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dimanche 14 février 2016

En attendant Mathias Enard à Bruxelles

Mathias Enard. (c) Marc Malki.
Mathias Enard a reçu, on le sait, le prix Goncourt 2015 pour "Boussole", un roman épais, dense, superbe mais qui demande de la place au lecteur. Comprenez qu'on ne le lit pas en tournant un risotto ou entre deux stations de métro.

On attend l'écrivain français à la Foire du livre de Bruxelles les samedi 20 et dimanche 21 février et à Passa Porta le samedi soir.

Plus faciles d'accès sans doute, deux de ses romans précédents, "Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants " (Actes Sud, 154 pages, 2010, Babel, 2014) et "Rue des voleurs" (Actes Sud, 255 pages, 2012, Babel, 2014).


Dans "Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants" (Actes Sud, 2010, Babel, 2013), Mathias Enard propose au lecteur de reculer de cinq siècles dans le temps. On se retrouve à Florence en compagnie de Michel-Ange, lui-même en bisbille avec Jules II, le pape qui, à Rome, lui a commandé un tombeau et rechigne à le payer. On embarque à destination de la Turquie et on arrive à Constantinople, le 13 mai 1506, en compagnie de l'artiste italien, invité à créer un pont sur la Corne d'Or, le sultan ayant refusé le projet précédent, signé Léonard de Vinci. On assiste à la rencontre de l'homme de la Renaissance avec la beauté du monde ottoman, avec l'étrangeté byzantine. On observe le processus de création de celui qui a déjà donné son David à sa ville. On guette les jeux de pouvoir entre les personnes qui se connaissent ou se découvrent, aussi éternels qu'universels. On l'a compris, ce livre bref est un festin littéraire.

Ce magnifique roman de Mathias Enard s'avère très différent de son précédent, le superbe "Zone" (Actes Sud, 2008, Babel, 2010), dont les phrases se passaient de point, qui se déroulait dans un train et dépassait les 500 pages. Ici, le volume est court, 154 pages, et se découpe en de multiples chapitres à haut pouvoir magnétique.

L'écrivain est parti d'un fait historique peu connu, à propos duquel il fournit des notes solides. Mais il s'octroie aussi dans "Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants" la liberté que permet la fiction. Sa chronique romancée d'un temps révolu se lit avec avidité et passion tant la narration ciselée est évocatrice de scènes et de sensations, tant elle s'approche au plus près de l'humain, qu'il soit artiste, homme de pouvoir ou agent double. On est véritablement aux côtés de Michel-Ange, artiste déboussolé dans un pays inconnu, en panne d'idées. A qui se fier? Comment créer? Qui aimer? De qui se laisser aimer? Où loger? Comment manger? Le temps presse-t-il autant que l'indique le sultan? Les interrogations créatrices côtoient les questions matérielles, délicatement entrelacées avec les rencontres impromptues ou organisées: un poète local, une danseuse andalouse...

Fin connaisseur du Moyen-Orient, Mathias Enard plonge avec délicatesse le lecteur dans l'Istambul d'hier. Comme Michel-Ange veut relier les deux parties de la ville par un ouvrage d'art, l'écrivain jette un pont entre l'Orient et l'Occident, entre la politique et l'esthétique, entre la subsistance et la création, entre le passé et le présent.

Pour lire un extrait de "Parle-leur de rois, de batailles et d'éléphants", c'est ici.

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Avec "Rue des voleurs" (Actes Sud, 2012, Babel, 2014), allant de Tanger à Barcelone en passant par Algésiras, Mathias Enard a donné son idée du printemps arabe. Dans ce très beau roman engagé, il démontre clairement la montée du salafisme dans les pays arabes.

En 2012, écouter les informations venant des pays où se déroulaient les révolutions arabes et lire "Rue des voleurs" de Mathias Enard, c'était un peu se retrouver en stéréo. Car le roman met en scène Lakhdar, 18 ans au début, un Marocain de Tanger sans histoires, plein de vie et d'envies, qui se retrouve à la porte de chez lui et est embrigadé comme libraire dans le Groupe pour la Diffusion de la Pensée coranique. Lui, le musulman modéré, le fils obéissant, l'amateur de romans policiers. Lui qui rêve d'Europe atteindra l'Espagne après des aventures pénibles et y trouvera d'autres réalités, aussi pénibles. Mathias Enard a écrit un très beau roman, prenant et audacieux, sur la montée du salafisme, doublé d'un remarquable parallèle avec le voyage de l'explorateur marocain Ibn Batouta au XIVe siècle. "Rue des voleurs" dit la vie, l'amour, l'amitié et leurs contraires, les rêves et l'aspiration à un monde meilleur, en dehors des dogmes religieux et des diktats familiaux.

L'écrivain était alors passé par Bruxelles pour parler de ce livre.

Quel a été le point de départ de ce roman?
J'avais envie de puis longtemps d'un roman d'aventures qui soit un hommage au roman policier et l'initiation du passage à l'âge adulte. J'ai suivi de près les révolutions dans les pays arabes. J'ai imaginé comment lier les révoltes arabes et la crise en Espagne.
"Rue des voleurs" comporte de nombreux éléments d'actualité (révoltes arabes, attentats au Maroc, noyade de clandestins, etc.) mais reflète un genre littéraire différent de vos autres livres.
Chaque projet amène une façon d'être écrit. Pour chaque livre, ce qui compte, c'est trouver un ton, une voix qui lui convienne. Le style et la langue doivent faire partie du livre. Pour moi, le roman doit se servir de l'actualité pour fabriquer des objets différents de ce que ferait un reporter ou un journaliste. Je relie les faits les uns aux autres. Cela me permet d'ancrer les personnages dans une réalité concrète, de faire de leurs existences des exemples emblématiques de leur modernité.
Vous parlez vous-même arabe?
Oui, j'ai fait des études d'arabe. J'ai longtemps habité en Syrie, au Liban, en Egypte et à Tanger. Aujourd'hui je vis toujours à Barcelone où j'enseigne l'arabe. Judit, un de mes personnages, pourrait être une de mes étudiantes.
Vos personnages principaux sont jeunes. Vous avez confiance en la jeunesse?
Oui, on peut avoir confiance en ce type de jeunesse, comme mon narrateur. Il est très désireux de liberté et d'amélioration économique mais il a du mal à participer au débat public et à la politique qui sont nouveaux pour lui.
Votre roman se découpe en trois parties: Tanger, le ferry et Algésiras, Barcelone.
Les trois parties ont été décidées tout de suite. Le voyage commence à Tanger, s'arrête à Barcelone. Entre les deux, il y a l'intermédiaire du bateau et l'épisode avec Cruz à Algésiras.
Vous faites le parallèle entre le voyage de Lakhdar et celui d'Ibn Batouta au XIVe siècle.
Ibn Batouta est un voyageur qui a eu la chance de pouvoir profiter de la paix mongole. Il est allé jusqu'en Chine. Il a voyagé pendant 25-30 ans. Il est un héros au Maroc. Un lycée porte son nom, une mosquée, un bateau, celui que j'utilise dans le livre. Pas besoin d'inventer, le réel est assez généreux. Ibn Batouta est comme un fil rouge du début à la fin du livre, comme un sous-texte.
La fin, "Faites de moi ce que vous voudrez", est terrible.
Lakhdar est arrivé au bout du voyage. Il est à son procès. Il n'a plus de prise sur les choses. Petit à petit, il a été fabriqué par son destin. Il se confie au tribunal comme on se confie au destin. Je suis très content de cette fin.

Pour lire un extrait de "Rue des voleurs", c'est ici.












mardi 3 novembre 2015

Le prix Goncourt 2015 attribué à Mathias Enard


Chouette, "mabrouk" même puisqu'il parle arabe! Mathias Enard obtient ce mardi 3 novembre le prix Goncourt 2015 pour "Boussole" (Actes Sud, 400 pages), son neuvième roman. Un tour aura suffi au jury pour le désigner par six voix contre deux à Tobie Nathan et deux à Hédi Kaddour, a annoncé le secrétaire général de l'Académie, Didier Decoin.
Mais j'aurais aussi dit "chouette" si un des trois autres finalistes avait été choisi, Nathalie Azoulai pour "Titus n'aimait pas Bérénice" (P.O.L.), Hédi Kaddour pour "Les prépondérants" (Gallimard) ou Tobie Nathan pour "Ce pays qui te ressemble" (Stock).

Consécration méritée pour cet auteur né en France en 1972 et vivant depuis longtemps à Barcelone entre quelques séjours au Moyen et au Proche-Orient. Ses livres précédents ont été distingués à plusieurs reprises: prix des Cinq Continents de la francophonie pour "La perfection du tir" (2003), prix Décembre et du Livre Inter pour "Zone" (2008), prix Goncourt des Lycéens pour "Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants" (2010) - d'où son absence dans le prix Goncourt des lycéens 2015.

"Endurance et détermination dans la lecture", reconnaît le jury en encourageant les futurs lecteurs de "Boussole", où Franz Ritter, un musicologue viennois, se remémore, au cours d'une seule nuit, ses souvenirs et son amour pour l'Orient, un thème très présent chez Mathias Enard.

De son roman, l'auteur en dit lui-même ceci:
"Interroger la frontière. Essayer de la comprendre, dans ses flux, ses reflux, sa mobilité. La suivre du doigt. Plonger la main dans le courant de la rivière ou la saignée du détroit. La parcourir avec ceux qui l'ont explorée, voyageurs, poètes, musiciens, scientifiques. En relever les traces, les cicatrices anciennes ou les interactions nouvelles. Entrevoir tour à tour sa violence et sa beauté. Exhumer des passions oubliées et des échanges enfouis, reprendre des dialogues parfois interrompus. Tenter humblement de recenser les marques de cette passion, de ce qui se joue entre soi et l'autre, entre "Les Mille et Une Nuits" et "À la Recherche du temps perdu", entre "L'Origine du monde" et un pasha ottoman, entre le chant du muezzin et des lieder de Szymanowski.
J'ai été ce qu'on appelait autrefois un orientaliste. J'ai étudié l'arabe et le persan à l'Institut des langues orientales. Comme mes personnages, j'ai parcouru l'Egypte, la Syrie ou l'Iran. J'ai essayé de reconstruire cette longue histoire, celle de l'amour de l'Orient, de la passion de l'Orient, et des couples d'amoureux qui la représentent le mieux: Majnoun et Leyla, Vis et Ramin, Tristan et Iseult. Sans oublier ce qu'il peut y avoir de violent et de tragique dans ces récits, de rapports de force, d'intrigues politiques et d'échecs désespérés.
Ce long voyage commence à Vienne et nous amène jusqu'aux rivages de la mer de Chine; à travers les rêveries de Franz et les errances de Sarah, j'ai souhaité rendre hommage à tous ceux qui, vers le levant ou le ponant, ont été à tel point épris de la différence qu'ils se sont immergés dans les langues, les cultures ou les musiques qu'ils découvraient, parfois jusqu'à s'y perdre corps et âme."
Le début de "Boussole" est à lire ici.

C'est la troisième fois qu'Actes Sud obtient le prix Goncourt, qui est quand même la plus estimée des distinctions littéraires francophones et vaut entre 300 et 400.000 ventes. Laurent Gaudé le lui avait valu en 2004 avec "Le soleil des Scorta", puis Jérôme Ferrari en 2012 avec "Le sermon sur la chute de Rome" (lire ici et ici).
Année faste que 2015 pour l'éditeur d'Arles qui est aussi celui qui publie les traductions françaises du prix Nobel de littérature 2015, Svetlana Alexievitch (lire ici).


Les sélections et prix
Jean Giono (remis), ici, ici et ici 
Grand Prix du roman de l'Académie française (remis), ici,  ici et ici
Décembre (remis), ici, ici  et ici
Goncourt et Goncourt des lycéens, ici, ici et ici
Wepler, ici
Renaudot, ici,  ici et ici
Médicis, ici,  ici et ici
Flore, ici et ici
Femina, ici, ici et ici 
Interallié, ici et ici
Grand Prix de littérature américaine, ici et ici