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mardi 25 septembre 2018

Un roman qui a du chien et des Barbie

Véronique Bergen. (c) A. Trellu.
Le temps, le temps, le temps, quel mur sur lequel l'humain butte inexorablement.
Le temps de lire évidemment, toujours trop court par rapport à la pile.


En haut de celle-ci, "Tous doivent être sauvés ou aucun", le nouveau roman de la Belge Véronique Bergen (ONLIT Editions, 265 pages). Surprenant, épatant, qui vous happe dès la première ligne, qui vous secoue comme une balle dans la gueule d'un berger allemand. Un roman mordant comme les chiens qu'il met en scène. Car oui, ce sont des chiens qui prennent la parole dans ce texte d'une richesse infinie, d'une virtuosité régalante. Et ces points de vue inversés sont formidables.

"Tous doivent être sauvés ou aucun" commence par le récit d'un chien, forcément abandonné par les humains dont il s'occupait. Devenu solitaire, devenu errant, passant la parole à d'autres narrateurs canins, Falco évoque les grands événements de l'Histoire à travers de célèbres congénères. D'abord, on a souvent oublié le rôle de tous ces toutous pas toujours traités comme ils le méritaient. Ensuite, on savoure les phrases qui se jouent des expressions où interviennent peu ou prou des canidés. Enfin, on découvre le point de vue des quatre-pattes sur nous, bipèdes occupant la planète. Quelle claque, quelle virtuosité!

En dénonciatrice de la folie humaine, on rencontre d'abord Laïka, victime de la conquête spatiale. Mais à la mode Bergen. Ce formidable texte, qui joue sur les mots, les sons, les situations (ah cette poupée Barbie) donne trop envie de dévorer le reste du livre afin d'éprouver les mêmes satisfactions littéraires. Mais le temps, le temps, le temps... De découvrir les destins des "riot dogs", ces chiens des insurrections grecques, de Blondi, le berger allemand d'Hitler, ceux des expéditions polaires, celui d'une tribu d'Indiens d'Amazonie, ceux de Marie-Antoinette... D'examiner ce miroir de notre futur qui nous glisse en douce: stop ou encore?

Véronique Bergen sera ce mardi 25 septembre à 19 heures à la librairie Tropismes (11 Galerie des Princes, 1000 Bruxelles). Elle s'entretiendra avec Sami El Hage, libraire.


lundi 24 septembre 2018

"Portées-portraits" avec Ariane Le Fort ce lundi

Ariane Le Fort.

Ce lundi 24 septembre, le remarquable cycle de soirées littéraires en musique Portées-Portraits, organisé par Geneviève Damas et sa compagnie Albertine, fait sa rentrée à  la Maison Autrique (1030 Bruxelles). Et c'est Ariane Le Fort qui l'inaugure avec son dernier roman en date, "Partir avant la fin" (Seuil, 174 pages).
Cette nouvelle saison est intitulée "Reculer les murs". Pour inviter chacun à sortir de ses zones de confort et à investiguer des territoires inconnus. Pour découvrir des auteurs contemporains le temps d'une lecture-spectacle, plusieurs fois par an. En effet, à "Portées-Portraits", des comédiens donnent à entendre des extraits de livres "coups de cœur", accompagnés par des musiciens. 

Ce lundi soir, "Partir avant la fin" d'Ariane Le Fort, sera lu par Véronique Biefnot dans une mise en voix d'Emmanuel Dekoninck, avec Olivier Colette au piano. La lecture-spectacle débutera à 20h15 (durée 1 heure 15) mais une rencontre avec l'auteure est organisée sur place à 19 heures. Un roman qui arrive cinq ans après le précédent, dans le tempo habituel de l'écrivaine née à Mons en 1960. Un roman sans gras comme écrit Ariane Le Fort.

"Partir avant la fin", c'est l'histoire d'une femme loin dans la cinquantaine qui vivote sa vie. Léonor a une sœur, Violette, et une mère fort âgée qui rêve d'en finir mais de belle façon. Elle a aussi une fille adulte qui vit sa vie d'adulte. Mais l'intrigue est ailleurs dans ce roman en deux parties qui portent les noms de deux hommes, Nils et Dan. Nils, l'homme que Léonor vient de rencontrer et pour qui elle éprouve une attirance d'ado, avec qui elle redécouvre le sexe et son corps, avec qui elle a un comportement d'amoureuse inquiète, sans savoir ce qui viendra ensuite. Dan, l'Américain qu'elle aime depuis quarante ans et qu'elle retrouve épisodiquement à New York la plupart du temps. Pas cette fois-ci, Dan et elle ont programmé un séjour de dix jours à Budapest. Oui, mais Nils?

Ce mauvais timing est également bousculé par l'état de la maman qui perd la mémoire autant que ses forces. Qui veut partir avant la fin. A moins que ce ne soit Léonor? Ariane Le Fort triture à sa façon, à la fois crue et sensible, drôle et triste, les paradoxes de la vie telle qu'on ne les prévoit pas. Un roman qui est une chanson douce qui résonnera à l'oreille de nombreuses femmes de 57 ans ou environ.

Romans d'Ariane Le Fort

  • 1989 "L'eau froide efface les rêves" (Editions Régine Desforges)
  • 1994 "Comment font les autres?" (Seuil)
  • 1999 "Rassurez-vous, tout le monde a peur" (Seuil)
  • 2003 "Beau-fils" (Seuil, prix Rossel)
  • 2010 "On ne va pas se quitter comme ça?" (Seuil)
  • 2013 "Avec plaisir, François" (Seuil)
  • 2018 "Partir avant la fin" (Seuil)



Pratique
Ce lundi 24 septembre
A la Maison Autrique, chaussée de Haecht, 266 à 1030 Bruxelles.
Rencontre avec l’auteur à 19 heures
Lecture-spectacle à 20h15
Prix des places: 8 € (permettant de visiter toute la maison)
Renseignements et réservation conseillée:
02/245.51.87 ou albertineasbl@gmail.com
www.compagniealbertine.be


dimanche 23 septembre 2018

Quelle heure est-il, Docteur Monde?

L'armée est consultée. (c) Editions Notari.

L'indignation est facile, l'action beaucoup moins. C'est ce que pointe avec un solide humour noir l'album jeunesse de l'artiste portugaise Catarina Sobral, publié en français, "Comment ça, il a renoncé?" (Editions Notari, 36 pages). Un grand format dont le graphisme fait penser à celui du duo hongrois Eva Janikovszky (1926-2003) pour les textes et Laszlo Réber (1920-2001) pour les illustrations (lire ici), avec ses petits bonshommes rigolos et colorés posés sur le papier.

L'heure est grave. (c) Editions Notari.
Bel aboutissement pour un album entamé il y a trois ans sur un coin de table dans un restaurant à Bologne! Car il est un appel vibrant à trouver des solutions par rapport à la nature qui se déglingue. Le texte évoque tout de suite, sur fond noir, "le jour où le monde a renoncé". Bouf, d'un coup, ce dernier a disparu, excellente allégorie. Plus de plantes, plus d'animaux, plus d'océans ni de continents. Il faut donc que les humains cherchent des solutions. Oui, mais où?

En autant de doubles pages aux fonds de différentes couleurs, l'artiste convoque successivement les politiciens, l'armée, les scientifiques aérospatiaux, les astronautes, les philosophes, les écologistes, les physiciens, les cuisiniers, les fabricants d'hologrammes, sans oublier le meilleur joueur de football du monde. Quelle solution proposent-ils? C'est un fameux brouhaha chaque fois entre les intervenants et l'occasion de remarquables commentaires de la part de ceux qui passent par là.

Constatations, et solutions? (c) Editions Notari.

Simples mais solidement campées, les images sont très intéressantes par leur composition qui juxtapose les orateurs ainsi que par leur sobriété aussi expressive que les dialogues entre les personnages. Les remarques et les réflexions valent le détour. Voilà le développement durable abordé de front dans ce qu'il a de plus alarmant. Mais des solutions seront esquissées en finale par la population après le rapport des spécialistes sur leurs diverses cogitations. Et le monde pourrait peut-être revenir. Une fable judicieuse pour ouvrir les yeux sur l'état de la planète dont le propos inquiet est tempéré par un humour omniprésent. A partir de 8 ans.






jeudi 20 septembre 2018

Le Petit Prince filmé à New York

La bande-annonce en anglais

Recevoir un mail personnalisé de New York, de la société The Creative Shake, cela n'arrive pas tous les jours. Voyons voir. Qu'apprenons-nous? Qu'un film tiré du "Petit Prince" de Saint-Ex' est en tournage à New York, avec des acteurs et dans des décors réels! Ce sera "La couleur du soleil", réalisé par Paola Sinisgalli. On trouve au générique du long-métrage le nom de Philippe Petit, artiste français habitant à New York aujourd'hui, célèbre pour ses performances aériennes. Pour le reste, le film semble se vouloir une adaptation contemporaine du classique entré dans le domaine public.

Une scène de "La couleur du soleil".


Je vous laisse découvrir le message new-yorkais, avec ses fautes d'orthographe, de traduction et son sens commercial.

"Cher Lucie,

Je me permets de vous contacter car je pense qu'il vous intéresserait de savoir qu'un long métrage intitulé "La Couleur du Soleil" sera tourné à New York, constituant ainsi la première adaptation cinématographique à prises de vues réelles du classique intemporel d'Antoine de Saint-Exupéry: "Le Petit Prince".

Ce roman de renom a été traduit dans plus de 300 langues et dialectes et a été vendu à près de 200 millions d'exemplaires dans le monde entier depuis sa publication - à New York - en 1943. En 2015, après plus de 75 ans de publication continue, le livre est entré dans le domaine public dans la plupart des pays du monde.

Inspiré du lieu de naissance de l'histoire, Paola Sinisgalli - créatrice, écrivaine et directrice - a entrepris son adaptation cinématographique. "La Couleur du Soleil", qui sera son premier projet de long-métrage, est une réinvention du conte, prenant la ville de New York comme toile de fond. La jungle urbaine se prête incroyablement bien au voyage du Prince; un melting pot de culture et de personnages serpentant dans cette métropole tentaculaire que ces derniers appellent leur maison.

Ce projet a déjà suscité l'’intérêt de plusieurs acteurs de talent, come Luis Guzmàn ("Le Conte de Montecristo", "Miami Vice", "Narcos"), Michael Imperioli ("Les Sopranos", "Les Affranchis", "Summer of Sam") et Philippe Petit ("Man on the Wire", "The Walk", "Mondo"). Guzman et Imperioli sont auditionnés pour les rôles du Roi Latin - un chef de mafia portoricain qui sera le premier à accueillir le Prince quand il arrive dans la ville - et l'homme d'affaires - un trader de Wall Street qui est en charge de la gestion des étoiles dans le ciel. Alors que ces deux rôles sont reconnaissables dans l’histoire originale, le personnage de Philippe Petit se base sur une illustration non publiée trouvée dans le manuscrit original, qui est à la librairie-musée de Pierpont Morgan à New York. En plus de ses talents d’acteur, Petit est connu dans le monde entier pour sa marche sur câble entre les Tours Jumelles en 1974. Sa participation au projet a d'autant plus de sens que son père, Edmond Petit, était aussi un pilote et a servi aux cotés d'Antoine de Saint-Exupéry pendant la deuxième guerre mondiale.

La réalisation de "La Couleur du Soleil" est rendue possible grâce à la passion du public et à leur généreux soutien financier. Vous pouvez retrouver le démarrage de sa campagne ici. Sur ce lien, vous trouverez toutes les informations nécessaires ainsi que des mises à jour exclusives. Le site internet du film est www.TheColorOfTheSunFilm.com.

Vous trouverez également certaines bandes annonces qui parcourent le monde :

https://www.youtube.com/watch?v=v0YYjpp_u1U (en français)

https://www.youtube.com/watch?v=MfDxfxj4zD0 (en anglais)

https://www.youtube.com/watch?v=W9z0NcVOm-0 (en anglais)

Tout comme l'histoire qui s'en est inspiré, le film n'est pas seulement pour les enfants ou pour les adultes, mais pour tous. "La Couleur du Soleil" va captiver le public en les embarquant dans un voyage inoubliable à travers les 5 quartiers de New York, avec des personnages remarquables.

La vision de Paola Sinisgalli promet de souffler un vent frais sur le célèbre conte en lui donnant une dose de modernité, tout en restant fidèle à l'intrigue et aux personnages originaux. Les thèmes centraux d'humanité, d'enfance et de la vie sont explorés avec créativité et confiance et nous rappellent d'apprécier les petites choses de la vie.

La ville de New York est instrumentalisée pour devenir le contexte idéal pour explorer ces thèmes. La solitude du Pilote, juxtaposée au capharnaüm de la ville, livre une vision aigre-douce de l'âge adulte et des choses insignifiantes dont nous remplissons nos journées. Le désert dans le livre original n'a pas tant une portée visuelle mais représente plutôt l'état émotionnel internalisé du protagoniste; un vide à remplir et enrichir alors qu'il rencontre un petit garçon mystérieux qui changera sa vie en lui révélant le véritable sens de la vie."


La version filmée de la dédicace.


mercredi 19 septembre 2018

Les générations estampillées VM orphelines

Reçu après l'exposition à Seed Factory en 2001.


Luc Van Malderen qui s'est éteint ce 14 septembre 2018 à l'âge de 88 ans a été un artiste exceptionnel. S'en rappelle-t-on assez? Ses gravures influencées par le monde industriel sont dans toutes les rétines. Luc Van Malderen (VM) fut un artiste original, graphiste, photographe, sémioticien (spécialiste de l'étude des signes, des symboles et de leur signification) et théoricien de l'image. S'il influença plusieurs générations de graphistes, les poussant à explorer le vocabulaire graphique, il révéla aussi de nombreux illustrateurs à eux-mêmes. Il fut en effet le directeur du département de communication visuelle de l'ENSAV La Cambre entre 1962 et 1994. Et ses élèves gardent des souvenirs émus du pédagogue passionné qu'il fut.

Luc Van Malderen

En octobre 2001, toutes générations confondues, 79 anciens étudiants de l'Atelier de communication graphique de La Cambre rendaient hommage à leur ancien prof et ami, Luc Van Malderen par une exposition présentée à Seed Factory (Auderghem, Bruxelles).

Voici ce que j'en avais écrit à l'époque.

"Combien de ses 2.400 "petits lapins", comme les appelle affectueusement Luc Van Malderen, sont-ils venus jeudi soir fêter leur ancien prof (32 ans de carrière)? Plus de 300 sûrement, serrés comme des sardines dans le superbe espace d'exposition de Seed Factory (une ancienne graineterie industrielle) mais bien décidés à rendre hommage au fondateur de l'Atelier de communication graphique de La Cambre. Et surtout à lui redire leur profonde amitié filiale.

Du beau monde, le gratin du graphisme et de l'illustration, curieux de découvrir l'exposition "Générations-vm". Sous ce pluriel et ces initiales énigmatiques se niche le touchant hommage rendu par plusieurs générations d'étudiants à un bonhomme hors du commun. Pétulant, rigolo, plein d'entrain et de curiosité. Uniquement habillé de noir, durant sa première année d'enseignement, en 1962, parce qu'"on ne chahute pas quelqu'un en deuil", selon son aveu. Un pédagogue enthousiaste qui "ouvre les têtes, qui ouvre les robinets du crayon", glisse un de ses élèves.

"Un croisé des deux dimensions", sourit son ami, le graphiste et sculpteur Michel Michiels. Un passionné de sémiologie, d'architecture industrielle. Un immense producteur d'images mais aussi de mots: "Entre être et paraître, il y a place pour la comédie humaine". Ou: "Les enfants jouent; c'est leur travail. Ce serait bien de faire jouer les adultes en prétextant un travail urgent". Ou encore, en peu de mots: "C'est en pensant qu'on devient pansu".

"Luc Van Malderen n'est pas quelqu'un de banal", explique Jean-Manuel Duvivier qui a repris le flambeau de l'atelier de La Cambre et est un des organisateurs de l'exposition. "Nous ne voulions pas de portraits de Luc", explique-t-il. "Nous sommes partis de ses textes, de ce qu'il a écrit en relation avec sa peinture et sa pédagogie et nous avons proposé aux anciens étudiants de les illustrer." Septante-neuf d'entre eux ont répondu à l'appel, graphistes, publicitaires, illustrateurs, peintres, photographes, etc. Leurs créations témoignent à merveille de l'esprit d'atelier qui a toujours prévalu chez Van Malderen. "Autant de discours qui sont sur les murs", affirme Michel Michiels, premier diplômé et propriétaire des lieux.

L'œil glisse sur les cimaises bien garnies, épingle les grands noms du graphisme contemporain. Cocorico! Tant d'anciens élèves et des amis, comme le photographe Christian Carez, qui ont illustré les écrits de Van Malderen en lui glissant quelques private jokes. Franck Sarfati, par exemple, le patron du bureau de graphisme Sign, décline avec sobriété la "cotation évolutive vm", du petit point au gros point. Dans une vidéo, Anthony Huerta, pionnier du travail informatique, évoque les "trois feutres magiques". On lit encore les noms de Marc Lemer, responsable des dessins animés chez le cinéaste américain Steven Spielberg, Philippe Van Duynen aux campagnes de pub remarquées, Olivier Wiame, créateur des affiches du Théâtre de Poche. Des noms connus en littérature de jeunesse aussi, Mario Ramos, Josse Goffin, David Merveille, Pascal Lemaître, Jean-Louis Lejeune, Quentin Van Gijsel.
Enfin, on découvre le travail de tous les graphistes anonymes qui rendent notre quotidien visuel moins banal."


"Un subtil mélange d'amour et de rigueur"

ENTRETIEN

Nom. Luc Van Malderen.

Naissance. En 1930.

Qualités. Graphiste, artiste, sémiologue, conférencier et professeur de communication graphique.

Présence à La Cambre. 32 années, de 1962 à 1994.

Particularité. Tout ce qu'il a choisi de faire l'amuse.


Comment réagissez-vous à l'hommage qui vous est rendu?

J'ai découvert cette exposition peu de temps avant vous. C'est magnifique, comme vivre un rêve éveillé. Je veux tout lire, tout voir. Mais je suis déjà malade à l'idée que d'anciens étudiants n'aient pas été prévenus.


Qu'est-ce qui vous frappe le plus dans l'expo?

Le plus étonnant pour moi qui ai été enseignant pendant 32 ans, est de voir qu'aujourd'hui, toutes les générations de mes étudiants sont réunies en même temps. Certains d'entre eux ne se connaissaient même pas et se découvrent ici.


C'est quoi la pédagogie Van Malderen?

J'ai toujours mélangé l'amour et la rigueur. Je ne laissais rien passer à mes étudiants. J'exigeais énormément d'eux. Moi-même, j'ai continué à créer dans le domaine de l'enseignement. Onze universités américaines m'ont invité et m'ont accueilli avec des trompettes.


Vous avez dit plusieurs fois que vous aviez de la chance...

Effectivement, j'ai eu beaucoup de chance. D'abord, pouvoir faire ce que je voulais. Ensuite, d'avoir eu dans mes étudiants des groupes très intéressants, avec de vrais créateurs.


 Le dessin de Philippe de Kemmeter pour l'expo "générations-vm" en 2001.


Les 12 lauréats du concours "émergences!"


Rappelez-vous! Le 17 avril dernier, la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse (1.400 auteurs jeunesse) lançait le concours de nouvelles "émergences!", adressé à tous les auteurs et autrices débutant(e)s ou en voie de professionnalisation (lire ici).

Aujourd'hui, douze lauréat(e)s ont été sélectionnés parmi les 62 candidatures reçues. Il s'agit de

  • Lilie Bagage 
  • Gaël Bordet 
  • Stéphane Botti 
  • Judith Bouilloc 
  • Damien Galisson 
  • Pierre-François Kettler 
  • Aylin Manço 
  • Gilles Monchoux 
  • Delphine Pessin 
  • Betty Piccioli 
  • Laura P. Sirkoski 
  • Frédéric Vinclère


Ils recevront:

  • un parcours de formation avec des auteur(e)s confirmé(e)s comme Marion Achard, Sophie  Adriansen, Mathieu Sylvander, Emmanuel Trédez, Flore Vesco et Séverine Vidal. 
  • la parution d'un recueil réunissant les douze nouvelles en novembre.
  • des rencontres privilégiées avec des éditeurs pendant le salon du livre de Montreuil.
  • des événements littéraires de valorisation des textes en 2019.


Le jury était composé des auteurs et autrices Clémentine Beauvais, Marie-Aude Murail et, pour la Charte, Camille Brissot et Guillaume Nail, des professionnels de la littérature jeunesse Valérie Beaugier et Marilyne Duval pour les bibliothèques de Montreuil, Emmanuelle Chesnel, professeure de Lettres et présidente du Festival du Livre jeunesse de Cherbourg, Tom Lévêque, blogueur, Charlotte Rigaux, libraire chez Millepages Jeunesse (Vincennes), Céline Robert, responsable des librairies Leclerc au niveau national.


Murakami se retire du Nobel alternatif


Update. L'écrivain japonais Haruki Murakami, un des quatre finalistes du New  Academy Prize in Literature, Nobel alternatif  (lire ici) , a demandé à être retiré de la sélection, expliquant que "sa préférence est de se concentrer sur son écriture, loin de l'attention des médias". Restent donc en lice Maryse Condé, Neil Gaiman et Kim Thúy. Verdict le 12 octobre.

Le prix a été créé par la journaliste suédoise Alexandra Pascalidou dans le but de décerner un prix international de littérature puisque le prix Nobel de littérature 2018 ne sera pas décerné (lire ici). La Nouvelle Académie prévoit de se dissoudre en décembre 2018.

Le prix est doté d'un million de couronnes suédoises (quasiment 100.000 euros). Le/la lauréat(e) sera présenté(e) lors d'un événement officiel le 9 décembre 2018.

mardi 18 septembre 2018

La forêt comme parabole de l'existence

Double page de l'album "La forêt". (c) Gallimard Jeunesse/Giboulées.

Cet élégant grand format se remarque tout de suite par son papier mat, son épaisseur ainsi que son usage de la couleur blanche tranchant sur les verts sylvestres. L'album "La forêt" de Riccardo Bozzi, illustré par Violeta Lopiz et Valerio Vidali (traduit de l'italien par Faustina Fiore, Gallimard Jeunesse/
Giboulées, 64 pages) est une merveille de livre qui a le ton d'une fable et distille de nombreuses surprises graphiques. Quelle inventivité!

En couverture, une belle fresque de nature s'étend jusque sur les deux rabats.  Ensuite, c'est l'étonnement. Sauf exception commandée par la narration, les pages ne sont pas coupées côté gouttière (côté opposé au dos), créant ainsi des séries de deux feuillets immaculés. Plusieurs utilisations sont possibles: accueillir les très belles illustrations, y découper les paires d'yeux de visages pour voir plus loin dans l'histoire, y embosser et y gaufrer les traits des humains qui en sont les protagonistes. Un procédé subtil qui a belle allure. Un choix d'illustration qui demande aussi au lecteur de s'investir: pourquoi le visage est-il à l'envers, pourquoi les visages vieillissent-ils, d'où voit-on la clairière...

Jeu de découpe...

... annonçant la double page suivante.

L'histoire est celle d'explorateurs qui découvrent une forêt immense, infinie. Leurs visages enfantins, en gros plan, voient d'abord un "petit bois de jeunes pins". On distingue ensuite les enfants tout petits,  accroupis, qui observent les fourmis tandis que s'offrent à nous de très beaux instantanés bucoliques où apparaissent plantes et insectes. L'album se poursuit en doubles séquences, un gros plan du visage avançant en âge, embossé et gaufré, un bref texte relatant l'avancée de l'expédition, puis une double page montrant une scène dans une forêt qui se densifie ou accueille chaque fois d'autres familles d'animaux.

Image de nuit à toucher.

On progresse dans une exploration de plus en plus difficile mais de plus en plus fascinante où apparaît aussi la relation à l'autre, amitié, rivalité ou amour. Peu de mots mais tout, c'est-à-dire le cycle de la vie, se comprend dans les visages et les gestes apparaissant en relief dans cette nature luxuriante. Une nature à laquelle les humains s'adaptent, créant des liens, des jeux, des habitudes comme les histoires autour du feu le soir. Une phase d'activités diverses et d'affirmation de soi qui bouleverse le rythme narratif précédent. Maintenant, les randonneurs sont partout, ensemble ou séparément. Les visages reviennent alors, adultes, puis vieillis tandis que la forêt apparaît terriblement enchevêtrée. Des clairières permettent de reprendre des forces mais le voyage n'est pas fini. Il y a encore une dernière montée, dure, épuisante qui conduit à un précipice "où tous les explorateurs finissent par tomber". Qu'y a-t-il au-delà de la forêt? Mystère. Mais les images montrent qu'un cycle pourrait bien recommencer.

Une clairière où se reposer.

La fin du parcours.

Quelle magnifique parabole sur le cours de l'existence! La comparaison avec l'exploration de la forêt est aussi géniale que subtile. Elle permet de répondre à beaucoup de questions et d'en susciter d'autres. Et le traitement graphique de ce sujet éternel est particulièrement réussi et enthousiasmant. Les auteurs ont su très adroitement mêler leurs techniques pour aboutir à un résultat épatant. Un texte économe, des images à déchiffrer, un sens qui apparaît, voilà bien le meilleur de la littérature de jeunesse. Pour tous à partir de 8 ans.

Détail du gaufrage et de l'embossage.


Une double page et son détail en relief.

Toutes les illustrations, sauf celle de tête, viennent de la version italienne de l'album. "La forêt" paraît en effet en plusieurs langues.










lundi 17 septembre 2018

Mère solo au bord de la crise de nerfs

Carole Fives.

🎵🎵 "Fais dodo, Colas mon p'tit frère 🎵🎵
🎵🎵 Fais dodo, tu auras du lolo" 🎵🎵

Contrairement à la berceuse, dans le nouveau roman de Carole Fives, le superbe "Tenir jusqu'à l'aube" (Gallimard, L'Arbalète, 179 pages), maman n'est pas en haut à cuire un gâteau et papa n'est pas en bas à préparer du chocolat. Au contraire, papa n'est même plus là du tout. Et l'héroïne, graphiste de profession, se retrouve seule avec son petit bout de deux ans. Un gamin qu'elle adore. Une maternité dont elle a besoin de s'échapper de temps en temps. Comment? Elle fugue.

Elle fugue comme la chèvre de Monsieur Seguin, histoire qu'elle lit le soir par épisodes à son petit. De temps en temps, elle s'éclipse, laissant son petit seul dans l'appartement. Quelques minutes de liberté, minutes volées, minutes d'angoisse et de joie. Et s'il arrivait quelque chose? Peut-être. Mais quelqu'un se demande-t-il ce qui pourrait arriver si elle ne s'octroyait ces répits?

Carole Fives aborde de manière extrêmement intéressante le thème de la mère célibataire, sans boulot ou si peu, donc sans ressources, donc sans place de crèche, donc obligée de s'occuper de son fils tout le temps. Une spirale infernale qui ne l'emportera néanmoins pas. Son héroïne n'est ni une sainte qui se sacrifierait pour son rejeton, ni une démone qui l'abandonnerait. C'est une femme d'aujourd'hui, pleine d'amour maternel et lucide par rapport à sa vie. C'est une femme qui trouve des solutions pour se sauver, elle, et donc sauver la relation qu'elle a à son fils. Devrait-elle payer le prix fort pour sa liberté, comme la chèvre de Monsieur Seguin? "Non", répond la romancière. "La nouvelle de Daudet, "La Chèvre de Monsieur Seguin", m'a toujours révoltée. Pourquoi la chèvre doit-elle mourir? J'ai voulu prendre le contre-pied et montrer une femme qui tentait de se libérer... Oui, j'ai écrit un texte féministe contre un texte que je trouve réactionnaire, surtout si on remplace chèvre par femme. La phrase de Daudet en exergue est une boutade, non un hommage!"

Le roman au style si agréable nous raconte cette jeune femme à la troisième personne. Par petites touches, on la suit dans son quotidien, partagé entre recherche d'emploi et toutes les complications que cela suppose, jeux avec son fils, éducation de celui-ci. Dans ses questionnements qu'elle suit sur les forums des réseaux sociaux avant d'y intervenie elle-même, reflets de sa difficulté d'être et miroir de la bien-pensance anonyme comme des appels à vivre d'autres petites chèvres de Monsieur Seguin. En parallèle à l'avancée du récit de Daudet.

En trois parties, "S'échapper", "Passer le week-end", "Tirer sur la corde", le livre nous fait connaître de plus en plus intimement le quotidien de cette maman solo. Sans mélo, sans peser. Les faits suffisent. Le duo constant, l'absence du père, les voisins fuyants, le banquier, l'huissier, la maladie, la visite du grand-père, l'avocate, l'expulsion... En parallèle, les fugues, de plus en plus longues, alarme du téléphone programmée, et leur cortège d'imprévus qui pourraient tourner au drame. Se croit-elle "au moins aussi grande que le monde" comme l'écrit Daudet? Non, bien sûr, celle qui nous est racontée est une femme d'aujourd'hui, mère du mieux qu'elle peut mais pas que. Avec ses petites phrases courtes et ses discussions sur internet, avec ce quotidien à la fois joyeux et difficile jusqu'au terrible suspense final, Carole Fives nous brosse le tableau de notre société où une femme qui est mère n'est respectée que quand elle se cantonne à son rôle de Mère Courage. Surtout quand le père a disparu. "Tenir jusqu'à l'aube" nous montre qu'il peut en être autrement. Qu'il doit en être autrement. Sa narratrice n'est pas une mauvaise mère mais une femme d'aujourd'hui, présente à son enfant et vivante pour elle-même. Un roman qu'on ne lâche pas et dont on savoure la progression dramatique.


Pour feuilleter  le début de "Tenir jusqu'à l'aube", c'est ici.