Nombre total de pages vues

vendredi 25 mai 2018

Lauréates et sélections du prix Farniente


Les deux lauréates du Prix Farniente 2018, prix littéraire organisé en Belgique s'adressant aux adolescents de 12 à 16 ans,  à peine connues, voici déjà les sélections pour la mouture 2019.



Les lauréates 2018


Prix Victor (13+)


Elia, la passeuse d'âmes, t. 1
Marie Vareille
PKJ, 2016
315 pages

Une société divisée en trois castes qui ne peuvent se mélanger et où la liberté individuelle est supprimée. Elia y est passeuse d'âmes. Sans émotion, elle doit éliminer les éléments devenus un poids pour la communauté: les vieux, les malades, les rebelles. Pourtant un jour son univers se fissure quand elle n'exécute pas un jeune révolté appartenant à la caste la plus vile. Ce geste l'entraînera dans une véritable descente aux enfers où toutes ses valeurs seront bouleversées et où seules, sa force morale et sa détermination à aller jusqu'au bout d'elle-même lui permettront de survivre.

Prix Evasion (15+)

Le sel de nos larmes
Ruta Sepetys
traduit de l'anglais par Bee Formentelli
Gallimard Jeunesse
Scripto, 496 pages, 2016
Pôle fiction,  2018

Hiver 1945. Alors que l'armée soviétique progresse à l'Est, des milliers de réfugiés tentent de rejoindre l'Ouest de l'Allemagne. Parmi ces réfugiés, quatre adolescents de quatre pays différents, chacun hanté par sa propre guerre. Tous désirent embarquer sur le navire W. Gustloff, promesse de liberté. Tous auront à affronter le froid, la faim, les bombes. Une terrible tragédie maritime mais aussi une histoire d'amour.


Les sélections 2019


Catégorie 13 ans et +



Inséparables
Sarah Crossan
traduit de l'anglais par Clémentine Beauvais
Rageot, 2017
416 pages

Grace et Tippi. Tippi et Grace. Deux sœurs siamoises, deux ados inséparables, entrent au lycée pour la première fois. Comme toujours, elles se soutiennent face à l'intolérance, la peur, la pitié. Et, envers et contre tout, elles vivent! Mais lorsque Grace tombe amoureuse, son monde vacille. Pourra-t-elle jamais avoir une vie qui n'appartienne qu'à elle?


Tous les oiseaux savent
Claire Mazard
Oskar, 2017
180 pages

​Extrait: "Une roucoulade à présent. Elle s'éternise, puis s'arrête, reprend. Un rossignol philomèle? Un merle noir? Cet oiseau, je le sais, chante pour moi. Comme tous les oiseaux du jardin. Youyous, cacatoès, perruches... Tous savent que j'aimerais être dehors avec eux. Ils déplorent mon emprisonnement. Ils m'appellent. Emmy! Viens avec nous, petite Emmy!"


Flora Banks
Emily Barr
traduit de l'anglais par Julie Sibony
Casterman, 2017
370 pages

Flora, 17 ans, souffre d'amnésie depuis l'opération qu'elle a subie à l'âge de dix ans. Elle n'a aucune mémoire à court terme. Après deux ou trois heures, elle oublie tout et, pour se souvenir, doit sans cesse relire son cahier, ses nombreux post-it et même son bras où tout ce qui important est noté. Mais le jour où Drake l'embrasse, tout bascule car elle se souvient! Elle va alors tout tenter pour retrouver ce garçon, jusqu'à partir seule pour le rejoindre au Spitzberg.


Pax et le petit soldat
Sarah Pennypacker
traduit de l'anglais par Faustina Fiore
illustré par John Klassen
Gallimard Jeunesse, 2017
312 pages
Prix Sorcières 2018 en catégorie carrément passionnant mini

La guerre est imminente. Lorsque le père de Peter s'engage dans l'armée, il oblige son fils à abandonner Pax, le renard qu'il a élevé depuis le plus jeune âge et envoie le garçon vivre chez son grand-père à cinq cent kilomètres de là. Mais Peter s'enfuit à la recherche de son renard. Pendant ce temps, Pax affronte seul les dangers d'une nature sauvage et se trouve confronté à ceux de son espèce. Un garçon et son renard que la vie sépare, l'histoire d'une indéfectible amitié.


L'effet ricochet
Nadia Coste
Seuil Jeunesse, 2017
312 pages

Dans un futur proche, le clonage est devenu le seul mode de reproduction possible. Mais derrière cette procédure banale se cache un secret qui pourrait menacer la vie de Malou... Le jour où sa petite sœur se casse le bras, Malou, 16 ans, réalise qu'elle, ses sœurs et leur mère ont connu les mêmes accidents et les mêmes problèmes de santé, exactement aux mêmes âges. Ça ne peut pas être une coïncidence...  Malou découvre qu'il s'agit de "Ricochets", une anomalie qui condamne certaines lignées de clones à subir les mêmes maladies et accidents. Et Malou et ses sœurs doivent se préparer à bien plus qu'un bras cassé: leur mère a sombré dans la folie à l'âge de trente ans... Malou parviendra-elle à trouver le remède aux Ricochets?


Catégorie 15 ans et +



L'aube sera grandiose
Anne-Laure Bondoux
Gallimard Jeunesse, 2017
297 pages
Prix Vendredi 2017
lire ici

​Prenante épopée familiale sur trois générations.


La noirceur des couleurs
Martin Blasco
traduit de l'espagnol (Argentine) par Sophie Hofnung
l'école des loisirs, 2017
256 pages

Buenos Aires, 1885. Cinq bébés sont enlevés dans un quartier immigré de la ville. Buenos Aires 1910. Une jeune femme réapparaît au domicile de ses parents d'où elle avait été enlevée vingt-cinq ans plus tôt. Elle est amnésique. Ses parents contactent un journaliste, Alejandro, qui va se pencher sur le mystère de cette incroyable disparition et découvrir une histoire aussi sombre qu’inattendue! Un thriller où alternent l'enquête du journaliste et le journal du savant ayant opéré ce projet expérimental monstrueux.


Je suis ton soleil
Marie Pavlenko
Flammarion Jeunesse, 2017
466 pages

Déborah entre en terminale et doit se préparer pour le bac. Mais des nuages lui cachent le soleil: elle n'est plus dans la même classe que son amie Eloïse, ses parents se séparent et sa mère déprime! Heureusement, Déborah se lie d'amitié avec Jamal, sa  mygale Gertrude, et le beau Victor!


Toute la beauté du monde n'a pas disparu
Danielle Younge-Ullman
traduit de l'anglais par Laetitia Devaux
Gallimard Jeunesse
Scripto, 2017
369 pages
Ingrid ne comprend pas ce qu'elle fait dans ce trek au beau milieu de la nature la plus sauvage. Sac au dos, dans la chaleur et les moustiques, elle tente de faire face. Aux conditions extrêmes, aux adolescents perturbés qui l'accompagnent, à son passé qui la rattrape. Comment sa mère adorée a-t-elle pu lui imposer cette épreuve? Jusqu'où lui faudra-t-il repousser ses limites? En pleine tourmente, Ingrid nous fait vivre l'aventure à laquelle rien ne l'a préparée, tout en nous dévoilant son passé et le drame qui l'a propulsée là. 


Jusqu'ici tout va bien
Gary D. Schmidt
traduit de l'anglais par Caroline Guilleminot
l'école des loisirs, 2017
368 pages

​Dans les années 60, Doug, jeune ado, déménage dans une petite ville insignifiante de l'état de New York, qu'il déteste aussitôt. Sa famille ne lui apporte aucun soutien, car entre un père faible et alcoolique, une mère découragée, un frère agressif, un autre frère gravement blessé au Vietnam, il ne peut compter que sur lui-même. Mais peu à peu, grâce à Lil, à un bibliothécaire qui l'initie au dessin avec ses planches d'oiseaux et avec l'aide des habitants, Doug pourra s'épanouir et "aller là où il veut aller".


Informations supplémentaires sur le prix Farniente ici.




mercredi 23 mai 2018

La très belle histoire des carnets de Lieneke

Lieneke, la benjamine de la famille Van der Hoeden.

Dimanche matin sur France Inter, Eva Bester rappelait dans son excellente émission "Remède à la mélancolie" - où elle invitait Scholastique Mukasunga - un merveilleux petit coffret de livres pour enfants, "Les carnets de Lieneke" (Jacob Van der Hoeden, traduit du néerlandais par Matthias E. Kail, Agnès Desarthe, L'école des loisirs, 9 carnets + 1 dans un coffret). Excellent choix que cette trouvaille publiée en français dans sa présentation d'origine fin 2007, il y a dix ans!

"Les carnets de Lieneke", c'est un petit coffret de couleur crème, avec un titre en forme d'étiquette et le dessin d'un poussin sortant de son œuf. Un objet qui plaît immédiatement. A l'ouverture du coffret, on découvre neuf ravissants petits carnets (9,5 x 14,5 cm), au look ancien, reliés d'un simple brin rouge. Un dixième mini-cahier les complète, qui raconte leur histoire.

Les différents carnets.

 (c) l'école des loisirs.
Car Lieneke a existé. Dernière d'une fratrie, elle vivait en Hollande avec ses parents, son frère et ses sœurs. Elle avait six ans quand la guerre a éclaté. Elle n'était pas une petite fille comme les autres, elle était juive. "Assez vite, notre vie est devenue compliquée", écrit Agnès Desarthe qui a pris la plume pour raconter l'histoire de Lieneke dans le dixième carnet. Son père ne travaille plus à l'hôpital mais à la maison. Les premières déportations ont lieu. La famille part se cacher à la campagne, séparément, sous un autre nom. Lieneke s'en va d'abord avec son père et sa sœur Rachel. Puis se retrouve seule dans une famille. Elle n'a que dix ans. Pour la soutenir dans sa tristesse et sa solitude, son père, résistant, lui envoie en cachette des petits carnets écrits et illustrés de sa main, joyeux, blagueurs, avec des nouvelles codées de la famille.

(c) l'école des loisirs.
La règle était de les détruire mais les parents adoptifs de Lieneke n'ont pu s'y résoudre. C'est ainsi qu'il nous est donné de prendre connaissance aujourd'hui de ces extraordinaires témoignages d'amour d’un père pour sa petite fille. Les carnets originaux sont conservés en Israël, où Agnès Desarthe les a découverts lors d'un séminaire. "L'organisatrice, qui savait que j'écrivais des livres pour enfants", explique-t-elle, "me les a montrés et m'a demandé si je pensais qu'on pourrait en faire un livre." La réponse est là, belle, précieuse, infiniment touchante. Pour enfants, ados et adultes.

Le carnet 3. (c) l'école des loisirs.

lundi 21 mai 2018

Construire un principe d'hospitalité

Quelques-uns des signataires de l'appel de Saint-Malo.

On sait les acteurs de la littérature, auteurs, illustrateurs, éditeurs, libraires, engagés dans la cause des réfugiés. Hier, dimanche 20 mai, les auteurs, réalisateurs et artistes invités au 29e festival "Etonnants Voyageurs" de Saint-Malo ont rendue publique leur "Déclaration".

La voici.



Oser la fraternité.

En prolongement de cette déclaration, on lira si ce n'est déjà fait car le livre est sorti le 3 mai, l'ouvrage collectif "Osons la fraternité!" (Editions Philippe Rey, 320 pages), publié sous la direction de Patrick Chamoiseau et Michel Le Bris avec le soutien du Festival Etonnants voyageurs. Trente écrivains y ont pris la plume pour se mettre aux côtés des migrants. Et ils versent leurs droits d'auteurs au Gisti (Groupe d'information et de soutien aux immigrés). Un acte artistique d'engagement qui montre leur volonté de contribuer à un monde plus altruiste.

Le livre commence par un texte de Patrick Chamoiseau et Michel Le Bris rappelant la photo du petit Aylan, qui a donné lieu ici et là à l'"instant Aylan". Mais depuis? "Notre niveau de conscience individuée", écrivent-ils, "nous rend tous responsables. Nous savons. Nous voyons. Nous entendons. Nous lisons. Nous constatons. Nous sommes comptables autant de ce que nous faisons que de ce que nous ne faisons pas."  Ils poursuivent en pointant le "déshumain" qui s'ajoute aujourd'hui au dialogue entre l'humain et l'inhumain.

Les trente écrivains à oser la fraternité sont: Kaouther Adimi, Tahar Ben Jelloun, Pascal Blanchard, Patrick Boucheron, Patrick Chamoiseau, Velibor Čolić, Céline Curiol, Mireille Delmas-Marty, Ananda Devi, Laurent Gaudé, Raphaël Glucksmann, Christelle Labourgade, Lola Lafon, Michel Le Bris, Jean-Marie Gustave Le Clézio, Claudio Magris, Léonora Miano, Maya Mihindou, Anna Moï, Gisèle Pineau, Jean Rouaud, Lydie Salvayre, Elias Sanbar, Boualem Sansal, Felwine Sarr, Christiane Taubira, Sami Tchak, Chantal Thomas et Gary Victor.

Leurs contributions suivent l'ordre alphabétique de leurs noms dans l'ouvrage. Ce placement où alternent textes de plusieurs pages et d'une demi, comme celle de Jean Rouaud, crée toutefois une dynamique intéressante où sont successivement mis en lumière divers aspects de la condition de migrant. La force de la littérature en plus.
"Seigneur dites seulement une parole
Et le peuple qui marche sur l'eau
aura la terre ferme sous ses pieds
Un toit pour ne pas mêler ses larmes aux vagues
Et une table d’hôte à l’enseigne de notre
Inhumaine humanité"
Jean Rouaud in "Osons la fraternité"

Bien sûr, on réagira davantage à l'un ou l'autre texte selon sa sensibilité prorpre mais l'ensemble est formidable. En espérant qu'il secoue un peu le cocotier de l'indifférence suffisante de nos pays riches.

Quelques exemples. Kaouther Adimi nous scotche avec son texte de refus du statut de réfugiée à une femme algérienne - en plus, il vient en première position. Tahar Ben Jelloun s'amuse en organisant la fuite des mots étrangers du dictionnaire de la langue française - comment faire sans eux? Pascal Blanchard rappelle les différentes expulsions d'émigrés aux Etats-Unis. Patrick Boucheron reprend son allocution au programme PAUSE (Programme d'aide en urgence des scientifiques en exil). Patrick Chamoiseau évoque les gouffres, Lampedusa et autres. Velibor Čolić, réfugié lui-même, traite d'exils et d'exilé(e)s. Ananda Devi raconte une fabuleuse naissance. Laurent Gaudé pose des mots de poésie sur des peintures de Christelle Labourgade. Raphaël Glucksmann nous partage son Calais. Lola Lafon aborde la question de l'adaptation. J.-M. G. Le Clézio donne le texte qu'il avait prononcé sur France Inter un matin d'octobre 2017 (lire ici). Claude Magris et Léonora Miano nous entraînent dans le futur. Achille Mbembe rappelle l'humanité des migrants. Anna Moï évoque le Vietnam et ses guerres grâce à un bol de "pho". Gisèle Pineau dénonce l'esclavage sexuel enduré par les migrants à travers une jeune Haïtienne. Lydie Salvayre évoque les deux vies de sa mère, en Espagne et en France. Elias Sanbar rappelle le destin de deux frères, réfugiés palestiniens. Boualem Sansal parle d'Akli, cet idiot devenu combattant radicalisé. Felwine Sarr suit le chemin d'un migrant sénégalais. Christiane Taubira celui de Nzuri Mwezi et Açaï, "amies d'euphorie". Sami Tchak celui de Mawalou, homme à deux figures. Chantal Thomas témoigne du sort des migrants à Paris. Gary Victor cogne fort aussi avec son Haïtien dont les fils rêvaient du Chili.

L'ouvrage s'achève sur une "Déclaration des poètes" rédigée par Patrick Chamoiseau, un "Manifeste pour une mondialité apaisée" par Mireille Delmas-Marty et des dessins de Maya Mihindou composant "La marche des géants".

"Osons la fraternité!" nous fait sortir de notre zone de confort et crée l'espoir car nous sommes plus nombreux qu'on croit à vouloir rendre leur humanité et leur dignité aux migrants et demandeurs d'asile.


Les prix littéraires remis à Saint-Malo durant le festival

  • Prix Ouest-France Etonnants Voyageurs: Ananda Devi pour "Manger l'autre" (Grasset)
  • Prix Littérature-Monde: Mohamed Mbougar Sarr pour "Silence du chœur" (Présence Africaine) et Einar Mar Gudmundsson pour "Les Rois d'Islande" (traduit de l’islandais par Éric Boury, Zulma)
  • Prix Joseph Kessel de la SCAM: Marc Dugain pour "Ils vont tuer Robert Kennedy" (Gallimard)
  • Prix Robert Ganzo de poésie: Patrick Laupin pour l'ensemble de son œuvre poétique
  • Prix Nicolas Bouvier: Andrzej Stasiuk pour "L'Est" (traduit du polonais par Margot Carlier, Actes Sud)
  • Prix Gens de Mer: David Fauquemberg pour "Bluff" (Stock)
  • Prix de l'Imaginaire: Sabrina Calvo pour "Toxoplasma" (La Volte) pour le roman francophone et James Morrow pour "L'Arche de Darwin" (traduit de l'anglais par Sara Droke, Au Diable Vauvert) pour le roman étranger

dimanche 20 mai 2018

Elisabeth Foch-Eyssette, étonnante voyageuse

Elisabeth Foch-Eyssette.

Sac à dos, valise Samsonite, panier de provisions, sans rien,.. les manières de voyager sont multiples et interchangeables. La Parisienne Elisabeh Foch-Eyssette semble les avoir toutes expérimentées avec enthousiasme. Elle nous livre des instants de sa passion de voyager dans de brefs récits de voyage réunis sous un titre qui est presque un roman, qui est en tout cas une invitation pressante à empoigner son sac à dos, sa valise ou son panier: "On ne peut pas toujours voyager mais on ne peut pas toujours rester au même endroit" (Arléa, 200 pages).

L'auteure en a enfilé des routes! Sur terre, dans le ciel ou sur mer. Et elle semble très bien se souvenir de ce qu'elle a vu, entendu, de ceux et celles qu'elle a rencontrés, de ce qu'elle a expérimenté, de ce qu'elle a admiré, de ce qui l'a bouleversée, enthousiasmée, choquée, de ce qu'elle a raté aussi. Ce sont des bribes et des impressions de voyages partout dans le monde qu'elle nous confie ici sur le papier, pleines de réalité mais donnant à rêver, dans le sillage du Japonais du XXe siècle Sei Shônagon dans ses "Notes de chevet".

La lire, c'est partir en voyage soi-même sans avoir dû se soucier de l'itinéraire. Découvrir où elle nous mène, de texte en texte. Parfois, ils se suivent en un plaisant marabout-boutdeficelle, une idée amenant l'autre, parfois pas. Mais pourquoi vouloir savoir? C'est l'auteure la pilote. Le lecteur peut se laisser conduire. Chaque étape est une découverte, une surprise, qu'il s'agisse de souvenirs, de rencontres, d'expériences aux quatre coins du monde. La voyageuse a la plume vive et fait de nombreuses références à la littérature et au cinéma. Propos philosophiques interrogeant sur le sens des mots ou bassement terre à terre comme le choix des chaussures, ils s'enchaînent avec pétulance.

Alors vie nomade ou vie sédentaire? Et si la solution était justement le voyage qui fait le lien entre les deux? Elisabeth Foch-Eyssette en est une redoutable ambassadrice. Quasiment une activiste! Elle nous rappelle surtout que les routes nous sont ouvertes.



jeudi 17 mai 2018

Master class avec Mezzo et Mathilde Brosset


"64_page" est cette "revue de récits graphiques", comprenez bande dessinée et illustration, qui avait notamment publié il y a un an un numéro comportant en supplément un nouveau "Trombone illustré" (lire ici).

"64_page" est cette revue qui donne leur chance aux jeunes auteurs en publiant certains des projets (une BD originale de 4 à 8 pages, un autoportrait graphique et un bref texte de présentation) qui lui sont proposés.
Les élus du #12 qui vient de paraître sont Cécile Chainiaux, Marion Sonet, Arcady Picardi, Zoé Bayenet, BastiDRK).
"64_page" est cette revue qui n'oublie pas les talents du passé, Morris, Monique Martin cette fois.
"64_page" est cette revue qui interroge les acteurs du présent, les dessinateurs Mezzo, Julie M, Jorge Gonzalez, Eric Huivel, l'éditeur François Le Bescond dans ce numéro.
"64_page" est cette revue qui suit les grands auteurs de demain, Remedium, Mathilde Brosset (lire plus bas) et d'autres.
"64_page" est cette revue sans faute d'orthographe à son titre, rappel de son lieu de conception, un bistrot sis 64 rue du Page à Bruxelles.

"64_page", enfin, est cette revue qui organise deux Master Class le mercredi 23 mai à 16 heures au Palace (85, Boulevard Anspach, 1000 Bruxelles), l'une avec Mezzo, l'autre avec Mathilde Brosset. Entrée gratuite mais réservation à faire par mail à 64page.masterclass@gmail.com. Les Master Class seront suivies à 18 heures au même endroit de séances de dédicaces de Mezzo, Mathilde Brosset et les jeunes auteurs du #12.


"64_page" est cette revue que vous pouvez trouver dans votre boîte aux lettres (abonnement ou commande), dans les librairies bruxelloises Brüsel, Filigranes, Slumberland,Tropismes, Wolf, chez Jaune, au Centre belge de la BD,.. à la librairie du Centre Wallonie-Bruxelles à Paris.


Les grands de demain


Le bout de la ligne
Mathilde Brosset
L'Atelier du poisson soluble
32 pages cartonnées

Pêcher un turbot? Mais quelle bête idée! La preuve dans ce petit album à compter de 1 à 10 qui propose toute une série de sujets bien plus intéressants à ramener au bout de la ligne: 1 baleine, 2 dragons, 3 pieuvres, 4 sirènes... Chaque fois, la scène est joliment mise en scène dans une composition plutôt humoristique qui mélange collages et dessin.

Un joli parcours imaginaire dont le retour sur terre, un bout de caoutchouc fixé à l'hameçon, est l'occasion d'une nouvelle série de propositions fantaisistes. Un album joyeux, joliment réalisé et bien pensé. A partir de 3 ans.

Au bout de la ligne? (c) Atelier du poisson soluble.

On peut feuilleter "Le bout de la ligne" en ligne ici.


Les contes noirs du chien de la casse
Remedium
Des ronds des l'O
72 pages, 2017

Remedium, Christophe Tardieux de son vrai nom, dit avoir choisi son titre en référence ironique aux "Contes rouges du chat perché" de Marcel Aymé. Ses "Contes noirs" ne mettent toutefois pas en scène deux petites filles mais une cité de banlieue française et ses habitants, à travers sept histoires indépendantes. Une cité qui apparaît dans toute sa noirceur et sa violence, surtout pour la jeunesse, mais dont on sent aussi combien elle est néanmoins aimée par ceux qui y vivent.

Chacun des sept contes est basé sur des faits réels, ayant pour cadre la cité des Tilleuls, au Blanc-Mesnil (93) où Remedium vit et enseigne, et permet d'aborder un thème différent: la rédemption, la politique, la place des femmes, la spirale de la violence, le poids de la religion...

Remedium nous partage un quotidien noir, fait de peurs mais pas que, qu'on connaît souvent mal car perçu par le filtre des actualités. Des destins brisés, des filles et des garçons souvent désœuvrés, qui souffrent mais espèrent peut-être. Son trait noir, avec juste ce qu'il faut de détails, souvent sur fond blanc, l'usage des mots de la cité, le style narratif du récit, rappellent avec force que ces jeunes sont des êtres humains et suscitent empathie et questions. Un roman graphique dur, réussi et nécessaire. Pour les ados et les adultes.



Le début du premier conte. (c) Des ronds dans l'O.

Avant-goût du "64_page" #13 

A paraître en septembre à la fête de la BD de Bruxelles
Outre les auteurs en première publication, des articles sur Cécile Bertrand, Thibaut Lambert, les Red Ketchup, Jean-Claude Forest, Antonio Altrarriba, Peter Snejbjerg, la Fondation "Les Maîtres de l'Imaginaire" et pourquoi pas, sauf amnésie, XIII…

Ce numéro comportera aussi un supplément de 8 pages "Nos murs, leurs vies", textes et dessins consacrés à la problématique de l'accueil et des droits des migrants. Édition spéciale de 15.000 exemplaires et réalisée en avec la coordination Semira Adamu. Coordination citoyenne qui regroupe plus de 40 associations qui ne veulent pas oublier la jeune femme étouffée avec un cousin par deux policiers qui étaient en charge de l’expulser le 22 septembre 1998.


mardi 15 mai 2018

Le prix triennal jeunesse à Thomas Lavachery

Thomas Lavachery. (c) Nathalie Eloy.

Chic chic chic! Thomas Lavachery reçoit une deuxième couronne en quelques mois avec l'attribution, ce lundi 14 mai 2018, du Grand prix triennal de littérature de jeunesse de la Fédération Wallonie-Bruxelles (15.000 €). Il en est le cinquième lauréat.
Ce prix récompense tous les trois ans un(e) auteur(e) ou un(e) illustrateur(trice) issu(e) de la Fédération Wallonie-Bruxelles, dont l'ensemble des publications constitue déjà une œuvre. Il ne fait l'objet d'aucun acte de candidature. Sa dotation est de 15.000 euros.
Remise du prix.
(c) FW-B - Jean Poucet.
Le Grand Prix lui a été décerné par Madame la ministre de la Culture Alda Greoli, sur proposition d'un jury composé de Laurence Bertels, Laurence Leffebvre, Françoise Lison-Leroy, Anne-Françoise Rasseaux, Brigitte Van Den Bossche,  Joseph Macquoi et Philippe Marczewski.

Thomas Lavachery avait déjà reçu le 15 décembre 2017 le prix Scam de Littérature Jeunesse pour l'ensemble de son œuvre (lire ici).


Une illustration du prochain tome des aventures de Tor, "Tor et le prisonnier".
(c) Th. Lavachery.

Qu'ajouter depuis les trois parutions de l'automne dernier, un album, un bref roman illustré et la fin de la saga de Bjorn le Morphir (lire ici)? Que l'auteur a terminé une nouvelle aventure de Tor, "Tor et le prisonnier", à paraître, ainsi qu'un roman pour les grands ados (Médium +), également à paraître, une histoire amazonienne provisoirement intitulée "Rumeur".

Une illustration du roman à paraître, intitulé pour le moment "Rumeur".
(c) Thomas Lavachery.


Deux couronnes en très peu de temps, une double occasion d'interroger cet auteur prolifique et polyforme.

Huit questions à Thomas Lavachery

Quel lecteur es-tu?
Un lecteur boulimique, bien sûr! Adolescent, les romans constituaient l'essentiel de mes lectures: 80 à 90 %, à vue de nez. Au fil des années, le nombre des essais a augmenté sensiblement. J'en suis aujourd'hui à 60 % de romans et 40 % d'essais: biographies, livres historiques, ouvrages d'anthropologie, essais sur la littérature, le cinéma, les arts… Et je pense que les romans perdront encore du terrain à mesure que mes cheveux blanchiront. Cette évolution n'a rien d’original – parmi mes amis (les hommes surtout), plusieurs suivent le même chemin.S'agissant des romans, j'en lis de toutes les époques et de tous les pays. Je n'ai pas de genre privilégié. Mes romans préférés sont ceux où je peux vivre heureux. Je suis sensible au style, à l'esthétique générale, aux idées, mais mon principal bonheur est de quitter mon existence pour en connaître une autre. En cela, je suis un lecteur premier degré, qui cherche l'identification, l'oubli de soi. Les lecteurs de mon espèce sont toujours des relecteurs: j'ai dévoré quatre fois "Les trois mousquetaires", sept ou huit fois "Mémoires d’Hadrien", trois fois "Les aventures de Jack Aubrey" (20 volumes), quatre ou cinq fois "Le quatuor d'Alexandrie"… Le roman préféré de Stevenson était "Le Vicomte de Bragelonne", qu'il avait lu cinq ou six fois. Ce qu'il en disait me correspond absolument: "J'emportais le fil conducteur de cette épopée dans mon sommeil et je me réveillais sans qu'il soit brisé, en me réjouissant de replonger dans le livre au petit déjeuner. Et ce n'est pas sans un serrement de cœur que je devais le poser pour retourner à mes propres travaux – car aucune partie du monde ne m'a jamais paru aussi captivante que ces pages et même mes amis ne me sont pas tout à fait aussi réels, ni peut-être aussi chers, que D'Artagnan."
Quel lecteur étais-tu enfant?
Je ne lisais pratiquement pas d'albums illustrés. Pour ce qui est des romans, c'était tout aussi rare. J'ai découvert Kipling et Jack London vers 11 ou 12 ans, j'ai lu très tôt quelques Maigret… Mais tout cela ne comptait pas beaucoup à côté de la BD. Enfant, mes dieux s'appelaient Franquin, Peyo, Macherot, Jijé, Will, Tillieux… Pas Hergé, curieusement – je l'ai manqué, en quelque sorte. C'est vers 20 ans que j'ai pris la mesure de son génie. 
Quel auteur (illustrateur) es-tu?
Je m'en tiendrai au romancier afin de ne pas être trop long. Je dirais que je suis un romancier d'imagination – si ma propre vie m'inspire, c'est souterrainement, le plus souvent sans que j'en aie conscience. Pour que mon imagination s'emballe, j'ai besoin d'installer mes personnages dans des univers qui sont très éloignés du mien, tant sur le plan temporel que spatial. Le Moyen Âge est l'époque que j'ai exploitée le plus régulièrement, en prenant de grandes libertés avec l'Histoire. J'invente des pays, dont je dessine les cartes. Au fond je suis (à mon modeste niveau) comme Jules Verne: un romancier qui décrit mieux ce qu’il n'a pas vu. La plupart de mes histoires contiennent du surnaturel. Cela dit, la part de fantastique tend à diminuer avec les années. Le roman que je viens de terminer, un récit amazonien qui se déroule au XIXe siècle, en est à peine teinté.
Ecrit-on différemment quand on s'adresse à la jeunesse ?
C'est une question qu'on nous pose souvent. Les différences existent, mais elles sont somme toute superficielles. On adapte son vocabulaire, on explique un peu plus de choses, on traite les scènes dures par l'évocation… J'ai toujours évité le style "djeuns". Le narrateur ado qui s'exprime comme un ado, je n'aime pas. A de rares expressions près, cela sonne très faux à mes oreilles. Pour Bjorn le Morphir, les mémoires d'un jeune Viking, j'ai suivi l'exemple de grands devanciers tels que Stevenson dans "L'Ile au trésor" ou J.M. Falkner avec "Moonfleet". On pourrait citer maints exemples de romans où le protagoniste raconte sa jeunesse des années après. Ce décalage permet à l'auteur de donner à son héros-narrateur un ton mature, une capacité d'analyse que n'auraient pas un enfant ou un ado. Le style de Bjorn est mon style naturel, je n'ai pas eu à le modifier, sinon pour lui donner une légère couleur moyenâgeuse. Dans ma saga, j'ai pu être totalement moi-même.
Que trouve-t-on dans ta bibliothèque?
Elle se trouve toute entière dans mon bureau, distribuée dans et sur sept ou huit meubles différents. Sur ma table, derrière l'ordi, les dictionnaires, les grammaires… et Patrick O'Brian, l'un de mes auteurs fétiches. Derrière moi, deux étagères de classiques français, certains dans des éditions anciennes héritées de mes aïeuls. Je citerai Rousseau, mon idéal en matière de style, et Stendhal, mon idéal tout court – l'auteur que je chéris entre tous. En dessous, et sans transition, des livres d'anthropologues achetés à l'époque de mes études d'Histoire de l'Art. Je les relis encore, surtout Lévi-Strauss, que je vénère littéralement, même si une partie de son œuvre me dépasse. Tout en bas, j'ai placé côte à côte Orwell et Simon Leys, qui doivent s'entendre à merveille. A ma gauche, sur une table, les ouvrages sur la littérature qui me servent pour le cours d'écriture que je donne à l'Université de Lille. Parmi eux, un chef-d'œuvre méconnu, irremplaçable essai sur le métier d'écrivain: "La création chez Stendhal", de Jean Prévost. Il y a encore les ouvrages sur l'Océanie et l'île de Pâques, mon sujet de mémoire, les rangées entières consacrées à un seul auteur adoré, dont je veux tout posséder: Dumas, Conrad, Melville, le flibustier Léautaud, Tchekhov, Lawrence Durrell, Sigrid Undset, Jim Harrison, Vargas Llosa, Garcia Lorca, Robert Cormier, mon amie Kitty Crowther… 
Quel est le livre jeunesse que tu aurais aimé écrire?
Tu pardonneras mon manque d'originalité: "L’île au trésor". En le relisant l'autre semaine – bonheur intact –, je me suis fait cette réflexion que la grandeur du livre, son originalité, doit tout ou presque à son méchant. Trouble, visqueux, fascinant, admirable… Long John Silver est l'une des plus formidables créations de l'histoire littéraire.
Lequel de tes personnages aimerais-tu rencontrer pour de vrai?
Daphnir adulte. Pas tant pour causer avec lui que pour le regarder sous toutes les coutures. Voir un dragon en vrai, tout de même!
Quel(s) livre(s) proposerais-tu à un enfant qui n'en a jamais lu(s)?
Je voudrais rencontrer cet enfant et parler avec lui, comme font les bons libraires, les bons bibliothécaires. J'ai été parfois frappé par le talent de psychologue de certains passeurs. Ma copine Déborah Damblon, par exemple. Il faut la voir discuter avec un enfant ou un ado pour cerner, petit à petit, avec doigté, le livre qui a toutes les chances de lui plaire. Sans mettre ses goûts personnels de côté, elle parvient à les étouffer suffisamment pour être à l'écoute de la meilleure façon possible. Avec cet enfant qui n'a jamais lu, j'essaierais de suivre l'exemple de Déborah.

Et en bonus, un texte que Thomas Lavachery a écrit à l'intention de ses étudiants de Lille ("Pratique de l’écriture pour la jeunesse" dans le cadre du Master Lettres Spécialité Métiers de la littérature de jeunesse de l'université Charles de Gaulle, Lille 3), une réflexion sur le roman d'aujourd'hui qui touche à l'une de ses préoccupations actuelles.

Ordre et désordre
Pour que le roman exerce tout son attrait, il est nécessaire que le lecteur termine avec le sentiment qu'on l'a mené quelque part. L'auteur, tel un dieu caché, contrôlait les choses de bout en bout. Si l'objet final ne donne pas ce sentiment de maîtrise, d'accomplissement, l'entreprise est manquée. Mais cette maîtrise, pour être complète, doit intégrer des éléments qui la contredisent à première vue: moments de flottement, détours dans l'histoire, scènes insolites, en apparence inutiles, dialogues obliques, improbables… Pour être crédible, un roman doit intégrer quelque chose du caractère aléatoire de toute vie humaine. Car aucune existence, même la plus sage, n'est exempte d'événements ou de périodes chaotiques… Trouver un juste équilibre entre ordre et désordre est l'une des gageures du romancier. Passionnant métier que le nôtre!


Les lauréats précédents du Grand prix triennal

2015 Anne Brouillard (lire ici)
2012 Benoît Jacques
2009 Rascal
2006 Kitty Crowther


Les autres prix littéraires de la Fédération Wallonie-Bruxelles remis ce lundi 14 mai 2018.

  • Prix (annuel) de la première œuvre en langue française (5.000 €): Henri de Meeûs pour son recueil "Pitou et autres récits" (Marque Belge)
  • Prix triennal d'écriture dramatique en langue française (8.000 €): Veronika Mabardi pour sa pièce "Loin de Linden" (Editions Lansman)
  • Prix (annuel) de la première œuvre en langue régionale (500 €): Pierre Noël pour son texte "El derni pichon" (Le dernier pinson), en picard de Mouscron. 
  • Prix triennal d'écriture dramatique en langue régionale (2.500 €): Roland Thibeau pour sa pièce "Ël vilâje insclumî" (Le village endormi), en picard borain.  






vendredi 11 mai 2018

Heureuse que "Le lion heureux" soit réédité

Le lion heureux aime la musique. (c) Gallimard Jeunesse.

L'autre jour, je vous parlais d'une excellente réédition, l'album "J'aime..." de Véronique Le Normand et Natali Fortier (Albin Michel Jeunesse) et des raisons pour lesquelles les rééditions sont importantes et bienvenues en littérature de jeunesse (lire ici).

2018.
2005.
Autre réédition réjouissante, celle de l'album "Le lion heureux" de Louise Fatio et Roger Duvoisin ("The happy lion", traduit de l'anglais par Anne Krief, Gallimard Jeunesse, 40 pages), classique intemporel.

Né aux Etats-Unis en 1954, ce chef-d'œuvre avait déjà été traduit en français et publié par Gallimard en 2005. Le revoici aujourd'hui sur beau papier mat et dans en format agrandi qui rend superbement honneur aux illustrations, en noir et blanc et en couleurs, selon les pages, résultat des techniques d'impression d'alors.

Le lion heureux habite une maison au zoo d'une jolie petite ville française. Sa journée est rythmée par les salutations des uns et des autres, François le fils du gardien le matin, M. Dupont, l'instituteur, l'après-midi, Mme Pinson, le soir. Il aime écouter la musique de la fanfare municipale le dimanche. Il reçoit friandises et viande. Bref, le lion est heureux de sa vie.

"Bonjour mesdames", dit le lion qui reconnaît des habituées du zoo. (c) Gallimard Jeunesse.

Un jour, il découvre que la porte de sa maison est ouverte. Il décide de rendre leur visites à ses amis de la ville. Si les animaux croisés se montrent aimables avec lui, il n'en est pas de même avec les humains. En le voyant, ils hurlent, s'enfuient en courant et s'évanouissent! Les pompiers sont même envoyés. Aux paisibles scènes de vie succèdent des scènes de panique, drôlement bien représentées par l'artiste qui exprime magnifiquement l'incompréhension du lion. Heureusement, ce dernier va  rencontrer François qui rentre de l'école. Confiant, le gamin ramène tranquillement le promeneur naïf au zoo.

1954.
Cette histoire pleine d'humour, questionnant l'amitié, a été écrite en 1954 pour Roger Duvoisin par sa femme Louise Fatio, inspirée par la lecture d'un fait divers. "The happy lion" ("Le lion heureux") sera le premier titre d'une série de dix album reprenant le personnage à crinière mais qui n'ont pas été traduits.

Quelques images de la version originale.




Les trois premières doubles pages

Et cette couverture de l'heureux lion en vacances (1967) qui fait irrésistiblement penser à celle du "Voyage de Babar" (1932).














A propos de la réédition de l'album "Le lion heureux" chez Gallimard Jeunesse, Cécile Boulaire, maître de conférences à l’université François-Rabelais de Tours, fine connaisseuse de la littérature pour la jeunesse, me signale que l'ouvrage a existé en français dès 1955, un an à peine après sa parution aux Etats-Unis, sous le titre "Le bon lion", aux Editions Mame.
Elle regrette le choix du titre, peu euphonique à ses oreilles, et me renvoie à une notice qu'elle a rédigée avec Evelyne Resmond-Wenz et qui  a été publiée dans le n° 226 de la Revue des livres pour enfants (décembre 2005), que je reproduis ici avec son autorisation.
"En 1954, Louise Fatio et son mari Roger Duvoisin publient à New York, en langue anglaise, un album pour enfants intitulé "The Happy Lion". En 1955, les éditions Mame publient "Le Bon Lion" en langue française, sans mention de traducteur. L'album est épuisé depuis très longtemps. De nombreux amis du "Bon Lion" souhaitaient voir ce livre réédité et offert aux enfants de ce siècle. C'est ce que les éditions Gallimard nous proposent.
Louise Fatio est née à Lausanne en 1904. C'est avec Roger Duvoisin, lui-même d'origine française, qu'en 1924, elle quitte la France pour les États-Unis. Est-ce là-bas qu'elle imagine cette histoire de 'Bon Lion' vivant dans une petite ville de France? Toujours est-il que les deux versions initiales témoignent de qualités euphoniques évidentes. La formule "Bonjour, mon Bon Lion", est donc en anglais "Bonjour Happy Lion!" (en français dans le texte). Un bref regard sur les textes de l'auteur confirme qu'il y a bien deux écritures, l'une adaptée au français, l'autre à l'anglais. Des détails diffèrent qui renvoient toujours à des qualités de sonorités.
Pourquoi donc a-t-on choisi, chez Gallimard, de traduire le plus fidèlement possible, donc très platement, le texte anglais de Louise Fatio, alors qu'il en existait une version française de toute évidence due à l'auteur? Pourquoi par exemple abandonner l'assonance du "Bonjour, mon Bon Lion" pour le si disgracieux "Bonjour, lion joyeux"? Nous l'ignorons. Mais nous sommes au regret de constater les dommages considérables subis par ce pauvre Bon Lion. Cinquante ans plus tard, ses malheurs semblent illustrer le fait que les adultes continuent de ne pas comprendre grand chose aux bons lions. La qualité de l'histoire et le talent de Roger Duvoisin parviendront-ils à nous consoler?"
Cécile Boulaire et Evelyne Resmond-Wenz

Et pour le plaisir, voici le texte du "Bon lion" par Louise Fatio dans la version Mame de 1955.
"Il y avait une fois un lion qui était très heureux. Il n'habitait pas la grande plaine africaine inondée de soleil, la savane aux hautes herbes où le chasseur féroce se tient à l'affût.
Il habitait une belle ville grise aux toits bruns.
Il avait une petite maison pour lui tout seul, avec un jardin de rocailles entouré d'un fossé d'eau, dans un beau parc ombragé.

François, le fils de son gardien, ne manquait jamais chaque matin en se rendant à l'école de lui crier un joyeux:
"Bonjour, mon Bon Lion"
Monsieur Dupont, le maître d'école, s'arrêtait toujours l'après-midi en rentrant chez lui, pour le saluer d’un:
"Bonjour, mon Bon Lion."
Madame Pinson, qui tricotait toute la journée sur le banc près du kiosque à musique, ne s'en allait jamais sans lui dire gentiment:
"Au revoir, mon Bon Lion."

Le dimanche, lorsque le soleil brillait, la fanfare municipale remplissait le parc de valses et de polkas. Et le Bon Lion fermait les yeux pour mieux écouter car il adorait la musique.
Toute la ville l'aimait bien, tant il était bon. Il n'avait que des amis.
C'était vraiment un lion très heureux.

Un beau matin, le Bon Lion s'aperçut que son gardien avait oublié de fermer la porte de sa maison.
"Hum !.., dit-il, je n'aime pas beaucoup ça; n'importe qui pourrait entrer chez moi."
"Tiens, j'ai une idée, ajouta-t-il après un instant de réflexion, pourquoi n'irais-je pas faire un petit tour de ville et surprendre mes amis?"

Le Bon Lion sortit donc dans le parc parmi les moineaux qui picoraient des miettes.
- Bonjour, mes amis! leur dit-il.
- Bonjour, mon Bon Lion! répondirent les moineaux.
- Bonjour, mon ami! dit aussi le lion à l'écureuil qui grignotait des glands, assis sur sa queue.
- Bonjour, mon Bon Lion! répondit l'écureuil sans même relever la tête.

Le Bon Lion passa alors la grille du parc et, juste au coin de la rue, il se trouva nez à nez avec monsieur Dupont.
- Bonjour, Monsieur Dupont! cria-t-il gaiement.
- Ouf!... répondit monsieur Dupont, qui tomba évanoui sur le trottoir.
- Voilà une drôle de manière de dire bonjour, pensa le lion en continuant sa promenade.

- Bonjour, Mesdames! s'écria le Bon Lion à l'autre bout de la rue lorsqu'il rencontra trois dames de ses connaissances.
- Ahah!... répondirent les trois dames en se sauvant comme si l'ogre était à leurs trousses.
- Que peut-il bien leur arriver? se demanda le Bon Lion. Elles étaient si polies lorsqu'elles venaient au parc.

- Bonjour, Madame! dit encore le Bon Lion joyeusement en apercevant madame Pinson qui sortait de l'épicerie.
- Oh là là!... s'écria madame Pinson en lui lançant à la tête son sac plein de légumes.
- Atchoum!... éternua le Bon Lion; je commence à croire que les gens par ici sont un peu fous. Atchoum!

A ce moment, le Bon Lion entendit les gais éclats d'une marche militaire. Il tourna dans la rue la plus proche et vit la fanfare municipale qui marchait au pas, entre deux rangs de spectateurs.
"Ranplanplan pataplanplanplan ran plan plan..." Comme c'était beau!

Mais le Bon Lion n'eut même pas le temps de se mélanger à la foule joyeuse car la musique se transforma en cris d'effroi.
Musiciens et spectateurs s'enfuirent pêle-mêle pour se cacher dans les magasins, les cafés et les portes d'entrée.
En un clin d'œil, le Bon Lion se trouva dans une rue déserte.

Il s'assit pour mieux réfléchir.
"J'imagine, dit-il, que c'est simplement la façon dont les hommes se conduisent lorsqu'ils ne sont pas au parc."

Ayant ainsi réfléchi, le Bon Lion continua sa promenade à la recherche d'un ami qui ne se sauverait pas à toutes jambes.
Mais les seules personnes qu'il aperçut le contemplaient en poussant de petits cris du haut de leur balcon.
"Quelle drôle de ville, tout de même" se dit le Bon Lion.
Le Bon Lion s'arrêta bientôt pour prêter l'oreille. Un bruit insolite semblait venir des confins de la ville.
"Hou!hou! hou !..." faisait ce bruit qui ressemblait à un bruit de sirène et devenait de plus en plus fort et de plus en plus proche.
"Ce doit être le vent, se dit le Bon Lion, à moins que ce ne soient les singes qui se promènent aussi par la ville."

Soudain, une pompe à incendie sortit comme un bolide d'une rue voisine et vint s'arrêter non loin du Bon Lion, tandis que d'un autre côté, un camion s'approcha doucement, à reculons, avec ses portes grandes ouvertes.
"Tiens, voilà du nouveau, se dit le Bon Lion, que va-t-il se passer?"
Et il s'assit tranquillement sur le trottoir afin de ne rien manquer du spectacle.

Les pompiers sautèrent hors de leur machine d'un air très affairé et s'avancèrent très lentement... très lentement... du côté du Bon Lion en tirant après eux leur grand tuyau blanc.
"Bonjour, Messieurs!" cria le Bon Lion.
Mais personne ne répondit. Et le tuyau blanc s'allongeait, s'allongeait... comme un serpent qui se déroule.

Tout à coup, derrière le Bon Lion, une petite voix cria "Bonjour, mon Bon Lion!"
C'était François qui rentrait de l'école.
Le Bon Lion était si heureux de rencontrer enfin un ami qui ne se sauvait pas et qui disait poliment bonjour, qu'il oublia complètement les pompiers.

Il ne sut même jamais ce qui se serait passé, car François mit sa main doucement sur sa belle crinière et dit :
- Viens, mon Bon Lion, rentrons au parc ensemble.
- Oui, allons, dit le Bon Lion, j'en ai assez de tous ces fous.
Ainsi, François et le Bon Lion rentrèrent au parc tranquillement tandis que les pompiers suivaient à une bonne distance.

Et les gens sur les balcons crièrent enfin: "Bonjour, notre Bon Lion. Hourra! notre Bon Lion!"
Depuis ce jour-là, le Bon Lion fut choyé de toute la ville. On lui apportait les meilleurs morceaux.
Mais je vous assure que si vous ouvriez sa porte, il ne sortirait pas de sa maison.

Il était bien plus heureux dans son jardin car de l'autre côté du fossé, madame Pinson, monsieur Dupont, et tous ses amis venaient de nouveau lui rendre visite comme des gens polis et aimables. Mais vraiment, c'est quand il voyait François revenir de l'école que le Bon Lion était le plus heureux, car François resta toujours son meilleur ami."



Roger Duvoisin.
Américain né en 1900 à Genève en Suisse, Roger Duvoisin a étudié à l'Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris. Après avoir épousé l'artiste suisse Louise Fatio (née à Lausanne en 1904), le couple déménagea à New York en 1927. Il reçut la nationalité américaine en 1938.
Mort en juin 1980, treize ans avant son épouse, Roger Duvoisin a illustré plus d'une centaine de livres pour enfants dont près de la moitié en solo.


Roger Duvoisin a reçu de prestigieuses récompenses, dont la Caldecott Medal en 1948 pour l'album "White Snow, Bright Snow" (1947). Il a été publié en français en 2012, sous le titre "Il va neiger!" (texte de Alvin Tresselt (1916-2000 ), traduit de l'anglais par Catherine Bonhomme, Le Genévrier, collection "Caldecott", 40 pages).


Il existe encore quelques autres albums de Roger Duvoisin en français (pas assez).

La nuit de Noël
Clement Clarke Moore
Roger Duvoisin
"The night before Christmas" (1954)
traduit de l'anglais par Alice Seelow
Circonflexe, 2015

Écrit en 1822 par un pasteur new-yorkais du nom de Clement Clarke Moore, ce conte de Noël, est à l'origine de l'image actuelle du Père Noël.

Pour en feuilleter les premières pages, c'est ici.


Pétunia
Roger Duvoisin
"Petunia" (1950)
traduit de l'anglais par Catherine Bonhomme
Circonflexe, 2009

L'histoire d'une oie qui est persuadée que posséder un livre suffit à la rendre sage, et qui, nigaude, son livre sous l'aile, prodigue fièrement de nombreux conseils à ses amis.

Pour feuilleter les premières pages, c'est ici.