêtres ouvertes sur notre monde.
L'ensemble étant traité avec sensibilité et aussi beaucoup d'humour.

Pour se préparer à cette sortie, on fonce ou on relit la "Saison 5" de "Sauveur & Fils" (l'école des loisirs, Médium, 320 pages, septembre 2019), un épisode qui diffère des précédents. D'abord, parce qu'il débute deux ans après la fin du précédent, le lundi 12 mars 2018, et court jusqu'au dimanche 8 avril 2018, une semaine après Pâques. Une semaine de moins que la "Saison 6", cinq semaines qui s'achèvent à la Noël 2018. Ensuite, parce qu'on va beaucoup sortir du cabinet de consultation, notamment en compagnie de Louise, en reportage, ou de ses enfants, quand on ne suit pas les patients dans leurs activités. Et avec Sauveur qui va emmener son fils dans un lieu très important pour eux deux.

Quatre semaines donc, où il va se passer un maximum de choses, côté cour comme côté jardin, qu'on suit avec la même attention, la même émotion que dans les épisodes précédents, en passant du rire et aux larmes et en saluant le talent de conteuse hors-pair de Marie-Aude Murail. Pas une ligne de trop, des dialogues savamment agencés, des ruptures de rythme, et bien sûr des surprises, et des grosses, dans l'intrigue.

Dès les premières pages, on plonge dans le grand bain. Une nouvelle patiente, Louane, venue des Etats-Unis à la recherche d'un psy pratiquant le "soutien émotionnel animalier", une spécialité qui va coller à la peau de Sauveur et nous vaudra de sacrées pages humano-animalières. Louane, dont Sauveur ne se doutait pas, ce jour-là, de ce qu'il allait découvrir par la suite comme secret enfoui chez elle. Gabin, toujours au lit à midi. Samuel qu'on a déjà rencontré en consultation et qui nous apprend qu'il a rompu avec Margaux. Madame Tapin, Raymonde de son prénom, mal dans sa vie "qu'on lui a volée". Sans oublier Alice qui découvre les tourments de l'adolescence et les grands sujets de société, la petite Maylis qui se débat toujours pour exister entre ses parents et la famille recomposée que forment maintenant Sauveur et Louise avec tout ce que cela suppose de difficultés, d'ajustements, de joies, de crises et de remises en question ou en perspective. Et évidemment le couple Sauveur-Louise, amour ou dévouement pour elle, amour ou travail jusqu'au burn-out pour lui?

Les questions se succèdent au cabinet et interrogent le lecteur, un "comment sait-on qu'on est amoureux" cachant évidemment un "comment faire savoir à l'autre qu'on est amoureux de lui/d'elle". Par exemple.

Les enfants de la famille ont grandi et se cognent avec nous à la société, prof qui fait battre le cœur, pétition contre des mesures de l'école, flicage téléphonique parental, séparation des parents et harcèlement entre ex, nouvelles naissances, #balance ton porc, machisme, féminisme et homophobie, polyamour... Bref, la vie comme elle est, avec aussi un rappel discret d'une crise sur les réseaux sociaux ayant conduit au retrait d'un livre.

Au fil des jours, les événements privés se succèdent, joies, déceptions, peurs, rêves, détresses, questionnements, engueulades et fou-rires conférant de l'action et du suspense. En parallèle, les patients défilent, personnages de papier dont on aime avoir des nouvelles ou découvrir. Avec en fil rouge, cette phrase d'André Malraux: "Pour l'essentiel, l'homme est ce qu'il cache: un misérable petit tas de secrets".

Quatre semaines donc, cette "Saison 5", tellement riche et pleine de vie(s) qu'elle nous fait penser qu'il y en a au moins le double. Vite, vite, la "Saison 6"!

Pour rappel
la "Saison 1" (lire ici) court sur six semaines, du 19 janvier 2015 au 1er mars 2015,
la "Saison 2" (lire ici) sur six semaines également, du 7 septembre au dimanche 18 octobre 2015,
la "Saison 3" (lire ici) embraie directement sur la deux et court sur deux gros mois, du dimanche 18 octobre 2015 au vendredi 25 décembre 2015,
la "Saison 4" (lire ici) court sur cinq semaines seulement, du 4 janvier au 7 février 2016.

Pour lire un extrait de la "Saison 5", c'est ici.



mercredi 5 août 2020

A quoi mesure-t-on qu'une cause est juste?

L’image contient peut-être : nuage, ciel, plein air, eau et nature
"Marine", l'aquarelle de Geneviève Babe qui illustre la couverture. (c) Académia.


L’image contient peut-être : nuage et eau, texte qui dit ’Luc Bawin Soustractions Roman UITTERATURES’Tout qui connaît la situation des réfugiés en Belgique, qu'ils soient demandeurs d'asile ou candidats au passage en Angleterre, et ce qui s'est passé ces dernières années au Parc Maximilien (Bruxelles) où des centaines d'entre eux étaient nourris et conduits vers des familles qui les hébergeaient se retrouvera avec grand plaisir dans le second roman de Luc Bawin, "Soustractions" (Académia, 132 pages). Oui, Luc Bawin, le médecin généraliste de Hannut qui exerce comme bénévole à la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés. Et aussi Luc Bawin, le conseiller médical au service adoption de l'ONE.

"Soustractions" n'est toutefois pas qu'un roman sur ce qui s'est passé au parc bruxellois et chez les "amigrants". Il n'est pas que la dénonciation des déplorables politiques européenne et belge en matière d'asile. C'est un vrai roman qui croise plusieurs personnages, chacun ayant ses soucis, ses enthousiasmes, ses rêves, ses chagrins et ses interrogations sur la filiation. Avec de très intéressantes interactions entre eux. L'auteur a eu la très bonne idée de passer de l'un à l'autre, entraînant le lecteur dans un plaisant chassé-croisé. L'école, la maison, la voiture, le train, le parc, l'hôpital...

En principal, il y a deux couples d'amis, Tom et Gaëlle, Eric et Alice. Les deux hommes sont enseignants, plutôt de gauche et concernés par les droits de l'homme, ce qui n'est vraiment pas le cas de tous leurs collègues. Ils le déplorent et développent une sacrée énergie pour les amener à leur cause. Gaëlle est coiffeuse et passionnée d'aquarelle, un art à laquelle l'a éveillée son grand-père et auquel elle se livre sans filet. Elle se remet d'une intervention chirurgicale pour grossesse extra-utérine. Alice, elle, vient d'avoir un bébé, Anaïs, désirée mais à laquelle elle ne se fait pas. Au contraire, la jeune maman plonge dans la dépression et ce n'est pas qu'un baby-blues.

Entre eux naviguera Younes, un réfugié tchadien qui ne sera plus hébergé chez Eric et Alice le temps qu'elle guérisse mais chez Tom et Gaëlle qui découvrent cette expérience. Gaëlle surtout, qui, entre son désir de maternité contrarié et ses questions sur ses origines - elle est une enfant adoptée bébé -, porte beaucoup d'attention à son protégé et à ce qu'il lui dit des coutumes de son pays natal par rapport aux maux d'Alice. Gaëlle qui devra tenter de comprendre ses choix inconscients et faire face à son adoption.

Luc Bawin.
On circule avec plaisir entre ces divers intervenants qui ont leur sincérité et leur honnêteté pour eux, qui ne se considèrent pas comme des héros mais qui sont des hommes et des femmes avec leurs forces, leurs faiblesses et leurs fragilités. L'écriture de Luc Bawin est particulière, des phrases courtes, énormément d'alinéas, presque à chaque phrase, et des dialogues bien conduits. Précise, sans emphase grossière, elle s'accorde bien au sujet du livre. On s'y fait après quelques lignes et on peut alors apprécier la précision du choix des mots et les innombrables détails qui ne peuvent provenir que de son expérience de médecin et d'hébergeur.




























vendredi 31 juillet 2020

François David en 43 doubles autoportraits

"Auto-port-trait". (c) Le Vistemboir.

Fondateur des éditions Møtus, François David est aussi, on le sait, écrivain. Le Breton a publié largement plus de cent livres, des albums, des romans, des recueils de poésie, principalement en littérature de jeunesse chez une petite trentaine d'éditeurs.

Aux titres "tout public" répertoriés sur son site, il convient d'en ajouter un tout juste sorti, le très intéressant "Et c'est moi que je vois" (Editions Le Vistemboir, 98 pages) où on découvre que François David est aussi un photographe fameusement doué. Le moyen format carré est composé de photos et de textes sous-titrés en regard qui font bien plus que se répondre. Ils s'observent, se fouillent, s'obligent à creuser les impressions nées. Ce livre photographique choie l'œil et l'esprit tout en répondant parfaitement à l'observation faite par son titre.

"C'est un livre formé d'autoportraits", me précise François David, "d'une part, par des photographies prises avec mon téléphone portable sans qu'il ne s’agisse jamais de selfies, d'autre part, par des textes déclenchés par ces photographies et ouvrant vers d'autres perspectives."

"Et c'est moi que je vois" (c) Le Vistemboir.

Dans sa préface, l'artiste peintre Marie Morel dit son admiration pour les photos de François David, à la fois, fortes, poétiques et plastiques et laissant une place, souvent invisible mais bien présente, à leur auteur. "En fait", écrit-elle, "tout comme il écrit, il photographie avec son âme."


"Et c'est moi que je vois" (c) Le Vistemboir.

François David.
Ni position selfie donc, ni retardateur, ni filtre, ni trucage, ni vergogne pour ces photos émanant du téléphone portable de François David mais autant d'interrogations sur le hasard de l'effet-miroir, la découverte de soi dans l'image, sans trop savoir s'il s'agit du soi intime ou de celui que les autres voient. Un questionnement qui, on connaît l'auteur, peut-être complètement ludique ou extrêmement  profond. Des textes en petites phrases courtes, qui partent de souvenirs nés des photos, ou de jeux sur les mots présents, des interrogations de vie, des transmissions. La vie et son universalité. Et c'est en ça que "Et c'est moi que je vois" peut toucher chacun d'entre nous, trouvant sans peine la porte de nos cœurs, de nos sensations, de nos émotions. Les photos où se glisse plus ou moins visiblement leur auteur sont autant de séquences de la vie d'un éditeur/auteur qui a autant le sens des mots que celui des images. Et évidemment du rapport entre les deux.

On ne peut pas mieux dire que l'écrivain Thierry Cazals: "Ce livre est une quête de soi à travers les mots et l'œil d'un poète. Singulier, hypersensible, profond, sans concession, "intranquille", affûté en sa langue comme dans ses images, un livre rare qui déconfine l'espace du dehors et du dedans."


"Et c'est moi que je vois" (c) Le Vistemboir.

jeudi 30 juillet 2020

Le décès de Janine Despinette, très grande dame de la littérature de jeunesse

Janine Despinette.

Quel âge faut-il avoir pour connaître le nom de Janine Despinette, critique française de littérature de jeunesse, qui vient de s'éteindre ce 24 juillet 2020 à l'âge de 94 ans? Trente ans? Quarante ans? Et pourtant, si la littérature de jeunesse est aujourd'hui ce qu'elle est, c'est en partie grâce à elle, qui a plongé très tôt dans le grand chaudron des albums pour enfants. En réalité, elle a consacré toute son existence aux livres pour enfants, donnant de la noblesse au genre, consacrant les talents affirmés, suivant les œuvres en gestation, traquant les jeunes pousses. Bien sûr, elle avait ses idées, qu'elle défendait haut et fort, mais elle avait surtout une attention extrême et une gentillesse bienveillante vis-à-vis des artistes, doublée d'une curiosité insatiable et de connaissances inouïes. Un œil aiguisé et exigeant, bénéfice de son enfance. Elle a toujours défendu l'idée d'une littérature de qualité pour les enfants et a traqué, analysé et commenté les illustrations avec talent, ce qui était nouveau à une époque où le texte était roi. "Janine a été de ces critiques qui ont tant fait pour que le livre destiné à la jeunesse ne soit plus regardé avec condescendance", témoigne Jean Claverie. "Elle était un peu notre bienveillante "marraine" à tous et nous manque déjà beaucoup", complète Claude Clément.

Les obsèques de Janine Despinette auront lieu ce vendredi 31 juillet à Sancy (Meurthe et Moselle) près de Nancy/Thionville/Hayange, berceau de la Famille Despinette, où Jean Marie et leur fille Anne sont enterrés.
Ceux qui voudraient envoyer une illustration, un témoignage  pour accompagner Janine ce vendredi, peuvent joindre Nicole Despinette née Thiébaut, nièce de Janine (coordonnées sur demande).


Née Janine Constantin en 1926 à Aix-les-Bains, en Savoie, orpheline de mère très jeune, fille unique, elle développe un lien très fort avec son père, le peintre Cyril Constantin (1904-1995) et vit dans un milieu d'artistes. Cheftaine scout, infirmière de la Croix-Rouge pendant la guerre, elle a toujours baigné dans les milieux d'éducation populaire. Après la guerre, à Paris, elle rencontre Jean-Marie Despinette (1918-2009) qu'elle épouse en 1948. Ensemble, ils parcourront le monde pour défendre une littérature de jeunesse de qualité, couple uni partageant les mêmes idées. Couple qui n'avait eu qu'une enfant, Anne, morte jeune, chagrin terrible qu'ils ont porté ensemble.


Janine Despinette et Carla Poesio, les inséparables, ici à Bologne en 2012.

Tout ce qui compte en littérature de jeunesse a vu passer la silhouette longiligne de Janine Despinette. Et revenir. Avec son mari, seule ces dix dernières années, elle était partout et a participé à tout ce qui a fait connaître la littérature de jeunesse, la "littérature en couleurs" selon son expression.

  • La Bibliothèque internationale de la jeunesse à Munich en 1949
  • L'IBBY (Internation Board on Books for Young People), dont elle cofonde la section française
  • La Foire internationale du livre pour enfants de Bologne, la Fiera dell Libro per Ragazzi, créée en 1964 par Carla Poesio (1926-2017)
  • La Biennale Internationale d'Illustration de Bratislava, crée en 1967 (Grand Prix BIB, Pomme d'Or de Bratislava et Plaque d'Or de Bratislava).
  • Les salons du livre, les rencontres, les expositions, les prix littéraires, les jurys nationaux et internationaux.


Avec l'éditeur François David, en 2011. (c) JK


A l'échelle française, Janine Despinette a créé en 1951, avec son mari, l'association Loisirs Jeunes, son hebdo destiné aux familles et les Diplômes Loisirs Jeunes.
En 1965, elle participe à la création du Centre de recherche et d'information sur la littérature pour
la jeunesse (CRILJ), avec Natha Caputo, Isabelle Jan, Mathilde Leriche, Marc Soriano et Raoul
Dubois.
En 1988, elle crée avec Pierre Villière le Centre international d'études en littérature de jeunesse (CIELJ), qui édite la revue "Octogonal "(1993-2004) et décerne les Prix Octogone.
Elle met à disposition de l'association à Charleville-Mezières sa collection personnelle de livres jeunesse, constituée alors de 40.000 titres. Quatre ans plus tard est créé le site Ricochet qui connaît de sacrés déboires financiers vers 2010, manque disparaître durant deux ans et est finalement sauvé grâce à l'acharnement d'Etienne Delessert (lire ici).Faute de financements français, le site et ses précieuses collections (60.000 titres actuellement) ont été transférés en Suisse, à l'Institut suisse Jeunesse et Médias ISJM.

Tout au long de sa longue vie active, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale et jusqu'à sa mort quasiment, Janine Despinette a sillonné avec énergie les allées des foires et fêtes du livre jeunesse. Francfort, Bologne, Bratislava, Paris, elle a été partout, que les rencontres aient été professionnelles ou grand public.  Elle y recensait les nouveautés ou les rééditions, mais, surtout, elle rencontrait les artistes. Volubile, elle leur posait mille questions, et puis les donnait à connaître à un public avide d’informations. Dès son entrée en scène, elle a fait des albums pour la jeunesse des objets de culture. En marge de ses découvertes, elle participe à de nombreux colloques, universitaires ou non, sur le sujet. Quand elle ne les dirige pas! Elle a été l'ambassadrice inlassable de sa cause, invitant chacun à en parler. "Tu n'aimes pas parler en public?", me disait-elle il y a trente ans, "prends des granules de Gelsemium et fonce!"

On peut dire que Janine Despinette a connu à fond la littérature de jeunesse d'avant-d'hier, d'hier et d'aujourd'hui, un peu moins bien celle des toutes dernières années. Elle a espéré jusqu'à la fin publier l'ouvrage qui réunirait tout ce qu'elle a vu, observé, pensé, de cette littérature pour les jeunes qu'elle chérissait comme un enfant, un enfant à la naissance duquel elle a assisté. Ce livre, "La littérature en couleurs", bien épais et largement illustré, restera un projet. Il devait proposer son point de vue sur les premiers éditeurs de jeunesse et bien entendu son analyse de dizaines d'artistes d'hier et d'aujourd'hui. Nés en France ou ailleurs, l'art n'ayant pas de frontières, mais qui ont tous contribué à faire de l'album pour enfants ce qu'il est actuellement.

De sa démarche, Janine Despinette disait ceci:
"La "critique" que je suis devenue, a tendu toute sa vie à essayer de montrer [les livres pour enfants] comme reflet de l'imaginaire des artistes, comme tremplin pour le développement de la sensibilité artistique et esthétique des nouvelles générations d'enfants, et comme support de réflexion pour une meilleure connaissance des diverses cultures (on sait à quel point, en ce sens, l’image est parlante) donc, comme objets culturels représentatifs parce que témoignant de l'évolution sociale, artistique et technologique de notre temps."

Pour retrouver la femme et la critique que Janine Despinette a été, le très bon portrait fait par Etienne Delessert ici.

Pour suivre son parcours biographique, l'article de Josiane Cetlin ici.






mardi 28 juillet 2020

Le décès de Gisèle Halimi, féministe et avocate

Gisèle Halimi.

Gisèle Halimi vient de mourir ce 28 juillet 2020, au lendemain de son anniversaire. Elle avait 93 ans.

Gisèle Halimi, féministe, avocate, militante, écrivaine, mère et grand-mère, les cinq étant intimement liés. Elle était née le 27 juillet 1923 à La Goulette (Tunis) en Tunisie d'une mère juive et d'un père d'origine berbère. Une famille qui préférait les fils et à qui elle en fera voir de toutes les couleurs. Après des études en droit en France, elle retournera travailler dans son pays natal en 1949 et poursuivra une carrière d'avocate à Paris en 1956.

Si elle a défendu avec acharnement les droits des femmes, Gisèle Halimi s'est aussi engagée dans de nombreuses causes liées aux droits humains (en Tunisie, en Algérie et ailleurs dans le monde). On se souvient évidemment du procès de Bobigny en 1972 (elle défend une jeune fille de 16 ans que sa mère a aidée à avorter après un viol) qui fera avancer la cause de la libéralisation de l'avortement en France.

Elle a publié à partir de 1961 divers ouvrages en lien avec sa profession d'avocate. Mais à partir de 1988, elle se lance avec "Le lait de l'oranger" (Gallimard) dans son autre passion, l'écriture de fiction. Suivront à bon rythme une dizaine de romans, récits, autobiographies, le dernier étant "Histoire d'une passion" (Plon) en 2011.

J'avais eu le bonheur de rencontrer Gisèle Halimi à la sortie de ses trois derniers livres. Petite dame menue, toute mince aux longs cheveux blonds parfaitement coiffés.


La Kahina, "première femme-libertés"


La Kahina
Gisèle Halimi
Plon, 2006

Gisèle Halimi fait revivre celle que son grand-père considérait comme leur ancêtre.

La Kahina fut reine de l'Aurès au VIIe siècle. Elle dirigea les tribus berbères, résista au général arabe Hassan, tomba amoureuse du neveu de ce dernier. Un destin exceptionnel, fait de guerres et d'amour. Gisèle Halimi raconte cette femme dont elle descend.

Tous vos livres sont autobiographiques, "La Kahina" aussi?
La part autobiographique y est très grande et très ancienne. "La Kahina" est une étrange histoire dans ma vie et une étrange histoire dans l'Histoire. Quand j'étais enfant, mon grand-père paternel me racontait, en suivant la tradition orale, que nous descendions d'une reine berbère, la Kahina. Il la décrivait comme d'une beauté extraordinaire, vêtue d'une tunique rouge, avec de longs cheveux couleur de miel lui coulant jusque dans le milieu des reins, chevauchant à la tête de ses tribus qui l'adoraient, qui l'idolâtraient.

Qu'est-ce qui vous a poussée à l'écrire, à faire autant de recherches?
Je voulais remonter à cette femme qui a été pour moi la première image de femme indépendante. Je l'appelle la "femme-libertés". Elle nous donne des leçons de dignité, d'indépendance, de courage, de sensualité. Ça m'avait frappée même si mon grand-père n'aimait pas beaucoup ce dernier aspect. On trouve trace de cet épanouissement charnel dans les écrits des historiens. Toute mon enfance, j'ai porté cette femme. Je voulais faire ce livre mais je reculais devant l'ampleur du travail: près de deux ans de documentation, pour restituer exactement les lieux, le temps, les batailles, la guerre.

La Kahina était une guerrière?
Oui, même si on n'aime pas tellement la guerre. Mais j'ai vérifié, elle n'a jamais fait de guerre de conquête ou d'hégémonie. C'était une résistante, en osmose complète avec ses montagnes, avec le vent des Aurès, la nature. Elle s'arrêtait parfois au milieu d'un moment tragique pour cueillir une fleur. La première, la Kahina a été une rassembleuse politique et une femme épanouie. Je la trouvais extraordinaire: elle avait ce côté sensuel, charnel et restait un leader politique (générale en chef).

En quoi êtes-vous proche d'elle?
Nous avons vécu des choses semblables. Dont la malédiction de naître fille: la Kahina était la seule héritière du roi Tabet. Les chefs de tribus disaient à son père: "Mais alors, tu n'as pas de descendant." Elle répondait: "Mon père, je suis une fille, mais je serai aussi un garçon." Ce livre est à la fois la source de ma vie, de la vie de mes ancêtres et la source de mes choix. C'est un portrait et une épopée. La Kahina a unifié nomades et sédentaires, a fait de la résistance, de la politique. Elle a adopté Khaled, son jeune amant arabe, par le simulacre de l'allaitement: elle l'a mis sur un de ses seins, ses deux autres fils sur l'autre, l'Arabe et les deux Juifs, et leur a dit: "Maintenant vous êtes frères."

Un féminisme comme projet de société tout entier 



Ne vous résignez jamais
Gisèle Halimi
Plon, 2009

Dans "Ne vous résignez jamais", votre quinzième livre, vous évoquez un "devoir de non-résignation".
Je pense que la résignation est la pire des "vertus" parce qu'elle supprime en vous le projet, la révolte contre le mal, contre la douleur. Elle aplatit complètement l'individu, fait de votre vie quelque chose de statique et coupe finalement l'espérance. A ce titre-là, c'est la pire des choses. Mon livre s'adresse à tout le monde, mais un peu plus aux femmes qu'aux hommes parce que c'est surtout aux femmes qu'on prêche la résignation, qu'on dit "C'est la vie". Je voudrais les voir refuser cette idée de la résignation.

Vous, êtes-vous née "non résignée"?
Je ne sais pas, mais je n'ai pas le souvenir de m'être résignée à quoi que ce soit. Ma révolte est venue très tôt, dès l'enfance où on me disait "Puisque tu es une fille, tu ne dois pas étudier, tu dois servir à table, laver et repasser les vêtements de tes frères". J'ai eu plus qu'un refus de résignation: une révolte radicale, presque dramatique. Je préférais mourir. J'ai fait la grève de la faim. Après trois jours, mes parents ont pris peur et ont cédé. Dans mon journal, j'ai écrit "C'est mon premier morceau de liberté".

Pourquoi ce quinzième livre?
C'est la recherche du fil rouge. A 80 ans, j'ai voulu voir s'il y avait une cohérence entre les moments d'autobiographie que j'avais déjà écrits. J'ai voulu me retourner sur mes chemins parcourus. Y trouver un fil rouge qui m'a apporté une grande sérénité. Bien sûr, j'ai fait des erreurs, comme tout le monde. Mais dans l'ensemble, j'ai un fil rouge, dû au fait que ma prise de conscience de femme, et de femme de gauche, est venue de ma vie même: mon enfance, la colonisation autour de moi ont été autant de leçons de choses vivantes pour mon appréhension de mes engagements plus tard.

Vos engagements, dont le féminisme, mentionné à la cinquième page de votre texte…
A la cinquième page? C'est tard. Réduire mon engagement au féminisme ne serait pas exact, sauf si on le définit, comme moi, comme un féminisme politique, au sens large du mot. Ce n'est pas "On est marginales, on se met dans un coin, on fait la guéguerre". C'est un projet de société tout entier, incluant les hommes, ce qui n'est pas la moindre de nos difficultés. Lutter contre le colonialisme, comme je l'ai fait, est plus simple: c'est faire partir l'occupant. Première étape: "Hop, à la mer!" On ne peut pas faire cela avec les hommes puisqu'on partage leur vie. Il faut que notre force de conviction, que notre démarche, que nos combats, les obligent à conquérir eux-mêmes une nouvelle liberté.

Vous rappelez que les chiffres de l'IVG restent constants.
C'est une victoire féministe! On nous a tellement dit, avec une passion haineuse, qu'il y allait avoir des millions d'avortements légaux avec cette loi. Le chiffre reste le même et c'est ça qui est important. Le problème est que la majorité des femmes qui pratiquent l'IVG sont des jeunes. S'en servent-elles comme moyen de contraception, pour se rassurer sur leur fertilité? Sont-elles inconscientes, immatures? Elles n'ont pas compris la signification de cette conquête: non pas un moyen de contraception, mais un ultime recours. Les femmes sont obligées d'être très lucides pour ne faire un enfant que lorsqu'elles sont sûres de pouvoir l'accompagner jusqu'au bout. L'IVG est un passeport philosophique, pour avancer. Je crains que pour beaucoup de jeunes, cela ne le soit pas.

Vous dites non à la prostitution.
Je suis une abolitionniste radicale. Rien à voir avec le système français qui se dit abolitionniste mais tolère à peu près tout et ne pénalise que les malheureuses prostituées. Moi, je suis pour le système suédois, devenu aussi le système norvégien. Je le préconise pour toute l’Europe: la prostitution est interdite. Quand on arrête une prostituée, on lui dit "C'est terminé", et on pénalise le client. La prostitution est la forme d'esclavage moderne. On a aboli l'esclavage, sauf pour les femmes. Contrairement à certaines intellectuelles, je ne crois pas que jamais, la prostitution soit un choix libre. Pour en venir à bout, il faut pénaliser, condamner le client. Comme il n'aime pas cela… Et qu'on ne me parle pas des "instincts" du client, les femmes ont les mêmes et elles se tiennent très bien.


L'extraordinaire bonheur d'être grand-mère



Histoire d'une passion
Gisèle Halimi
Plon, 2011


Mère de trois garçons, de deux pères différents, Gisèle Halimi a toujours regretté de ne pas avoir eu de fille. Alors quand en 1992, à 65 ans, elle devient grand-mère d'une demoiselle, c'est l'explosion de bonheur. Dans "Histoire d’une passion", elle raconte avec émotion ce lien unique entre elle et ses deux petits-enfants, les joies inouïes et les tristesses terribles que lui ont values les trois années où elle a été privée de Tahfouna et du Petit Prince. Un récit magnifique où la militante pour les droits de l’homme et les causes féministes se livre intimement, tout en tendant au lecteur un miroir où se réfléchit l'art d'être grand-mère.

Quand avez-vous décidé d'écrire ce livre?
Le livre était écrit par petits bouts puisque je tiens un journal. Mais j'ai décidé de le publier l'an dernier en voyant ma petite-fille grandir – elle a eu dix-huit ans. Le temps passe. Je voulais fixer certains émerveillements que j'avais eus avec elle enfant.

Je suppose que M., votre petite-fille, a lu le manuscrit avant publication. Qu'en a-t-elle pensé? Et ses parents?
Bien entendu, elle a lu le manuscrit avant. Et elle n'y a rien changé. Elle m'a regardée avec un sourire très tendre et elle m'a dit "C'est trop, Mamie". Elle était heureuse de cet amour et de l'expression de cet amour. Elle était fière en même temps. Aujourd’hui, elle est étudiante à Cannes. Son frère est toujours à Paris, il passe son bac. Il est très autonome. Il a compris très vite l'immense amour qu'il y a entre moi et eux deux, mais particulièrement entre sa sœur et moi. Leurs parents, que j'appelle l'"Autorité parentale" dans le livre, n'ont fait aucun commentaire.

Vous vous livrez à fond dans ce livre, vous dévoilez vos sentiments intimes, la passion qui a uni votre petite-fille et vous. Cela vous a-t-il été facile?
Cela m'a été facile de l'écrire parce que j'ai toujours beaucoup écrit. J'ai voulu l'éditer parce que j'ai remarqué qu'il y a très peu de témoignages de grands-parents qui ont pratiquement élevé leurs petits-enfants et qui en ont été privés ensuite. J'ai voulu faire ce plaidoyer parce que j'ai ressenti très fort la différence de relation entre parents et grands-parents. Je suis mère. Les petits enfants, je sais ce que c'est. Mais devenir grand-mère a été un lien tout à fait nouveau, qui s'est créé sui generis. Je découvrais une force réciproque et partagée. Ma petite-fille me répétait le secret qu'elle avait inventé "On est amoureuses, Mamie!". Le mot le plus fort à ses yeux pour dire l'amour.

C'est quoi, être grand-parent?
Depuis la parution du livre, j'ai reçu une douzaine de lettres de grands-parents me disant: "Enfin! on ne parle jamais de nous". Pour certains, la séparation s'est bien terminée. Pour d'autres pas. L'image qu'on me renvoie est la gratitude pour avoir exprimé des choses qu'on n'imagine pas. Etre grand-parent peut être une raison de vivre! C'est un tel échange! On voit les progrès des petits, on a une vie commune avec eux, qui a ses propres histoires racontées, différentes de celles des parents. Les grands-parents ne sont pas dans la même situation que les parents. On a un grand parcours de vie derrière soi. On est en dehors de la répression nécessaire. On est plus indulgent en vieillissant. La relation dans les racines mêmes est différente de celle qu'on a avec ses enfants. Quel émerveillement, et avec ma petite-fille en particulier.

Vous ne citez qu'un cas dans le livre, mais avez-vous mené des actions en justice pour des grands-parents privés de leurs petits-enfants?
Oui j'en ai fait. Ce droit existe dans le code civil en France. Mes actions ont conduit à renforcer la jurisprudence. Aujourd’hui, on estime que ce lien est nécessaire aussi bien pour les grands-parents que pour les enfants.

Comment s'est déroulée la séparation, cette absence qui vous a déchirés? Les enfants s'étaient-ils résignés?
Je n'ai jamais su ce que leurs parents leur avaient dit. S'ils les avaient menacés, s'ils leur avaient fait peur. Je n'en sais toujours rien aujourd’hui.

Et les retrouvailles?
Passé le premier instant de la rigidité de quelque chose qui vous arrive brusquement, nous sommes partis en week-end à Bruges. Un moment de bonheur extraordinaire. Trois années avaient passé. Nous les avons retrouvés à la fois dans la tendresse de l'enfance et dans les prémisses de l'adolescence. Ça s'est reformé, je dirais même, ça s'est refermé sur nous.