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lundi 30 septembre 2019

Pour que le suicide de Christine, directrice d'école usée par le système, ne s'efface pas

En mars de cette année, le Français Remedium, enseignant et artiste, engagé dans chacun des deux domaines, publiait sur les réseaux sociaux "L'histoire de Jean", professeur poussé au suicide. C'était son premier "Cas d'école" (lire ici, et repris dans le numéro 16 de la revue bruxelloise "64_page"). En juillet, Remedium publiait "L'histoire de Laurent". Deuxième "Cas d'école" (lire ici). Nous sommes à peine en septembre et déboule déjà un troisième "Cas d'école", terrible car définitif, "L'histoire de Christine".

Remedium la présente ainsi: "Directrice exemplaire d'une école maternelle, Christine [Renon, NDLR] s'est suicidée le 21 septembre 2019. Lucide face à la mort, elle savait que beaucoup tenteraient d'étouffer son sacrifice et minimiseraient son geste en salissant sa mémoire. Alors elle a écrit. A ses collègues, à sa hiérarchie, à ses proches, à nous tous. Pour que nous continuions un combat qui l'avait usée jusqu'à la corde. Pour ne pas qu'il sombre dans l'oubli. A nous tous, désormais, d'agir.
Nous lui devons bien ça."

Remedium a fait de "L'histoire de Christine" son troisième "Cas d'école", terrible inventaire des drames humains causés par l'école de la République française. Et qui pourraient très bien se passer en Belgique aussi. Avec son accord, je la reproduis ici.

























jeudi 26 septembre 2019

En autruche, en licorne, en escargot, en chat, en soucoupe volante, tous à Moulins

L’image contient peut-être : dessin
(c) Gilles Bachelet.


Sur Facebook, Gilles Bachelet écrit il y a quelques jours en légende de ce dessin: "L'auteur, dans son écurie-garage, s'interroge sur le moyen de transport le plus approprié pour se rendre à la 5e Biennale des Illustrateurs de Moulins..."

Il ne sera pas le seul à rallier l'Auvergne ces prochains jours pour des expositions et des rencontres, professionnelles et informelles, rivalisant d'intelligence et de légèreté, alliant qualité, passion et générosité. Vraiment, la littérature de jeunesse a de la chance que l'association des Malcoiffés qui organise la biennale existe. Et ceux et celles qui apprécient la littérature de jeunesse de qualité encore plus.

L'affiche 2019 est une fois de plus régalante. Beaucoup d'artistes et des meilleurs. D'hier, d'aujourd'hui et de demain. Les reconnaissez-vous par certains de leurs livres? Voici un titre par invité. Regardez bien.


Vous avez raison, il en manque car ils sont en réalité douze artistes à se rendre à Moulins à la fin de cette semaine (voir ici des images de leur travail). Par ordre alphabétique,
  • Gilles Bachelet (exposition du 26 septembre au 6 octobre à la Salle des fêtes)
  • Blexbolex, alias Bernard Granger (exposition du 26 septembre au 6 octobre aux Imprimeries Réunies)
  • Anne Brouillard (exposition du 21 septembre au 6 octobre à l'Hôtel du Département)
  • Joanna Concejo (exposition du 21 septembre au 6 octobre à la librairie Devaux)
  • Laurent Corvaisier (exposition du 21 septembre au 6 octobre à la chapelle de la Visitation)
  • Fanette Mellier (création originale et éphémère du 15 septembre au 31 décembre 2019 sur les douze panneaux du Cours Jean Jaurès)
  • Nikolaus Heidelbach (exposition du 26 septembre au 6 octobre à l'Hôtel de Ville)
  • Katy Couprie & Antonin Louchard (exposition du 21 septembre au 5 janvier 2020 au Musée de l'Illustration Jeunesse)
  • Junko Nakamura (exposition du 26 septembre au 5 janvier 2020 à la Médiathèque)
  • Adrien Parlange (exposition du 21 septembre au 6 octobre à la Galerie des Bourbons)
  • Roland Topor (exposition du 21 septembre au 5 janvier 2020 au Musée de l’Illustration Jeunesse)



Mais la Biennale (du 26 septembre au 6 octobre), ce sont aussi les rencontres professionnelles du vendredi 27 et du samedi 28 (programme ici) auxquelles j'aurai le plaisir de participer. Plein d'événements et de lectures, des performances et des séances de signatures (lire ici).

Finalement, Gilles Bachelet a choisi son moyen de transport: Poufy!

(c) Gilles Bachelet.


Pour rappel

Programme 2017
Serge Bloch, Anthony Browne, Carll Cneut, Jérémie Fischer, Pauline Kalioujny, Malika Doray, Philippe UG et Tomi Ungerer (lire ici)

Programme 2015
Claude Ponti, Marion Fayolle, Susanne Janssen, Nicole Claveloux, Mélanie Rutten, Ingrid Godon et Claire Dé (lire ici)

Programme 2013
Sara, Lorenzo Mattotti, Květa Pacovskà, Lionel Koechlin, Albertine, Roberto Innocenti, Emmanuelle Houdart, Christian Lacroix, Elzbieta, François Roca, Joëlle Jolivet et une expo d'André François (lire ici)

Programme 2011
Frédéric Clément, Benoît Jacques, Natali Fortier, Loren Capelli, Kitty Crowther, Henri Galeron, Les Chats Pelés et Georges Lemoine.



mercredi 25 septembre 2019

La langue dans quelques-uns de ses états

Les cartes du projet "Converser" dans "8 1/2". (c) Elise Simonet.

Donner sa langue au chat? Donner sa langue aux chats? Oui mais à combien de chats? On peut jouer sur les mots à l'infini, et l'exercice est extrêmement plaisant. On peut aussi savourer l'exercice réalisé par d'autres. Comme dans ces trois publications qui explorent la langue chacune à sa manière, une revue, un album pour enfants, un recueil de nouvelles.


Le hors-série "8 1/2" de la revue "Papier Machine"


Œil pour œil, dent pour dent, la  revue bruxelloise de création poétique "Papier Machine", dédiée à la langue française et surtout à ses interstices, en vrai papier relié (deux numéros par an), a décidé de marquer ses cinq ans par un numéro hors-série s'intercalant entre le n°8 et le n°9 (112 pages, en librairie). Logiquement intitulé "8 1/2", merci Federico, il questionne tout aussi logiquement la langue, notre langue, et non un mot-étincelle comme les numéros habituels. Comment on cherche nos mots. Comment on les choisit. Comment on ne les choisit peut-être pas. "Ce numéro pas comme les autres cherche à rendre visible un peu de ce qui inspire, qui bloque ou indigne." Enquête, cartes blanches, entretiens dont les fruits sont rassemblés ici.

Si "Papier Machine (qui ne dit mot consent" se présent en format "portrait", pour lire la revue, il faut la pivoter vers la droite en mode "paysage". La couverture qui se déplie sur les petits cartons du projet "Converser" d'Elise Simonet permet de sauter à pieds joints dans un grand format à l'italienne et le vif du sujet.


Un petit sommaire et c'est le plongeon. Dans le désordre:
  • Adel Tincelin et sa fille Charlie Tincelin-Perrier cherchent de nouveaux mots pour parler de la réalité. Comme ce "Paman" inventé en 2006.
  • Le sémioticien et linguiste belge Jean-Marie Klinkenberg ("Petites mythologies belges", Espace Nord) s'explique longuement sur les "fautes de français" qui ne sont pas si fautives que ça à ses yeux.
  • La question de l'orthographe est abordée par Jérôme Piron et Arnaud Hoedt ("La convivialité", Textuel)
  • celle des dialectes par l'universitaire canadienne Catherine Leclerc
  • celle de la langue de bois par le linguiste Louis-Jean Calvet
  • celle des langues des femmes par la linguiste Marina Yaguello
  • celle du langage du travail par Lucie Combes et la sociolinguiste Josiane Boutet
  • celle du surgissement du mot, juste en général, par l'éditeur Corentin Emery et Saâd, un de ses auteurs
  • celle de la langue maternelle par l'auteur et journaliste Driss Ksikes,
  • celle des conséquences du choix des mots par le sociologue Bernard Lahire...

Mais "Papier Machine" ne saurait être seulement sérieux. Et sont glissées dans le mille-feuilles "8 1/2" les contributions
  • de la poétesse Milady Renoir
  • de l'artiste Tarek Lakhrissi
  • du Collectif RER Q
  • des artistes Cécile Babiole & Anne Laforet, alias Roberte la Rousse
  • de Loup
  • les cartons de la dramaturge Elise Simonet
  • le "JO RE GR ECR IN" du journal pilote des Editions feu de paille.

Sans oublier les divers réquisitoires et déclarations au premier Tribunal des mots. Bref si, on veut se nourrir, se surprendre, apprendre, découvrir, s'amuser, une seule direction, celle de ce "8 1/2" hors-série.


L'album jeunesse documentaire "La la langue"


Quoi? Un album jeunesse? Un documentaire en plus? Sur l'acquisition du langage? OUIIIII, tout ça! Pas besoin de tourner les talons. "La la langue" (textes d'Aliyah Morgenstern et Susie Morgenstern, illustrations de Serge Bloch, Saltimbanque Editions, 40 pages) n'est pas une resucée linguistique du film "Lalaland". C'est un album tout simplement génial, mené de main de maître par une romancière, une linguiste, un artiste, qui explique aux enfants, et à tout qui est intéressé, comment on apprend à parler. Le langage, ce trésor.

Vous vous souvenez de cet apprentissage? Non, bien entendu. A tel point qu'on ne pose jamais la question. Ce qui n'empêche pas les trois auteurs, qui ont chacun un rapport avec la langue, d'y répondre de façon lumineuse.
Américaine dingue de littérature, Susie Morgenstern a appris le français pour l'amour de son mari Jacques, rencontré en Israël. Elle l'a même tellement bien appris, parfois dans le sang et les larmes, qu'elle est devenue une des meilleurs auteures jeunesse françaises et a exercé comme professeur à l'université de Nice. Aliyah Morgenstern est la fille aînée de Susie et Jacques, née en 1967 quand sa mère apprenait le français. Devenue linguiste spécialisée dans l'acquisition du langage et professeur à la Sorbonne, elle partage pour la première fois son domaine avec les enfants. Serge Bloch, artiste de haut vol, a le talent fou de poser trois coups de crayon qui révèlent le langage du dessin et accompagnent les mots des auteurs.

Un jour, après toute une série d'étapes, l'enfant parle. (c) Saltimbanque Ed.

Joyeusement illustré, écrit avec tendresse et compétence, "La la langue" explique comment un "infans" devient un jour un individu doué de langage. On suit le bébé chronologiquement par doubles pages agréablement composées et on apprend plein de choses passionnantes lors de ces étapes. Ce qui se passe quand le bébé a entre 0 et 8 jours, les découvertes qu'il fait durant ses trois premiers mois, les premiers sourires, les exercices de voix, les babillages vers 6-8 mois, les premiers gestes puis les premiers mots vers un an. Vient ensuite, entre 16 mois et deux ans et demi, la construction de la langue. Suivront les mimiques, les récits, les explications et les blagues entre 3 et 4 ans. Vers 4 ans, l'ancien bébé parle comme tout le monde, mais il est loin d'être au bout de ses apprentissages.

Quel prodige quotidien que l'acquisition du langage! Une éclosion qui se mue en explosion. On reste baba devant ces formidables explications qui s'adressent aux enfants à partir de 6 ans et à tous les curieux.

"La la langue". (c) Saltimbanque.
La première double page de 


Le recueil de nouvelles "Sur le bout de la langue"


On connaît sans doute mieux Ahmed Kalouaz comme écrivain pour la jeunesse. Il a notamment publié plus de dix romans pour ados au Rouergue. Mais l'écrivain né en Algérie en 1952 et arrivé en France peu après a aussi une œuvre considérable de dramaturge, de poète, de romancier, d'auteur de récits et de recueil de nouvelles en littérature générale chez divers éditeurs, dont "La brune" au Rouergue et Le mot et le reste. Justement, son dernier titre en date est un superbe recueil de nouvelles, "Sur le bout de la langue" (Le mot et le reste, 114 pages). Vingt-deux textes suivent celui qui donne son titre à l'ouvrage.

Ces vingt-trois nouvelles, surtout écrites au temps chantant de l'imparfait, parfois complètement dialoguées, sont souvent surprenantes par leur approche du thème et exquises au niveau de la langue. Ahmed Kalouaz nous y présente une belle série de personnages, hommes et femmes, jeunes et vieux, immigrés ("Ventre affamé n'a plus les yeux, et il monte quand même dans le pick-up, formant une grappe humaine accrochée aux ridelles"), locaux ou réfugiés. Toute la force de son écriture précise, descriptive sans excès, est qu'il leur donne vie. Ils rient ou ils sont tristes ("Le mot perdu, c'est la lumière qu'on n'arrive pas à retenir, la journée qui s'enfuit"). Ils philosophent mais ne pleurent pas sur eux-mêmes. Au contraire, ils ont de la force. Ils résistent. Que ce soit dans une quête amoureuse, dans des rêves, dans des histoires de leur passé ("Je n'aime pas dormir sans toi"), ils ont toujours l'idée qu'il y a aujourd'hui ("Marceau répondait tout en ne comprenant rien à ce qui se passait. Il ne connaissait pas de Cory, ni depuis huit jours ni depuis toujours") et même demain. L'écrivain nous fait apprécier, aimer ses personnages qui ont souvent les mêmes références que nous, que ce soit en cinéma ou en balades ou en actualités, en prise avec leur vie qui est parfois un peu la nôtre. Qui appartient en tout cas à notre paysage familier. Ahmed Kalouaz donne une très belle présence à ces anonymes qui nous entourent et nous rappelle ainsi, par la vigueur de sa belle langue, combien peut être riche la diversité des humains. Comme l'énonce le grand-père de la dernière nouvelle: "Regarde bien, ici, nous avons le monde sur le bout de la langue."









lundi 23 septembre 2019

Commode, le mot "crise des réfugiés" occulte le phénomène contemporain des migrations

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Au Parc Maximilien de Bruxelles, en août 2015, ce sont les sans papiers qui,
les premiers, ont accueilli les réfugiés qui affluaient de toutes parts.

A l'heure où la France, pays dit des droits de l'homme, revoit sans état d'âme sa politique d'immigration par la volonté du président Macron, il est plus qu'urgent et nécessaire d'affronter de face ces questions clivantes. De s'interroger sur les politiques concernant l'accueil menées en Europe. Sur le choix des mots par les gouvernements en place, les glissements sémantiques. En Belgique, et ailleurs aussi sans doute, on est passé du demandeur d'asile au réfugié, puis au migrant qu'il est de bon ton de qualifier d'économique pour encore écorner son statut. Bientôt, on dira un voyageur. Même si son moyen de transport est une barque pourrie qui va couler au milieu de la Méditerranée. Même si, par chance, il est recueilli par un des rares bateaux d'ONG sillonnant encore les eaux internationales pour le sauver et le déposer dans un port sûr après d'infernales attentes.

Depuis 2015, on parle de "crise" des réfugiés. En effet, cette année a connu un accroissement important du nombre de demandeurs d'asile en Europe. Mais il y en avait déjà beaucoup avant. Et il y en a eu énormément après. En rester à l'appellation "crise des réfugiés" est une façon de masquer la réalité et de travestir les faits, nous dit en gros l'important essai collectif "La Crise de l'Accueil. Frontières, Droits, Résistances" dirigé par les trois universitaires français et belge Annalisa Lendaro, Claire Rodier et Youri Lou Vertongen (La Découverte, 320 pages, avril 2019).

Car le mot "crise" implique un temps défini. On a ainsi eu la crise du pétrole en 1993, une autre en 2016, la crise du lait en 2009, la crise des gilets jaunes maintenant. Et à propos des réfugiés, la situation est loin de se régler. Ce n'est donc pas une crise temporaire mais un phénomène contemporain de longue durée. Et il ne convient pas de parler de "crise des réfugiés" mais bien de "crise de l'accueil" au vu des politiques menées en Europe (refus des demandeurs d'asile, ralentissement des procédures, absence de solidarité entre les Etats, cette ancienne clé de voûte de l'Europe). Il est grand temps de réfléchir clairement aux migrations existantes, qu'elles soient politiques ou économiques.

Les dix-huit auteurs de l'essai se sont partagés le travail et nous offrent une somme considérable, pluridisciplinaire, sur la migration hier, aujourd'hui et demain. De quoi répondre à toutes les questions qui se posent à propos des mots qui reviennent régulièrement dans les médias quand ils daignent parler des réfugiés, protection, résistance, Europe, espace Schengen, frontières, Dublin, Frontex... - dommage qu'il n'y ait pas d'index. Le livre va évidemment plus loin que le simple énoncé journalistique des faits. Il explique par exemple pourquoi il y a eu moins d'arrivées de réfugiés à partir de 2016, tout simplement parce qu'ils étaient bloqués plus avant dans leur périple. Merci l'externalisation, en Turquie par exemple, de la surveillance frontalière. Il étudie ce qu'est devenu le "Wir shaffen das!" d'Angela Merkel qui a voulu se démarquer des résistances d'autres états européens.

"La Crise de l'Accueil" remet dans une perspective historique plus large la "crise" de 2015. Ce qu'on réalise surtout, à lire ces pages super intéressantes et complétées d'exemples pris ici et là, c'est combien le régime d'asile européen est inadapté à la réalité actuelle. Comment les différents pays œuvrent à tenter de freiner l'arrivée des primo-arrivants sans que leurs décisions n'aient d'effet sur le phénomène migratoire. Ouvrage de chercheurs en diverses disciplines, le livre recense aussi bien la judiciarisation de l'aide aux migrants (cfr les procès des hébergeurs dans différents pays) que les stratégies de résistance déployées par les citoyens, comme la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés en Belgique, rappelle l'aventure du Parc Maximilien à Bruxelles où les sans papiers furent les premiers à accueillir les réfugiés avant que divers mouvements les rejoignent.

Trois parties articulent les différents textes, le plan historique, les droits des migrants, l'adaptation des acteurs concernés. Elles amènent à une conclusion sans appel: la non-sanction de l'irrespect des droits des personnes étrangères au nom de la politique migratoire permet aux Etats de rendre les droits universels ineffectifs et d'organiser leur impunité.

Largement illustré d'exemples, cet ouvrage offre un point de vue très complet sur la migration en Europe aujourd'hui. Appelant clairement un chat un chat, il pointe tous les manquements et lacunes et prévient de ce qui va arriver et n'est jamais clairement dit nulle part. Car on n'empêchera jamais un parent de mettre son enfant sur un bateau traversant dangereusement la Méditerranée s'il sait que les dangers possibles sont moins grands que les dangers à rester sur place.

Pour découvrir le sommaire, la passionnante introduction et les auteurs de "La Crise de l'Accueil", c'est ici.

Vendredi 27/09 à Bruxelles
Une présentation du livre "La Crise de l'Accueil. Frontières, Droits, Résistances", assortie d'une rencontre-débat modérée par Francoise Nice, aura lieu ce vendredi 27 septembre à 20h15 à l'UPJB (Rue de la Victoire, 61, 1060 Bruxelles, 02 537 82 45, info@upjb.be, 6 euros, 4 euros (membres), 2 euros (réduit)).
Intervenants: Adriana Costa Santos (porte-parole de la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés Bruxelles et à propos du livre "Perles d'accueil" édité par cette dernière et Mardaga), Serge Guy Alain Bagamboula (porte-parole de la Coordination des sans-papiers de Belgique), Pierre Verbeeren (directeur de Médecins Du Monde Belgique et co-auteur (avec François Gemenne) de l'ouvrage "Au delà des frontières. Pour une justice migratoire" (ed. Liberté j'écris ton nom), Youri Lou Vertongen (chercheur doctorant FNRS, co-directeur de l'ouvrage)

vendredi 20 septembre 2019

Pour Jean-Paul Dubois, tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon

Par Sarah Trillet, invitée de LU cie & co


Jean-Paul Dubois.

Jean-Paul Dubois nous livre un  nouveau joyau de littérature, un chef-d'oeuvre. "Tous les hommes n"habitent pas le monde de la même facon" (L"Olivier, 256 pages), son vingt-deuxième livre, raconte la vie de Paul Hansen, homme à la "petite" histoire, factotum dévoué d'un immeuble huppé habité par des résidents vieillissants. Il y mène une existence tranquillement heureuse avec sa femme et son chien jusqu'à ce que l'histoire bascule et fracasse son quotidien. Les événements s'enchaînent et il commet l'irréparable, dans des circonstances qui seront dévoilées à la toute fin du roman.

Paul se retrouve dans les entrailles d'une prison montréalaise où il partage un carré de béton sordide avec Patrick Horton, un colosse dont le pedigree force le respect dans la grammaire carcérale. L'auteur décrit avec une justesse saisissante les conditions de détention déshumanisées et encadrées à l'excès, la promiscuité et les effractions d'intimité les plus avilissantes qu'ils ont à y subir. Mais cela n'empêchera pas que naissent entre eux une complicité et une tendresse salutaires.
"Je n'ai pas ce genre de prairie mentale pour laisser filer et courir mes idées. Je suis totalement prisonnier. Enfermé. Cet endroit me possède et chaque jour m'écorche. Certes, j'ai mes visites. Mais certains jours, les morts sont comme nous tous, ils ont le mal de vivre."
Pour traverser sa solitude aux heures sombres, Paul convoque les fantômes de ses amours perdus: son père, sa femme et sa chienne avec qui il continue le dialogue jusqu'à retrouver le chemin du sommeil. Il remonte les souvenirs qui l'ont constitué, ses filiations complexes, les virages des trajectoires de chacun, de leurs certitudes et destinées. Alternant avec le déroulé de sa détention et des échanges avec son co-détenu, l'auteur nous fait voyager entre le Danemark, Toulouse (bien entendu) et le Canada. Les petites histoires constituent ainsi peu à peu la grande histoire, et un portrait de société se dégage: un monde dominé par les injustices et les hasards, que tous les hommes n'habitent effectivement pas de la même façon.
"Débarrassés de toute contrainte, nous éprouvions alors le sentiment de flotter dans le temps, d'être pleinement propriétaires de nos vies, de sécréter à chaque pas de l'insouciance et des molécules de bonheur, tandis que la chienne roulait son pelage blanc dans des manteaux de neige."
En virtuose du sentir et du dire, Jean-Paul Dubois dépeint ses personnages et leurs tribulations avec un style indéfinissable, dont l'élégance n'est jamais loin du fou rire. Il révèle leurs failles mais aussi leurs points de lumière, avec un regard tantôt tendre, tantôt navré, qui donne à voir sans jamais verser dans l'explication ni l'apitoiement.

Si aucun doute ne subsiste sur l'affinité de l'auteur avec la désespérance, celle-ci garde un je-ne-sais-quoi d'éclatant et laisse intacte sa capacité à s'émerveiller des fulgurances improbables et des balbutiements du monde.
"Voir ainsi ce colosse assassin donner le meilleur de lui-même pendant ces tâches puériles a un côté touchant, mais aussi sacrément angoissant, tant il interroge sur les méandres merdeux de l"âme humaine."
J’ai trouvé ce roman bouleversant et très réussi. Il figure dans la première liste du prix Goncourt de cette année, où il a définitivement sa place. Pour reprendre une formule de l’auteur (page 45), les livres de Jean-Paul Dubois sont "magiques, inexplicablement familiers, ils entrent en nous et trouvent immédiatement leur place".

Pour lui faire honneur, je reprends un extrait de la préface d'un autre chef-d'œuvre ("Ask the dust" de John Fante), rédigée par Bukowski en 1979, où il évoquait l'auteur et la magie qu'il venait de découvrir: "Voilà enfin un homme qui n'avait pas peur de l'émotion. L'humour et la douleur mélangés avec une superbe simplicité". Ce ne serait pas l'usurper que de l'adresser également à Jean-Paul Dubois.





mercredi 18 septembre 2019

Yves Namur est le neuvième secrétaire perpétuel de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique

Yves Namur.


Jacques De Decker.
Toujours discret sur son âge et rebelle à fêter son anniversaire, Jacques De Decker est, cette fois, cuit! Enfin, presque cuit! En effet, le Secrétaire perpétuel de l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique (ARLLFB), poste qu'il occupe depuis 2002, est admis à la retraite, selon les statuts, à la fin de l'année civile au cours de laquelle il a accompli sa septante-cinquième année (il devient alors secrétaire perpétuel honoraire). Pour lui, né le 19 août 1945, journaliste, écrivain, conférencier, homme de cinéma, de télévision, de théâtre, défenseur inconditionnel de la littérature belge, ce sera le 31 décembre 2019. Un an plus tôt que la limite. Son choix personnel, éminemment respectable.

Il a donc été procédé à l'élection du prochain secrétaire perpétuel. Ce sera Yves Namur, poète, éditeur (Le Taillis Pré existe depuis 35 ans) et médecin. Il entrera en fonction le 1er janvier 2020, dix-huit ans après son élection à l'Académie belge, au fauteuil de Georges Sion, où il avait été reçu par la regrettée Liliane Wouters. Né le 13 juillet 1952 à... Namur, il peut y rester jusqu'au 31 décembre 2027.

Yves Namur sera le nouveau visage de l'ARLLFB pour le grand public. A l'intérieur des murs de l'institution sise dans le splendide Palais des Académies, 1, rue Ducale, il formera, avec le directeur et le vice-directeur (élus pour un an parmi les membres belges), le bureau de l'Académie, son instance dirigeante.

Rappelons que l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique compte quarante membres, comme celle de Paris, mais répartis différemment, trente membres belges et dix étrangers, vingt-six littéraires et quatorze philologues. Sa composition actuelle se trouve ici.

Les secrétaires perpétuels de l'Académie


1922–1946 Gustave Vanzype
1946–1951 Charles Bernard
1951–1960 Luc Hommel
1960–1972 Marcel Thiry
1972–1988 Georges Sion
1989–1996 Jean Tordeur
1996–2001 André Goosse
2002-2019 Jacques De Decker
2020- Yves Namur



dimanche 15 septembre 2019

La délicieuse "Imposture" de Sarah Trillet

Sarah Trillet.


Premier opuscule de la troisième année de cette impeccable collection (*), portant donc le numéro 105, "Imposture" de Sarah Trillet (Lamiroy, "Opuscule", 38 pages) est tout sauf une imposture. Une excellente nouvelle. Et la nouvelle de l'arrivée d'une nouvelle auteure - elle publie aussi en revue. Cinq mille mots, la formule de la collection, choisis avec art et subtilement agencés. Sans gras. Au scalpel. Cinq mille mots, une nouvelle, lus et approuvés. L'histoire de Paula, "arnaqueuse" de profession nous dit l'auteure. Paula, qui fourmille d'idées pour couper dans les budgets de la santé publique. Sans s'apitoyer.

Si Sarah Trillet ne ménage pas son personnage, elle nous le fait découvrir selon l'exquise formule du mille-feuilles. Paula se révèle à nous, avec ses failles et ses rêves, nous emporte et nous séduit définitivement quand elle nous apprend qu'elle lit ce magnifique écrivain britannique lauréat du prix Femina étranger 2007! On ne peut que réclamer d'autres "impostures" de ce genre.


(*) La collection Opuscule des Editions Lamiroy est un petit format 10 x 14 cm de nouvelles de 5.000 mots paraissant tous les vendredis depuis le 1 septembre 2017. Elle est ouverte à tout auteur - débutant ou confirmé. Infos ici.




vendredi 13 septembre 2019

Les violences faites aux femmes, on en parle

A Bozar, samedi 14 septembre, 16h30. (c) Casterman.

#MeToo, #BalanceTonPorc, Affaires Weinstein, Ramadan, DSK... Enfin est dénoncé aujourd'hui le harcèlement que subissent les femmes, juste parce qu'elles sont femmes. Enfin sont dites les souffrances trop souvent contenues. Enfin émerge l'idée qu'on peut être femme sans être mère. Ces paroles de femmes commencent à être entendues, écoutées, écrites, dessinées.

Elles seront le sujet d'une rencontre qui s'annonce riche ce samedi 14 septembre à 16h30 à Bozar (studio). En effet, les auteurs de trois albums de BD récents (Casterman), livrant des mots de femmes s'entretiendront avec Béa Ercolini. J'ai nommé Aude Mermilliod, Juliette Boutant et Thomas Mathieu et Lili Sohn. Leurs trois excellents titres lèvent chacun à sa façon un peu le voile sur le rapport des femmes au monde.


Aude Mermilliod évoque dans "Il fallait que je vous le dise" (Casterman), composé avec le romancier Martin Winckler, l'IVG, et le chagrin qu'elle a éprouvé après avoir avorté, un choix assumé et consenti. Je l'avais rencontrée il y a quelques mois (lire ici).

Lili Sohn, qui avait publié l'an dernier le réjouissant "Vagin tonic" (lire ici) , s'attaque avec son humour féroce, sa logique imparable, ses dessins enlevés, son franc parler et ses multiples recherches à un autre grand sujet féminin, celui de l'instinct maternel. Avec sa couverture rose bien flashy, "Mamas, petit précis de déconstruction de l'instinct maternel" (Casterman, 312 pages) dépote. Car il scrute le rapport entre féminisme et maternité. Avoir un enfant ou pas? Désir ou piège? Codes de société éternels ou à revoir? Autant de sujets que l'auteure-illustratrice aborde sans fausse pudeur ni faux-semblants.

(c) Casterman.
On ressort de cette lecture en ayant ri, compris et réfléchi.

Bien entendu, Lili Sohn applique sa technique: partir de son cas pour l'ouvrir aux autres. Elle s'en explique dans une "lettre aux journalistes".




Album terriblement fort, à lire jusqu'au bout malgré la difficulté que représente par moments l'accumulation d'horreurs, petites ou grandes, faites aux femmes, "Les Crocodiles sont toujours là", de Juliette Boutant et Thomas Mathieu (Casterman, 184 pages, en librairie le 18 septembre) révèle de magnifique façon le sexisme dans notre société. Qu'il soit ordinaire ou carrément agressif. Bien entendu, les Crocodiles sont les hommes, représentés en vert dans des illustrations entièrement en noir et blanc. On les avait déjà rencontrés dans l'album "Les crocodiles" du même Thomas Mathieu (Le Lombard, novembre 2014). Ici Juliette Boutant s'est jointe au projet.

Graphiquement, c'est très réussi et l'idée permet de mettre subtilement en images tous les témoignages recueillis par les auteurs depuis la parution du premier tome. Finalement, malgré la dureté des histoires et leur caractère parfois déprimant, lire cet album fait du bien. Rend plus fort. Montre que les femmes ne sont pas, ne sont plus seules à vivre cela. Le partager est un geste fort, éditorialement aussi.

Mais franchement, en 2019, on est en droit d'attendre autre chose dans les relations entre les hommes et les femmes.

(c) Casterman.


"Les pages de ce recueil sont organisées de façon thématique", expliquent les auteurs. L'espace public d'abord, la rue, les transports en commun, l'école, l'université; les rapports avec la police, qui devrait venir en aide aux victimes mais en rajoute souvent une couche; dans la vie professionnelle; dans la sphère intime, dans le milieu médical (ces fameuses violences obstétricales dont on parle enfin).




mercredi 11 septembre 2019

Les 27 romans sélectionnés pour le prix Femina

(c) Actualitté.

Quoi? Encore une sélection? Oui, mais pas n'importe laquelle! Celle des jurées du prix Femina qui n'hésitent jamais à aller voir où personne ne va. La preuve encore l'an dernier quand elles ont couronné Philippe Lançon pour "Le lambeau" (Gallimard, avril 2018), snobé par les autres jurys pour d'obscures raisons (lire ici).

Jury
Camille Laurens (présidente), Evelyne Bloch-Dano, Claire Gallois, Anne-Marie Garat, Paula Jacques, Christine Jordis, Mona Ozouf, Josyane Savigneau et Chantal Thomas.

Sélections (16 romans français, 11 romans traduits)
  • Nathacha Appanah, "Le ciel par-dessus le toit" (Gallimard)
  • Patrick Autréaux, "Quand la parole attend la nuit" (Verdier)
  • Dominique Barbéris, "Un dimanche à Ville-d'Avray" (Arléa)
  • Bernard Chambaz, "Un autre Eden" (Seuil)
  • Isabelle Desesquelles, "Un pur" (Belfond)
  • Michael Ferrier, "Scrabble" (Mercure de France)
  • Claudie Hunzinger, "Les grands cerfs" (Grasset)
  • Victor Jestin, "La Chaleur" (Flammarion, premier roman)
  • Alexandre Labruffe, "Chroniques d'une station-service" (Verticales, premier roman, lire ici)
  • Luc Lang, "La tentation" (Stock)
  • Victoria Mas, "Le bal des folles" (Albin Michel, premier roman)
  • Anne Pauly, "Avant que j'oublie" (Verdier, premier roman)
  • Sylvain Prudhomme, "Par les routes" (Gallimard)
  • Alexis Ragougneau, "Opus 77" (Viviane Hamy)
  • Monica Sabolo, "Eden" (Gallimard)
  • Karine Tuil, "Les choses humaines" (Gallimard)

  • Nina Allan, "La fracture" (traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Bernard Sigaud, Tristram)
  • Ahmet Altan, "Je ne reverrai plus le monde" (traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes, Actes Sud)
  • Giosuè Calaciura, "Borgo Vecchio" (traduit de l'italien par Lise Chapuis, Noir sur Blanc, Notabilia)
  • Arno Geiger, "Le grand royaume des ombres" (traduit de l'allemand (Autriche) par Olivier Le Lay, Gallimard)
  • Chris Kraus, "La fabrique des salauds" (traduit de l'allemand par Rose Labourie, Belfond)
  • Sergueï Lebedev, "Les hommes d'août" (traduit du russe par Luba Jurgenson, Verdier)
  • Maggie Nelson, "Bleuets (traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Céline Leroy, Editions du Sous-sol)
  • Sigrid Nunez, "L'ami" (traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Mathilde Bach, Stock)
  • Edna O'Brien, "Girl" (traduit de l'anglais (Irlande) par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat, Sabine Wespieser)
  • Paolo Rumiz, "Appia" (traduit de l'italien par Béatrice Vierne, Arthaud)
  • Manuel Vilas, "Ordesa" (traduit de l'espagnol par Isabelle Gugnon, Éditions du Sous-Sol)


Suite du programme
  • Deuxièmes sélections le mardi 8 octobre
  • Troisièmes sélections le mercredi 23 octobre
  • Annonce et remise du prix le mardi 5 novembre

"Devoir de vérité", un titre déjà souvent utilisé

Il y a des auteurs qui doivent s'étrangler en découvrant le titre qu'a choisi Tariq Ramadan pour son nouveau livre, "Devoir de vérité" (Presses du Châtelet). Un livre dont la sortie en ce mercredi 11 septembre a été finalement autorisée par la justice française, malgré la plainte d'une femme qui voulait l'empêcher. Rappelons que les Presses du Châtelet, éditeur habituel de l'islamologue, font partie du groupe l'Archipel, vendu par son directeur, Jean-Daniel Belfond, en juin dernier, à Editis, le deuxième groupe d'édition français (50 maisons) ayant rejoint Vivendi le 31 janvier 2019.


Alors ces autres auteurs?

Le plus célèbre mais il avait ajouté un "s" au titre est sans conteste François Hollande qui publia "Devoirs de vérité" en 2006 (Stock).










Citons encore, pour l'intitulé exact de Tariq Ramadan, les livres de Hamada Madi Bolero, "Devoir de vérité. Au service des Comores" (Cœlacanthe, 2012), du Général Pierre-Marie Gallois, dont le "Devoir de vérité" (Cerf, 2003) se voulait un "état des lieux objectif et rigoureux de la situation de la France" d'alors.