Nombre total de pages vues

mardi 7 février 2023

La triste nouvelle du décès de Květa Pacovská


Sa silhouette fluette semblait rétrécir d'année en année, inversément proportionnelle à son énergie et son espièglerie. Ses yeux malicieux et son grand sourire... Toute parcheminée, elle semblait éternelle. Květa Pacovská dont on a appris le décès hier à l'âge de 94 ans, annoncé par son fils Štěpán Grygar, était une de ces artistes comme on en rencontre peu. Géniale, sûre de ce qu'elle avait à dessiner, pas toujours reconnue par les parents que ses albums très graphiques et plein de couleurs effrayaient alors qu'ils réjouissaient les enfants. Mondialement connue pour son travail de plasticienne, elle a toujours gardé pour le livre de jeunesse une tendresse inégalée. Ses livres sont traduits en allemand, en anglais, japonais, français, italien, portugais, danois, néerlandais, chinois...

Décédée ce 6 février, Květa Pacovská était née le 28 juillet 1928 à Prague (Tchécoslovaquie). Son père était chanteur d'opéra, sa mère professeur de langues. Dès son enfance, elle aime créer de belles choses, révélant son talent pour les arts. La mort de son père pendant la Seconde Guerre mondiale la force à quitter le lycée. En 1945, elle commence à étudier une école de graphisme et deux ans plus tard, est admise à l'Académie des Arts, de l'Architecture et du Design de Prague. Là, sous la tutelle d'Emil Filla, elle se consacre à la peinture monumentale. Elle obtient son diplôme en 1952 et donne naissance peu après aux deux fils qu'elle a eus avec le designer Milan Grygar.

Květa Pacovská en 2017.

Elle commence à gagner sa vie en tant qu'illustratrice de livres pour enfants. Les siens d'abord. La seule façon pour elle de pouvoir s'exprimer et d'être entendue. Elle illustre notamment des contes de Grimm et d'Andersen (Minedition les a republiés en français). Son style créatif incomparable est d'abord rejeté, trop progressiste pour l'esprit du temps. Elle les pense de manière globale, comme objets complets, comme objet d'art autonome ensuite. Tout de suite, elle crée des dessins en trois dimensions, composés à partir d'éléments géométriques élémentaires. Elle les anime souvent avec des fils, leur donnant un caractère ludique mais plongeant ses éditeurs dans les affres. Les livres pour enfants auront toujours accompagné son travail expérimental. Sa singularité d'artiste lui confèrera une réputation unique dans le monde des arts.
"Dans mes livres, j'invite les enfants à explorer l'univers des formes, des couleurs et des matières. J'essaie de faire découvrir un monde nouveau en lien étroit avec l'art contemporain. Je suis certaine que les enfants ont besoin d'une approche artistique forte." Květa Pacovská in Le Soir.

En 1983, Květa Pacovská reçoit l'estimée Pomme d'Or à la Biennale de l'Illustration de Bratislava (BIB) pour ses illustrations de "Pimpilim pampam" (texte de Josef Hanzlík), ce qui lui permet d'organiser une exposition indépendante. Elle y est découverte par un éditeur allemand pour qui elle crée alors une série de livres sur les nombres, les couleurs, les formes et l'alphabet qui remportent les suffrages dans de nombreux pays. Après la révolution de velours, elle a eu davantage d'opportunités d'exposition et elle a également enseigné dans des écoles d'art à Berlin et en Angleterre. Comme professeur invité à la Hochshule des Künste de Berlin en 1992-93. Comme Docteur Honoris causa en Design à l'Université de Kingston en Grande-Bretagne en 1999. En 1995, elle a réalisé un projet de jardin au musée d'art de Chihiro au Japon.
"Kveta Pacovska surprend par le contraste entre sa palette de plasticienne et son physique effacé. Son regard s'illumine dès qu'elle évoque le papier, les couleurs, les émotions artistiques qu'elle souhaite susciter chez les enfants."  LC in Le Soir.
En 1986, Květa Pacovská figure dans la "Honour List" de l'IBBY, catégorie Illustration. En 1988, elle remporte le prix de Catalogne, décerné par la Biennale de l'illustration en Catalogne. En avril 1992, elle reçoit le prestigieux prix Hans Christian Andersen de l'IBBY, en catégorie illustration. A ce moment, on ne connaît d'elle en français que l'album "Un, deux, cinq, beaucoup" (Ouest-France, 1991), qui changera de titre ensuite et deviendra "Jamais deux sans trois" (Seuil Jeunesse, 1996).

"Un, cinq, beaucoup" (Ouest-France, 1991)
Ce que j'en écrivais à l'époque: "Cet album animé dû à une artiste tchèque est vraiment original. L'enfant passe d'un étonnement à l'autre: volets à soulever, portes à ouvrir... et bien des choses à regarder avec toutes ces variations en rapport avec les chiffres. Les couleurs vives et les thèmes graphiques incitent au jeu et au rire. Une déclinaison d'amusements qui transforme le monde des nombres en terrain d'observation." 


En 1993, son album "MidNight Play" ("Le théâtre de minuit") remporte une mention spéciale au Prix graphique de la Foire de Bologne section enfance. 

En 1993 encore, son album "Grün rot alle: ein farbenspielbuch" ("Couleur couleurs") obtient la "Mention" au Prix critique en herbe de la Foire du livre de jeunesse de Bologne, décerné par les enfants des écoles primaires de Bologne.

En 1998, à cette même Foire du livre de jeunesse de Bologne, Květa Pacovská est la lauréate du Special Award pour son ouvrage "Alphabet" (Seuil Jeunesse, 1997).
Ce que j'en écrivais à l'époque: ""Alphabet" est un abécédaire spectaculaire. Les pages animées, riches de leur contraste entre le blanc et les couleurs claquantes, célèbrent les lettres. Pleines, évidées, en braille ou en encre argentée réfléchissante, elles balisent une promenade inoubliable. L'alchimie qui émane de cette somptueuse recherche plastique leur confère le statut de héros. Pacovská utilise toutes les ressources de son art pour surprendre le lecteur, le séduire et le captiver une nouvelle fois. Les habitués retrouveront ses personnages caractéristiques: rigolos, pliés dans tous les sens, désarticulés, étirés ou arrondis, ils sont les voisins farceurs des lettres. Pour tous."

De 2019 à 2023, Květa Pacovská est sélectionnée cinq années d'affilée pour le prestigieux prix suédois Astrid  Lindgren (ALMA).


D'autres livres


"Le Petit Roi des fleurs" (l'école des loisirs, Pastel, 1993)
Ce que j'écrivais à l'époque: "L'auteur, influencé par des artistes contemporains comme les cubistes et Paul Klee, considère le livre pour enfants comme une première galerie d'art. Cette habitante de Prague a obtenu l'an passé le prestigieux prix Andersen, le Nobel de littérature de jeunesse. Ses livres (celui-ci ou "Un, cinq, beaucoup" publié chez Ouest-France) sont de véritables objets plastiques. Chaque détail a sa raison d'être. Ses couleurs sont vives, son style, original, farfelu, recherché et dépouillé, mêle peinture et collages, découpages et reliefs.

"Le Petit Roi des fleurs" est un très joli conte: son héros, un tout petit roi, vit en harmonie avec le jardin où croissent des tulipes. Jusqu'au jour où il découvre qu'il manque quelque chose à son bonheur. Voilà notre petit roi qui part à travers le monde en quête de l'élue de son coeur. Il en revient bredouille: où se cache sa princesse? Réponse dans ce superbe album aux découpes judicieusement placées. L'auteur joue sur les couleurs (vives) et les formes (simples), emmenant ses lecteurs pour une promenade dans l'art contemporain."


"La fleur sans couleur" (Nord-Sud, 1998)
Ce que j'en écrivais à l'époque: "Une fleur sans couleur part en quête du papillon qui a, jadis, donné leur couleur aux autres fleurs. Chemin semé de découvertes et de déceptions où Květa Pacovská, véritable magicienne des couleurs, libère formes et couleurs pour les recréer dans l'imaginaire de chacun. Pour tous."

"Corne rouge" (Seuil Jeunesse, 1999)
Ce que j'en écrivais à l'époque: "Ses albums se suivent, se ressemblent mais pas tout à fait. S'y succèdent de réjouissantes créatures fabuleuses, poétiques, animant un théâtre candide dédié à l'enfance, à la sensualité des formes et des couleurs. Ici, des rhinocéros explorent les jours de la semaine, au fil d'images à la fois construites et épurées. Découpes et astuces (pliages, collages...) soutiennent le propos ludique de l'artiste."


Ce que j'en écrivais à l'époque: "Mondialement connue, la plasticienne Kveta Pacovská, née en 1928 à Prague, nourrit depuis toujours une vraie tendresse pour les livres pour enfants. Son univers si particulier de formes dépouillées et de couleurs vives qui jouent entre elles offre une vraie jubilation. En témoignent ses derniers albums, "Un livre pour toi", prodigieux accordéon de 100 pages et 12 mètres, acte de beauté gratuit, à lire dans les deux sens, et "Ponctuation" (Seuil tous les deux), variations poétiques sur les signes et l'écriture. Pour tous."




Quelques livres de contes









Plus récemment

Pour retrouver Květa Pacovská en vidéo quand elle a participé au Festival des illustrateurs de Moulins en 2013, c'est ici.


Leporello magique 


Après le pont noir
Květa Pacovská
Les Grandes Personnes, 2016
100 pages en accordéon

Sacrée Květa Pacovská! Agée aujourd'hui de 88 ans, elle nous raconte l'histoire du pont noir qu'elle traverse à Prague chaque fois qu'elle se rend dans son atelier. Un pont magique! Un pont qui devient coloré quand le clown le traverse. Un pont où il se passe "de très étranges et de très belles choses"... qu'elle va nous détailler avec humour dans ce livre qu'elle invite à prendre et à reprendre.

Dans cet immense leporello de cent pages, en collages et découpes, on retrouve toutes les facettes de l'artiste tchèque, son goût pour le rouge et le noir, ses jeux avec les autres couleurs et les miroirs, son intérêt pour les découpes de papier, ses bandes de texte (il faut voir le recto du leporello), ses juxtapositions de dessins au crayon sur cahier, de peintures figuratives ou en nuancier. On retrouve aussi son clown, un peu pâle et renvoyant à plein d'autres, de toutes les formes et de toutes les couleurs. Surtout, on retrouve la facétieuse et joyeuse Kveta qui aime jouer et rire autant qu'interroger. Pour tous.


Trois doubles pages du leporello. (c) Les Grandes Personnes.



Dernière rencontre avec l'artiste, à la Foire de Bologne 2019, Květa Pacovská dessine discrètement, fidèle à elle-même.



On trouve les traductions françaises des livres de Květa Pacovská, mais tous ne sont plus disponibles (vivent les secondes mains), essentiellement au Seuil-Jeunesse, chez NordSud, aux éditions du Panama, aux éditions Les Grandes Personnes ainsi que chez Minedition.

Hommage de IBBY International
"C'est avec une profonde tristesse qu'IBBY apprend le décès de la célèbre artiste tchèque Květa Pacovská. Source d'inspiration et de référence pour des générations d'illustrateurs pour enfants du monde entier, elle a reçu le prix Hans Christian Andersen d'illustration en 1992 pour sa contribution incommensurable à l'art du livre d'images. Elle nous laisse de belles illustrations reconnues internationalement pour leurs formes géométriques et leurs couleurs vibrantes. Parmi eux se trouve, bien sûr, notre bien-aimé "chat IBBY". Sa mémoire est à jamais associée à IBBY. Nos pensées vont à sa famille et ses proches.
Merci, Květa Pacovská, pour votre générosité pour IBBY et pour tous les enfants du monde."

Le chat IBBY de Květa Pacovská.


L'hommage de Brigitte Morel, qui a été son éditrice au Seuil Jeunesse puis aux éditions des Grandes Personnes.
"Kveta Pacovska s'en est allée.
La petite dame en noir était solaire. Maximum Contrast. Ses livres rouge / noir, un noir qui claque comme des souliers vernis. Ses livres pour enfants devaient être comme des musées à visiter pour les petits. Il fallait les installer, les déployer dans l'espace comme une architecture de papier. Les textes, quand il y en avait, devaient rimer et sonner juste. Comme une petite musique. Les lettres, les formes et les couleurs devenaient des personnages ; il y avait aussi souvent un clown et un rhinocéros et presque toujours la lune.
Kveta s'en est allée à l'âge de 94 ans. Elle nous a accompagnés fidèlement depuis les années 90. Merci Kveta."



(c) Joëlle Jolivet.






lundi 6 février 2023

Enquête BD sur la première drogue au monde

Empathie et humour (c) Casterman.

Si la tournée minérale (un mois sans alcool) semble désormais bien installée en février en Belgique, elle est rejointe cette année par son cousin, le mois sans sucre. C'est dire si la bande dessinée illustrée par Emilie Gleason et coécrite avec Arthur Roque, "Junk Food, les dessous d'une addiction" (Casterman, 232 pages), vient à point  pour éclairer ados et adultes sur la malbouffe, sucre + gras, et ses  ravages. Des poisons qui peuvent générer de véritables dépendances. Comme l'alcool. Comme la cigarette. Comme le sexe. Mais qui ne sont pas reconnus.

Avec son graphisme rock 'n roll et ses personnages chewing-gum, Emilie Gleason met en scène toute une série de victimes qui ont enfin la parole, ces food addicts qui se réunissent comme le font les Alcooliques Anonymes. Elle et Arthur Roque ont conçu le livre qui suit Zazou, jeune boulimique anorexique victime de la junk food, première drogue consommée au monde quoique complètement ignorée, qui a tout à apprendre à ce sujet. Le lecteur fera les mêmes découvertes que l'héroïne dans cet épais volume extrêmement documenté, empathique et drôle, conçu pour susciter l'intérêt car étayé de nombreux témoignages et pour révéler un monde invisible. Jamais de morale mais une mise en garde bien utile aujourd'hui où la malbouffe, fruit de l'ultralibéralisme, ne l'oublions pas, triomphe. En cas de doute, il suffit de se balader sur le "piétonnier" de Bruxelles, désespérant de ce point de vue.

L'expérience cheesecake. (c) Casterman.

Née en 1992 au Mexique, la dessinatrice belge Emilie Gleason n'a pas chômé depuis 2015: huit bandes dessinées dont la dernière tout juste parue, "Junk Food, les dessous d'une addiction", sur un scénario d'Arthur Croque, et cinq albums jeunesse dont "Toute une histoire pour un sourire" (texte de Fred Marais, Les fourmis rouges, 2019) qui avait été mis en avant par le Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil en 2020. "Je n'en ai pas fini avec la jeunesse", sourit Emilie Gleason derrière ses grandes lunettes papillon dorées, venue parler de sa bande dessinée.

Rire ou pas. Avec "Junk Food, les dessous d'une addiction", BD ado et adulte, on ne rigole pas. Ou plutôt si, on rigole devant le graphisme rock'n roll des pages, devant les attitudes des personnages comme montés sur élastique. "J'ai fait cet album entièrement à l'iPad, ce qui m'a permis plus de détails mais m'a donné moins de droit à l'erreur. J'aime renouveler mon style graphique à chaque livre." On sourit en découvrant les noms des personnages, tous empruntés à Walt Disney. Winnie, Bambi, Duchesse, Bergère… On frémit en découvrant les propos de cet album très documenté dénonçant les ravages de l'addiction au sucre et aux aliments industriels dans la population, diabète, obésité ainsi que  tous les problèmes générés par une assuétude. "Personne n'en sait rien. Le corps médical la conteste. Arthur Roque et moi avons fait deux ans d'enquête et nous donnons la parole dans l'album aux patients diabétiques, aux food addicts (FA) qui ont perdu le contrôle de leur alimentation." Des personnes rencontrées lors de réunions de FA, organisées sur le modèle de celles des AA, "les Alcooliques Anonymes qui existent depuis 1935".

Les "food addicts", sur le modèle des AA. (c) Casterman.

Travail à deux. "Junk Food" est le travail de deux personnes, le journaliste Arthur Roque et la dessinatrice Emilie Gleason. "Nous avons défini et déblayé le sujet ensemble. Puis lui s'est plus chargé de l'enquête et moi du dessin. Mais nous travaillions ensemble. Nous avons construit les personnages ensemble. A la différence de la BD journalistique, la BD docu-fiction m'a permis une énorme liberté, dont j'avais besoin". Les informations, et elles sont nombreuses, sont rigoureusement exactes mais les personnages ont été créés pour l'histoire. "Je voulais donner la parole aux gens en créant des métaphores visuelles. Cela a été un gros travail mais c'est plus parlant. L'exagération du trait est destinée à mieux faire comprendre la situation, car on considère que les FA constituent 10 % de la population mondiale."

Une église peut servir de lieu de réunion. (c) Casterman.

Assuétude. "L'addiction au sucre et à la farine est un problème de cerveau", rappelle Emilie Gleason. "Tout comme les autres assuétudes. Personne ne choisit d'y tomber. Elle peut être due à la génétique, à un traumatisme, aux fréquentations. L'idée est aussi de trouver comment arrêter sans souffrir. De réapprendre à manger. Mais les lobbys de la junk food fonctionnent bien. Les industriels ont de l'argent et du pouvoir. Les rencontres avec les politiques ici pour faire passer une loi sur la malbouffe n'ont mené à rien." Une bonne nouvelle dans ce désastre: certains états mexicains ont interdit la vente de sodas aux mineurs.

Disney omniprésent. (c) Casterman.

Nécessaire. Cette addiction moderne est bien entendu en lien avec le capitalisme généralisé de l'argent, bien présent en arrière-fond des propos. Une BD richement documentée, d'approche facile grâce à ses personnages qu'on suit dans leur quotidien puis dans les réunions FA où ils sont pris individuellement en charge par un parrain ou une marraine, dans leur guérison et dans leurs rechutes. "J'avais l’impression de tenir un sujet nécessaire et inédit, pour les gens qui le vivent, pour les gens qui ne savent pas, pour les gens qui craignent – c'est pourquoi j’ai glissé un autotest -, pour leur faire comprendre qu'ils peuvent être pris au sérieux. Je suis très contente que Casterman m'aie donné une totale liberté dans ce projet."








samedi 4 février 2023

On part en Italie avec la soirée Portées-Portraits

Giuseppe Santoliquido. (c) MF Plissart.

Marre du froid, de la pluie, du gris? Et si on allait en Italie?
C'est possible dans deux jours, ce lundi soir 6 février à Bruxelles, à la Maison Autrique, où se déroulera la première soirée Portées-Portraits de l'année 2023, organisée comme toujours par l'infatigable Geneviève Damas et sa Compagnie Albertine. La première de l'année mais pas la première de la saison 2022-2023 (lire ici).


Au programme, la lecture-spectacle musicale du roman "L'été sans retour" (Gallimard, 2021, 264 pages, Folio, 2023) de l'écrivain belge, essayiste et romancier, aux impérissables racines italiennes Giuseppe Santoliquido; il fut finaliste du prix Rossel 2021. La chronique d'un drame familial qui se déroule durant l'été 2005 au cœur des Pouilles, dans la région de la Basilicate.

Son troisième roman mais le premier chez Gallimard - les deux précédents étaient parus à la Renaissance du livre pour le premier, "L'audition du docteur Fernando Gasparri" (2012, Espace nord, 2018), finaliste du prix Rossel 2012, chez Genèse édition pour le deuxième, "L'inconnu du parvis" (2016), finaliste du prix Rossel 2016.



"L'été sans retour" se déroule en 2005, il y a plus de quinze ans, dans le village de Ravina. Un de ces villages déshérités du sud des Pouilles, largement déserté par ses habitants, adoré par ceux qui sont restés. Lors de la fête estivale annuelle, la belle Chiara, quinze ans, se volatilise entre sa maison et celle de sa cousine où elle était souvent.

Tout le village se met à sa recherche. L'adolescente sera finalement retrouvée à un endroit qui va enflammer les esprits, créer des rumeurs, pourrir la vie de ceux qui sont encore là. Le tout étant exacerbé par les nombreux journalistes qui se sont installés dans le coin,  filmant le calvaire de l'entourage et donnant la parole à ceux qui le souhaitent en un huis-clos étouffant. Quelle aubaine pour eux! Une comédie antique, un feuilleton national, chez les petites gens. 
"La vie se gagne et se regagne sans cesse, à condition de se convaincre qu'un salut est toujours possible, et de se dire que rien n'advient qui ne prend racine en nous-mêmes."
Des années après les faits, Sandro, un proche de la disparue, revient sur ces quelques mois qui ont changé à jamais le cours de son destin. Il va montrer combien la disparition de Chiara a servi de révélateur à tout ce qui était latent dans ce petit bout de monde. Les passions humaines bien entendu, querelles, rancunes anciennes, mais aussi l'ennui et le chômage des jeunes. Dans toute cette noirceur, Giuseppe Santoliquido a le talent d'aussi extraire la chaleur des rythmes saisonniers, la beauté de la nature, les particularités du lieux.

Roman au suspense implacable, "L'été sans retour" est aussi une formidable chronique familiale entre secrets du passé et mirages du cirque médiatique.

Pour lire en ligne le début de "L'été sans retour", c'est ici.



Lors de la soirée-spectacle musicale, le texte sera lu par Maroine Amimi, qui sera accompagné au violoncelle par Noé Beauvois. La mise en voix sera assurée par Sandrine Bonjean

A l'issue de la lecture, un verre est offert, l'occasion de se rencontrer de manière conviviale en présence de Giuseppe Santoliquido et des artistes de la soirée. En outre, dès 19 heures, une rencontre avec l'auteur est organisée à la Maison Autrique. 


Pratique
Où? Maison Autrique, chaussée de Haecht, 266 à 1030 Bruxelles.
Quand? Le lundi 6 février.
A quelle heure? La lecture-spectacle commence à 20h15. Elle est précédée d'une rencontre avec l'auteur à 19 heures.
Durée? 1 heure.
Combien? 8 euros (possibilité de visiter toute la maison et un verre offert)
Renseignements ici.
Réservation indispensable par mail à reservations.compagniealbertine@gmail.com


La même soirée aura lieu le jeudi 16 février à la Ferme de Martinrou (Chaussée de Charleroi, 615, 6220 Fleurus). La lecture à 20h30 sera suivie d'une rencontre avec l'auteur.


mercredi 1 février 2023

Rétro 2022 en destins vécus

La première double page de "Te souviens-tu, Marianne?" (c) Editions des Eléphants

Il y a les noms qui sont entrés dans l'Histoire. Il y a ceux qui s'en sont effacés. Il y a ceux qui auraient pu y entrer ou qui le font plus tard, quand les destins sont mis au grand jour. Aujourd'hui, une sélection d'albums jeunesse à portée biographique. Des merveilles, souvent terriblement émouvantes.

Résistance


Te souviens-tu, Marianne?
Philippe Nessmann
Christel Espié
Editions des Eléphants
Collection "Mémoire d'éléphant", 32 pages
pour tous dès 10 ans

La Marianne du titre est Marianne Cohn, une résistante savoyarde qui a sauvé plus de deux cents enfants juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Ce qui est bouleversant dans ce magnifique album de grand format faisant perler des larmes alors qu'il ne distille aucun pathos, c'est sa forme littéraire. Une longue lettre que l'auteur Philippe Nessmann adresse à Marianne Cohn. "Te souviens-tu, Marianne, de..." écrit-il avant de dérouler factuellement chacun des chapitres de sa courte vie. De façon chronologique depuis son enfance mais entamée par une version brève de l'arrestation de la résistante par des douaniers allemands, le 31 mai 1944, tout près du lac d'Annecy. Elle avait vingt et un ans. Sensible, elle conduisait une trentaine d'enfants apeurés en Suisse. Elle savait ce que ressentaient ses protégés car elle avait vécu la même chose.

Les souvenirs s'égrènent depuis la naissance de Marianne à Mannheim en 1922 et le déménagement de la famille à Berlin. Une enfance ensoleillée qui va brusquement s'interrompre quand Hitler fait arrêter les Juifs parce qu'ils sont Juifs. Non pratiquante, la famille prend la direction  de l'Espagne en 1934, deux ans avant la guerre civile qui l'oblige à refaire ses valises. En France, cette fois, pays qui emprisonne les adultes juifs dès 1939. Privées de leurs parents, Marianne et sa sœur Lisa vont être recueillies par les Scouts israélites de France chez qui elles trouvent une famille provisoire.

A la libération de ses parents en mai 1941, Marianne sait ce qu'elle va faire de sa vie: aider les autres comme ils l'ont aidée. Elle sera donc résistante. Arrêtée à Nice en 1943, elle écrira en prison un splendide poème qui figure dans l'album. Relâchée, elle reprendra ses activités et convoiera dorénavant des enfants juifs. Si elle et son groupe ont été arrêtés, Marianne parviendra à ce que tous les petits soient sauvés. La barbarie nazie s'occupera d'elle.

On suit, complètement troublé et bouleversé, cette histoire merveilleusement contée et portée par les très belles huiles de Christel Espié, expressives et d'une facture classique qui sied au sujet. Dans la plupart des doubles pages, on a le texte à gauche et l'illustration en pleine page à droite. Un rythme qui est coupé par les doubles pages où il est question des Allemands et où le dessin en sépia se pose alors à l'horizontale. Complété de trois pages documentaires, "Te souviens-tu, Marianne?" n'aurait pu exister sans la rencontre d'un témoin-clé, Renée, que l'auteur a écoutée avant de nous partager le destin de celle qui l'a sauvée.


Un héros silencieux


Nicky & Vera
Peter Sis
traduit de l'anglais par Christian Demilly
Grasset Jeunesse, 72 pages
dès 6 ans

Mais quel talent et quel sens graphique que ceux que déploient Peter Sis dans cette autre magnifique histoire de sauvetage d'enfants juifs durant la Seconde Guerre mondiale! L'auteur-illustrateur américain d'origine tchèque entrelace les destins d'un Anglais trentenaire et d'une fillette juive de onze ans vivant alors à Prague avec une délicatesse infinie donnant une terrible force à  ses propos. Avec son alternance de pages en quadrichromie et en bichromie, riches d'une infinité de détails signifiants, voilà un album de toute beauté, prodigieux et bouleversant.
"J'ai toujours cherché à célébrer les aventuriers, les explorateurs, les inventeurs et les rêveurs", a déclaré Peter Sis. "Mais je n'avais pas prêté assez d'attention aux héros discrets et silencieux. Je rends hommage aujourd'hui à Nicholas Winton, un homme qui, voyant la tournure que prenait le monde en 1939, a tenté, à son échelle, d'agir autour de lui, sans jamais prétendre être un sauveur."
L'artiste entrelace lumineusement et avec poésie les destins du Britannique Nicholas Winton, dit Nicky, qui, à l'hiver 1938, se rendit à Prague pour aider les centaines de milliers de réfugiés s'entassant dans la ville face à la menace nazie. Surtout, il sauva 669 enfants en organisant leur départ de Prague pour Londres. Tous les moyens lui étaient bons, officiels ou non. Parmi ces enfants se trouvait Vera dont on suit la tragique destinée. Evacuée à Londres, elle sera la seule survivante de sa famille.

Nicky va dans une école à éducation moderne. (c) Grasset Jeunesse.

Ce qui est terriblement impressionnant chez Nicky, c'est qu'il garda le silence complet sur ces faits pendant cinquante ans. C'est une découverte fortuite de son épouse dans le grenier qui  mit en lumière ses actions, et que certains des enfants qu'il avait sauvés purent se retrouver. 

L'album se termine par plusieurs pages documentaires précisant les itinéraires de Nicky et Vera. Lui décéda en 2015, à l'âge de 106 ans, elle mourut en mars dernier, à l'âge de 93 ans, juste avant la sortie en français de cet album qui est un des plus beaux et des plus forts de l'année 2022. Le livre nous parle de courage, nous rappelle l'importance de la mémoire et du soutien aux réfugiés livrés à la folie du monde. Il nous exhorte doucement à ouvrir son coeur et à mettre son esprit au service de notre humanité.


Nicky reverra nombre des enfants qu'il a sauvés, dont Vera. (c) Grasset Jeunesse.


L'esclave anonyme


Un homme
Gilles Rapaport
Le Genévrier, 48 pages
dès 9 ans

Réédition bienvenue d'un album paru en 2007 et donnant la parole à un jeune esclave noir en fuite au moment où  était encore d'application le "code noir", c'est-à-dire les scandaleux dispositifs punitifs à l'égard de ceux qui s'enfuyaient par exemple. 

Dans un texte coup de poing, un jeune esclave s'adresse directement à son maître: "Qui suis-je? Quelle importance? Je suis la souffrance, je suis la rage. Je suis une femme, je suis un homme. Je suis. Tu ne me crois pas? Regarde, suis-je si différent de toi?" De page en page, il va rappeler à son maître qu'il est un être humain comme lui. De page en page, il va informer le lecteur des sévices qu'il subit alors qu'il est totalement au service de son maître tout-puissant. Frappé, brûlé, battu, fouetté, et les terribles châtiments chaque fois qu'il a tenté de fuir. Un texte sobre et des illustrations ultra puissantes dénoncent avec force l'esclavage et le racisme.

Torturé de toutes les façons. (c) Le Genévrier.


Tesla, le vrai


Electrique
La vie survoltée de Nikola Tesla
Azadeh Westergaard
Julia Sarda
traduit de l'anglais par Ilona Mayer
Editions des Eléphants, 48 pages
dès 7 ans

Dire Tesla aujourd'hui fait immédiatement penser à la voiture et à son inventeur. Un nom parfait du point de vue marketing mais qui efface complètement le fait qu'il est avant tout celui de Nikola Tesla, un des plus grands inventeurs de l'histoire, le magicien de l'électricité.

On suit le destin incroyable et formidable de ce bébé né le 10 juillet 1856 au douzième coup de minuit à à Smiljan dans ce qui était alors l'Empire d'Autriche. L'enfant vit à la campagne mais il a un chat dont le pelage lance des étincelles lorsqu'il est caressé. Cette électricité-là et celle dispensée par la nature durant les orages seraient-elles la même? La question ne va plus lâcher le jeune Nikola.

Les agréables illustrations donnent un côté joyeux et inattendu au texte qui suit chronologiquement son scientifique de héros. Enfance, études, idée de génie, arrivée à New York, développement de l'électricité, exposition universelle, moteur électrique, consécration... Tout cela est rendu de façon palpitante et attachante car l'homme est aussi poète et ami des animaux. Une très belle découverte.

Au travail. (c) Editions des Eléphants.

A la maison. (c) Editions des Eléphants.


Une histoire presque vraie


Les oiseaux électriques de Pothakudi
Karthika Naïr
Joëlle Jolivet
Hélium, 56 pages
dès 6 ans

Formidable histoire inspirée d'un fait divers qui s'est déroulé en Inde et qui est présentée comme un conte poétique illustré par les splendides et dynamiques gravures de Joëlle Jolivet. Le scénario est simple. Chaque soir Karuppu Raja active l'unique disjoncteur électrique du village. Chaque matin, il l'éteint. Cet éclairage public nocturne est souvent le seul des habitants. Il dissuade aussi les voleurs et les bêtes sauvages. 

Mais ce soir-là, Raja trouve un nid de vannathikuruvis, une sorte de gobe-mouches, pile au-dessous du levier. La femelle semble prête à pondre. L'allumeur de réverbère local ne peut se résoudre à remplir son rôle. Il va devoir persuader les villageois de partager son attitude et ce, trente-cinq jours durant. Va-t-il réussir? On suit avec intérêt et plaisir tous les détails de ce texte conté, tout en étant ancré dans le quotidien, jusqu'à la finale magistrale.

Surprise! (c) Hélium.

Discussions. (c) Hélium.



Rendre le monde meilleur


L'Homme aux chats d'Alep
Irene Latham
Karim Shamsi-Basha
Yuko Shimizu
adapté de l'américain par Jeanne Simonneau
Le Genévrier, 40 pages
à partir de 6 ans

Quand la guerre éclate à Alep en 2011, Alaa reste en Syrie car il est ambulancier. Il porte secours aux blessés, aide ses voisins âgés... Il reste à Alep, sa ville qui fut si belle. Il souffre du manque de ses proches, partis, enfuis. Il remarque alors les innombrables chats abandonnés qui se sont installés dans les décombres, dans les carcasses de voiture, dans les arbres et qui ont faim. Alaa va s'occuper de ces chats aussi. Et quand l'argent lui manque, la solidarité internationale lui viendra en aide. Il pourra même acheter un refuge qui deviendra "La maison des chats". Sans oublier les humains pour autant. Il distrait les enfants avec une plaine de jeux, creuse un puits d'eau potable. Alaa est sa ville d'Alep idéale. Un beau récit servi par des illustrations bien documentées.


Alaa est ambulancier. (c) Le Genévrier.

La guerre à Alep. (c) Le Genévrier.