Nombre total de pages vues

lundi 26 septembre 2022

Trois hommes seuls qui s'aiment sans se le dire

LU & approuvé


Joie de découvrir que l'intense et bouleversant premier roman de Laurent Petitmangin, "Ce qu'il faut de nuit" (La Manufacture de livres 2020, Le Livre de poche 2022), ajoute encore un prix à son palmarès, le prix des lecteurs du Livre de poche 2022. Il était déjà lauréat du prix Stanislas et du Femina des lycéens, entre autres.

Tout le bien que j'en avais pensé se trouve ici.

Pour lire en ligne le début de "Ce qu'il faut de nuit", c'est ici.




vendredi 23 septembre 2022

Bravo, Emile Bravo!

Boucle d'or revue par les sept ours nains. (c) Seuil Jeunesse.

Formidable auteur-illustrateur en littérature jeunesse (lire ici) et en bande dessinée ("Spirou", Dupuis), Emile Bravo devient le nouveau président du CPLJ 93, l'association qui organise le Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis (du 30 novembre au 5 décembre cette année). Une annonce qui intervient quelques jours après son anniversaire - il est né à Paris le 18 septembre 1964 de parents espagnols. Il succède ainsi à Ramona Badescu qui en avait pris les rênes en 2019 (lire ici).

Dernier titre jeunesse en date d'Emile Bravo, "Les contes palpitants des sept ours nains" (Seuil Jeunesse, 144 pages), la compilation en un volume des quatre aventures de ses impayables ours nains, stupides et drôles, publiées de 2004 à 2012. On se rappelle le principe: les sept ours nains qui vivent dans la forêt croisent différents personnages des contes de fées.

Chacun des quatre albums en format à l'italienne convoque sept contes de fées pour les passer à sa moulinette. Il n'est pas toujours facile de les débusquer tous. Les personnages traditionnels en prennent un sacré coup, Blanche-Neige y apparaît en bigoudis, mais qu'est-ce qu'on s'amuse. C'est aussi l'occasion de réfléchir à quelques questions de société que soulève par l'humour Emile Bravo, roi des dialogues, du comique de situation et des dessins enlevés et expressifs. Embrasser une princesse endormie, le surpoids des enfants, les rivalités masculines, la télé... 
Pour tous dès qu'on sait lire.
"Avant tout, je veux faire rire mes lecteurs. Même ainsi, le message est alors intégré et je compte beaucoup sur l'inconscient des enfants. Pour les dialogues, le mode d'expression propre à la bande dessinée, je mélange phrases bien écrites et langage parlé. Les enfants savent faire la différence. Par exemple, quand le prince s'énerve, il perd son langage châtié."
La compilation reprend les aventures selon l'ordre où elles ont été initialement publiées dans la collection "La bande des petits".
  • "Boucle d'or et les sept ours nains" (2004). Les sept ours nains découvrent au retour de leur travail une jolie géante endormie dans leurs lits. Comment la déloger? Entre candidats sollicités et héros de passage, le suspense est immense.
  • "La Faim des sept ours nains" (2005). Au départ, Emile Bravo pensait ne faire que deux volumes, d'où le titre à double sens phonétique pour cette goûteuse et virevoltante soupe de contes sur fond de famine et d'hiver glacé.
  • "La Belle aux ours nains" (2009). "Je ne pensais pas qu'il y aurait un troisième volume", m'avait alors dit Emile Bravo. "J'avais choisi le titre de la faim parce que c'est aussi la fin. Mais je voulais absolument dire aux enfants que la télé, ça ne va pas du tout. Pour moi, les univers proposés aux enfants autant dans les histoires de princes et de princesses que dans celles qui passent à la télé se ressemblent. Dans les deux cas, on y recherche le prince charmant." Du coup, ses sept oursons, petits et tassés, à la démarche un peu raide, se retrouvent dans une prodigieuse saga dénonçant les méfaits de la télévision.
  • "Mais qui veut la peau des sept ours nains?" (2012). Encore une petite charge contre la télé et puis les sept ours nains, "ces crétins d'ours nains" comme nous précise l'auteur, vont voir leur chaumière envahie par divers occupants avant de fuir définitivement et de permettre à l'auteur une sortie contre les cirques et les zoos.

Une question glissée l'air de rien. (c) Seuil Jeunesse.






Allons au marché, à un marché de poésie!

"C'est le bazar!" Une des expressions favorites du regretté chanteur Arno (1949-2022) se pose naturellement sur une manifestation de trois jours qui débute ce vendredi 23 septembre après-midi à Bruxelles, le Poetik Bazar. Soit un marché bilingue de la poésie qui se déroule jusqu'au dimanche 25 septembre au BE-HERE (Rue Dieudonné Lefèvre 4, au-delà de Tour & Taxis, entrée gratuite). Quasiment aux mêmes dates que la première édition qui s'y était tenue avec succès (3.000 personnes) du 24 au 26 septembre 2021.

Pourquoi ne pas vivre le temps d'un week-end au rythme de la poésie? Ce mot de six lettres qui fait encore souvent peur, surtout si on lui adjoint l'adjectif "contemporaine". On pourrait tenter l'idée "poésie actuelle", peut-être moins rébarbative? Car l'essayer, c'est l'adopter. Comment faire? En farfouillant dans les livres de poésie présents sur les stands, en écoutant les poètes et poétesses lors de lectures, en se promenant avec eux, en tentant l'un ou l'autre atelier. La diversité de la poésie contemporaine est tellement incroyable qu'il est impossible de ne pas y trouver l'un ou l'autre atome qui vous crochera.

Le Poetik Bazar se veut un événement intergénérationnel, un reflet de notre société moderne et de ses multiplicités. Une considérable variété éditoriale est proposée lors de ce marché bilingue, accueillant près de cent maisons d'édition. Rencontres et animations témoigneront aussi de cette diversité. Le public visé? Les petits et les grands lecteurs, les passionnés et les professionnels, les curieux de tout horizon.

Le Poetik Bazar, projet d'un marché de la poésie bilingue, est porté par un collectif d'asbl francophones et néerlandophones: Les éditeurs singuliers, la Foire du livre de Bruxelles, maelstrÖm reEvolution, la Maison de la poésie d'Amay, les Midis de la poésie et VONK & Zonen, en collaboration avec la Maison de la poésie de Namur, le Marché de la poésie de Paris et Passa Porta.

Le marché de la poésie bilingue accueillera 70 maisons d'édition de Belgique, de France et des Pays-Bas. Trois espaces librairies hébergeront une trentaine d'autres maisons: un espace librairie francophone, un espace librairie néerlandophone et un espace librairie Afro-poésie (liste complète ici).

La programmation multilingue vise autant les petits que les grands grâce à des ateliers et des rencontres bilingues, des rencontres en anglais, des lectures en français, en néerlandais, des focus sur la langue arabe, des événements traduits en live, des séances de dédicaces, etc. Dont l'édition bilingue de poésie, la traduction du slam, la place de la poésie en librairie, Henri Michaux (programme complet ici).

Parmi les artistes présents cette année: Antoine Wauters (lire ici), Milady Renoir (une des voix de la Voix des sans-papiers), l'actuel poète national Mustafa Kör, Serge Delaive, la championne d'Europe de slam poésie et formidable lectrice Marie Darah, Anne Provoost.

Divers événements en lien avec le Poetik Bazar ont déjà eu lieu depuis le 17 septembre, d'autres comme des parcours et des promenades poétiques sont toujours en cours (programme détaillé ici). La toute grande majorité des activités indoor et outdoor au cours des trois prochains jours sont gratuites, pas les trois soirées (ici).









mardi 20 septembre 2022

Cinq cents animaux "rangés" à la mode Jolivet

Les versions 2002, 2012 et 2022 de "Zoo logique".

Vingt ans après sa création, le génial album pour enfants "Zoo logique" de Joëlle Jolivet n'a pas pris une ride. Au contraire. Le spectaculaire imagier en doubles pages rappelant les encyclopédies ou les tableaux documentaires des salles de classe d'hier, enchante toujours autant par sa manière originale de "ranger" les animaux. On peut en effet trouver côte à côte un cygne, un crocodile, une carpe, une libellule, une grenouille, un hippopotame et quarante-quatre autres animaux! Ils sont tous répertoriés comme vivant "Dans l'eau douce". Classement Jolivet! Associations inattendues mais tellement réjouissantes, titillant l'œil et l'esprit, portées par l'extrême beauté des illustrations en linogravure.

Une réédition vient fêter les vingt ans de cet album magistral, plusieurs fois copié, jamais égalé. Comme les humains qui, avançant en âge, perdent souvent un peu de hauteur et gagnent quelque épaisseur, "Zoo logique encore plus d'animaux" (Seuil Jeunesse, 48 pages) a un peu raccourci, 38 cm aujourd'hui contre 45 hier, et un peu épaissi, ajoutant trois nouvelles planches. Ce sont dorénavant 500 animaux qu'on peut repérer derrière la nouvelle couverture, contre 350 avant, sur un papier blanc qui remplace un peu brutalement le jaune pâle des précédentes éditions (*), en se laissant toujours guider par le petit caméléon, présent dans chaque double page.

Joëlle Jolivet a ajouté ici les animaux préhistoriques, "Avant les humains", les créatures des "abysses" et les "disparus", le chapitre "Près des hommes" devenant "Près des humains". Comme tous les précédents, les nouveaux venus apparaissent de face, de profil, debout, assis, couchés, au repos ou en action, avec suffisamment de détails pour que l'enfant les identifie - on peut aussi lire la légende qui les accompagne - et fort agréablement expressifs. Rien à voir avec des animaux empaillés. On sent le plaisir qu'a eu l'artiste à les dessiner, les graver, les colorier et ensuite les assembler selon son inspiration. L'alliance parfaite de l'esthétique et du documentaire. Un très grand format à mettre dans toutes les mains à partir de trois ans. Ou à simplement poser sur le sol pour qu'on s'y installe. De nombreux témoignages attestent de l'addiction que crée cet album indémodable et intemporel.

"Zoo logique encore plus d'animaux" (c) Seuil Jeunesse.

On trouve bien entendu toujours dans les six pages finales les "secrets" des animaux croisés, présentés ici par ordre alphabétique en de brèves notices. Autre surprise: la version 2022 est emballée dans une jaquette américaine, se déployant en une très grande affiche (108 x 75 cm) reprenant la première double page ajoutée. Au verso, une agréable composition animalière sur ce fond orange qui a donné son identité au livre.

Joëlle Jolivet déploie la jaquette américaine.

"Zoologique a 20 ans!", a écrit Joëlle Jolivet sur les réseaux sociaux. "C'est en 2002, au Seuil jeunesse, accouché par Fani Marceau, qu'est né ce grand bébé de 45 cm. Depuis, il été adopté par plusieurs générations d'enfants, traduit dans plus de 15 pays (dont la Géorgie, si si si).
Pour fêter ça, voici une nouvelle édition avec encore plus d'animaux (3 planches en plus!) et une jaquette a-mé-ri-caine qui se déploie en POSTER GÉANT!!! Bon par contre il a un peu rétréci de quelques centimètres, c'est l'époque qui veut ça... (si vous voulez qu'il retrouve sa taille originale, criez, tapez des pieds!)
Mais pour le moment, bon anniversaire, Zoologique!"

(*) Une édition de "Zoo logique" collector, identique à l'originale mais toilée de gris, est sortie en 2012 pour les dix ans de l'album et les vingt ans de la maison d'édition.

Une version mini, comportant 200 animaux seulement, a été publiée en 2007.













samedi 17 septembre 2022

Une petite histoire très ordinaire et très réussie

Merel chez elle. (c) Dupuis.


Dès la couverture, on est en Flandres. Une fermette blanche, tuiles rouges, volets peints, devant un bois touffu sous un ciel bas et gris. Cette maison basse est celle de "Merel" qui donne son titre au sensationnel premier album de bande dessinée de la Belge Clara Lodewick (Dupuis, nouvelle collection "Les Ondes Marcinelle", 160 pages). Merel, la quarantaine, est une femme libre, en training et gros pull, vivant sans mari ni enfant un peu à l'écart du village où elle est née. Comme ses voisins avec qui elle est allée à l'école. Fréquentant, comme on dit, de temps en temps un homme plus jeune qu'elle.

Dans le village, chacun a ses occupations et ses passions. Merel, elle, élève des canards, participe à des concours, suit le club de football local et en tient chronique dans la gazette locale. On se retrouve souvent au bistrot ou lors de fêtes locales. Tout bascule un soir, bêtement, comme si un feu couvait depuis longtemps. Merel fait une blague sur la sexualité du mari de l'une de ses voisines. Une voisine dont le couple est en crise. C'est l'embrasement. "Merel est méchante." La rumeur propage le fait que Merel couche avec tous les hommes de son village. "Merel est méchante." Tout d'un coup, tout d'elle devient suspect. "Merel est méchante." Elle sera seule face à tous. Et face aux enfants qui n'y comprennent rien mais ont entendu leurs parents déblatérer et passent à l'acte. Merel entre en enfer. Elle subira toutes les agressions possibles, lâches évidemment, jusqu'aux plus cruelles. Elle parviendra en finale à les dépasser, à faire réfléchir ses voisins, à casser les commérages qui tuent les amitiés et les relations. Et obtiendra, à sa façon, réparation.

(c) Dupuis.

Quel beau et subtil déroulement d'un harcèlement ordinaire nous propose Clara Lodewick, jeune autrice bruxelloise gauchère et bilingue de 25 ans. Elle nous entraîne dans une petite histoire de village finalement très ordinaire qu'elle porte au sommet grâce à la manière dont elle nous fait comprendre ses personnages. Merel bien entendu, mais aussi tous les autres qui, parfois mal dans leur peau, colportent les cancans, jugent sans savoir, suivent la meute finalement. Pas de morale mais un scénario riche et solide, largement développé dans des pages bien remplies par un attachant dessin en ligne claire. C'est toute notre société qui apparaît au détour des pages, le mariage, le célibat, le travail, les enfants, les personnes âgées en maison de repos. Quel travail que ces cent soixante pages, mais quelle réussite! Des dessins posés au stylo-bille sur le papier puis coloriés à la gouache. On remarque que certaines cases perdent leur fond et leur cadre, on comprendra pourquoi à la lecture. Une preuve de plus de la maturité de la primo graphico-romancière qui avait proposé son travail à l'éditeur sans dire qu'elle était "fille de". 

(c) Dupuis.
Si la Belgique flamande est présente en littérature, souvent en traduction, elle s'affiche ici en version originale dans les décors et dans les prénoms des protagonistes, Maarten, Bert, Geert, Vera, Finn,.. C'est suffisamment rare pour être remarqué. Une qualité de plus de cette BD qui inaugure magistralement la collection "Les Ondes Marcinelle" des éditions Dupuis, dédiée à la jeune création. Qu'il est agréable de découvrir une nouvelle-venue aussi prometteuse.

Pour feuilleter en ligne le début de "Merel", c'est ici.

"Merel" n'est pas la première histoire de Clara Lodewick où interviennent des canards (flamands) à voir son site où apparaît l'histoire courte "Kwak-Kwak" (ici).