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dimanche 12 mars 2017

Opération 11 - 11 - 11 à l'Académie de Belgique

Assis de gauche à droite: Pierre Schoentjes, Quentin Volvert,
Pierre Hoffelinck,  Joseph Duhamel, Kenan Gorgun, Gérald Purnelle.
Debout de gauche à droite: Laurent Demoulin, Matthieu Donck,
 Stéphane Bergmans, Benjamin d'Aoust, Grégoire Polet.


A l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, les différents jurys des prix littéraires travaillent chacun de leur côté selon la mission que leur attribuent les fondations qui les dotent. Des prix qui, on le sait, n'ont pas tous la même périodicité (lire ici). Ce samedi 11 mars ont été remis officiellement au Palais des Académies les 11 prix décernés pour l'année 2016. Bingo! 11 hommes récompensés - même 13 puisqu'une des récompenses va à un trio masculin! Pas une femme alors qu'elles figurent en bonne place aux palmarès précédents. Cela a donc à juste titre grincé ici et là lors de l'annonce des lauréats. Très vite, l'Académie a rappelé que les femmes étaient présentes les années précédentes.

Et Jacques De Decker, son secrétaire perpétuel, s'en est aussi expliqué en début de cérémonie: "La question subsidiaire, celle du genre dans son acception issue de la francisation du mot anglais "gender", nous ne nous la posons pas a priori, ce qui a pour conséquence qu'aucune femme ne figure parmi nos lauréats cette année, évidence qui a déjà été remarquée. J'attribue ce manquement, que je regrette, quoique tardivement, au fait que notre Académie a tendance à se draper un peu trop dans sa dignité d'avoir été la première de  langue française à s'être ouverte aux femmes."

Il est vrai que jusqu'aux décès récents de Liliane Wouters, Françoise Mallet-Joris et Claudine Gothot-Mersch, l'Académie belge comptait douze femmes parmi ses quarante membres. "C'est sensiblement supérieur", a poursuivi le maître des lieux et de la cérémonie, "aux huit écrivaines que l'Académie française a admises dans ses rangs depuis plus de trois siècles. Mais ceci, reconnaissons-le, n'est qu'une fragile excuse pour un impair qui ne se reproduira pas. Remarquons que, l'an passé, nous avions, sur ce plan, assuré la parité. Mais répétons que nous déplorons cette évidence, survenue la semaine où la journée de la femme n'a jamais eu autant de retentissement."

Place à ces messieurs, donc. Une séance dans l'assistance de laquelle se trouvaient pour la première fois une bonne série d'enfants de moins de dix ans et même des bébés. Contraste par rapport aux chevelures souvent argentées, si l'on excepte les belles boucles de Grégoire Polet. Plaisir d'entendre les petites jambes galoper dans les allées.


Prix Émile Polak
biennal, destiné à un poète belge de moins de 35 ans.

Nicolas Grégoire
pour son recueil de poésie "s'effondrer sans" (Æncrages)

Déjà lauréat du prix Lockem 2007 pour son premier manuscrit, Nicolas Grégoire poursuit inlassablement son travail d'écriture autour du génocide au Rwanda. "s'effondrer sans" est autant un travail de mémoire sur ce génocide rwandais et un témoignage des atrocités présentes dans le monde entier.

En déplacement au Rwanda, le lauréat n'a pu recevoir personnellement son prix.


Prix Quinot-Cambron
biennal, destinée à un essai.

Gérald Purnelle
pour son essai "Jacques Izoard et François Jacqmin, deux poètes entre les choses et les mots" (Midis de la Poésie/ L'Arbre à paroles)

Un volume modeste par son format, mais riche de la réflexion qu'il contient, où Izoard et François Jacqmin sont rapprochés sous la formule synthétique de "L'Ecriture et la Foudre". L'exposé naquit d'abord sous forme orale aux Midis de la Poésie, bientôt 70 ans. A propos du livre, "Le Carnet et les Instants" écrit que ces deux poètes se rejoignent dans un refus contrasté de l'approche intellectuelle: "là où Izoard entre en contact avec des matières, des étoffes, usant sans vergogne de l'œil, du doigt, de la langue, du sexe, Jacqmin approche  par cercles  concentriques, franchissant par paliers les couches invisibles  qui ceignent l'essence des choses."

"La Belgique est-elle un village gaulois qui continue la pratique de la critique de poésie? En France, il y a moins de critiques en revue mais la critique persiste sur internet. La Belgique a la singularité de continuer à s'intéresser à ce genre qui occupe une place prépondérante dans la Belgique littéraire."


Prix André Gascht de la critique
biennal, attribué à un critique.

Joseph Duhamel
pour l'ensemble de ses critiques

Depuis plus de trente ans, Joseph Duhamel accompagne les lettres belges en tant que témoin et analyste. Il a fait partie de l'équipe de la Promotion des lettres, créée lors du festival Europalia de 1980, et intégrée ensuite au Ministère de la Communauté française, fer de lance de la défense et de l'illustration de notre littérature. Il a été le rédacteur en chef du "Carnet et les instants", et il y a beaucoup publié. Dans des essais monographiques, il a étudié Paul Emond et Xavier Hanotte, chez qui il a surtout détaillé  le thème du double.

"J'essaie de partager ma passion des lettres belges."


Prix Franz De Wever
annuel, destiné à un auteur belge âgé de moins de 40 ans pour un recueil de nouvelles.

Kenan Görgün
pour son recueil de nouvelles "Détecteur de mes songes" (Quadrature)

Un bis pour Kenan Gorgun qui avait déjà reçu ce prix en 2006 pour le recueil de nouvelles "L'Enfer est à nous" (Editions Quadrature, 2005). Écrivain prodige, fort d'une œuvre de fiction multigenre, de la fresque sociologique et visionnaire au thriller, cet écrivain belge d'origine turque, classé dans la fiction spéculative à la mode anglo-saxonne excelle aussi dans la nouvelle. "Détecteur de mes songes" est le deuxième recueil qu'il publie chez Quadrature, éditeur qui défend ce genre.

"Je m'oblige à écrire une nouvelle par mois depuis dix ans. J'en ai une centaine maintenant. C'est un exercice d'autodiscipline. Passer du festin, le texte long, au régime, la nouvelle."


Prix Robert Duterme
quadriennal, destiné à l'auteur d'un recueil de récits touchant au fantastique.

Pierre Hoffelinck
pour son roman "Relation de Karl Götz" (Murmures des soirs)

Un premier roman très abouti mettant en scène Karl Götz, personnage étrange, insaisissable et plutôt narcissique. Archéologie, recherche d'une pierre philosophale en Tunisie, cité antique dans le désert et quête identitaire. Le jury pense qu'il relève du réalisme magique et du roman initiatique, entre Hermann Hesse et Dino Buzzati. Et que, sous des dehors parfois puérils, il est malicieusement subversif, comme le sont les récits de Hermann Hesse et de Dino Buzzati.

"Est-ce du fantastique? Cela m'est confirmé par ce prix. Je ne me suis jamais dit que j'allais écrire du fantastique mais ce que j'écris est du fantastique. Je ne peux pas m'en défaire. Mon style n'est pas spontané. Je me relis beaucoup, même à voix haute."


Prix Georges Lockem
annuel, destiné à un poète belge de moins de 25 ans.

Quentin Volvert
pour son recueil de poésie "Ghettos".

Poète de 19 ans, Quentin Volvert maîtrise tous les rythmes et toutes les cadences, du distique au verset, du lapidaire à l'énumération lyrique, du constat philosophique à la vision surréaliste des environnements urbains. De plus, d'un momentum dont il est le contemporain, le poète fait le socle d'une réflexion qui porte sur l'éternel affrontement de l'homme à ses gouffres.

"Quand j'écris, je compose des mots comme une incantation. Je viens de la chanson."


Prix Emmanuel Vossaert
biennal, destiné à un écrivain belge pour un ouvrage en prose ou en vers, et plus spécialement un essai de caractère littéraire.

Pierre Schoentjes
pour "Ce qui a lieu. Essai d'écopoétique" (Wildproject, 2015).    
                                                 
Le lauréat est un romaniste qui occupe la chaire de littérature française contemporaine à l'université de Gand. Il est un analyste attentif des nouvelles tendances en lettres françaises: "Poétique de l'Ironie" (Seuil, 2001), "Silhouettes de l'ironie" (Droz, 2007), "La Grande Guerre: un siècle de fictions romanesques" (Droz, 2008). Il a synthétisé ses plus récents travaux dans "Ce qui a lieu. Essai d'écopoétique", radicalisant encore le caractère inédit de sa recherche, attentive au rapport de l'écriture à la réalité.

"Venue des Etats-Unis, l'écopoétique se propose d'étudier le rapport entre la littérature et l'environnement naturel."


Prix Félix Denayer
annuel, destiné à un auteur belge pour l'ensemble d'une œuvre ou pour une œuvre en particulier.

Grégoire Polet
pour l'ensemble de son œuvre
à l'occasion de la sortie de son roman "Tous" (Gallimard)

Lauréat du prix Sander Pierron 2008 pour son roman "Chucho", Grégoire Polet est adepte du roman choral et de la fiction ample comme en témoigne son "Barcelona!", sorti en 2015. Un roman ancré dans la ville qu'il a habitée pendant plusieurs années. Revenu à Bruxelles, il publie "Tous", toujours chez Gallimard, un roman où il prend tous les risques, un roman politique. Un récit gigogne, une sorte de triptyque avec une militante belge d'un mouvement alternatif, handicapée à la suite d’un attentat terroriste, un commissaire européen grec et un manifestant polonais qui demande justice.

"C'est un roman historique, une uchronie qui revisite le passé récent dans l'idée d'emprunter des chemins qui n'ont pas été pris. Aujourd'hui on voit que la colère des citoyens n'a servi à rien. Il m'a été en partie inspiré de l'essai "Colère et temps" de Pierre Sloterdijk. En partant de si..., et si... et si... j'ai suivi les conséquences de ce que j'écrivais. C'est de la politique-fiction qui se passe dans les cinq, six dernières années. Ce n'est pas un essai qui propose mais un roman qui imagine. Il est la continuation de mon roman précédent, "Barcelona!" Il est dérangeant car très proche de notre époque. Mais c'est un roman positif, joyeux, ironique, gai, riant."


Prix André Praga
biennal, destiné à une œuvre théâtrale créée à la scène ou à la télévision.

Benjamin d'Aoust, Stéphane Bergmans et Matthieu Donck
pour la série "La Trève"

Couronnement d'un nouveau genre audiovisuel, les séries télévisées qui sont enfin nées du côté francophone de la Belgique avec "La Trêve", coup de foudre du public de la RTBF d'abord, de l'audience internationale ensuite.
Pour bien montrer combien sont importants les dialogues dans un scénario, un extrait est projeté. Et la récompense va collectivement au trio de scénaristes.

"Travailler à plusieurs est très jouissif. C'est aussi moins douloureux. Notre postulat de départ était qu'il y ait un récit dans le récit. Comme quand on part avec deux voitures. Il y a le récit encadré chez la psy et la question de savoir pourquoi on a tué. Nous avons de l'intérêt pour le genre policier, mais aussi pour le réel qui est souvent plus inventif que ce qu'on pourrait imaginer."


Prix Verdikt-Rijdams
annuel, destiné à un ouvrage portant sur le dialogue entre les arts et les sciences

Laurent Demoulin
pour son roman "Robinson" (Gallimard)

Laurent Demoulin a déjà été couronné par l'Académie. Il reçut le prix Émile Polak 2000 pour le manuscrit de son recueil de poèmes "La Terre retournée." "Robinson" est un livre en marge des genres littéraires: ni roman, ni récit, mais un texte fascinant sur un enfant autiste, écrit par son père dans une langue précise, mesurée, maniant l'humour sans donner au lecteur un sentiment de pitié. Extrait: "Robinson, lui, ne ment jamais. Quand il jette un objet mou, qui atterrit à terre en silence sans que je m'en aperçoive, il me le montre avec une honnêteté confondante. Si, par un signe de la main, il m'indique son gobelet, c'est parce qu'il a vraiment soif et non, comme j'ai parfois tendance à le croire, pour attirer l’attention, pour rester dans la pièce que nous sommes sur le point de quitter, etc. Nulle ruse: la transparence de l’immobilité."

"Je n'ai jamais cessé d'écrire pour moi-même à côté de mon travail d'universitaire sur Simenon, Savitzkaia, Baillon, ou Jean-Philippe Toussaint. J'ai toujours écrit de la fiction pour moi-même. En cachette car le travail universitaire est intimidant. Analyser de toutes grandes œuvres amène la question: qui suis-je pour vouloir écrire moi-même? Avec "Robinson", j'ai essayé de ne pas être dans l'ego mais de me centrer sur Robinson. J'ai reçu beaucoup de lettres de parents d'enfant autiste, mais pas seulement. Dès que l'autisme est entré dans ma vie, il y a dix ans, j'ai eu envie d'écrire à ce sujet. En avais-je droit? A-t-on le droit de parler de ses enfants?"


Prix Nessim Habif
Grand prix de la francophonie décerné à un écrivain dont les œuvres sont écrites en langue française.

Patrick Chamoiseau

Ce qui aurait dû être le bouquet final de la proclamation n'a malheureusement pas pu se concrétiser. Le prix international Nessim Habif, la plus prestigieuse des distinctions, n'a pas pu être remise en mains propres à son lauréat. Patrick Chamoiseau a en effet fait savoir, qu'à son grand regret, les moyens de transports ne lui permettaient pas d'être présent à Bruxelles samedi.

Comme si le titre de son dernier roman paru, "La matière de l'absence" (Seuil) et pour lequel il était couronné, se concrétisait par l'absence de l'auteur.





samedi 12 mars 2016

Littérature, poésie, sciences et migrants


Académique, la remise des prix 2015 de l'Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises de Belgique (ARLLFB)? Pas du tout si on s'y rend et qu'on y entend la parole des différents lauréats, précédée d'excellents choix de lecture. Lors de la séance de ce samedi 12 mars, ce sont douze prix qui ont été remis sur les trente que l'Académie décerne, tous n'étant pas annuels mais tous étant dotés par des fondations, a rappelé Jacques De Decker, Secrétaire perpétuel de l'institution. Le plus frappant ayant été de voir combien les sujets d'actualité, sciences, religions, Belgique, langues, migrants, se sont aimablement rencontrés durant cette séance célébrant la poésie, la nouvelle, le roman, l'essai, la traduction et la grammaire. Et l'esprit belge, dont l'humour est une des émanations.

Allons-y pour le défilé des douze qui étaient treize, et même treize et demi.

Prix Nicole Houssa

triennal, destiné à un poète originaire de Wallonie, pour un premier volume de vers publié ou non.


Pierre Warrant
pour son recueil "Altitudes" (Tétras Lyre, 2013)

Né en 1963, Pierre Warrant est ingénieur commercial de formation. Il se définit lui-même comme "poète, photographe et voyageur par passion".  "Altitudes", son premier recueil paru, rend compte d'une expérience à la fois intérieure et physique, son expédition en Himalaya jusqu'au pied de l'Everest.


Extrait                                                                            
L'Au-revoir
"Tu n'as pas demandé
où nous allions 

tu savais que là-haut
nous ne pouvions chercher
autre chose que nous-mêmes
 tes mots étaient montagnes
ils se joignaient au ciel
comme lueurs d'altitude."

"Je fais de la poésie pour équilibrer ce qui ne l'est pas dans le monde de l'économie. Pour être connecté à la beauté du monde. La poésie de mon carnet de route d'expédition dans l'Himalaya est comme la photographie. Ce sont des tableaux, des flashs qui, ensemble, forment un kaléidoscope."






Prix Verdickt-Rijdams

annuel, pour un ouvrage portant sur le dialogue entre les arts et les sciences.

Les éditions L'Arbre de Diane
Mélanie Godin et Renaud Lambiotte

Sous le label "Géodésiques", Mélanie Godin et Renaud Lambiotte ont lancé en 2015 la collection "La tortue de Zénon" aux éditions L'Arbre de Diane". Deux titres sont parus (lire ici),  quatre sont à paraître à partir de juin. "Dix rencontres entre science et littérature" rassemble des écrivains et des chercheurs autour de thèmes aussi divers que les systèmes nerveux, la dynamique des fluides, la matière noire, les  big data...

"La collection est née suite à des conférences grand public qui se sont tenues à Namur à propos des relations entre littérature, poésie et sciences. Elles ont remporté un grand succès. Un financement du FNRS a permis de lancer la collection. Deux livres sont sortis. La science fascine mais fait peur, ne fût-ce qu'à cause de son langage. Ici, il s'agit de montrer la beauté des sciences. Un "Géodésiques 2" est en cours, mais différent du premier."



Prix Lucien Malpertuis

biennal, attribué alternativement à un poète, à un auteur dramatique, à un romancier (ou nouvelliste) et à un essayiste belge.

Nathalie Skowronek
pour son essai "La Shoah de Monsieur Durand" (Gallimard, 2015)

"Karen et moi" (Arléa, 2011), le premier roman de Nathalie Skowronek racontait la fascination d'une femme pour l'écrivaine danoise Karen Blixen et, par ce biais, l'influence que peut exercer sur la formation d'une identité personnelle un personnage reconnu comme emblématique. Le second, " Max, en apparence" (Arléa, 2013), traite d'un secret de famille et aborde la Grande Histoire, tout en montrant comment tourner une page pour conjurer les traumas.  Son troisième livre, l'essai "La Shoah de Monsieur Durand", pose la question du devoir de mémoire pour les générations qui suivent celle des rescapés des camps, l'après-mémoire de la Shoah.

"Mes trois livres portent sur l'identité, qui je suis, où est ma place, d'où je viens, sur l'identité familiale et la transmission (juive dans mon cas), sur l'héritage, sur cette troisième génération qui déterre ce que les deux générations précédentes ont pris soin d'enterrer. Comment se positionner par rapport à tout cela? Le passé ou son éloignement interrogent la part de responsabilités, la mémoire. Ma position n'est pas d'être le gendarme de la Shoah. Je ne suis pas prescriptive. La mémoire de la Shoah ne va pas disparaître mais se transformer comme tous les grands événements historiques."


Prix Henri Davignon

quinquennal, attribué à un auteur belge pour une œuvre d'inspiration religieuse.

Paul-Augustin Deproost

Qui sait que "Utopie" de Thomas More a été édité à Louvain à la demande d'Erasme en 1516? Il y a cinq siècles, il y a un demi-millénaire... Ce livre total, intemporel, dépasse les âges et son temps. Ce qui est le principe même de l'utopie.
Le livre qui paraît aujourd'hui, "Chemins d'Utopie" (UCL, 2015), rassemble quelques-uns des passages les plus forts du livre de 1516, dans une nouvelle traduction du latin, éclairés et actualisés par des commentaires émanant de membres de la communauté universitaire, de tous horizons et de toutes les disciplines, étudiants, professeurs, chercheurs, alumni... Quelques-uns des sujets abordés: la peine de mort, l'exode rural, la propriété privée, l'éducation citoyenne, la tentation totalitaire, l'esprit des lois, le dialogue interreligieux, l'urbanisme, l'égalité...

"Le livre paraît dans une nouvelle traduction du latin que j'ai faite, notamment pour ne pas payer de droits d'auteur sur les traductions existantes. Des extraits du livre de Thomas More ont été mis sur le site de l'UCL. Ceux qui ont été commentés ont été retraduits en un constant va-et-vient entre le commentateur et le traducteur, de façon à rendre entre autres la souplesse de la langue de l'auteur."


Prix Franz De Wever

annuel, attribué à un auteur belge âgé de moins de 40 ans pour un recueil de nouvelles.

Catherine Deschepper
pour son recueil "Un kiwi dans le cendrier" (Quadrature, 2015)

Contrairement à la littérature anglo-saxonne, la francophone n'apprécie guère le genre qu'est la nouvelle. Peu d'auteurs en écrivent, peu d'éditeurs en publient. Et quand ils le font, le résultat n'est pas toujours à la hauteur des attentes. Car le lecteur qui a accès aux traductions en français des nouvelles américaines sait que le genre peut être bon, excellent même. Peu d'éditeurs francophones publient des nouvelles, sauf Quadrature qui ne fait même que ça, et avec quel talent.
C'est une débutante qui est aujourd'hui récompensée, mais on devrait encore entendre parler d'elle régulièrement. Quelle maîtrise, quel regard sur les mœurs contemporaines, quelle ingéniosité narrative et quel humour.
La lecture des trois extraits, "Emma, 30 ans, Inès, 40 ans, Zoé, 50 ans", a enchanté l'assistance.
Vite, vite, se procurer ce recueil de nouvelles.

Absente de Bruxelles ce samedi, la lauréate a fait parvenir un texte à l'Académie.
"Je suis ravie, évidemment, que le texte ait pu vous plaire. J'ai souri, parce que les hommes sortent écorchés de mes mots et que vous ne semblez pas m'en tenir (trop?) rigueur. J'ai souri aussi parce que, dans votre courrier, vous parlez d'un coup d'essai et qu'il  faudrait plus humblement parler d'essai transformé. Avant "Le kiwi", il y a eu d'autres manuscrits, après aussi, mais je patauge dans le monde codifié de l'édition  au sein duquel mes textes, désaxés peut-être, trouvent mal leur place (à moins qu'ils soient moins performants, je suis une dilettante un peu naïve, encore). En fait, l'important, c'est d'écrire, surtout, et d'être lue, un peu. Merci pour l'encouragement à continuer que vous m'offrez. Une bouffée d'orgueil, une dose de narcissisme dans les veines, et hop!, au boulot!"


Prix Georges Vaxelaire

biennal, destiné à un auteur belge d'une œuvre théâtrale représentée en Belgique, au théâtre, ou diffusée par la radio ou la télévision.

Veronika Mabardi
pour sa pièce "Loin de Linden" (Rideau de Bruxelles, 2014, en tournée actuellement)

Un petit-fils questionne ses deux grands-mères que tout oppose (l'une est flamande, de classe sociale modeste, terrienne, fille d'un garde-chasse tandis que l'autre, francophone, cosmopolite, descend d'une famille de la bourgeoisie et explore le monde) et qui ont des relations difficiles. Leur dialogue fait catharsis. Les deux femmes se rencontrent et se parlent. Chacune livre ses confidences, alors que dans la vie réelle, Eugénie et Clairette ne se sont rencontrées qu'une seule fois, très froidement, en 1960, pour le mariage de leurs enfants respectifs.

"Ce texte a mis des années à sortir de moi. J'ai fait les interviews de mes deux grands-mères, l'une, Flamande de près de Louvain, qui n'en a jamais bougé, ne parlant que sa langue, l'autre, de Bruxelles, francophone, qui a voyagé autour du monde et qui a vu tout s'écrouler lors du krach de 1929. Ce sont les ironies de la vie. C'est une pièce sur la Belgique et sur l'évolution de sa double société. Je voulais aussi montrer à quel point on peut être coupé de l'autre à cause de son propre regard".


Prix Félix Denayer

annuel, destiné à un auteur belge pour l'ensemble d'une œuvre ou pour une œuvre en particulier.

Diane Meur
pour "La carte des Mendelssohn" (Sabine Wespieser éditeur, 2015)

Avec "La carte des Mendelssohn", son cinquième  roman, Diane Meur offre une étonnante expédition dans l'arbre généalogique d'une famille qui ne produisit pas seulement un musicien que Goethe portait aux nues et un philosophe compagnon de Kant, mais une myriade de personnalités illustres ou inconnues, tout en narrant  le récit de sa propre enquête, à la première personne.

En l'absence de l'auteur, un extrait d'une rencontre à la librairie Tropismes est projeté.


Prix Léopold Rosy

triennal, destiné à l'auteur d'un essai en langue française.

François De Smet 
pour son essai "Reductio ad Hitlerum" (Presses universitaire de France, 2014)

François De Smet, on le connaît souvent en tant que directeur du nouveau centre  Myria créé en 2015, le Centre fédéral Migration, organisme fédéral chargé de veiller aux droits fondamentaux des étrangers, d'informer les autorités sur l'ampleur des flux migratoires et de stimuler la lutte contre la traite et le trafic des êtres humains. Philosophe et intellectuel, il est aussi un essayiste brillant.

"Mes maîtres à penser sont tous ceux et celles qui questionnent les évidences. Hannah Arendt par exemple, lucide et courageuse. Mes analyses portent sur la modernité. Lors des négociations Europe-Turquie à propos des migrants, on reparle de l'Europe de l'Est qui avait été absente des discussions depuis vingt ans. La plus courageuse a été Angela Merkel. Elle ne vient pas de rien, elle a tenté quelque chose. En tant qu'animateur d'un centre de recherches sur la migration, je remarque que le Belge est très humain lors des rencontres de personne à personne (il fera tout pour venir en aide à son voisin albanais menacé d'expulsion) mais très conservateur dans les sondages."


Prix Albert Counson

quinquennal, attribué à l'auteur belge d'un ouvrage en langue française ayant trait à la philologie romane, ce terme étant dans le sens le plus large. Un auteur étranger peut être couronné si son essai s'intéresse spécialement à la Belgique. Le seul prix qui puisse aller à un académicien.

Marc Wilmet
Marc Wilmet, qui a été honoré en 1986 du Prix Francqui pour avoir "contribué de façon remarquable à confirmer et renforcer le prestige de la Belgique dans le monde scientifique", est aujourd'hui mondialement réputé comme un grammairien doué de science, d'invention et d'originalité. Sa "Grammaire critique du français", qui a déjà connu cinq éditions, l'a hissé au rang des meilleurs connaisseurs du fonctionnement de notre langue. Sa manière de concevoir l'étude du français repose pour l'essentiel sur une vision scientifique qui ne peut se satisfaire des approximations communément avancées par quelques auteurs prestigieux. Elle traque les contradictions dont souffrent nos manuels scolaires et propose volontiers un assouplissement des normes en matière d'orthographe d'usage, d'emploi du subjonctif ou des règles d'accord du participe passé. Elle bouleverse surtout la description des phénomènes syntaxiques en adoptant une attitude critique du meilleur aloi.


Prix Auguste Michot

biennal, destiné à un auteur belge d’une œuvre littéraire, en prose ou en vers, consacrée à célébrer les beautés de la terre de Flandre.

Werner Lambersy 
pour son recueil "Escaut! Salut!" (Opium éditions, 2015)

Le "francophone des Flandres" cumule cette année publications, une demi-douzaine, et prix, dont le Mallarmé. Il qualifie son ode à un fleuve de "suite zwanzique et folkloresque". Né à Anvers en 1941, il a d'abord été élevé en flamand par sa grand-mère avant que sa mère ne tombe amoureuse d'un médecin francophone et qu'il ne change aussi de langue. Le recueil fait l'objet, chose de plus en plus rare, d'une traduction en langue flamande, dont la saveur nous est proposée lors d'une lecture bilingue.

"J'ai fait ces livres en réacion à la commercialisation galopante de la littérature. Cinq textes totalement différents auxquels j'ai travaillé, pour certains, depuis dix ans. J'ai ensuite rencontré Opium qui avait des projets autour de la Meuse et de l'Escaut. Je vais le long de l'Escaut de la frontière française à la frontière hollandaise, de Tournai à Anvers. Ici, je livre un simple regard pour remettre l'homme dans le monde des hommes."



Prix Henri Cornélus

triennal, international, attribué à l'auteur d'un recueil de nouvelles publié en français.

Marie-Hélène Lafon
pour son recueil "Histoires" (Buchet-Chastel, 2015)

Marie-Hélène Lafon incarne dans les lettres françaises d'aujourd'hui une voix très particulière, à la fois spirituelle et terrienne, proche des âmes dites simples, qu'elle aborde avec la sensualité d'un Giono du Cantal et la colère d'un Calaferte à qui elle reconnaît sa dette.

"Mal aimée, la nouvelle en France? Les éditeurs en France ont tendance à vous demander du roman, fût-il court, plutôt que de la nouvelle. Quand j'ai proposé "Jeanne" comme une nouvelle, la réponse de l'éditeur a été: "Peux-tu l'étirer en un roman?" Mais les textes sont comme les coureurs, ils ont leur distance. A l'exception de quelques-uns, Anna Gavalda par exemple, la nouvelle est une bataille. Les personnages de mes livres sont des empêchés de la parole. C'est lié à mes origines et à mon intinéraire. "Histoires" est né de la proposition de mon éditrice chez Buchet Chastel, Pascale Gautier, de rééditer deux recueils de nouvelles et deux nouvelles attachées à deux romans. J'ai ajouté le texte qui donne son titre au livre et qui est le fruit de mes ruminations sur le rapport roman-nouvelle et nouvelle-roman."

Prix Gaston et Mariette Heux

quadriennal, destiné à un écrivain de plus de quarante ans pour une œuvre importante ou pour l'ensemble de son œuvre.

Jean-Pierre Verheggen
pour l'ensemble de son œuvre

Il y a vingt-cinq ans, Jacques de Decker écrivait dans "Le Soir" à propos de notre "prix Nobelge": "Le potentiomètre dont il se sert est celui qui l'a conduit  dans les diverses contrées que son œuvre a explorées jusqu'ici, du "Degré Zorro de l'écriture" à "Ninietszche Peau'Chien"  en passant par "Divan le Terrible": il est un imparable détecteur des charges secrètes des mots. Il leur fait rendre gorge, il les retourne comme des gants, persuadé qu'ils ne disent que pour mieux dérober, que c'est sous les sens avoués que se nichent les inavouables, et les plus révélateurs. C'est cela qui fait de Verheggen le plus aventureux de nos poètes, sous ses dehors d'amuseur et de boute en train: il creuse jusqu'au plus profond dans les gisements de langage, il rampe dans les veines, mineur acharné à porter au jour ce que les mots veulent vraiment dire.  Par ses creusements continuels dans les divers registres de la langue, il met à mal les lectures qui tentent d'imposer la dominance d'une langue artificielle et de classe (au sens marxiste) sur les langues et expressions populaires. Il parie pour l'ouvert contre le figé. Il montre que la langue et le vocabulaire sont une germination continuelle, et qu'en restant ouverte, leur lecture induit non seulement une jubilation poétique mais aussi une attitude politique, qui est d'ouverture et d'appropriation par tous plutôt qu'un instrument discriminatoire et de dominance."

Les orateurs se relâchent, après une longue séance, l'assistance aussi. Et tout le monde s'esclaffe lorsque s'enfilent les titres de Verheggen, ses traductions libres du latin, ses bons mots et sa joie. Les mots de clôture? "Le dernier qui sort éteint la lumière et ferme l'aorte." La littérature est vivante et une bonne-vivante.