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samedi 25 avril 2026

Tous en librairie aujourd'hui!

A la foire de Bologne toute récente, Anne Leloup, créatrice des éditions Esperluète quittait soudainement et mystérieusement la grand-messe annuelle de la littérature de jeunesse. Elle devait rentrer en Belgique, "pour un prix important". Le suspense a été levé le lendemain soir. Sa maison d'édition recevait le deuxième prix des Librairies indépendantes de Belgique (lire ici). En effet, Violaine Lison voyait son "Lequel de nous portera l'autre?" récompensé. Un prix belge pour une Belge publiée dans une maison belge. L'incroyable rencontre entre une écrivaine et Léonce. Lui ou un autre? Elle va enquêter.
 
Présentation du livre par l'éditrice:
"Quand Violaine Lison reçoit en dépôt les carnets de Léonce Delaunoy, elle est frappée par la beauté et la force de l'écriture de ce jeune homme mobilisé comme brancardier lors de la Première Guerre mondiale.
Malgré l'horreur des tranchées, Léonce reste à la fois proche de la nature – décrivant comme personne les paysages, l'Yser, les oiseaux… – et de ses idéaux d'amitié. Le récit de la « guerre de Léonce » se déploie sous les yeux de Violaine. Pourtant, très vite elle sent que « quelque chose » ne va pas. Des manques apparaissent. Des incohérences. S'agit-il d’un faux, d'une retranscription? Une forme d'enquête historique et littéraire commence…
Au fil de ses recherches, l'autrice retrouve les carnets originaux et comprend que le journal de Léonce a été recopié par Paul, un ami très proche de Léonce. Mais la retranscription est lacunaire. Les parties censurées parlent de l'absurdité de la guerre, du désespoir, de l'envie de mourir, mais aussi d'une amitié amoureuse pour Herman, troisième personnage de cette histoire.
Quel intérêt avait cette censure? Faire de Léonce un héros? Gommer l'amour porté à un autre homme? Violaine ne tranche ni ne juge, elle tisse son récit entre les carnets, approche la vie de Léonce tout en racontant sa propre quête.
"Lequel de nous portera l'autre?" est un récit polyphonique, où les voix de Léonce et de Violaine s'entremêlent, se répondent et se questionnent. Cent ans les séparent, pourtant le texte de Léonce Delaunoy résonne avec une modernité frappante. Et c'est tout l’art de Violaine Lison que de nous ancrer dans le réel tout en laissant une place à l'inattendu des mots. Il en naît une rencontre rare et précieuse.
L'enquête menée par Violaine Lison lui a permis de récolter de nombreux objets: carnets, boutons, lettres, mouchoir, éphémérides... Témoins de la vie de Léonce, ces objets ont été photographiés et intégrés au texte."
 
Une belle manière de fêter ce prix est de ce rendre aujourd'hui, samedi 25 avril, en librairie indépendante. Plus de 700 officines en Belgique, en France et en Suisse y célèbrent pour la 28ᵉ fois la San Jordi, la fête de la librairie par les libraires indépendants, inspirée de la tradition catalane. Une journée pour célébrer la littérature, de la lecture et du rôle essentiel des librairies indépendantes dans nos communautés.

Rappelons encore et encore qu'aheter en librairie indépendante, c'est résister. Les librairies indépendantes offrent bien plus qu'un simple point de vente: elles proposent un accompagnement humain, des conseils personnalisés et une sélection exigeante portée par des lecteur·ice·s passionné·e·s, favorisant la découverte et la bibliodiversité plutôt que les logiques d'algorithmes ou de best-sellers. Leur prix en témoigne. Ancrées dans leur territoire, elles participent à l'économie locale tout en étant des lieux de vie, d'échange et de culture, où se tissent des liens et où chaque livre peut trouver sa place.
  
Ces derniers offrent aujourd'hui à leurs clients une rose et un livre inédit, spécialement édité pour la manifestation, "Umberto Saba, poète et libraire à Trieste", tiré à 27.000 exemplaires, par l'association Verbes et les éditions Gallimard. Trieste, rien que le nom de la ville italienne fait rêver, voyager. On découvre dans l'ouvrage de fort belle facture, emballé d'une carte ancienne à détacher, différents textes passionnants signés Samuel Brussell, éditeur-auteur, Diego Marani, écrivain, traducteur et journaliste, Simone Volpato, directeur de recherches en bibliographie et sciences des archives, traduits de l'italien par Béatrice Dunner. Avec eux, on découvre l'histoire de la ville de Trieste, on s'y rappelle son éblouissante vie littéraire, où James Joyce vécut 11 ans, mais aussi Italo Svevo, Stendhal, Rainer Maria Rilke, Marcel Proust, Claudio Magris, Roberto Bazlen, Virgilio Giotti, Anita Pittoni, Giani Stuparich, Boris Pahor. On s'y promène, avec une attention particulière aux libraires d'hier et d'aujourd'hui. On y réjouit aussi les papilles.
 
Liste des librairies participantes en Belgique francophone
  • À Livre ouvert – Woluwe-Saint-Lambert
  • André Leto, libraire – Mons
  • Au P'tit Prince – Nivelles
  • Brin d'acier – Schaerbeek
  • Candide – Ixelles
  • Chantelivre – Tournai
  • Chapitre Neuf - Jodoigne
  • Dlivre – Dinant
  • Florilège – Mons
  • Graines de Vie – Sambreville
  • Jaune 2 – Wavre
  • Jaune – Jette
  • L’ours à lunettes – Huy
  • La dédicace – Virton
  • La DUC – CIACO – Louvain-La-Neuve
  • La Grande Ourse – Liège
  • La Mazerine – La Hulpe
  • La Page d'Après – Louvain-La-Neuve
  • La Petite Librairie – Heusy (Verviers)
  • La Procure – Tournai
  • La Tortue qui lit - Chênée
  • La Traversée – Verviers
  • Le Baobab – Braine-l’Alleud
  • Le Temps de lire – Libramont
  • Les Yeux Gourmands – Saint-Gilles
  • L'escale librairie – Liège
  • Librairie Antigone – Gembloux
  • Librairie Claudine – Wavre
  • Librairie Croisy – Bastogne
  • Librairie de la Reine – Binche
  • Libraire Graffiti – Waterloo
  • Librairie Herbes folles – Anderlecht
  • Librairie les Augustins – Verviers
  • Librairie Pax – Liège
  • Librairie Point Virgule – Namur
  • Librairie Twist – Ottignies
  • Librebook - Ixelles
  • Livre's – Marche-en-Famenne
  • Livre aux trésors – Liège
  • Long-Courrier – Tilff
  • Marque Tapage – Battice
  • Melpomène – Mouscron
  • Molière – Charleroi
  • Oxygène – Neufchâteau
  • Papyrus – Namur
  • Quartier Latin – Uccle
  • Schaerbook – Schaerbeek
  • Tropismes – Bruxelles
  • Tulitu – Bruxelles
 
La San Jordi est aussi l'occasion de rappeler que la librairie indépendante en Belgique francophone est un acteur indispensable à la promotion de la lecture mais fragile économiquement. Les librairies indépendantes de Belgique francophone ont clôturé l'année 2025 avec un chiffre d'affaires en légère progression (+1,4 %). Cette évolution positive, mais plus modérée qu'en 2024 (+2,76 %), reflète un équilibre économique fragile. Si la vente de livres reste dominante et représente 88 % de l’activité, essentiellement portée par les ventes directes en librairie, les ventes à destination des collectivités poursuivent leur recul, pesant sur les résultats globaux, dans un contexte où la rentabilité moyenne des librairies avoisine à peine 1 %.

Malgré ces tensions, le métier de libraire continue de susciter des vocations et le livre garde un attrait particulier tout au long de l’année mais surtout au moment des fêtes évidemment, le mois de décembre concentrant une part importante des ventes.

Cette dynamique repose sur l'engagement quotidien des libraires, qui déploient une énergie considérable pour défendre la création éditoriale, conseiller les lecteurs et faire vivre la librairie comme lieu de rencontre et de découverte culturelle, à travers animations, coups de cœur et événements.

Au-delà de leur rôle économique, les librairies indépendantes sont des acteurs essentiels dans la "découvrabilité" et la promotion de la lecture. En 2025, un projet porté par le Syndicat des librairies francophones de Belgique, avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles, a permis d'offrir des chèques-lire à des enfants venant en librairie avec leur classe. L'expérience a montré que l'intérêt pour le livre et la lecture est bien présent chez les jeunes; ce sont surtout les opportunités d'accès à la librairie qui tendent à se raréfier.
 

mercredi 22 avril 2026

La petite voix de Grasset-Jeunesse


 
On sait qu'Olivier Nora, patron des éditions Grasset, s'est fait sauvagement virer par Vincent Bolloré, le milliardaire breton qui dirige d'une main de fer le groupe Vivendi. Son limogeage a suscité tribunes et interviews dans la presse, départs de nombreux auteurs (quasi 200 à l'heure actuelle) et un appel signé par 300 auteurs et autrices à une "clause de conscience" (analogue à celle qui existe dans la presse en France).
 
Mais Grasset a aussi un petit département dédié depuis plus de 50 ans à la littérature de jeunesse. Environ 680 titres y sont nés. Créé par François Ruy-Vidal (lire ici), Grasset-Jeunesse a été dès ses débuts une maison innovante. Elle a accueilli ensuite une collection menée par Etienne Delessert. Beaucoup de grands noms de la littérature jeunesse y ont été publiés. Entrée en 2003 comme assistante de Marielle Gens, Valeria Vanguelov la remplacera à son départ en 2009. Elle publie peu, 12 titres par an actuellement, principalement des albums, d'excellents choix, lançant de nouveaux auteurs tout en préservant les anciens. Chez Grasset-Jeunesse aussi, les auteurs et les autrices sont inquiets. Ils viennent de publier une tribune, soutenue par la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse, qui comporte 72 signatures de personnes publiant ou ayant publié chez Grasset Jeunesse. La voici.
 

N'oubliez pas la jeunesse !
Tribune de 72 autrices et auteurs de Grasset-Jeunesse pour une clause de conscience

Il y a 53 ans, François Ruy-Vidal créait une collection jeunesse au sein des éditions Grasset. Guidée par l'imagination et la liberté de ce créateur à part dans le monde de l'édition, Grasset-Jeunesse était née.
Une petite Maison dans la Maison.
Une maison, c'est un foyer, un lieu de confiance et de partage, et ce lieu s'est construit peu à peu, main dans la main avec les autrices et les auteurs qui l'ont habité et l'habitent encore.
Il arrive parfois que de nouvelles personnes emménagent, alors l'atmosphère peut changer. Parce que l'ADN d'une maison d'édition dépend des gens qui y vivent et la font vivre.
Nous, les autrices et les auteurs de Grasset-Jeunesse, nous sommes les hôtes de cette maison à laquelle nous sommes attachés. Nous savons à quel point l'enfance est précieuse et fragile, et à quel point la littérature lui est essentielle. Elle est une porte ouverte sur le monde : c'est l'imagination au pouvoir, la liberté au lecteur de se poser toutes les questions qu'il veut et de chercher ses propres réponses ; c'est la liberté de rire, de pleurer, de s'amuser, de s'indigner, d'aimer...
Nous qui chérissons cette liberté de création, nous n'avons pas le pouvoir de décider de ce que deviendront nos ouvrages dans une maison qui accueille de nouveaux hôtes.
C'est pour cela que nous nous joignons au débat sur le droit à une clause de conscience qui nous laisserait le choix de rester ou de déménager.
Nous avons toujours travaillé dans le respect et la confiance avec notre éditrice Valéria Vanguelov, ainsi qu'avec les autres personnes salariées de Grasset. Aujourd'hui, nous espérons que cette maison qui nous a accueillis saura nous traiter avec le même respect. Et nous souhaitons rappeler que si les bons livres font les bons amis, la liberté de création est indispensable aux bons livres.


Signataires :
Frank Andriat, Thomas Baas, Sandrine Beau, Christophe Besse, Estelle Billon-Spagnol, Serge Bloch, Alice Bohl, Boll, Sandrine Bonini, Elodie Bouédec, Simon Boulerice, Vincent Bourgeau, Arturo Ichiro Bozzi, Riccardo Bozzi, Maïa Brami, Lucia Calfapietra, Audrey Calleja, Jack Chaboud, Jean-Philippe Chabot, Julia Chausson, Nicole Claveloux, Claude Clément, Wes-Marie Clément, Janik Coat, Marion Cocklico, Sarah Cohen-Scali, Laetitia Colombani, Marianna Coppo, Pierre Cornuel, Anne Cortey, Morgane de Cadier, Alice de Nussy, Julien Delmaire, Stéphanie Demasse-Pottier, Christian Demilly, Ilaria Demonti, Kasya Denisevich, Maxime Derouen, Agnès Domergue, Gérard DuBois, Pauline Ferrand, Elise Fontenaille, Isabelle Forestier, Laurent Gapaillard, Bruno Gibert, Émilie Gleason, Ilya Green, Cécile Hennerolles, Cécile Hudrisier, Sandrine Kao, Stéphane Kiehl, Kochka, Olivier Latyk, Didier Lévy, Heng Swee Lim, Guillaume Long, Paul Mager, André Marois, Jean-François Martin, Beatriz Martin Vidal, Elonora Marton, Anais Massini, Christophe Merlin, Henri Meunier, Alain Pilon, Jérémy Piningre, Clémence Pollet, Lionel Richerand, Bertrand Santini, Marc Séassau, Emma Lidia Squillari, Gaia Stella, Miguel Tanco, Sande Thommen, Séverine Vidal, Carole Zalberg.

Dans le contexte de concentration opérée par Vincent Bolloré et suite à l'éviction d'Olivier Nora des éditions Grasset, la Charte a décidé de soutenir les auteur·ices de Grasset-Jeunesse signataires de la tribune qui vous est envoyée. Nous serons à leurs côtés pour les aider au mieux à défendre leurs droits.
 
 

dimanche 19 avril 2026

Le décès de l'écrivain américain Peter Neumeyer

Peter Neumeyer et son épouse Helen en 2018 en Belgique.
 
On n'a appris que tout récemment le décès de l'écrivain et critique américain Peter Neumeyer, survenu le 2 avril 2026 d'une insuffisance cardiaque, à Santa-Rosa en Californie. Il avait 96 ans. Nous avions eu le plaisir de le rencontrer en Belgique fin 2018 à l'occasion du spectacle que proposait le Théâtre du Tilleul, "Les carnets de Peter" (lire ici). Il était déjà âgé - il était né le 4 août 1929 à Munich, en Allemagne et avait émigré aux Etats-Unis en 1936 avec sa famille, fuyant les persécutions nazies contre les Juifs - mais drôle et charmant. 
 
C'est l'écrivain et critique américain Mark Dery qui rend hommage à Peter Neumeyer sur les réseaux sociaux. Il nous rappelle, ou nous apprend, son parcours professionnel: professeur émérite d'anglais et de littérature comparée à l'université d'État de San Diego, figure majeure de l'étude sérieuse de la littérature pour enfants, fondateur de l'un des premiers programmes universitaires consacrés à ce domaine (à SDSU), et collaborateur d'Edward Gorey sur trois livres pour enfants à la fois incomparablement "goreyesques" et indéniablement "neumeyeriens".
 
Mark Dery poursuit: "Comme me l'a écrit Helen, son épouse depuis plus de 74 ans, dans un courriel privé: Il a vécu une longue et riche vie faite de livres, de lecture et d'écriture, de randonnées et de pêche, de jeux dans les vagues et les bois, d'enseignement, de conversations avec des amis, d'exploration de lieux et d'idées, et de moments passés au soleil."

"Les amateurs de Gorey le connaissent aussi comme le partenaire idéal dans les échanges d'une vivacité d'esprit, d'une érudition et souvent d'une profondeur révélatrice remarquables, réunis dans "Floating Worlds: The Letters of Edward Gorey & Peter F. Neumeyer" (Ed. Peter F. Neumeyer, 2011, non traduit en français)."

Et Mark Dery de citer sa biographie de Gorey, "Born to Be Posthumous": "À l'été 1968, [Gorey] rencontra le collaborateur d'une vie, Peter Neumeyer, avec qui il allait travailler — intensément. Les deux hommes réalisèrent trois livres pour enfants en treize mois, de septembre 1968 à octobre 1969: "Donald and the...", "Donald Has a Difficulty", et "Why We Have Day and Night" (publiés respectivement en 1969, 1970 et 1970 par Addison-Wesley, la propre maison d'édition de Gorey, Fantod Press, et Young Scott Books). Gorey trouva en Neumeyer quelqu'un dont l'esprit lui était plus proche que celui de toute autre personne qu'il avait rencontrée; une intimité intellectuelle naquit entre eux presque instantanément, nourrie par des cartes postales et des lettres qui circulaient à un rythme soutenu."
 
Lettre d'Edward Gorey à Peter Neumeyer.

 
"Dans son introduction à leur correspondance réunie, Neumeyer écrivait: "En parlant de Donald, Ted et moi revenions souvent à certains de nos auteurs favoris — souvent Borges, ou encore le médecin et écrivain anglais du XVIIᵉ siècle Sir Thomas Browne. Nous avions tous deux une affection particulière pour l'"Hydriotaphia, or Urn-Burial" de Browne, traité sur des urnes romaines enfouies, ainsi que pour son étrange "Garden of Cyrus", long essai sur les quinconces (configurations de cinq), avec son magnifique paragraphe final. Basil Bunting et Ralph Hodgson faisaient partie de nos références plus ésotériques. Dans la conversation, Ted citait souvent "The Unquiet Grave" et "The Rock Pool" de Cyril Connolly, "The Best of Myles" de Flann O’Brien, et "The Near and the Far" de L. H. Myers. Ted avait étudié le français à Harvard, si bien que ses lectures, comme ses étagères de livres à double rangée, dégageaient parfois des accents nettement français. Il m'a fait découvrir "Les Fleurs bleues" et "Exercices de style" de Raymond Queneau, ainsi que le "Journal" de Jules Renard… Toujours, son esprit revenait à l'art et à la littérature japonais, et en particulier aux expressions du zen… Il était fasciné par Murasaki Shikibu, auteure du XIᵉ siècle, et son "Dit du Genji", par le "Livre de chevet" de Sei Shōnagon de la même époque, ainsi que par l’art et la pratique du "tenkoku", ou sceaux gravés."

"Apprendre à connaître Peter (lors de l'écriture de "Born to Be Posthumous") au point de me sentir autorisé à l'appeler mon ami fut un honneur qui ne s'est jamais terni et une joie qui ne s'est jamais émoussée. Son amitié comptait pour moi davantage que toutes les louanges critiques reçues par le livre. Même nonagénaire, il avait une vivacité d'esprit fulgurante. Insatiablement curieux des livres, films ou artistes que je mentionnais, il me rendait la pareille par une avalanche de suggestions: ouvrages à lire absolument, auteurs susceptibles de correspondre à mon tempérament intellectuel, poètes dont l'œuvre lui apportait inspiration et réconfort philosophique. Au fil de nos échanges occasionnels — zoom, appels téléphoniques, courriels épars — nous avons discuté de littérature pour enfants, de notre passion commune pour Kafka, des frustrations du monde universitaire, de nos esthétiques de poètes, de nos luttes contre la mélancolie existentielle (et des remèdes utiles prescrits par Burton dans son "Anatomy of Melancholy"), et de bien d’autres sujets, et évidemment de Gorey".

"Peter n'était jamais avare de ses souvenirs d'E.G., et leur correspondance remarquable constitue sans aucun doute l'aperçu le plus intime que nous aurons jamais de la vie intérieure de Gorey: profondément émouvant, étonnamment intime, toujours d'une grande clarté. "Floating Worlds" est une véritable caverne d'Ali Baba pour les amateurs et les chercheurs de Gorey."

"En tant qu'écrivains, nous vivons nos vies sur la page — et continuons de vivre, entre deux couvertures, dans une forme d'immortalité de substitution. J'ai conservé tous nos courriels et y reviendrai, ainsi qu'aux livres de Peter, chaque fois que je voudrai retrouver son esprit doucement spirituel et son intelligence lumineuse, papillonnant d'une référence à une allusion puis à une intuition librement associée. Il était lumineux."


Ted et Peter, Barnstable Harbor, Cape Cod.


A la Friends House de Santa-Rosa où il vivait depuis quelques années, Peter Neumeyer écrivait notamment sa biographie et consignait son opinion sur la littérature de jeunesse et son histoire, lui qui appréciait des auteurs-illustrateurs tels que Beatrix Potter et Maurice Sendak. Il rappelait le rôle de la révolution industrielle dans l'essor du livre pour enfants en tant qu'"industrie", ou encore les messages politiques d'ouvrages comme "We're All in the Dumps with Jack and Guy" de Maurice Sendak ("On est tous dans la gadoue" [suivi de] "Jack et Guy", traduit de l'anglais par Anne Trotereau, l'école des loisirs, 1996). Il parlait parrfois de sa propre carrière, de sa collaboration avec Edward Gorey et de ses rencontres avec des écrivains tels que Tove Jansson ("Les Moomin"), Astrid Lindgren ("Fifi Brindacier") ou Hans et Margaret Rey ("Georges le curieux").

Peter Neumeyer s'intéressait à l'art des albums illustrés, où il percevait des échos de la peinture classique. "J'adore "Pierre Lapin", et il mérite d'être lu attentivement", disait-il. "Il y a énormément à y découvrir", qu'il s'agisse d'humour, d'aquarelles exquises ou de réflexions féministes. Il a donné des conférences en Suède et en Finlande et mené des recherches à la Bibliothèque internationale de la jeunesse de Munich. A propos de sa carrière, il s'estimait chanceux: "J'ai eu l'opportunité de parcourir le monde pour approfondir mes recherches et explorer des sujets qui me passionnent."
 
Peter Neumeyer. 

 
 
 
 

mercredi 15 avril 2026

Foire de Bologne, jour 3, avec un prix espagnol

Les murs où les jeunes illustrateurs tentent de se faire connaître.

La ville de Bologne est aussi magnifique que pleine de travaux. Qu’il s’agisse de restaurer palais anciens, églises ou autres merveilles historiques ou d’y installer un tram jugé indispensable mais dont les travaux transforment la ville en gruyère. Le capitale de l’Emilie-Romagne s’arpente facilement à pied, sur d’agréables trottoirs sous colonnades parfois illustrées de fresques. Il y a aussi un impressionnant système de transpors en commun par bus. Certaines lignes ont des fréquences de machine, d’autres, dont le fameux bus 28, l’unique qui mène à la Foire du livre pour enfants, en extérieur de ville, depuis le centre et le quartier universitaire, beaucoup moins. Le pratiquant depuis plusieurs années, je peux en témoigner. Il n’est pas rare de l’attendre 20 minutes, de le voir arriver et snober l’arrêt parce que bondé. On imaginerait un renforcement des fréquences en période de Fiera del libro per ragazzi, mais non. Ce mercredi, troisième jour de foire, c’est le pompon, 50 minutes d’attente à l’aller, 30 au retour. Pour voyager serrés comme des sardines. La veille, le bus était tombé en panne, heureusement pas loin de l’entrée de la Foire, mais il pleuvait. C’est dire s’il est difficile de suivre un agenda en Italie.

L’exposition des illustrateurs.

Ce troisième jour de foire se révèle toujours très animé. Des centaines d’illustrateurs et d’illustratrices parcourent les cimaises, dessinent sur les murs dédiés, laissent leurs coordonnées avec l’espoir un peu fou d’être remarqués. Qui a envie d’examiner les milliers de papiers collés en quelques heures? Les réseaux sociaux servent souvent maintenant de meilleures cartes de visite.

Par contre, l’exposition des illustrateurs (lire ici), largement déployée et fort bien scénographiée cette année, est toujours très visitée par les professionnels comme par les étudiants et les artistes. Née en 1967, elle célèbre sa soixantième édition et donne toujours lieu à un très beau catalogue. Il est illustré en alternance par le lauréat du prix Andersen illustration - ce sera Cai Gao en 2027 (lire ici), et le lauréat du Grand Prix de la Biennale d'illustration de Bratislava (BIB Bienále ilustrácií Bratislava ). En l’occurrence, la lauréate de la BIB 2025, l'artiste iranienne Noushin Sadeghian. Annoncée en Italie, elle n’a finalement pas pu quitter son pays pour la rencontre à laquelle elle devait participer.

L’annonce de l’absence de Noushin Sadeghian. (c) Claude Combet.

C’est aussi dans cette exposition que se trouve le ou la lauréate du prix Fundacion SM. Une récompense qui existe depuis 2010 et a déjà boosté quinze jeunes illustrateurs de trois continents. En effet, le prix espagnol offre la publication d’un livre et une exposition à la Foire de Bologne suivante. La seizième édition du prix Fundacion SM va cette année à l’Italienne Margaux Romano.



La Foire de Bologne, ce sont aussi d’autres expositions dont je rendrai compte à mon retour.




mardi 14 avril 2026

Foire de Bologne, jour 2, avec le prix Lindgren

La bibliothèque BRAW.

À la foire de Bologne, il faut de bonne chaussures car on marche des kilomètres dans les différents pavillons vitrés qui abritent les centaines d’exposants, les nombreuses expositions et les lieux de rencontres et de discussions. Un parapluie n’est pas superflu cet année pour rejoindre la Foire et passer d’un pavillon à un autre. Pour une fois, il pleut durant cette gigantesque manifestation dédiée à la littérature de jeunesse de À à Z, de l’auteur et/ou illustrateur, en passant par l’éditeur, l’agent, le traducteur et l’imprimeur. À ses produits dérivés aussi, de plus en plus nombreux, que ce soient des dessins animés, des applications, des jeux en trois dimensions. Même si le message général de la foire demeure le soutien à la création et à l’imagination, on sent bien qu’il faut vendre. Et que certains réinventent tout pour vendre.

Samy Ramos.
Bien sûr, il y a des moments de grâce, comme la découverte de Samy Ramos, lauréate d’un des Bologna Ragazzi Awards (lire ici) en train de signer tout sourire.
Ou la découverte des BRAW Outstanding Books virevoltant au bout de leurs ficelles.

Ou la rencontre inopinée avec Rita Marshall de l’excellente maison américaine The Creative Company, revenue à Bologne après douze ans et qui craint ne pas y revenir avant douze ans. Pendant quelques minutes, l’âme de son défunt mari, le merveilleux auteur-illustrateur Étienne Delessert (lire ici) a plané sur nous.


Cette année, des protections auditives n’étaient pas inutiles tant l’annonce de certains prix étaient sonores. À croire que Kevin De Bruyne avait marqué un goal en finale de la Coupe du monde de foot. Tout comme les lunettes solaires tant certains stands brillent de mille feux. Comme toujours, le pire côtoie le meilleur, parfois côte à côte. Côté odorat, on est davantage gâté avec les arômes de café qui flottent ici et là. Ou de pizzas. Ou même de plats asiatiques quand on se promène dans le coins des imprimeurs chinois.

Du monde devant les stands italiens.

Dans les allées de stands italiens, c’est la grande foule. Et il devient difficile d’apercevoir les livres sur les tables. Non seulement des auteurs et des illustrateurs dédicacent leurs livres, mais là, et pour ceci comme partout ailleurs dans la foire, les illustrateurs viennent présenter leur travail. Carton de dessins sous le bras ou tablette en main. Ils font la queue un peu partout, rappelant le Bologne du tournant du siècle. Et, au fil des ans, la Foire de Bologne leur alloue de plus en plus de place. Bien sûr, il y a la traditionnelle exposition des illustrateurs (lire ici) mais aussi des rencontres, des master classes données par des maîtres du genre, des murs à envahir… Sans oublier les écoles dédiées à l’illustration qui occupent de nombreux stands.

Suspense avant la proclamation du prix Astrid Lindgren.

Le deuxième jour de la Foire du livre pour enfants de Bologne est aussi celui où est décerné le prix Astrid Lindgren, récompense annuelle qui va à un auteur, un illustrateur ou un outil de promotion de la lecture. Il a été créé en 2002 à la mort de la merveilleuse écrivaine suédoise et est généreusement doté : 5 millions de couronnes suédoises, soit 464.000 euros.

Le lauréat 2026 est le Canadien Jon Klassen.

L’excellent choix des jurés 2026 s’est porté sur l’artiste canadien Jon Klassen, l’homme aux différents chapeaux lors de ses débuts, l’homme aux crânes plus récemment. Il a été choisi entre 263 candidats provenant de 74 pays. Il perpétue en effet merveilleusement l’esprit d’Astrid Lindgren, qui a toujours encouragé et célébré l’imagination, le courage et l’empathie.

La motivation du jury:
« À travers sa narration subtile et évocatrice en mots et en images, Jon Klassen ouvre de nouvelles perspectives sur notre place dans l'univers. Que se passe-t-il lorsqu'un rocher tombe du ciel, lorsque les chapeaux disparaissent ou qu'un crâne commence à vivre sa propre vie? Avec précision, émotion et esprit inventif, les défis de l'incertitude et de l'espoir de la vie sont dépeints dans une interaction de couleur et de forme. Les contes brillants de Jon Klassen se démarquent par leur élégance sans effort et leur profondeur ambiguë, où le lecteur devient un co-créateur. »
 Jon Klassen est né en 1981 à Winnipeg, au Canada. Son premier album, « I Want My Hat Back » (2011), révèle déjà son talent, l’excellence de son rapport texte-images et sa complicité avec l’enfant lecteur.  Il inaugure une trilogie qui s’est poursuivie avec « This Is Not My Hat » (2012) et « We Found a Hat » (2016). Ces trois titres ont été publiés en français chez Milan: « Je veux mon chapeau », « Ce nest pas mon chapeau » et « On a trouvé un chapeau » (2020, 2021 et 2024).


Depuis l’album « The rock from the Sky » (« Le rocher tombé du ciel ») en 2022, il est traduit en français chez Pastel, imprint belge de l’école des loisirs. Trois cartonnés pour les plus jeunes y ont suivi en 2025, le trio « Your Forest », « Your Farm » et « Your Island », devenus « Ta forêt », « Ta ferme », « Ton île ». Juste avant, en 2024, on y avait eu le très drôle et intriguant « Le crâne ».


Jon Klassen est aussi l'illustrateur de la série « Pax » de Sara Pennypacker, en français chez Gallimard Jeunesse. Et il a publié toute une série de livres pour enfants renommés avec Mac Barnett, y compris une trilogie sur les formes géométriques.

Jon Klassen a le talent de traiter les questions existentielles avec astuce et humour, bousculant gentiment ses lecteurs. Je reviendrai à ses livres plus en détail.