Nombre total de pages vues

vendredi 20 septembre 2019

Pour Jean-Paul Dubois, tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon

Par Sarah Trillet, invitée de LU cie & co


Jean-Paul Dubois.

Jean-Paul Dubois nous livre un  nouveau joyau de littérature, un chef-d'oeuvre. "Tous les hommes n"habitent pas le monde de la même facon" (L"Olivier, 256 pages), son vingt-deuxième livre, raconte la vie de Paul Hansen, homme à la "petite" histoire, factotum dévoué d'un immeuble huppé habité par des résidents vieillissants. Il y mène une existence tranquillement heureuse avec sa femme et son chien jusqu'à ce que l'histoire bascule et fracasse son quotidien. Les événements s'enchaînent et il commet l'irréparable, dans des circonstances qui seront dévoilées à la toute fin du roman.

Paul se retrouve dans les entrailles d'une prison montréalaise où il partage un carré de béton sordide avec Patrick Horton, un colosse dont le pedigree force le respect dans la grammaire carcérale. L'auteur décrit avec une justesse saisissante les conditions de détention déshumanisées et encadrées à l'excès, la promiscuité et les effractions d'intimité les plus avilissantes qu'ils ont à y subir. Mais cela n'empêchera pas que naissent entre eux une complicité et une tendresse salutaires.
"Je n'ai pas ce genre de prairie mentale pour laisser filer et courir mes idées. Je suis totalement prisonnier. Enfermé. Cet endroit me possède et chaque jour m'écorche. Certes, j'ai mes visites. Mais certains jours, les morts sont comme nous tous, ils ont le mal de vivre."
Pour traverser sa solitude aux heures sombres, Paul convoque les fantômes de ses amours perdus: son père, sa femme et sa chienne avec qui il continue le dialogue jusqu'à retrouver le chemin du sommeil. Il remonte les souvenirs qui l'ont constitué, ses filiations complexes, les virages des trajectoires de chacun, de leurs certitudes et destinées. Alternant avec le déroulé de sa détention et des échanges avec son co-détenu, l'auteur nous fait voyager entre le Danemark, Toulouse (bien entendu) et le Canada. Les petites histoires constituent ainsi peu à peu la grande histoire, et un portrait de société se dégage: un monde dominé par les injustices et les hasards, que tous les hommes n'habitent effectivement pas de la même façon.
"Débarrassés de toute contrainte, nous éprouvions alors le sentiment de flotter dans le temps, d'être pleinement propriétaires de nos vies, de sécréter à chaque pas de l'insouciance et des molécules de bonheur, tandis que la chienne roulait son pelage blanc dans des manteaux de neige."
En virtuose du sentir et du dire, Jean-Paul Dubois dépeint ses personnages et leurs tribulations avec un style indéfinissable, dont l'élégance n'est jamais loin du fou rire. Il révèle leurs failles mais aussi leurs points de lumière, avec un regard tantôt tendre, tantôt navré, qui donne à voir sans jamais verser dans l'explication ni l'apitoiement.

Si aucun doute ne subsiste sur l'affinité de l'auteur avec la désespérance, celle-ci garde un je-ne-sais-quoi d'éclatant et laisse intacte sa capacité à s'émerveiller des fulgurances improbables et des balbutiement du monde.
"Voir ainsi ce colosse assassin donner le meilleur de lui-même pendant ces tâches puériles a un côté touchant, mais aussi sacrément angoissant, tant il interroge sur les méandres merdeux de l"âme humaine."
J’ai trouvé ce roman bouleversant et très réussi. Il figure dans la première liste du prix Goncourt de cette année, où il a définitivement sa place. Pour reprendre une formule de l’auteur (page 45), les livres de Jean-Paul Dubois sont "magiques, inexplicablement familiers, ils entrent en nous et trouvent immédiatement leur place".

Pour lui faire honneur, je reprends un extrait de la préface d'un autre chef-d'œuvre ("Ask the dust" de John Fante), rédigée par Bukowski en 1979, où il évoquait l'auteur et la magie qu'il venait de découvrir: "Voilà enfin un homme qui n'avait pas peur de l'émotion. L'humour et la douleur mélangés avec une superbe simplicité". Ce ne serait pas l'usurper que de l'adresser également à Jean-Paul Dubois.





mercredi 18 septembre 2019

Yves Namur est le neuvième secrétaire perpétuel de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique

Yves Namur.


Jacques De Decker.
Toujours discret sur son âge et rebelle à fêter son anniversaire, Jacques De Decker est, cette fois, cuit! Enfin, presque cuit! En effet, le Secrétaire perpétuel de l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique (ARLLFB), poste qu'il occupe depuis 2002, est admis à la retraite, selon les statuts, à la fin de l'année civile au cours de laquelle il a accompli sa septante-cinquième année (il devient alors secrétaire perpétuel honoraire). Pour lui, né le 19 août 1945, journaliste, écrivain, conférencier, homme de cinéma, de télévision, de théâtre, défenseur inconditionnel de la littérature belge, ce sera le 31 décembre 2019. Un an plus tôt que la limite. Son choix personnel, éminemment respectable.

Il a donc été procédé à l'élection du prochain secrétaire perpétuel. Ce sera Yves Namur, poète, éditeur (Le Taillis Pré existe depuis 35 ans) et médecin. Il entrera en fonction le 1er janvier 2020, dix-huit ans après son élection à l'Académie belge, au fauteuil de Georges Sion, où il avait été reçu par la regrettée Liliane Wouters. Né le 13 juillet 1952 à... Namur, il peut y rester jusqu'au 31 décembre 2027.

Yves Namur sera le nouveau visage de l'ARLLFB pour le grand public. A l'intérieur des murs de l'institution sise dans le splendide Palais des Académies, 1, rue Ducale, il formera, avec le directeur et le vice-directeur (élus pour un an parmi les membres belges), le bureau de l'Académie, son instance dirigeante.

Rappelons que l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique compte quarante membres, comme celle de Paris, mais répartis différemment, trente membres belges et dix étrangers, vingt-six littéraires et quatorze philologues. Sa composition actuelle se trouve ici.

Les secrétaires perpétuels de l'Académie


1922–1946 Gustave Vanzype
1946–1951 Charles Bernard
1951–1960 Luc Hommel
1960–1972 Marcel Thiry
1972–1988 Georges Sion
1989–1996 Jean Tordeur
1996–2001 André Goosse
2002-2019 Jacques De Decker
2020- Yves Namur



dimanche 15 septembre 2019

La délicieuse "Imposture" de Sarah Trillet

Sarah Trillet.


Premier opuscule de la troisième année de cette impeccable collection (*), portant donc le numéro 105, "Imposture" de Sarah Trillet (Lamiroy, "Opuscule", 38 pages) est tout sauf une imposture. Une excellente nouvelle. Et la nouvelle de l'arrivée d'une nouvelle auteure - elle publie aussi en revue. Cinq mille mots, la formule de la collection, choisis avec art et subtilement agencés. Sans gras. Au scalpel. Cinq mille mots, une nouvelle, lus et approuvés. L'histoire de Paula, "arnaqueuse" de profession nous dit l'auteure. Paula, qui fourmille d'idées pour couper dans les budgets de la santé publique. Sans s'apitoyer.

Si Sarah Trillet ne ménage pas son personnage, elle nous le fait découvrir selon l'exquise formule du mille-feuilles. Paula se révèle à nous, avec ses failles et ses rêves, nous emporte et nous séduit définitivement quand elle nous apprend qu'elle lit ce magnifique écrivain britannique lauréat du prix Femina étranger 2007! On ne peut que réclamer d'autres "impostures" de ce genre.


(*) La collection Opuscule des Editions Lamiroy est un petit format 10 x 14 cm de nouvelles de 5.000 mots paraissant tous les vendredis depuis le 1 septembre 2017. Elle est ouverte à tout auteur - débutant ou confirmé. Infos ici.




vendredi 13 septembre 2019

Les violences faites aux femmes, on en parle

A Bozar, samedi 14 septembre, 16h30. (c) Casterman.

#MeToo, #BalanceTonPorc, Affaires Weinstein, Ramadan, DSK... Enfin est dénoncé aujourd'hui le harcèlement que subissent les femmes, juste parce qu'elles sont femmes. Enfin sont dites les souffrances trop souvent contenues. Enfin émerge l'idée qu'on peut être femme sans être mère. Ces paroles de femmes commencent à être entendues, écoutées, écrites, dessinées.

Elles seront le sujet d'une rencontre qui s'annonce riche ce samedi 14 septembre à 16h30 à Bozar (studio). En effet, les auteurs de trois albums de BD récents (Casterman), livrant des mots de femmes s'entretiendront avec Béa Ercolini. J'ai nommé Aude Mermilliod, Juliette Boutant et Thomas Mathieu et Lili Sohn. Leurs trois excellents titres lèvent chacun à sa façon un peu le voile sur le rapport des femmes au monde.


Aude Mermilliod évoque dans "Il fallait que je vous le dise" (Casterman), composé avec le romancier Martin Winckler, l'IVG, et le chagrin qu'elle a éprouvé après avoir avorté, un choix assumé et consenti. Je l'avais rencontrée il y a quelques mois (lire ici).

Lili Sohn, qui avait publié l'an dernier le réjouissant "Vagin tonic" (lire ici) , s'attaque avec son humour féroce, sa logique imparable, ses dessins enlevés, son franc parler et ses multiples recherches à un autre grand sujet féminin, celui de l'instinct maternel. Avec sa couverture rose bien flashy, "Mamas, petit précis de déconstruction de l'instinct maternel" (Casterman, 312 pages) dépote. Car il scrute le rapport entre féminisme et maternité. Avoir un enfant ou pas? Désir ou piège? Codes de société éternels ou à revoir? Autant de sujets que l'auteure-illustratrice aborde sans fausse pudeur ni faux-semblants.

(c) Casterman.
On ressort de cette lecture en ayant ri, compris et réfléchi.

Bien entendu, Lili Sohn applique sa technique: partir de son cas pour l'ouvrir aux autres. Elle s'en explique dans une "lettre aux journalistes".




Album terriblement fort, à lire jusqu'au bout malgré la difficulté que représente par moments l'accumulation d'horreurs, petites ou grandes, faites aux femmes, "Les Crocodiles sont toujours là", de Juliette Boutant et Thomas Mathieu (Casterman, 184 pages, en librairie le 18 septembre) révèle de magnifique façon le sexisme dans notre société. Qu'il soit ordinaire ou carrément agressif. Bien entendu, les Crocodiles sont les hommes, représentés en vert dans des illustrations entièrement en noir et blanc. On les avait déjà rencontrés dans l'album "Les crocodiles" du même Thomas Mathieu (Le Lombard, novembre 2014). Ici Juliette Boutant s'est jointe au projet.

Graphiquement, c'est très réussi et l'idée permet de mettre subtilement en images tous les témoignages recueillis par les auteurs depuis la parution du premier tome. Finalement, malgré la dureté des histoires et leur caractère parfois déprimant, lire cet album fait du bien. Rend plus fort. Montre que les femmes ne sont pas, ne sont plus seules à vivre cela. Le partager est un geste fort, éditorialement aussi.

Mais franchement, en 2019, on est en droit d'attendre autre chose dans les relations entre les hommes et les femmes.

(c) Casterman.


"Les pages de ce recueil sont organisées de façon thématique", expliquent les auteurs. L'espace public d'abord, la rue, les transports en commun, l'école, l'université; les rapports avec la police, qui devrait venir en aide aux victimes mais en rajoute souvent une couche; dans la vie professionnelle; dans la sphère intime, dans le milieu médical (ces fameuses violences obstétricales dont on parle enfin).




mercredi 11 septembre 2019

Les 27 romans sélectionnés pour le prix Femina

(c) Actualitté.

Quoi? Encore une sélection? Oui, mais pas n'importe laquelle! Celle des jurées du prix Femina qui n'hésitent jamais à aller voir où personne ne va. La preuve encore l'an dernier quand elles ont couronné Philippe Lançon pour "Le lambeau" (Gallimard, avril 2018), snobé par les autres jurys pour d'obscures raisons (lire ici).

Jury
Camille Laurens (présidente), Evelyne Bloch-Dano, Claire Gallois, Anne-Marie Garat, Paula Jacques, Christine Jordis, Mona Ozouf, Josyane Savigneau et Chantal Thomas.

Sélections (16 romans français, 11 romans traduits)
  • Nathacha Appanah, "Le ciel par-dessus le toit" (Gallimard)
  • Patrick Autréaux, "Quand la parole attend la nuit" (Verdier)
  • Dominique Barbéris, "Un dimanche à Ville-d'Avray" (Arléa)
  • Bernard Chambaz, "Un autre Eden" (Seuil)
  • Isabelle Desesquelles, "Un pur" (Belfond)
  • Michael Ferrier, "Scrabble" (Mercure de France)
  • Claudie Hunzinger, "Les grands cerfs" (Grasset)
  • Victor Jestin, "La Chaleur" (Flammarion, premier roman)
  • Alexandre Labruffe, "Chroniques d'une station-service" (Verticales, premier roman, lire ici)
  • Luc Lang, "La tentation" (Stock)
  • Victoria Mas, "Le bal des folles" (Albin Michel, premier roman)
  • Anne Pauly, "Avant que j'oublie" (Verdier, premier roman)
  • Sylvain Prudhomme, "Par les routes" (Gallimard)
  • Alexis Ragougneau, "Opus 77" (Viviane Hamy)
  • Monica Sabolo, "Eden" (Gallimard)
  • Karine Tuil, "Les choses humaines" (Gallimard)

  • Nina Allan, "La fracture" (traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Bernard Sigaud, Tristram)
  • Ahmet Altan, "Je ne reverrai plus le monde" (traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes, Actes Sud)
  • Giosuè Calaciura, "Borgo Vecchio" (traduit de l'italien par Lise Chapuis, Noir sur Blanc, Notabilia)
  • Arno Geiger, "Le grand royaume des ombres" (traduit de l'allemand (Autriche) par Olivier Le Lay, Gallimard)
  • Chris Kraus, "La fabrique des salauds" (traduit de l'allemand par Rose Labourie, Belfond)
  • Sergueï Lebedev, "Les hommes d'août" (traduit du russe par Luba Jurgenson, Verdier)
  • Maggie Nelson, "Bleuets (traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Céline Leroy, Editions du Sous-sol)
  • Sigrid Nunez, "L'ami" (traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Mathilde Bach, Stock)
  • Edna O'Brien, "Girl" (traduit de l'anglais (Irlande) par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat, Sabine Wespieser)
  • Paolo Rumiz, "Appia" (traduit de l'italien par Béatrice Vierne, Arthaud)
  • Manuel Vilas, "Ordesa" (traduit de l'espagnol par Isabelle Gugnon, Éditions du Sous-Sol)


Suite du programme
  • Deuxièmes sélections le mardi 8 octobre
  • Troisièmes sélections le mercredi 23 octobre
  • Annonce et remise du prix le mardi 5 novembre