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vendredi 9 mai 2014

LC100IE très bruxelloise aux Halles

Prononcez le mot "statistiques", et vous aurez des sursauts d'angoisse chez 100 % des anciens étudiants universitaires, ainsi que de gros soupirs dans 99% de la population, le seul pour cent  réjoui par l'évocation du mot étant formé de statisticiens.

Ce sont pourtant les statistiques 2012 de la ville de Bruxelles, ou du moins de ses habitants, qui sont au cœur de la formidable pièce "100% Brussels", de Rimini Protokoll, qui se joue jusqu'à dimanche aux Halles de Schaerbeek dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts.

"100 % Brussels" est à voir sur scène et sur l'écran. (c) Catherine Antoine.

Rimini Protokoll a fait une fois pour toutes lors de ses spectacles le choix de rassembler sur scène des personnes qui jouent leur propre rôle. Pour "100 % Brussels", la 26e ville passée à leur moulinette, les créateurs ont réuni 100 Bruxellois représentatifs des statistiques établies pour l'année 2012 à propos  du 1,2 million d'habitants de la ville. Les critères sont le sexe, l'âge, le lieu de résidence, la nationalité, le composition de famille, la langue, la situation professionnelle...

En réalité, ils sont 105 à évoluer sur la vaste scène des Halles de Schaerbeek, car tous les habitants ne sont pas officiellement enregistrés. C'est le cas de diplomates, d'étudiants étrangers, d'expatriés, c'est celui des immigrants sans-papiers, des demandeurs d'asile.

Quand la pièce commence, les 105 apparaissent chacun à leur tour et se présentent brièvement - on en apprend davantage sur chacun dans la brochure qui accompagne le spectacle. Des jeunes, des vieux, des garçons, des filles, des hommes, des femmes... Tout de suite, on est happé par ce kaléidoscope qui parle au nom de chacun. Ou au nom de tous?

Les acteurs se déplacent selon les thèmes qui s'affichent. (c) Anne Vijverman.

Hassan Wali, un des derniers à apparaître dans la pièce, est un des réfugiés Afghans demandeurs d'asile, installés à l'église du Béguinage. Il a aussi été un des derniers à rejoindre le projet de Rimini Protokoll qui entend faire de l'actualité, et de la politique à quelques jours des élections. C'est plutôt réussi.

Ensuite, les acteurs viennent dire ceci ou cela. On entendra ainsi le souhait d'Hassan d'être "Premier ministre de la Belgique"! Puis, ils miment les statistiques, traversant la scène mille fois pour composer les groupes représentant les chiffres. Quelle façon éloquente et efficace de découvrir les statistiques! Tous les sujets sont abordés de cette excellente façon visuelle. Les acteurs se couchent notamment selon les heures de la nuit où ils dorment ou miment leurs activités durant la journée. Evidemment, il y a les exceptions de ceux qui vivent la nuit et dorment le jour. Tout est montré, à chacun de trouver les repères.

Hassan et les 104 personnes jouant leur propre rôle, du petit bébé à la doyenne affichant fièrement ses 92 ans, brossent un formidable portrait de la capitale de la Belgique et de l'Europe. Puzzle mouvant dont les éléments vont et viennent selon les innombrables questions abordées.  Cette réjouissante chorégraphie, assortie de textes en français, néerlandais et anglais, suscite l'adhésion du public, venu en nombre et enthousiaste. Le Bruxellois est capable de s'entendre dire quelques vérités en face. D'apprécier cet instantané de sa ville. De peut-être réfléchir avant de voter...

Pour se rendre compte de la nature du spectacle, regarder cette excellente vidéo de présentation.

Convaincu? Il ne reste plus que quatre représentations de "100 % Brussels"!
Vendredi 9 mai à 20 h.
Samedi 10 mai à 17 et 20 h.
Dimanche 11 mai à 15 h.

jeudi 1 mai 2014

LA dore l'exposition du cinéaste Tsai Ming-liang au Kunstenfestivaldesarts (Cinéma Galeries)

Tsai Ming-liang lors de l'Art Talk du LVMH/KFDA.

Tsai Ming-liang, on le connaît depuis un petit bout de temps en tant que réalisateur qui compte dans le cinéma taiwanais (il a fait ses études à Taipei), et même mondial depuis que son film "Vive l'amour" a obtenu le Lion d'Or à la Mostra de Venise en 1994; depuis, il a été régulièrement récompensé à Berlin,  Cannes et Venise encore. Se rappelle-t-on que c'est lui qui inaugure en 2009 le programme "Le Louvre s'offre aux cinéastes" avec le film "Visage"?

Ensuite, Tsai Ming-liang, né en Malaisie en 1957, s'oriente vers les arts plastiques et les installations. Il participe aux Biennales de Venise ("It's a dream"), de Shanghai et de Nagoya. En 2011, il refait du théâtre ("Only you"), genre qu'il n'avait plus pratiqué depuis vingt-sept ans.

Ce que voit en premier lieu le visiteur de l'installation au Cinéma Galeries.

Ce qui nous intéresse aujourd'hui, c'est que depuis 2012, Tsai Ming-liang travaille à un long projet. Il filme la marche lente du moine bouddhiste Xuan Zang, interprété par Lee Kang-sheng, son acteur fétiche, son alter ego. On voit dans ces films magnifiques qui se déroulent en différentes villes l'homme au crâne rasé, drapé de rouge et pieds nus, avancer à son rythme, insensible au brouhaha qui l'environne.

Une vue de l'installation "Walker".

L'installation "Walker" est proposée dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts au cinéma Galeries, avec le soutien de LVMH. En un lieu inhabituel, que la majorité des Bruxellois ne connaissent sans doute pas, les incroyables souterrains voûtés situés sous la Galerie de la Reine! Des dizaines de mètres sous terre, dont l'ambiance feutrée met merveilleusement en valeur les six films projetés en différents endroits du lieu. D'une vingtaine de minutes chacun, sauf un qui dure 56 minutes, ils renvoient chaque spectateur à la valeur du temps.

Tsai Ming-liang en dit:
"Avec cette série de films "Walker", je désire que le spectateur puisse méditer sur cette question: est-ce que voir un homme qui marche, qui est en mouvement, mais sans avoir de but et sans parler, peut être considéré comme une œuvre cinématographique? (...) Ces films visent à permettre au spectateur de repenser dans leur quotidien leur rapport au temps et à l'espace. Ils sont un moyen de prendre la pulsation de chaque lieu et d'en faire ressortir son rythme propre, d'en prendre la température en quelque sorte."




Les six films autonomes projetés dans le cadre de l'installation vidéo "Walker" sont "Sleepwalk" (2012, 20'), "Diamond Sutra" (2012, 20'), "Walking on water" (2013, 29'), "Journey to the West" (2013, 56'), "No form" (2012, 20') et "Walker" (2012, 26').

A noter que l'acteur Denis Lavant apparaît dans "Journey to the West",  le film qui a été tourné à Marseille, quand la ville a été capitale européenne de la culture. Le moine y circule comme dans les autres, imperméable au brouhaha citadin. Il y descend des escaliers qu'on reconnaît européens, à son rythme d'escargot, quand à ses côtés les passants les dévalent à toute allure. Dans les autres vidés, l'environnement est davantage asiatique. "Je ne l'arrête jamais", dit à son propos Tsai Ming-liang. "Je le laisse marcher." Contraste assuré.


Lors d'un "Art talk" mardi soir, Tsai Ming-liang a répondu aux questions de  Christophe Slagmuylder, directeur du Kunsten, qui a tout de suite mis en évidence combien nous sommes contaminés par le temps.
Extraits choisis.

Sur ce qui a amené le réalisateur à passer du cinéma aux expositions.
"Parce que mon cinéma ne se vend pas. C'est la vérité, ce n'est pas une blague. Il est étrange comme j'ai eu des fans et des sponsors en Europe durant vingt ans. L'Europe culturelle m'a donné tellement d'idées. Ce qui ne se passe pas aux Etats-Unis. Là, les producteurs font des films uniquement pour faire des bénéfices. En Europe, on ne fait pas du cinéma uniquement pour les gains."

Sur "Walker", interprété par Lee Kang-sheng.
"Dans chacun de mes films, je demande à mon acteur une performance extrême, comme de marcher très très lentement. Dans mes films, tout est vrai. Même dormir, même manger. Pour moi, le cinéma doit montrer la réalité, pas la fiction. Je ne peux pas accepter que le public soit intéressé seulement par la fiction. Je ne crois pas vraiment aux performances ou aux dialogues dans les films. Tous mes acteurs sont priés de jouer comme dans la vie réelle. Le public doit accepter que ce soient leurs vraies actions et non des performances."

Sur la vitesse, tellement valorisée par notre société.
"Le corps et la ville sont importants dans mon œuvre, ainsi que le rapport entre les deux. Aujourd'hui, il n'y a plus d'espace pour le corps dans la ville. Les villes mortes mangent les gens. Mes films sont de plus en plus lents, parce que je suis vieux, parce que je ne peux pas aller plus vite, parce que j'ai besoin de liberté. J'ai beaucoup de chance parce que j'ai eu beaucoup de liberté dans ma vie."

Sur le moine bouddhiste Xuan Zang.
"Ce moine du millénaire dernier est une pièce maîtresse du bouddhisme. La vie peut-elle échapper à ses racines? Les feuilles de l'arbre vont, en finale, vers les racines. Moi, je suis né en Malaisie. A vingt ans, je suis allé à Taiwan. Je ne suis jamais retourné en Malaisie. J'ai la nationalité de ce pays mais je n'ai pas l'impression d'être de là. Mes amis sont à Taiwan."



 


En parallèle à cette exposition ouverte jusqu'au 25 mai se tient au même cinéma Galeries (26 Galerie de la Reine, 1000 Bruxelles)  une rétrospective complète de l’œuvre du réalisateur.

Enfin, une performance intitulée "The Monk from Tand Dynasty" sera créée les 3, 4, 6 et 7 mai à 20 h 30 dans l’ancien Cinéma Marivaux (98, Boulevard Adolphe Max, 1000 Bruxelles).
Elle met en scène la vie du même moine bouddhiste Xuan Zang, que l'on voit dans "Walker". Né en 602, ce moine voyageur, traducteur, étudiant, parcourut la Chine à la recherche de textes sacrés du Bouddhisme. Il voyagea durant dix-neuf ans, jusqu'en Inde!