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lundi 8 août 2022

Cocoricos et cock-a-doodle Doo


Cette année, une année record en terme de nombre de lauréats, vingt et un livres originaires de dix-neuf pays et écrits en dix-huit langues ont remporté un Pen translates Award. Ils répondaient aux critères de qualité littéraire exceptionnelle, de force du projet éditorial et de contribution à la diversité des livres publiés au Royaume-Uni. Il faut savoir que ce prix récompense tous les genres littéraires, romans comme essais, poésie pour enfants comme récits illustrés.

Particularité du cru 2022 de la distinction britannique qui existe depuis 2012, deux d'entre eux ont été écrits en français. Un en Belgique, l'autre entre Paris et Beyrouth.

Il s'agit de 


"La Mémoire de l'air"
 de Caroline Lamarche (Gallimard, 2014), traduit du français vers l'anglais par Katherine Gregor, "The Memory of the Air" (Héloïse Press, septembre 2022).
Un texte dont la version brève a été lue par Dominique Blanc à Avignon le 15 juillet 2012.

Pour en lire en ligne les premières pages en français, c'est ici.



"Ma très grande mélancolie arabe: un siècle au Proche-Orient"
 de Lamia Ziadé (P.O.L., 2017, lire ici) traduit du français vers l'anglais par Emma Ramadan, "My Very Great Arab Melancholy" (Pluto Press, couverture à venir).

Pour en lire en ligne les premières pages en français, c'est ici.






Le palmarès complet des Pen translates Awards 2022 se trouve ici.



dimanche 7 août 2022

Béluga et autres baleines

De la mer à un minuscule bassin. (c) Ed. du Pourquoi pas?


Actualité du week-end: un béluga se languit dans une écluse sur la Seine. Je n'en ai pas vu de photo mais sa situation me rappelle les mots de Marie Colot à propos de son album jeunesse "Petite mer", illustré par Manuela Ferry (Editions du Pourquoi pas?, collection "pourquoi pas la Terre?", 32 pages). Un moyen format jouant subtilement sur le son du titre mer/mère, au touchant et poétique texte de transmission à la première personne et aux très belles illustrations mêlant gravures et collages. Un album de fiction qui dit la nécessité de protéger les baleines et pose la question de leur captivité.

"Un jour, j'ai découvert par hasard la photo d'un cétacé dans un bassin de delphinarium.
Comme cette image était prise du ciel, l'exiguïté du lieu était flagrante et la violence de
cette situation évidente - aimerait-on passer chaque minute de notre vie dans une baignoire? -
J'ai imaginé toute la peine de cet animal captif, et "la baleine la plus triste du monde" est née. J’ai eu envie de raconter ce quotidien injuste, ce manque de liberté et cet appel des grands espaces marins.
Pour briser cette solitude immense, une petite fille a surgi dans le texte, sensible à ce chagrin, prête à partager les souvenirs et les rêves de ce géant des mers. Une enfant incapable de s’émerveiller derrière la vitre d'un aquarium et bien décidée à sauver cet animal unique à ses yeux.
À travers sa promesse et son combat pour libérer son amie, je souhaitais mettre à l'honneur toutes ces personnes qui nagent à contre-courant et ont la belle naïveté de croire en la force du collectif."
Marie Colot

 

Première rencontre.
(c) Ed. du Pourquoi pas?
En hauteur comme un carnet précieux, "Petite mer" donne la parole à une narratrice qui confie à une enfant comment à son âge elle avait rencontré "la baleine la plus triste du monde". Comment elle avait perçu sa tristesse, ressenti son enfermement, partagé son ennui et son chagrin. Comment elle l'avait écoutée lui raconter "l'océan et le silence des profondeurs" et puis sa capture et son dressage. Comment elle, petite fille, avait promis à la baleine de lui rendre sa liberté. En un texte tout doux, proche de la poésie, comme sont les histoires que l'on murmure à l'oreille, Marie Colot détaille les épisodes de cette incroyable entreprise de remise en liberté qui sera menée jusqu'au bout. Une superbe histoire d'amour éternel qu'elle partage aujourd'hui avec sa fille comme en témoigne la dernière image. Manuela Ferry a su se glisser dans ce texte personnel qui s'adresse aux enfants à partir de 6/7 ans avec ses illustrations qui appuient et  prolongent l'intrigue. Elle donne une réelle présence à cette baleine, qu'elle soit dans la mer ou dans sa prison de béton ou en route vers la liberté retrouvée. Un excellent album.


D'autres livres avec des baleines
  • Les différentes versions illustrées de "Moby Dick" de Melville bien entendu, par Joëlle Jolivet, Jame's Prunier, Olivier Balez, Juliaon Roels, Olivier Tallec, etc.
  • L'excellentissime album "Amos et Boris" de William Steig (Gallimard Jeunesse)

D'autres bien connus
  • "La pêche à la baleine" de Jacques Prévert, illustré par Henri Galeron (Gallimard, 1979)
  • "Le marquis de la baleine: comédie tragique en six actes pour trois personnages et une baleine", de François Place (Gallimard Jeunesse, 2018)

D'autres encore
  • "Comment mettre une baleine dans une valise?", de Raúl Nieto Guridi (traduit de l'espagnol par Anne Casterman, CotCotCot éditions, 2021)
  • "La grande amie", de Ylva Karlsson, illustré par Eva Lindström (traduit du suédois par Aude Pasquier, Le Cosmographe, 2020)
  • "L'ours Pompon et la baleine gobe-tout", de Cécile Alix, illustré par Antoine Guilloppé (L'Élan vert, 2019)
  • "Petite baleine", de Jo Weaver (traduit de l'anglais par Camille Guénot, Kaléidoscope, 2018)
  • "La baleine bleue", de Jenni Desmond (traduit de l'anglais par Ilona Meyer, Editions des Eléphants, 2017)
  • "Baleine rouge", de Michelle Montmoulineix (Hélium, 2017)
  • "La baleine et l'escargote", de Julia Donaldson, illustré par Axel Scheffler (traduit de l'anglais par Vanessa Rubio-Barreau, Gallimard Jeunesse, 2015)
  • "Elmer et les baleines", de David McKee (traduit de l'anglais par xxx, Kaléidoscope, 2014)
  • "L'enfant et la baleine", de Benji Davies (traduit de l'anglais par Mim, Milan, 2013)
  • "Jonas", de Juliette Binet (Gallimard Jeunesse/Giboulées, boîte de deux livres, 2010)
  • "Le message de la baleine", de Carl Norac, illustré par Jean-Luc Englebert (l'école des loisirs, Pastel, 2000)
  • "Dans la baleine", de Bénédicte Guettier (l'école des loisirs, 1999)  
  • "Le Chant des baleines", de Dyan Sheldon illustré par Gary Blythe  (traduit de l'anglais par Paul Beyle, l'école des loisirs, Pastel, 1990) 
  • "Trois baleines bleues", de Lionel Koechlin (Hachette Jeunesse, 1980)
  • "La baleine de Sugey", de Marie Wabbes (Dessain et Tolra, 1971)


jeudi 4 août 2022

Trois cabinets de curiosités et d'autres bouts rimés, ou pas, illustrés, ou pas

"Les morts vivent plus longtemps qu'avant".
(c) Le Vistemboir.

Pour entamer cette douzième année de mon blog, cap sur la poésie.
Pour les grands et pour les petits. Trois cabinets de curiosités pour commencer, d'autres recueils ensuite.


Les morts vivent plus longtemps qu'avant
François David
Le Vistemboir, 80 pages

Sont-ils tous morts, les animaux photographiés par François David dans son nouveau recueil illustré de poésie? Le titre semblerait pencher pour, "Les morts vivent plus longtemps qu'avant". Mais les textes nés selon le principe déjà appliqué à "Et c'est moi que je vois" publié il y a deux ans (lire ici) le contredisent parfois.

Rappelons la genèse des textes de François David. Ce dernier prend des photos sur son téléphone. Beaucoup de photos. Beaucoup de très belles photos. Ensuite, il sélectionne, trie, jusqu'à souvent n'en conserver qu'une. Cette photo-là  déclenchera un texte qui n'aurait pu naître sans elle, mais qui vagabonde en toute liberté.

Dans un format identique au précédent volume auquel il fait écho, soit carré et moyen, "Les morts vivent plus longtemps qu'avant" tient davantage du cabinet de curiosités que du portrait mosaïque qu'était "Et c'est moi que je vois". Mais si François David dessine au fil de ses petits textes prenants un portrait de ses semblables, le couple, les terreurs, l'amour, les rêves, la pseudo-sagesse, en creux, c'est évidement lui qui se raconte à nouveau. Ses mots bien choisis composent des phrases vibrantes qui nous conduisent à la pharmacie, chez le coiffeur ou sur les sentiers, et en divers autres lieux qu'on ne considérera jamais plus comme avant après cette exaltante lecture.


Je suis un génie
Susie Morgenstern
illustrations de Serge Bloch
L'Iconoclaste, collection "L'iconopop", 80 pages

Chaque matin, Susie Morgenstern écrit un poème qu'elle envoie à ses amis. Une vieille habitude qui n'avait pas donné lieu à publication. Ici Susie Morgenstern écrit un livre de poèmes qui se range aisément dans la catégorie "cabinet de curiosités". Elle y convoque en effet tous les génies à ses yeux, Bach, Hannah Arendt, Einstein, Jeanne d'Arc et d'autres en une rythmée alternance masculin-féminin. Surgit immédiatement la question, partagée entre auteure et lecteur/trice: "Et moi?" Pas question de se faire du mal. Les mêmes génies sont rappelés pour nous aider. Voilà reparti sur les chapeaux de roue, en plusieurs chapitres thématiques, cet irrésistible texte poético-humoristique, élégamment soutenu par les dessins de Serge Bloch. On le déguste, on s'y sent bien, on s'y sent grand. Quel génie, cette Susie!


Aussi les gens
Jean-Louis Massot
Editions du Centre de créations pour l'enfance
collection "PetitVa!", 40 pages

Pas d'image en couverture de ce petit format à l'italienne à reliure spirale. On ne perd rien pour attendre. Dès la première page tournée, on tombe sur de curieux dessins en noir où l'on peut beaucoup imaginer, des silhouettes, des lieux... A moins que ce ne soit la poésie elle-même qui soit représentée, Jean-Louis Massot dédiant tout le recueil à la recherche de cette dernière. A lire ses textes pétillant d'amour pour la vie dans les instants quotidiens, célébrant les choses simples dans lesquelles se cache la beauté pour peu qu'on pense à la regarder, vibrant avec la nature qui nous nourrit et nous protège, on se dit qu'il a bien raison: c'est dans ce cabinet de curiosités que se trouve la poésie. Ouvrons les yeux, le nez, les oreilles, la bouche... Derrière les mots du poète, on retrouve si bien l'homme.


Piéton du monde
Carl Norac
choix anthologique et postface de Jean-Luc Outers et Gérald Purnelle
Espace Nord, 294 pages

Poète national en Belgique de mars 2020 à mars 2022, années de confinement et de mort qui lui ont fait créer les "fleurs de funérailles" auxquelles ont participé plus de 70 poètes belges (lire ici), Carl Norac écrit de la poésie depuis toujours, mettant ses pas dans ceux de son père, l'instituteur et poète Pierre Coran, et ceux de Norge, son "bon génie".
"(...)Un poème à la fois, ce n'est pas grand-chose
et c'est tout l'univers."
La phrase vaut pour son auteur et pour ses lecteurs.

C'est dire si on n'aurait pas aimé être à la place de ceux qui ont composé cette anthologie, couvrant "l'ensemble de le production poétique de l'auteur à ce jour". On devine les choix cornéliens pour que l'ouvrage ait de la classe graphiquement parlant. Les pages accueillent les textes, laissent de la place au blanc, cette parure typographique, cette respiration pour le lecteur. "Piéton du monde" invite à suivre le poète dans ses voyages, extérieurs et intérieurs, sans oublier ses poèmes pour la jeunesse.

Extrait.
"Pierre Coran"
"(...) Marchant sur une drève,
il y a cet homme libre,
jamais sans la part des autres,
et cet homme est mon père." 
Extrait de "Une valse pour Billie" (2013)


Les animaux rêvent aussi
Un abécédaire en poèmes
Pierre Coran
Iris Fossier
Casterman, 64 pages
à partir de 5 ans

L'alphabet a déjà donné lieu à divers poèmes animaliers. Mais cet album grand format se distingue par la fantaisie de ses textes et la créativité de ses dessins gravés. La preuve que les enfants méritent mieux que des niaiseries. "Cet album est une commande que m'a faite Anne-Sophie Congar, éditrice chez Casterman", explique Pierre Coran. "Elle souhaitait que j'invente des rêves d'animaux. J'ai répondu oui pour deux raisons, parce qu'il s'agit d'animaux (j'ai 155 fables éditées) et parce que c'est mon retour chez Casterman." C'est l'ancien instituteur qui a souhaité en faire un abécédaire afin que les enfants puissent aussi apprendre les lettres.

"La particularité de cet album", poursuit le poète, "est que les textes sont venus après les dessins." Pierre Coran s'est donc trouvé face à une abeille et des fleurs pour le "A", à un bonobo et un robot pour le "B", à un chien et un chat pour le "C". Il s'en est divinement bien sorti, évidemment, comme en témoigne le "G" de la girafe (et les autres) reproduit ici.

Les plus attentifs auront remarqué la présence d'une abeille virevoltant sur les pages. "Celle-ci est arrivée en toute fin de mise en page", nous dit-il, "quand les pages étaient déjà montées."

Il y a du monde à la lettre "G". (c) Casterman.



Une seconde, papillon!
Pierre Coran & Carl Norac
Cécile Gambini
Rue du monde
collection "Une petite poignée de poèmes", 36 pages
pour tous à partir de 7 ans

Pierre Coran avait choisi d'écrire sous pseudonyme, son fils Carl a fait pareil, avec le même nom de famille mais en ordonnant ses lettres autrement: Norac. L'histoire est tellement ancienne qu'on s'en souvient à peine. Dans ce mini-livre, père et fils ont composé ensemble une quarantaine de brefs poèmes sur des thèmes qui leur sont chers, la poésie, l'enfance, le rêve. Les images de Cécile Gambini les accompagnent à la façon de doux papillons.



Poèmes cueillis dans la forêt de vos yeux
Françoise Lison-Leroy
Nathalie Novi
Rue du monde
collection "Une petite poignée de poèmes", 36 pages
pour tous à partir de 7 ans

De ses innombrables rencontres avec des enfants, Françoise Lison-Leroy a ramené quarante poèmes chaque fois introduits par le prénom d'un enfant. Des mini-portraits en quelques lignes, mais quelques lignes qui disent tant de ces garçons et de ces filles d'aujourd'hui: d'ici ou d'ailleurs, tristes ou joyeux, chanteurs ou observateurs, portant souvent de si lourds poids déjà. Défenseuse des enfants, notamment de Syrie (lire ici et ici), Nathalie Novi illumine de six merveilleux portraits ces enfants de notre monde.



De la terre dans mes poches
Françoise Lison-Leroy
Matild Gros
CotCotCot éditions, 20 pages
collection "Matière vivante"
pour tous à partir de 4 ans

D'avant-garde quand il parut en 2005 sous le titre "Jean jardinier" dans le recueil "Dites trente-deux" (Editions Luce Wilquin), le poème de Françoise Lison-Leroy a acquis une actualité brûlante, une nécessité urgente. Avec des mots tout simples, il dit la terre, le petit garçon qui découvre le jardinage, sa maman qui l'encourage et lui révèle combien la terre peut être nourricière. Les splendides illustrations de Matild Gros, ici épurées, là plus baroques, se posent magnifiquement sur ce texte qui ouvre la collection "Matière première", terrain de recherche poétique permettant de relier les êtres vivants à la nature, à l'écologie. Dans une démarche logique, l'éditrice a choisi d'imprimer le livre en Belgique avec des encres à base végétale sur un papier recyclé écologique et a demandé à un atelier protégé bruxellois de procéder à la reliure.

Mère et fils les mains dans la terre. (c) CotCotCot éditions.

 

Ma Matriochka
Anne Herbauts
Casterman
11 pages tout carton avec des rabats
pour les plus jeunes

Tout le monde connaît les matriochkas, ces poupées de plus en plus petites qui s'emboîtent les unes dans les autres. Anne Herbauts en reprend à sa façon le principe pour cet album "méli-mélo" qui s'articule verticalement et est dédié aux mamans. Un rabat à tourner en haut, un rabat à tourner en bas, ensemble ou séparément pour faire surgir le texte, les images et leurs surprises: une matriochka bien entendu, sous diverses apparences, mais aussi un chat qui sourit, une souris, un noyau d'abricot, un biscuit, un nuage et bien d'autres trouvailles poétiques qui s'apparient comme on veut.


Idylle
Agnès Domergue
Valérie Linder
CotCotCot éditions, 58 pages
pour tous à partir de 6 ans

Un paysage idyllique saisi à l'aquarelle pour une idylle entre une oiselle et un poisson que réunit la lune. Un amour improbable qui se construit d'étape en étape devant le lecteur enchanté. Ciel et eau, soleil et pluie, elle et il, saisons, surgissent en des jeux constants sur les sons et les mots. La formule "IL a une île./ ELLE a deux ailes" introduit cet album virevoltant mais sobre où Agnès Domergue tricote les mots à l'endroit et à l'envers, multipliant les réjouissantes trouvailles, où Valérie Linder complète et détaille cet amour peu commun en de très plaisantes illustrations. Musical, espiègle, pastoral, cet album au si joli titre réjouit autant le cœur que les yeux et les oreilles.

"Idylle". (c) CotCotCot éditions.










vendredi 22 juillet 2022

Et le sombre natif de Sousse s'éveilla

LU & approuvé

Un petit garçon en tenue de cow-boy pose en couverture du livre "Le fils de la maîtresse" (Arléa, collection "La rencontre", 187 pages). Une photo d'époque, comme on dit. 1955. Ce gamin de six ans qui tient son revolver de la main gauche - à moins que la photo ait été inversée pour les besoins de la mise en page -, c'est Serge Toubiana, un Monsieur cinéma français. L'auteur de nombreux livres sur le septième art a aussi été critique et patron des "Cahiers du Cinéma". Il a dirigé la Cinémathèque française et préside aujourd'hui Unifrance, l'organisme chargé de la promotion et de l'exportation du cinéma français dans le monde.

Ici, il change de focale et se raconte depuis l'enfance. Une enfance heureuse en Tunisie, à Sousse précisément, où une petite communauté juive de  quatre mille personnes environ vivait sereinement. J'avoue que j'ai commencé le livre parce qu'il évoquait la Tunisie d'hier, celle des années 50. Et les pages de Serge Toubiana correspondent exactement à ce que j'en sais. Le mode de vie, le sandwich national souvent dénommé casse-croûte, le marché, les bains de mer... tout y apparaît avec justesse. Et joie.

Ce qui débutait comme un livre des souvenirs de l'enfance évolue logiquement vers un portrait de la mère, la maîtresse d'école du titre, et un du père, horloger de son état. Les courts chapitres racontent la vie un peu décalée des trois puis quatre enfants Toubiana dans une famille française qui s'affiche communiste. On suit tout cela dans la prose fort agréable de l'auteur qui pointe comment le cinéma entre très tôt dans sa vie, bien avant le départ définitif vers la France. Le narrateur balaie alors plus rapidement son existence, aimantée par le cinéma, mettant de plus en plus en lumière l'attention et l'amour de sa mère pour lui. Lui, un fils dont le caractère sombre s'éveille, qui fonce dans ses passions, dans ses amours, quitte à négliger celle qui l'a le plus soutenu, mais a agi dans l'ombre. Le livre de souvenirs devient un livre du repentir, celui du fils qui réalise trop tard ses erreurs mais comprend combien il est le fils de sa mère par le souci de transmettre qu'ils ont partagé dans leurs métiers respectifs, et en finale un livre de l'apaisement. "Nous vivons tous avec nos morts. Nous ne voulons pas rompre le lien."

Vibrant, plein d'amour et d'anecdotes, honnête aussi, "Le fils de la maîtresse" se lit avec bonheur qu'on aime la Tunisie ou le cinéma car il dit surtout une vie, avec ses joies, ses chagrins, ses interrogations et les surprises du destin.

"Le fils de la maîtresse" a reçu le prix Marcel Pagnol 2022, distinguant depuis 2000 un roman français venant s'inscrire dans la lignée de la "littérature des origines", celle qui évoque les découvertes et les émotions de la jeunesse. sur le thème du souvenir d'enfance.



mardi 19 juillet 2022

L'album jeunesse des soirées d'été

LU & approuvé


Le début de "Soirée d'été". (c) CotCotCot éditions.


"J'expose mon visage au silence et à l'air chaud de cette fin de journée", écrit Dina Melnikova dans son premier album pour enfants, "Soirée d'été" (CotCotCot éditions, 32 pages). Une description parfaite de ce qui se passe depuis quelques jours dans la vieille Europe écrasée de soleil. Ici aussi, "les voilages bougent légèrement." Mais chez l'artiste originaire de Biélorussie, diplômée de l'Académie des Beaux-Arts de Bruxelles et enseignante en arts plastiques dans le secondaire, ces sensations nous conduisent dans une délicate exploration de la forêt et de l'enfance. Dans l'observation d'un lieu souvent craint alors que tellement vivant et au creux de la relation tendre entre la narratrice et sa grand-mère. 

"Ce livre m'est particulièrement cher", écrit Dina Melnikova. "Il raconte une histoire poétique et nostalgique mêlée de souvenirs de mon enfance." Reliure cousue de noir en harmonie avec les illustrations, papier mat bien épais, couverture souple à rabats, l'album présente des monotypes et des fusains d'éléments de nature. Des plantes, des arbres, les mouvements d'une nature merveilleusement représentée. On y cherche un lièvre, on y observe les hirondelles, on y trouve le présent et les souvenirs. Chacun, à partir de six ans, fera dialoguer à sa guise le texte et les images. Inouï comme cette "Soirée d'été" arrive à capter l'instant et à l'étirer entre passé et présent. Un magnifique travail graphique et poétique. 

Dina Melnikova confiait à "La petite feuille de chou" (lire ici) la genèse de cet album: "Quand je travaille sur mes livres, je me laisse aller complètement: je dessine les choses qui m'attirent sur le moment même, je décris les associations avec les dessins, j'écoute mon inconscient… et l'histoire émerge petit à petit. Pour "Soirée d'été", j'ai beaucoup dessiné la forêt, les détails végétaux auxquels je
suis très sensible. Ces dessins ont apporté les notions de l'illusion et de lectures multiples.
En écrivant et en dessinant, je me suis rendu compte que beaucoup de souvenirs d'enfance me revenaient et créaient un lien nostalgique avec le présent. Petit à petit, cette histoire s'est construite en parallèle des images." La voilà, sensible et attachante.

"Soirée d'été". (c) CotCotCot éditions.