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samedi 16 janvier 2021

Alexandre Najjar, Grand Prix de la Francophonie

Alexandre Najjar.

L'écrivain libanais d'expression francophone Alexandre Najjar a reçu le jeudi 14 janvier le Grand Prix de la Francophonie 2020. Décerné par l'Académie française et doté de 30.000 euros, il couronne "l'œuvre d'une personne physique francophone qui, dans son pays ou à l'échelle internationale, aura contribué de façon éminente au maintien et à l'illustration de la langue française."

Né le 5 février 1967, Alexandre Najjar est l'auteur actuellement d'une quarantaine de romans, récits, poèmes et biographies. Il a aussi relancé il y a une quinzaine d'années "L'Orient littéraire", le supplément littéraire du journal "L'Orient-Le Jour" et y contribue lui-même. Il est également avocat.


Bibliographie littéraire
  • "A quoi rêvent les statues?", poésie, Éd. Anthologie, 1989
  • "La honte du survivant", recueil de récits, Naaman, 1989
  • "Comme un aigle en dérive", recueil de récits, Publisud, 1993
  • "Pérennité de la littérature libanaise d’expression française", essai, Éd. Anthologie, 1993
  • "Les Exilés du Caucase", roman, Grasset, 1995
  • "L'Astronome", roman, Grasset, 1997
  • "L'école de la guerre", roman, Balland, 1999; La Table Ronde, La Petite Vermillon, 2020
  • "Athina", roman portant sur la guerre de l’Indépendance en Grèce, Grasset, 2000
  • "Khiam", poésie, Dar An-Nahar, 2000
  • "Le Procureur de l’Empire, Ernest Pinard (1822-1909)", biographie, Balland, 2001; La Table ronde, La Petite Vermillon sous le titre "Le Censeur de Baudelaire", 2011
  • "Le Crapaud", théâtre, FMA, 2001
  • "Lady Virus", thriller, Balland, 2002; Livre de Poche 2004
  • "Khalil Gibran, l'auteur du Prophète", biographie, Pygmalion, 2002; J'ai Lu
  • "De Gaulle et le Liban, essai en II tomes: "Vers l'Orient compliqué (1929-1931)", Éd. Terre du Liban, 2002 et "De la guerre à l'Indépendance (1941-1943)", Éd. Terre du Liban, 2004
  • "Le Mousquetaire, Zo d'Axa (1864-1930)", biographie, Balland, 2004
  • "Le Roman de Beyrouth", roman, Plon, 2005; La Petite Vermillon, 2020
  • "Saint Jean-Baptiste", biographie, Pygmalion, 2005
  • "La Passion de lire", essai en hommage au livre et à la lecture, Éd. librairie Antoine, 2005
  • "Awraq Joubrania", ouvrage en arabe consacré à Khalil Gibran, Dar An-Nahar, 2006
  • "Le Silence du ténor", récit, Plon, 2006; La Table ronde, La Petite Vermillon, 2020
  • "Phénicia", roman, Plon, 2008, Pocket
  • "Un amour infini", poésie, Dergham, 2008
  • "Pour la francophonie", essai, Dar An-Nahar, 2008
  • "Berlin 36", roman, Plon, 2010
  • "Haïti", suivi de "Aller simple pour la mort", poésie, Dergham, 2010
  • "L'Enfant terrible: Michel Zaccour (1896-1937)", biographie, Éd. L'Orient-Le Jour, 2010
  • "Un goût d'éternité", poèmes, Dergham, 2011
  • "Sur les traces de Gibran", essai, Dergham, 2011
  • "Anatomie d'un tyran", essai biographique autour de Mouammar Kadhafi, Actes Sud/L'Orient des livres, 2011
  • "Kadicha", roman, Plon, 2011
  • "L'Homme de la Providence, Abouna Yaacoub", biographie, L'Orient des Livres, 2012
  • "Les Anges de Millesgarden", récit de voyage en Suède, Gallimard, 2013
  • "Gibran", L’Orient des livres, 2013
  • "Dictionnaire amoureux du Liban", Plon, 2014 (lire ici)
  • "Six chants d'amour, recueil de six poèmes mis en musique par Nicolas Chevereau", L'Orient des livres, 2016
  • "Mimosa", récit, Les Escales, 2017
  • "Harry et Franz", roman, Plon, 2018; Mon poche, 2019
  • "Les confessions de Beethoven", L'Orient des livres, 2020
  • "L’amour ne se commande pas", récit autour de Samuel Beckett, L'Orient des livres, 2020
  • "La Couronne du diable", roman, Plon, 2020
Son prochain roman paraîtra aux éditions Plon en août prochain.

Les livres d'Alexandre Najjar parus en 2020, inédit et passages en poche.



J'avais eu le plaisir de rencontrer Alexandre Najjar en juin 2008 à Bruxelles, à l'occasion de la sortie de son roman "Phénicia" (Plon, 228 pages). Voilà ce que j'avais écrit à l'époque.

De Tyr à Beyrouth 
Dans "Phénicia", son nouveau roman, écho au précédent "Roman de Beyrouth" aux trois générations, le Libanais Alexandre Najjar établit un parallèle entre ce qui se passe aujourd'hui à Beyrouth et ce qui s'y est passé il y a deux mille ans, quand la ville s'appelait Tyr. On suit Elissa durant l'interminable siège de sa ville par Alexandre le Grand. Une histoire d'hier, où l'auteur fait parler les deux parties, qui se lit avec grand plaisir, les mots du passé éclairant le présent.

Y a-t-il un message dans votre roman?
J'ai voulu montrer que sur cette terre, la Phénicie hier, le Liban actuel, la tradition de liberté, ou de sa revendication, n'est pas fortuite. Elle se retrouve déjà il y a 2.000 ans dans la résistance de Tyr à Alexandre le Grand.

Comment est né le livre?
J'ai toujours été fasciné par la résistance farouche des Tyriens. Les Phéniciens n'étaient pas du tout belliqueux ni préparés pour lutter. Ils ont tenu tête durant sept mois à l'armée la plus importante de l'époque, avec celle de Darius. C'est aussi par analogie à ce que nous avons vécu durant la guerre où nous étions en lutte contre une occupation. J'ai ressenti la même idée d'enfermement. Le siège par Alexandre m'a rappelé l'attente durant la guerre, et la souffrance qu'elle occasionne, parce qu'on ne sait pas ce qu'on attend: un miracle qui ne vient pas, un obus?

Vous donnez les deux points de vue.
J'ai voulu donner une double perspective du siège de Tyr en partant de l'idée que personne n'a le monopole de la vérité. Tout le livre est une alternance entre le point de vue des Phéniciens assiégés, par la voix d'Elissa, et celui d'Alexandre le grand, l'assiégeant. C'est peut-être ce qui a été le plus difficile pour moi, me mettre dans la psychologie d'Alexandre, voir comment il est passé de l'arrogance au doute, à l'angoisse, à l'euphorie de la victoire et à la revanche. Il ne s'attendait pas du tout à une résistance de sept mois et non de deux jours. Le siège est devenu un duel entre deux honneurs, deux orgueils, deux intelligences. Mais les Phéniciens ont un peu plus de mérite qu'Alexandre parce qu'ils n'étaient pas préparés à la guerre. C'étaient des navigateurs. Ce qui aurait dû être un combat honteusement inégal a été un combat d'égal à égal.


Par ailleurs, le Grand Prix de littérature Paul Morand 2020 (biennal, 45.000 euros) a été décerné au cours de la même séance de l'Académie française au dramaturge, essayiste et peintre Valère Novarina pour l'ensemble de son œuvre. Une œuvre gigantesque, forte d'une quarantaine de titres, publiée chez P.O.L. à partir de 1984 - précédemment il était édité chez Christian Bourgois. Derniers livres parus, à raison d'un par an.







Le palmarès complet des prix de l'Académie française pour l'année 2020 contient 65 distinctions (lire ici et ici).




jeudi 14 janvier 2021

Les yeux verts de la féline Alma

Verena Hanf.


Depuis le 1er septembre 2017, la collection Opuscule des Editions Lamiroy publie chaque vendredi en petit format (10 x 14 cm) une nouvelle de 5.000 mots Ouverte à des auteurs débutants comme confirmés, elle présente une très plaisante diversité et offre de vrais petits bonheurs de lecture, courts moments littéraires à glisser dans son emploi du temps. Informations ici.

Auteure de deux romans au Castor Astral, Verena Hanf a écrit l'Opuscule #169. Il est excellent. Elle en a aussi dessiné la couverture 🐈.
"La griffe" est la preuve que la nouvelle, forme trop souvent décriée en littérature française, est un art littéraire à part entière. On y découvre page après page Alma, cette énigmatique jeune femme aux yeux verts et bridés comme un chat. En deuil depuis le décès des deux personnes âgées qui prenaient soin d'elle. Alma la solitaire, ses chats et ses questions. Alma la marginale et ses connaissances en vie près de la nature et en cuisine. Alma et ses chagrins, Alma et ses espoirs d'amitié. Julie, la nouvelle voisine, lui semble sympathique... Alma et ses découvertes, terribles. Alma, la féline qui griffe pour se sauver. Le temps d'un Opuscule, Verena Hanf nous emporte dans l'univers de son héroïne et nous fait l'aimer. Rondement menée, une nouvelle palpitante très réussie.






mercredi 13 janvier 2021

Chic, "Le jardin d'Abdul Gasazi" enfin réédité

La rencontre entre Alan et le magicien à la retraite. (c) D'Eux.


1979.
Quand Chris Van Allsburg publie aux Etats-Unis "The garden of Abdul Gasazi", son premier album pour enfants (Houghton Mifflin, Boston), il a trente ans. L'histoire est celle d'un dog-sitting étrange, éprouvant et mystérieux, entre réalisme et magie. On est en 1979 et cet album magnifique marque tout de suite la littérature de jeunesse. Le livre sera d'ailleurs finaliste de la médaille Caldecott en 1980 (décernée à Barbara Clooney pour "Ox-Cart Man", non traduit).

L'auteur-illustrateur américain n'aura toutefois pas longtemps à attendre avant de recevoir l'estimée médaille, octroyée par l'Association des bibliothèques américaines à l'illustrateur du meilleur livre pour enfants américain de l'année: il l'obtiendra en 1982 pour "Jumanji" et en 1986 pour "The Polar Express" ("Boréal-Express").

Immédiatement, les albums de Chris Van Allsburg sont traduits en français à l'école des loisirs, au début par Catherine Chaine, ensuite et principalement par Isabelle Reinharez, mais également à l'occasion par Michèle Poslaniec, Agnès Desarthe, François Lasquin ou Diane Ménard. Sont ainsi parus en français:
  • "Le jardin d'Abdul Gasazi" en 1982
  • "Jumanji" en 1983
  • "L'épave du Zéphyr" en 1984
  • "Le rêve de Pierre" en 1984 mais chez Gallimard
  • "Les Mystères de Harris Burdick" en 1985
  • "Boréal-Express" en 1986
  • "Deux fourmis" en 1990
  • "Ce n'est qu'un rêve" en 1991
  • "Le Balai magique" en  1993
  • "Une figue de rêve" en 1995
  • "Zathura" en 2003
  • "Probouditi!" en 2007
  • "La Reine du Niagara" en 2012
  • "Les chroniques de Harris Burdick" en 2013
  • "Les Mésaventures de Noisette" en 2015 (lire ici)
Soit une quinzaine de titres merveilleux, devenant vite des classiques du livre de jeunesse, offrant un vrai bonheur de lecture aux enfants, dont neuf sont toujours disponibles à l'école des loisirs en différents formats. Mais pas le premier de cette splendide bibliographie.


Plaisir immense donc de découvrir que le premier album de Chris Van Allsburg, le formidable "Jardin d'Abdul Gasazi" , manquant depuis longtemps, est à nouveau disponible en français. Il l'est depuis 2016 au Québec, puisque c'est l'éditeur D'Eux qui le réédite, dans une nouvelle traduction due à Christiane Duchesne, et depuis la fin 2020 en Europe, l'éditeur québécois s'étant ouvert à une distribution outre-Atlantique (lire ici).

Ce premier album pour enfants est dédié à son épouse Lisa, avec qui l'auteur-illustrateur s'est marié en 1975, quatre ans après l'avoir rencontrée à l'université du Michigan. Vraiment, plus de quarante ans après sa création, l'histoire n'a absolument pas pris une ride. On reste toujours happé par l'aventure du gamin qui vient garder Fritz, le chien très mal élevé de sa voisine, invitée sans lui chez sa cousine. Un scénario finalement simple qui sera transfiguré en une aventure incroyable mêlant responsabilité, culpabilité, magie et réalité.

En promenade. (c) D'Eux.


Farce ou magie?

Si le début du dog-sitting d'Alan se déroule bien malgré la fatigue engendrée par l'infernal toutou, les choses changent lors de la promenade. Surtout au moment où le chien s'échappe et s'enfuit dans le jardin d'Abdul Gasazi. Le magicien à la retraite y a placé un panneau: "LES CHIENS SONT ABSOLUMENT ET FORMELLEMENT INTERDITS DANS CE JARDIN."

Comment retrouver Fritz? Comment le récupérer avant qu'Abdul Gasazi ne l'aperçoive? Alan va vivre de difficiles moments, en particulier quand il rencontrera le vieux magicien et que ce dernier acceptera de lui rendre le chien auquel il a jeté un sort qui l'a changé en canard! Le jeune garçon a le cœur lourd quand il vient rendre compte de son dog-sitting raté à mademoiselle Esther. La finale en deux temps associe complètement le lecteur aux mystères du récit et le laisse repenser à tout ce qu'il a vu et entendu. Que s'est-il vraiment passé? Abdul Gasazi est-il un magicien ou un farceur? Sacré Van Allsburg!

Si le texte, peu dialogué, est hautement suggestif, les images en ton sépia s'avèrent particulièrement réussies. Elles rendent magnifiquement compte du climat d'étrangeté, de mystère et de magie du récit, notamment grâce à l'usage de la contre-plongée. Richement détaillées, elles campent admirablement les atmosphères, installent les personnages, saisissent subtilement leurs expressions, et présentent des décors qui semblent se répondre les uns aux autres. Des motifs du papier peint et du tapis plain aux fleurs des massifs, des feuilles du mur d'entrée aux marches de l'escalier. Partout l'atmosphère énigmatique du texte est attisée par ces grands dessins où tout est étudié, constructions en pierre solides et jardins luxuriants. Vraiment, "Le jardin d'Abdul Gasazi" est un tout grand album pour enfants.

A noter que le chien qui apparaît ici deviendra un héros récurrent de l'œuvre de Chris Van Allsburg.

Chris Van Allsburg en bonne compagnie.


 
Le plaisir de retrouver "Le jardin d'Abdul Gasazi" est encore augmenté par la qualité de fabrication du livre, format légèrement agrandi, entièrement toilé, à refermer par deux rubans dorés assortis au titre, comme un écrin précieux.

1982. (c) l'école des loisirs.
On me dit qu'il y a eu des changements depuis la précédente édition en français. Une édition super difficile à trouver tant elle est ancienne - merci à Cécile D. du Centre de littérature de jeunesse de Bruxelles de m'avoir permis d'en prendre connaissance.





2020. (c) D'Eux.
En effet, la couverture a été modifiée, allégée dans la nouvelle version. Elle a perdu son cadre vert, un aplat de couleur a été ajouté et la typo du titre modernisée. L'illustration de la page de titre est différente.

Les pages intérieures, quant à elles, ne comportent plus la frise à effet de feuilles encadrant les textes, présente dans la version originale et dans la première traduction en français, allusion aux nombreux motifs répétitifs apparaissant dans les images. Une suppression qui permet d'agrandir les illustrations et de les faire passer au-dessus du pli central.


Version originale américaine.

Version française actuelle. (c) D'Eux.


Christiane Duchesne v. Catherine Chaine

Les plus grands changements sont sans doute à trouver du côté de la traduction.
En comparant la version ancienne de Catherine Chaine à la nouvelle de Christiane Duchesne, et en me référant au texte original anglais, je note différents points.

Christiane Duchesne rend aux personnages leurs prénoms et leurs noms originaux, mademoiselle Hester, sa cousine Eunice, le jeune Alan Mitz (Mademoiselle Esther, sa cousine Eunésie, le jeune Alain chez Catherine Chaine). Chez elle, les adultes tutoient le garçon alors qu'il est vouvoyé dans la première traduction, l'éternel dilemme de traduire le "you" anglais.

Mais le début de son texte est étrange: "Cela faisait déjà six fois que Fritz, le chien de Mademoiselle Esther, mordait sa chère cousine Eunice". Pourquoi "mordait" et non "avait mordu"? ("Fritz, le chien de Mademoiselle Esther, avait déjà mordu six fois sa chère cousine Eunésie" chez Catherine Chaine; "Six times Miss Hester's dog Fritz had bitten dear cousin Eunice" dans le texte original).

Deux pages plus loin, Christiane Duchesne traduit ainsi le réveil: "Une heure plus tard, Alan s'éveilla brusquement d'un coup de dent de Fritz sur le bout du nez" Catherine Chaine avait opté, de manière plus fluide, ou plus européenne, pour "Une heure plus tard, Alain fut brusquement réveillé par un coup de dent sur le nez" ("An hour later Alan quickly awoke when Fritz gave him a bite on the nose") Elle ajoute aussi une direction au texte original: "En cours de route, ils aperçurent un petit pont blanc sur leur gauche" ("Walking along, they discovered a small white bridge at the side of the road", devenu en 1982 "En marchant, ils découvrirent un petit pont blanc sur le côté de la route").

Page suivante, si l'expression "Un peu passé le pont" nous étonne ("Un peu après le pont", chez Catherine Chaine, "Some distance beyond the bridge" en version originale), Christiane Duchesne traduit fort bien le panneau/écriteau: "LES CHIENS SONT ABSOLUMENT ET FORMELLEMENT INTERDITS DANS CE JARDIN." contre un "Les chiens sont strictement interdits dans ce jardin" en 1982 ("ABSOLUTELY, POSITIVELY NO DOGS ALLOWED IN THIS GARDEN", en VO).

Lors de l'échappée de Fritz, le passé simple utilisé par Christiane Duchesne sonne plus agréablement que l'imparfait de Catherine Chaine. De même qu'on préfère sa "clairière" lors de la course-poursuite d'Alan à l'"éclaircie dans la forêt" ("a clearing in the forest"). Mais pas son "il s'arrêta pile comme s'il avait frappé un mur", moins réussi que "il s'arrêta net comme s'il avait buté contre un mur" ("he stopped as quickly as if he had run up against a wall").

Si un "dit-il seulement" nous semble préférable à un "Ce furent ses seules paroles" de la nouvelle traduction ("was all that he said"), ou "déjà terrifié" à "effrayé d'avance" ("almost afraid to hear the answer"), il en est durant toute la version de Christiane Duchesne, plus longue en nombre de mots mais perdant du coup parfois la sobriété du texte original, plus littérale peut-être, plus interprétative aussi, "une famille de canards" par exemple contre "un troupeau de canards" précédemment ("a gathering of ducks"), ou "[Alan] lâcha Fritz par mégarde" contre "[Alain] laissa échapper Fritz" ("Alan lost his hold on Fritz"). 

En finale de l'histoire enfin, "Il avait peine à retenir ses larmes" de Christiane Duchesne semble moins abouti que "il avait du mal à retenir ses larmes" de Catherine Chaine ("He could barely hold back the tears") mais sa suite est meilleure: "C'est là que, sortant en trombe de ma cuisine, un peu de pâtée sur le museau, Fritz apparut" contre "quand, brusquement, de la cuisine, Fritz surgit, le museau plein de pâtée" ("then, racing out of the kitchen, dog food on his nose, came Fritz"). Catherine Chaine omet la phrase "You see, Alan, no one can really turn dogs into ducks" et ignore qu'un chien a une "gueule" et non une "bouche".

Bref, difficile de départager ces deux traductions qui ont toutes les deux leurs qualités et leurs défauts. L'une comme l'autre font passer le climat de ce formidable album, indispensable dans toute bibliothèque d'enfant.












dimanche 10 janvier 2021

Victor Hugo à Bruxelles en 5.000 mots

Marc Meganck.


On connaît désormais bien "L'article", ce mensuel littéraire belge des éditions Lamiroy lancé en octobre 2020, en tout petit format, dont la particularité est qu'il comporte un seul article de cinq mille mots (lire ici et ici). Sont déjà parus: "Stephen King: Le plus grand écrivain du monde?" par Gorian Delpâture, "Jacques De Decker: L'immortel de l'Académie royale de Belgique" par Véronique Bergen, "Arno: Le roi des Belges" par Thierry Coljon.

Et, en ce mois de janvier 2021, "Victor Hugo: Les années d'exil et d'écriture à Bruxelles", par Marc Meganck. Victor Hugo à Bruxelles? C'était quand encore? Ah oui, au XIXe siècle. Mais pourquoi? Une histoire d'exil, non? Oui mais pourquoi s'être exilé? Que se passait-il alors en France? Mais Victor Hugo n'était-il pas alors à Guernesey, sur son "rocher"? Oui, il y était aussi. Bref, les longs passages de Victor Hugo à Bruxelles, c'est un peu comme le brouillard de ces petits matins d'hiver. Et oui, on a un peu honte de tant s'embrouiller. D'autant que Visit.Brussels propose un itinéraire Victor Hugo.

Pour se remettre les idées au clair, pour découvrir où l'homme de lettres et militant politique a logé, où il a marché, ce qu'il a mangé, et surtout ce qu'il a publié et fait publier durant ses différents séjours bruxellois, le texte de Marc Meganck est une bénédiction. Informatif et agréablement composé, il comble nos lacunes et nous fait comprendre combien la Belgique a compté dans le parcours de l'auteur des "Misérables", important actionnaire de la Banque nationale, apprend-on aussi au détour d'un paragraphe. De la rue de la Violette à la place des Barricades, en passant par la Grand-Place et les galeries Saint-Hubert, on chemine dans les rues en compagnie de Hugo. On le suit dans sa vie politique comme dans sa vie personnelle, entre sa maîtresse Juliette Drouet, son épouse Adèle, ses enfants et ses petits-enfants. On se tient dans l'ombre de sa silhouette écrivant debout à son pupitre, de préférence le matin, et dans ses émerveillements devant la nature. Surtout on comprend mieux le parcours de l'écrivain voyageur qu'il a été à sa mode.


Suite du programme
  • 5. "Bernard Werber", un article de Jérémy Guerineau - février 2021
  • 6. "Camille Lemonnier", un article de Frédéric Saenen - mars 2021
  • 7. "Jean-Patrick Manchette", un article de Jérémy Bouquin - avril 2021
  • 8. "Bob Marley", un article de Brice Depasse - mai 2021
  • 9. "Howard Phillips Lovecraft", un article de Arnaud de la Croix - juin 2021
  • 10. "Julos Beaucarne", un article de Jean Jauniaux - juillet 2021
  • la onzième étant reconnaissable et le douzième étant Maxime Lamiroy, éditorialiste du magazine
Infos et abonnements ici.

"L'article" en onze numéros. (c) Lamiroy.


vendredi 8 janvier 2021

Chiens, chats, pluies

"Nom d'un chien". (c) Møtus.

L'expression anglaise "It's raining cats and dogs" peut se traduire par "Il pleut des cordes" ou "des hallebardes" ou "Il pleut à verse". Pas très imagé. Ce qui ne m'empêchera pas de la prendre au pied de la lettre avec des livres poétiques de chats, de chiens et de pluies.

Les chiens et les chats d'abord


En couverture de l'album jeunesse "Nom d'un chien" écrit par François David et illustré par Henri Galeron (Møtus, 64 pages), un Boston terrier est assis. N'attendrait-il pas qu'on joue avec sa baballe multicolore? Il va faire mieux, et nous aussi, menés par le duo de créateurs, à l'œuvre pour la neuvième fois si on compte l'adaptation des poèmes d'Edward Lear. Ils s'amusent ensemble autant qu'ils nous enchantent avec des poèmes pleins d'humour illustrés avec gaieté et ironie, longue boucle autour du titre. Des noms de chien (espèces) aux noms des chiens (Zip, Saxo, Achille, Naïa, Puce, Iso).

Combien de chiens défilent-ils dans ces textes bien troussés qui explorent avec humour et compétence tout ce qui a trait à "Médor"? dans ces dessins qui répondent aux poèmes tout en les prolongeant avec dérision ou intelligence? Des dizaines, grands, petits, gros, minces, attachants, jouettes ou bienheureux qui sont campés dans les délicieux textes des saynètes, d'autres pages se mesurant aux expressions en rapport avec les chiens, de la vie au temps, du corniaud au cabot, du jeu de quilles à la mémère, du battu à ceux de faïence,.. Il s'agit bien ici, nom d'un chien, en filigrane, d'un hymne aux chiens qui aiment tellement fort les humains. François David joue des mots et des sons pour composer des phrases qui chatouillent agréablement l'oreille, Henri Galeron reste fidèle à son style graphique réaliste fouillé, mêlant avec sûreté la réalité et l'imaginaire, nous propulsant dans un monde où le sujet mène la danse. Ses chiens composent une formidable farandole et sont des acteurs pleins de ressources. Un album débordant d'humour et de sagesse. Pour tous en lecture orale, dès 7-8 ans en lecture solo.

Une double page de "Nom d'un chien". (c) Møtus.


Le duo François David-Henri Galeron, la preuve par 9.
  1. "Nom d'un chien" (Møtus, 2019)
  2. "Le bout du bout" (Møtus, 2018, lire ici)
  3. "Les bêtes curieuses" (Møtus, 2011, lire ici)
  4. "Papillons et mamillons" (Møtus, 2015, lire ici)
  5. "Une petit flamme dans la nuit" (Bayard, 2014, lire ici)
  6. "Bouche cousue" (Møtus, 2010, lire ici)
  7. "Poèmes sans queue ni tête" d'Edward Lear (Møtus, 2004)
  8. "Les enfants de la lune et du soleil" (Møtus, 2001, lire ici)
  9. "Comptines pour donner sa langue au chat" (Actes Sud Junior, 1998)


Compter les livres publiés par François David est une entreprise ardue. Il y en a plus de cent, chez une trentaine d'éditeurs, très souvent en jeunesse, mais pas que (lire ici). La dernière parution en date de l'écrivain et éditeur est un livre de poèmes dont le thème est évident, "Il pleut des chats" (La Feuille de thé, 72 pages) - il s'achève sur une bibliographie partielle de l'auteur. Un contrepoids à l'album "Nom d'un chien"? Une imagination démultipliée? Peu importe, c'est très réussi.  Si l'ouvrage s'adresse plutôt à des adultes vu la maison où il est publié (lire ici), rien n'empêche les enfants de se l'approprier. Les textes sont courts, resserrés et sonnent bien.

Le premier nous ramène à l'expression anglaise.
"Il pleut des chats
en Angleterre
des crachins de chats et de chiens
En France
ils restent dans les nuages"
Ensuite, c'est un feu d'artifices d'impressions personnelles, d'hommages aux chats, de célébrations de leurs qualités, de leurs habitudes, même du "miaou" dans toutes les langues, de pointes d'humour et de comparaisons drôlissimes, celle sur les moustaches par exemple, d'allitérations et de jeu sur tout ce qui fait qu'on adore les chats.
"J'écris comme un chat
jadis on disait cela
encore aujourd'hui parfois
mon chat par-dessus mon épaule
découvre l'expression
s'en offusque
lui préfère
pattes de mouches"
On trouve encore dans ce recueil les noms des différentes espèces, des déclinaisons des expressions en lien avec les chats et des scènes sûrement vécues.
"Sous mon nez tu passes
tu repasses puis te frottes
contre mon menton
tu t'installes sur le papier
et d'un sourire de ta patte
en duel tu provoques le stylo"
Des chats bien vivants dans "Il pleut des chats", mais aussi des chats qui meurent et nous laissent seuls. Les amoureux des chats se sentiront chez eux dans cet excellent recueil de François David et ceux qui ne le sont pas auront peut-être envie de revoir leur position.
"Il
est
mort
il
pleut
sur
la
terre
chat
grin"

 


Les pluies ensuite


Dans le charmant et enrichissant album pour enfants "Et pluie voilà" de Christophe Pernaudet, illustré par Lauranne Quentric (Rouergue, 2019, 40 pages), on suit un petit nuage, un nuage de pluie qui voyage de pays en pays. Curieusement, les promeneurs ne prennent pas de parapluie là où il passe. Et pour cause! Le livre parcourt le monde à travers les expressions qui sont utilisées ici et là pour désigner les grosses pluies. Il tombe des grenouilles en France, des chats et des chiens en Angleterre, des couverts au pays de Galles, des tasses et des soucoupes à Amsterdam.... Les promeneurs locaux sont donc successivement équipés d'épuisettes, de croquettes, de bons habits ou de plateaux.

Le périple se poursuit dans d'autres pays, toujours grâce à un excellent rapport texte-images, chacun des auteurs apportant sa pierre à l'histoire. Les mots aussi joliment rythmés que rimés accompagnent les illustrations très délicates réalisées en découpages de papier de soie. A moins que ce ne soit l'inverse. A la fin de son voyage, le petit nuage avoue que toutes ces expressions imagées n'empêchent pas les vraies gouttes d'eau de tomber: "Et pluie voilà". A partir de 4 ans.

"Et pluie voilà". (c) Rouergue jeunesse.