Nombre total de pages vues

Affichage des articles dont le libellé est Les Impressions Nouvelles. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Les Impressions Nouvelles. Afficher tous les articles

lundi 13 mars 2023

Les lauréats 2022 de l'Académie belge, l'ARLLFB

Cravaté de jaune, le secrétaire perpétuel Yves Namur distrait les lauréats.
De gauche à droite, Vincent Poth, Florian Pâque, Pascale Tison,
 Veronika Mabardi, Négar Djavadi, Jacques Vandenschrick,
Laurent Gosselin et Jan Baetens.

Quasi tous les finalistes des huit prix littéraires 2022 de l'Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises de Belgique - tous les prix ne sont pas annuels - étaient connus depuis l'automne dernier (lire ici). Ce samedi 11 mars, les lauréats ont été proclamés et leurs prix remis par Yves Namur, secrétaire perpétuel de l'ARLLFB, au cours d'une cérémonie ponctuée de lectures par Stéphanie Moriau. Les gagnants, cinq hommes et trois femmes, ont chaque fois répondu aux questions du jury qui les avait choisis. A noter que les argumentaires complets se trouvent sur le site de l'Académie (ici). On remarquera que plusieurs des primés avaient déjà gravi à d'autres occasions les marches de l'estrade. Une cérémonie qui a commencé avec un ascenseur et s'est terminée sur un escalator.


Palmarès

Grand Prix des Arts du spectacle

Florian Pâque
, né en 1992, pour "Sisyphes" (Lansman Editeur), avec "s" à Sisyphe, un sujet âpre et grave, l'ascenseur social en panne, traité d'une écriture légère. L'animateur de la compagnie Le Théâtre de l'Eclat, auteur, metteur en scène et acteur, avait déjà été distingué par l'Académie en 2021 (lire ici).

L'avis du jury (Luc Dellisse, Paul Emond, Xavier Hanotte, Caroline Lamarche, Nathalie Skowronek): ""Cette histoire est un mythe et tous les mythes s'écrivent au présent", déclare un acteur dans le prologue de la pièce. Particulièrement cruel dans sa vision de la condition humaine, le mythe de Sisyphe permet à Florian Pâque d'évoquer la situation des plus précaires condamnés à ne jamais s'élever dans une société en panne d'ascenseur social. Ce dont se fait l’écho l'absurdité d’une première scène qui reviendra tel un refrain: on a beau pousser sur le bouton d'un étage, à chaque fois qu'on sent monter l'ascenseur, puis que la porte s'ouvre, c'est le rez-de-chaussée qui apparaît. (...)"
Florian Pâque: "Lors d'un atelier dans une résidence à caractère social, j'ai raconté le mythe de Sisyphe. Manon m'a dit: "Mon rocher est dans mes bras. C'est mon enfant." Le thème de ce livre n'était pas prévu au départ. Il s'est imposé lors de l'atelier."

Grand prix de poésie

Jacques Vandenschrick
, né en 1943, pour son recueil de poèmes, "Tant suivre les fuyards" (Cheyne).

L'avis du jury (Éric Brogniet, Philippe Lekeuche, François Emmanuel, Yves Namur, Gabriel Ringlet): "C'est aux flammes de la "fuite" et non à celles de l'"errance" ou de l'"exil", souvent jusqu'ici évoquées, que la parole vient alimenter son feu. La nuance n'est pas mince: la fuite peut être immobile et se loger dans les sinuosités d'une pensée. (...) On sait toute l'importance de la spatialité dans l'œuvre de Vandenschrick, depuis "Vers l'Elégie obscure"  (1987) et "Du pays qui s'éloigne" (1988) jusqu'à ce livre que notre Académie distingue aujourd'hui en même temps que l'œuvre toute entière d'un poète voué pendant 45 ans, dans la discrétion la plus absolue, à une quête où le langage est le véhicule d'une approche de l'Être, mais aussi le révélateur d'une condition existentielle et spirituelle de l'Homme. Les titres de tous ses livres contiennent un marqueur d'écart ou de distance. (...)"
Jacques Vandenschrick: "La langue poétique, l'écriture de poésie, un exercice long pour moi, malaisé, est la recherche d'une langue qui se veut à distance du quotidien. J'essaie de créer une langue de l'utopie, une langue qui introduit l'autre dans l'être. Je réécris plus que je n'écris."

Prix André Gascht

Pascale Tison
, pour l'ensemble de son travail de critique.
Et quel travail! La lauréate est auteure de textes sur le théâtre, l'art et la danse, comédienne, de deux pièces de théâtre, de deux romans, réalisatrice en radio, productrice depuis 1995 de l'émission "Parole donnée" sur Musiq3, enseignante à l'INSAS et à l'IAD, responsable aujourd'hui de la création radiophonique sur la Première et productrice de l'émission quotidienne "Par Ouï-Dire", proposant des documentaires et des créations radiophoniques ainsi que des entretiens. 

L'avis du jury (Michel Brix, André Guyaux, Corinne Hoex, Caroline Lamarche, Yves Namur): "Pascale Tison consacre une émission hebdomadaire à la littérature et a recours, pour faire entendre la langue des auteurs, à nos meilleurs comédiens, comme Jo Deseure ou Angelo Bison, quand elle ne lit pas elle-même de sa voix précise et lumineuse. Elle y rend hommage, avec finesse et un métier très sûr, aux écrivains vivants ou disparus, de sorte que son émission constitue un remarquable trésor d'archives pour nombre d'auteurs, tels Marcel Moreau, Jacques De Decker, Pierre Mertens, Carl Norac, Corinne Hoex, Vinciane Despret, Veronika Mabardi, pour n'en citer que quelques-uns ou quelques-unes. (...) Créatrice tout-terrain, elle a fusionné à merveille son amour de la radio et sa passion pour la littérature."
Pascale Tison: "La radio est une autre forme donnée à l'ego de l'écrivain. La parole va vers le mot et le mot vers la parole. La radio est le garant de l'incandescence de la rencontre, une écoute d'être à être. Elle est l'écriture du réel. Tout se joue au montage. "Par Ouï-Dire" est une émission non filmée, ce qui est un grand avantage. A la radio, on ne cesse de déposer son visage."


Grand prix du roman

Veronika Mabardi
, née en 1962, pour "Sauvage est celui qui se sauve" (Esperluète, 2022, lire ici). Elle avait reçu le prix Georges Vaxelaire 2015 pour sa pièce de théâtre "Loin de Linden" (Lansman Editeur, lire ici).

L'avis du jury (Jean Claude Bologne, Gérard de Cortanze, Luc Dellisse, François Emmanuel, Pierre Mertens, Jean-Luc Outers, Nathalie Skowronek): "Ce livre  a touché et convaincu les jurés du Prix du Roman, par l'intensité de la démarche d'écriture en direction du frère absent, trop tôt disparu. 
Il est rare de ressentir à ce point combien les récits, sollicitant la mémoire, cherchent à cerner, circonvenir, tenter de donner sens, au silence qui fut le sien au temps où il vivait. 
A l'assaut de ce silence le livre avance par saccades, par détours, par saignées de sens, et c'est cette avancée tâtonnante, ce corps à corps de l'autrice avec l'énigme de son frère mort, qui donne à l'écriture du livre sa puissante dimension performative. Comme si le présent de la recherche tentait de rejoindre dans un découvrement progressif, le mouvement, la quête, la ligne brouillée et pour une grande part insaisissable de ce que fut la vie de Shin Do. (...)
Veronika Mabardi: "C'est un livre dont l'écriture reste dans le silence, les mots restent sur la page. Il m'a fallu vingt ans avant de trouver le calme pour l'écrire. J'avais besoin de parler de mon frère disparu, de l'identité, de la famille. La famille bricolée chez nous, fierté de nos parents. J'avais besoin de bricoler des identités. Revenir à son souvenir a été un accompagnement dans l'écriture. Dans le compagnonnage des vivants, pendant le confinement, j'ai eu le sentiment de sa présence. C'est un travail de mémoire et aussi de fiction, une réappropriation. J'ai écrit ce livre en disposant des cailloux sur le plancher de mon atelier, en les déplaçant, en leur ajoutant du bois, du verre, de l'or. Cela a été un travail sur le plancher, sur le papier et sur l'ordinateur.

 

Grand Prix de Linguistique et de Philologie

Laurent Gosselin
, né en 1960, pour "Aspect et formes verbales en français" (Classiques Garnier, 2021).

L'avis du jury (Michel Brix, Anne Carlier, Daniel Droixhe, Jean Klein, Jacques Charles Lemaire): "Laurent Gosselin est professeur à l'Université de Rouen et sa recherche consiste à démêler la complexité sémantique de ce qui est appelé parfois rapidement "les temps verbaux". Les temps ver­baux occupent un rôle central dans la langue, non seulement parce qu'ils per­mettent d'an­crer, dans le monde qui nous envi­ronne, les situa­tions évoquées au moyen des formes verbales, en les situant par rapport au hic et nunc du locuteur, mais aussi parce leur enchaînement dans un texte résulte non pas en une suite décousue d'énoncés, mais permet de construire un récit cohérent doté d'une chronologie."


Prix Découverte

Vincent Poth, né en 1989, pour "Aléas sans amarre. Ou livre de pensées" (aphorismes, inédit, 2022). Une première pour l'ARLLFB qui n'avait encore jamais récompensé de son histoire un livre d'aphorismes.

L'avis du jury (Véronique Bergen, Éric Brogniet, Philippe Lekeuche, Yves Namur, Gabriel Ringlet): "Vincent Poth est essentiellement poète. Il a commencé à écrire de la poésie il y a une dizaine d'années dès l'âge de 23 ans. (...) Le livre qui se voit honoré aujourd'hui est un ensemble d'aphorismes, le tout formant un volume d'une centaine de pages. Vincent Poth y évoque les thèmes de l'amour, de la destinée, de la création poétique, ses aphorismes circulant à travers les différentes dimensions de la condition humaine. Le jury a été très sensible au style, à l'écriture élégante voire classique, à la profondeur et à la finesse des pensées qui se trouvent formulées avec une grande exigence et une rigueur d'écriture remarquable. (...)"
Vincent Poth: "Poète, je suis passé aux aphorismes. Pourquoi? J'avais besoin d'écrire des choses claires et compréhensibles. J'étais fatigué de patauger dans la poésie. J'ai lu beaucoup d'aphorismes. J'ai écrit les miens dans le sillage de la joie de certains auteurs. C'est plus clair maintenant, je suis content. La poésie vient des profondeurs vers la surface, l'aphorisme vient de la surface et creuse en profondeur."

 

Grand Prix de l'essai

Jan Baetens
 pour "Illustrer Proust. Histoire d'un défi" (Les Impressions nouvelles, 2022).

L'avis du jury (Danielle Bajomée, Sophie Basch, Véronique Bergen, Luc Dellisse, Gabriel Ringlet): "Cet ouvrage à l'iconographie abondante examine les réponses successives données par les artistes et leurs éditeurs au désir et à la difficulté d'illustrer Marcel Proust, depuis plus d'un siècle. Il en retrace l'histoire, du premier livre de Proust, "Les Plaisirs et les jours" (1896), illustré par Madeleine Lemaire, un des modèles de Mme Verdurin, à la nouvelle édition d’"Un amour de Swann", "ornée" par Pierre Alechinsky en 2013.
Le jury a été particulièrement sensible à l'importance de la recherche, à la qualité de la réflexion et surtout, à l'originalité du point de vue choisi pour aborder l'œuvre de Marcel Proust dans sa radicalité poétique qui la rend "impossible" à illustrer tout en provoquant sans cesse le désir de le faire. (...)"
Jan Baetens: "Neuf fois sur dix, les livres illustrant Proust sont atroces. Ils sont totalement inconnus, heureusement. Le rapport texte-images n'est pas essentiel ici. J'ai plutôt regardé du côté du business éditorial. Qui? Pourquoi? Avec quelle concurrence? Les images vieillottes de van Dongen de l'édition de 1947 ont été reprises en 1972 par Folio parce que le graphiste Massin voulait montrer que Folio pouvait faire autre chose que du livre de poche. Le livre de poche a lui publié en 1965 une version illustrée par sept images de Pierre Faucheux. Pour moi, la meilleure façon de rendre hommage à Proust est de faire quelque chose de complètement différent." 


Prix Nessim Habif

Négar Djavadi
, née en Iran en 1969, pour l'ensemble de son œuvre (son premier roman "Désorientale", Liana Levi, 2016, lire ici; "Arène", Liana Levi, 2020).

On se rappellera que "Désorientale" commence par une scène d'escalator d'anthologie.
Pour lire en ligne le début de "Désorientale", c'est ici.
Pour lire en ligne le début de "Arène", c'est ici.



L'avis du jury (Corinne Hoex, Caroline Lamarche, Pierre Mertens, Jean-Luc Outers, Nathalie Skowronek): " (...) S'inspirant en partie du parcours de son auteure, "Désorientale", paru en 2016, raconte la saga d'une famille d'intellectuels iraniens sur trois générations. Il rencontre un grand succès critique et de librairie et sera traduit dans une dizaine de langues. Alors une question s'impose: pourquoi y revenir aujourd'hui, six ans plus tard? Parce que "Désorientale" nous fournit un formidable et nécessaire témoignage sur la résistance iranienne. D'abord au régime du Shah, ensuite à Khomeiny, par extension à ce que traverse le pays depuis de nombreux mois. Et qu'est-ce que la littérature si elle passe à côté de son temps? Négar Djavadi nous restitue un Iran des années 70 où l'on rêve de "corps SophiaLorenti" et de "cheveux coupés à la mode NathalieWoodi", où l'on a peur, où l'on se cache. En d'autres mots, la liberté qui a été enlevée aux Iraniens et pour laquelle ils se battent encore aujourd’hui. Hommes et femmes côte à côte. À qui nous voulions aussi, avec nos moyens, envoyer un signe de solidarité et de fraternité. (...)"

Négar Djavadi: "La révolution d'hier est restée en suspens, inachevée. Les révoltes écrasées de 2009, 2010, 2019 montrent la continuité entre le passé le présent. Aujourd'hui, les réseaux sociaux permettent de comprendre ce qui se passe en Iran sans devoir tout expliquer. Le téléphone portable est une arme mais il faut savoir l'utiliser.
A propos de l'identité: l'homme n'a pas de place définie sur terre. J'ai des racines mais je ne me sens pas un arbre. En tant qu'écrivain, je me mets dans la tête des autres. J'aime mieux parler d'appartenance que d'identité. 
Quelle suite? Je ne me sens pas missionnée en tant qu'Iranienne installée à Paris depuis 1980. Si j'ai un attachement très fort au réel, je ne me sens pas nécessairement dépositaire de la voix iranienne."

Nathalie Skowronek, porte-parole du jury Nessim Habif: "La littérature donne une voix au réel, elle l'absorbe."










mercredi 2 octobre 2019

Gaya Wisniewski et Harold Schuiten, tous deux prix de la première œuvre

"Mon bison" de Gaya Wisniewski, premier prix de la première œuvre
en littérature de jeunesse. (c) MeMo.

Les Prix littéraires 2018 de la Fédération Wallonie-Bruxelles ont été remis le soir du mardi 1er octobre. Outre les récompenses habituelles, on découvre avec plaisir la création du Prix annuel de la première œuvre en deux nouvelles catégories, littérature de jeunesse et bande dessinée. Officiaient à cette remise, Florence Hainaut, pour la troisième fois, et, pour son premier jour de travail, Manon Letouche qui représentait la nouvelle ministre de la culture, Bénédicte Linard, absente pour cause de FIFF (Festival International du Film Francophone).

Palmarès


Prix de la première œuvre en littérature jeunesse

Gaya Wisniewski pour son album "Mon bison" (MeMo, 2018, lire ici)

"J'ai dessiné les images, je les ai posées par terre et j'ai raconté ce qu'elles me disaient."



Prix de la première œuvre en langue française

Harold Schuiten pour son récit "Tu vas aimer notre froid. Un hiver en Yakoutie" (Les Impressions Nouvelles, 2018, lire ici)

"Mon prochain livre sera un roman sentimental décadent."



Prix de la première œuvre en bande dessinée

"Forgeries", revue dessinée sous l'influence de la science-fiction, de Romane Armand et Eléonore Scardoni avec la collaboration d'Adrien Le Strat pour le premier numéro de ce projet intitulé "Construction de l'exploratoire".







Prix triennal de la prose

Caroline Lamarche pour son roman "Dans la maison un grand cerf" (Gallimard, 2017), troisième femme à recevoir cette distinction sur une liste qui mentionne vingt-huit hommes.

"On écrit ce qu'on peut écrire, on écrit ce qu'on doit écrire."




Prix de la première œuvre en langue régionale

Eric Monaux pour son texte "Djan" (Jean).

"Dans les années 60, dans l'Entre-Sambre-et-Meuse, Jean avait sa place dans le village mais il faisait peur aux enfants."


Prix triennal de la prose en langue régionale

Jeannine Lemaître pour son recueil "Li p'tit Bobo" (Le petit Robert).

"Je suis une représentante des dinosaures wallons."



Prix des Paroles Urbaines (via l'ASBL Lézarts Urbains)

Jak Brol (spoken word), Julie Lombe (slam) et Scylla (rap)







samedi 9 mars 2019

Prix littéraires à l'Académie de Belgique (ARLLFB)

Carl Norac.
Amin Maalouf.
Sébastien Ministru.
Sophie Creuz.



L'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique décerne trente prix littéraires. Ils lui sont confiés par autant de fondations qu'il y a de prix. Ces prix sont attribués à des rythmes variables: quatre prix annuels, onze biennaux, six triennaux, quatre quadriennaux, quatre quinquennaux et un décennal.

Ce samedi 9 mars, l'ARLLFB a décerné, en séance publique, ses 14 prix littéraires 2018. Dix ont été attribués à des hommes, quatre à des femmes.


Palmarès

Prix Léopold Rosy
triennal, destiné à l'auteur d'un essai en langue française.
Laurent de Sutter, pour son essai "Après la loi" (PUF)

Prix Quinot-Cambron
biennal, destinée à un essai.
Jacques Dubois pour son essai "Le roman de Gilberte Swann" (Seuil).

Prix Verdickt-Rijdams
annuel, pour un ouvrage portant sur le dialogue entre les arts et les sciences.
Vinciane Despret pour son essai "Au bonheur des morts" (La Découverte).

Prix Emmanuel Vossaert
biennal, destiné à un écrivain belge pour un ouvrage en prose ou en vers, et plus spécialement un essai de caractère littéraire.
Sandrine Willems pour son essai "Devenir un oiseau" (Impressions nouvelles)

Prix André Praga
biennal, destiné à une œuvre théâtrale créée à la scène ou à la télévision.
Alex Lorette pour sa pièce de théâtre "Géographie de l'enfer" (Lansman)

Prix Franz De Wever
annuel, attribué à un auteur belge âgé de moins de 40 ans pour un recueil de nouvelles.
Zoé Derleyn pour son recueil de nouvelles "Le goût de la limace" (Quadrature)

Prix Henri Cornélus
triennal, international, attribué à l'auteur d'un recueil de nouvelles publié en français.
Etienne Verhasselt, pour son recueil de nouvelles "Les pas perdus" (Le Tripode).

Prix André Gascht 
biennal, attribué à un critique.
Sophie Creuz pour son travail de critique littéraire à "L'Echo" et à "Musiq3".

Prix Émile Polak
biennal, destiné à un poète belge de moins de 35 ans.
Célestin de Meeûs pour son recueil de poésie "Ecart-Type" (Tétras Lyre)

Prix Nicole Houssa
triennal, destiné à un poète originaire de Wallonie, pour un premier volume de vers publié ou non.
Sébastien Fiévry pour son recueil de poésie "Solitude Europe" (Cheyne)

Prix Albert Mockel
Décerné alternativement à un poète qui n'est pas membre de l'Académie et à un poète qui en fait partie.
Carl Norac pour l'ensemble de son œuvre poétique.

Prix Sander Pierron
Attribué à un écrivain belge pour un roman ou un recueil de récits.
Sébastien Ministru pour son (premier) roman "Apprendre à lire" (Grasset)

Prix Félix Denayer
annuel, destiné à un auteur belge pour l'ensemble d'une œuvre ou pour une œuvre en particulier.
Stefan Liberski pour son roman "La cité des femmes" (Albin Michel)

Prix Nessim Habif
Grand prix de la francophonie décerné à un écrivain dont les œuvres sont écrites en langue française.
Amin Maalouf pour l'ensemble de son œuvre (Grasset)




mercredi 14 février 2018

De la place Flagey au fin fond de la Yakoutie

Harold Schuiten en situation.

"Il fait froid." "Il fait très froid." "Il fait trop froid." "FAIT FROOOOOOIIIIIID." On n'entend que cela et je suis la première à me plaindre.

Or, il fait aux alentours de 0°. L'occasion idéale d'aller voir ailleurs, là où on sait ce que geler veut dire. Aller voir ailleurs, mais en restant ici. En lisant un livre. Par exemple, le récit, excellent, que fait le Bruxellois Harold Schuiten de son année d'enseignement dans l'école Sakha-belge de Yacoutie. "Tu vais aimer notre froid" (Les Impressions nouvelles,  176 pages) nous convie à passer "Un hiver en Yacoutie". Là où on ne s'inquiète que quand le thermomètre descend à -60. Là où on trouve qu'il fait bon à -35°.

Autant le dire: un endroit où je n'irai jamais mais qu'il m'a bien plu de découvrir à travers cet original premier livre, mêlant journal de bord, récit de voyages, souvenirs d'expériences précédentes et considérations diverses sur ces régions perdues de la Russie. Il faut dire que l'auteur n'est pas n'importe qui. Harold Schuiten, nous informe son éditeur, est plongeur professionnel. Il a été enseignant, journaliste, exportateur de voitures d'occasion, testeur de jeux vidéo. Ici, on le découvre plutôt en Candide observateur d'un coin perdu de la Sibérie. Qui connaît le nom de Yacoutie? Qui sait que s'y trouve une école belge?

On suit avec curiosité et intérêt cette expédition d'un an pour enseigner le français dans la région la plus glaciale de la planète. Heureusement, l'habitué de la place Flagey à Bruxelles y trouve profusion de bière, ce qui n'est pas pour plaire à ses hôtes. Le livre suit la chronologie de l'expérience, entamée par curiosité plutôt qu'avec une âme de missionnaire. De l'idée d'y aller au retour, en passant par les tracasseries administratives ici, l'arrivée là-bas, les cours de français donnés dans divers villages, les rencontres plus ou moins réussies avec les locaux, avec en ombre constamment protectrice, Sarguilana, l'initiatrice du projet, sans oublier le voyage final en train à travers la Russie.

"Tu vas aimer notre froid" est un livre attachant par le respect qu'il porte aux personnes rencontrées, drôle quand le narrateur explique par le menu sa vie dans le (grand) froid, intéressant quand il confronte les certitudes et les doutes d'ici à celles et ceux de là-bas, instructif dans sa manière de rappeler des tas d'éléments de l'histoire récente. Les épisodes se succèdent à bon rythme, entrecoupés de scènes aventureuses de transport. Des anecdotes pimentent les récits du quotidien, réchauffant ces étendues glacées. Les rapports humains sont au cœur de l'expérience de l'auteur et on l'en remercie. On n'y passe pas du chaud au froid, mais du glacé au brûlant (les chaudières tournent à fond), du dedans au dehors, on se déplace dans un incroyable véhicule, on mange beaucoup de sushis, mais toujours gelés. On découvre un autre monde dans lequel le Bruxellois d'origine n'esquive pas son humilité. C'est profond et amusant en même temps. Un récit bien charpenté et mené tambour battant qui ne laisse pas indifférent.

Pour lire le début du livre, c'est ici.

A l'opposé du sujet,  le roman "Chaleur" de Joseph Incardona (lire ici).



mardi 14 novembre 2017

Les prophéties de Chantal Montellier

Chantal Montellier.


Fières qu'elles sont les éditions des Impressions nouvelles.

Et à raison. Le livre de bande dessinée "Shelter Market" de Chantal Montellier  (Les Impressions nouvelles, 104 pages) qu'elles viennent de publier fait partie de la première sélection de quinze titres retenus en vue du Grand prix de la Critique ACBD 2018.
Le 25 novembre sera établie une seconde sélection de cinq titres seulement qui sera alors soumise aux votes des membres de l'ACBD.
Verdict à l'issue de ces votes.

Les quinze titres sélectionnés.


Chantal Montellier campe l'atmosphère. (c) Les Impressions nouvelles.

Les plus anciens et les spécialistes de bande dessinée s'en rappellent sûrement. Chantal Montellier a publié un album intitulé simplement "Shelter" en 1980 aux Humanoïdes Associés. Il était alors considéré comme l'album le plus parano publié à  cette époque. En même temps, force est de constater qu'il a été terriblement prophétique. Il proposait une fable où la société de consommation envahissait tout, restreignait les libertés, appelait au crime...

Trente-sept ans plus tard, Chantal Montellier en publie une nouvelle version, "Shelter Market" qui, en postface, retrace la création de "Shelter". Elle s'en explique ici.
"Pourquoi cette version très amplifiée et entièrement redessinée de "Shelter", album paru aux Humanoïdes Associés au début des années 80? Parce que, relisant cette histoire, je l'ai trouvée plus actuelle que jamais. J'ai cependant regretté le dessin maladroit et schématique (j'étais une dessinatrice encore novice), le côté trop elliptique de certaines scènes, et des lourdeurs dans les dialogues. J'ai donc eu envie de donner une seconde chance à cette œuvre, qui ne me semblait pas suffisamment aboutie. Trente pages de plus, une nouvelle fin, une mise en couleur, un nouveau lettrage, des dessins que je crois bien meilleurs, font de cet album beaucoup plus qu'une nouvelle édition: une véritable re-création."

Dans "Shelter Market", Paris est en permanence en état d'urgence et de couvre-feu. Les extrémismes sont en pleine ascension. Ce soir-là, Thérésa et Jean s'apprêtent à sortir pour rejoindre des amis. Ce couple de la classe moyenne supérieure doit toutefois s'arrêter au centre commercial souterrain, le Shelter Market, pour acheter un cadeau. Un lieu où l'obligation d'être heureux se concrétise partout par un clown, clone de celui d'un fabricant de hamburgers. A peine sont-ils entrés que des sirènes retentissent. On leur annonce un bombardement nucléaire. Tous les clients sont enfermés. Le plan de survie est enclenché, des vigiles apparaissent partout.

Deux planches en vis-à-vis dans l'album (pages 12 et 13).

L'heure de fermeture approche. (c) Les Impressions nouvelles.


La sirène d'alerte retentit. (c) Les Impressions nouvelles.

L'album s'avère glaçant par la situation qu'il décrit, une situation qui pourrait arriver partout. La clientèle est désormais captive, l'autorité totalitaire. Que faire? Comment réagir? Thérésa, Jean et quelques autres finiront par résister. Une fois qu'ils seront parvenus à s'interroger et à tirer les conséquences.

"Shelter Market" est évidemment pessimiste. Mais voilà une bande dessinée plus que d'actualité par les temps qui courent, quand on voit les libertés rétrécir partout et les états policiers, gages prétendus de survie, s'installer. Le vocabulaire a changé. Pensez au mot "guerre" qui revient trop souvent sans qu'il soit étayé par la réalité. La peur s'installe. L'esprit a-t-il alors son pouvoir d'analyse? Chantal Montellier nous balance ses noirs propos, espérons non prophétiques, en des images très dynamiques et pleines de couleurs…  Un conseil toutefois, ayez de bons yeux ou de très bonnes lunettes car le texte est souvent écrit très petit.

Pour feuilleter en ligne "Shelter market", c'est ici.


A noter que "Le joueur d'échecs" de David Sala (Casterman) est également retenu dans la liste de l'ACBD (lire ici).

jeudi 13 juillet 2017

DTPE 3: de Fantin-Latour à Baetens-Chlumsky

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans, des récits, des essais et des BD. L'été, le temps de relire ou de se rattraper aussi.

Henri Fantin-Latour, "La lecture", 1870. (c) Musée Gulbenkian, Lisbonne.

Henri Fantin-Latour, "La lecture", 1877. (c) Musée des Beaux-Arts de Lyon.

Curiosité. Henri Fantin-Latour (1836-1904) a peint en 1870 un tableau qu'il a intitulé "La lecture". Il y représente deux jeunes femmes dans un intérieur bourgeois. L'une lit, l'autre écoute. Sept ans après, il reprend le tableau dans une deuxième version, assez différente. On y retrouve les jeunes femmes, celle qui lit et celle qui écoute. Mais on n'en sait pas plus sur le livre choisi et l'atmosphère paraît toujours aussi mystérieuse.

Ces tableaux sont bien sûr des portraits en plus de célébrer la lecture féminine. Sûrement autre chose aussi, mais quoi? Le silence, et... Dans cet espace libre, on aime se projeter, interpréter. C'est ce qu'ont fait Jan Baetens et Milan Chlumsky comme en témoigne leur livre illustré "La lecture" (Les Impressions Nouvelles, 96 pages). A noter que l'éditeur présente les tableaux dans l'ordre inverse de leur chronologie. Le premier, qui se trouve à Lisbonne, se trouve en quatrième de couverture tandis que le second, conservé à Lyon, fait la couverture.

Les variations poétiques des auteurs se glissent dans le sillage creusé par le peintre. Non pour dire ce que Fantin-Latour montre mais pour le porter plus loin. "La lecture" commence par une série de photographies consacrées au feu. Suit la poésie de Jan Baetens qui imagine l'expérience de la lecture présentée dans le tableau et ce qu'elle peut susciter, tout en s'interrogeant sur la place de la lecture dans la vie des femmes. Milan Chlumsky revient alors avec d'autres photos, toujours en noir et blanc mais moins sombres et explorant le mouvement. Le diptyque poésie-image explore superbement le double tableau de Fantin-Latour et invite chacun à se glisser lui aussi dans les espaces laissés nus par le peintre.


Rappel
DTPE 1: "La fissure", Carlos Spottorno et Guillermo Abril (Gallimard bande dessinée).
DTPE 2: "Pour une poignée de degrés", collectif de photographes, Marie Desplechin, Thierry Salomon (Light Motiv).

mardi 8 mars 2016

Trois visages de Liliane Wouters

Quand on a appris la triste nouvelle du décès de Liliane Wouters le 28 février dernier (lire ici), on savait que son recueil "Trois visages de l'écrit" (Espace Nord, 224 pages) devait paraître quelques jours plus tard. Tanguy Habrand, de la collection Espace Nord, écrivait en ce jour de deuil: "J'ai appris ce matin avec beaucoup de tristesse le décès de Liliane Wouters. Nous savions, tout en préparant depuis quelques mois un volume de ses œuvres à paraître dans la collection "Espace Nord". Samedi dernier, à la Foire du livre de Bruxelles, Yves Namur, son ami, éditeur, médecin et postfacier, est venu nous voir inquiet. Le livre nous était parvenu la veille. Il a emporté un exemplaire et s'en est immédiatement retourné à l'hôpital. Yves Namur a pu montrer le livre à Liliane Wouters. Elle lui a dit être heureuse, qu'elle l'attendait. Elle lui a dit merci. D'ici quelques jours, va donc paraître en librairie un livre sans son auteur. Je ne sais si c'est beau ou si c'est triste. Je pencherais pour la deuxième solution si Yves Namur ne s'était empressé d'offrir à Liliane Wouters une ultime preuve de son amitié. Nous ne l'en remercierons jamais assez. Aussi allons-nous considérer ces "Trois visages de l'écrit" comme l'expression la plus brute de ce qu'un éditeur peut offrir à un auteur de talent: une modeste contribution à la résonance de son œuvre. La portée spirituelle du "Journal du Scribe", du "Billet de Pascal" et du "Livre du Soufi" est telle que leur publication simultanée prend un relief singulier et apaisant à l'heure du départ."

Liliane Wouters.
Le voilà donc maintenant en librairie ce volume rassemblant "Journal du scribe" (1990), "Le Billet de Pascal" (2000) et "Le Livre du soufi" (2009). Les livres republiés font entendre trois voix d'homme qui ont en commun l'écrit et qui sont la Liliane Wouters des livres.Les recueils de textes poétiques sont suivis d'une très intéressante conversation entre Liliane Wouters et Yves Namur, son éditeur et ami. Ensemble, ils abordent toutes les grandes questions de la vie avec justesse et franchise, l'amour, la foi, la poésie, la mort... Enfin, l'ouvrage s'achève sur une postface d'Yves Namur qui parcourt l'œuvre poétique de la grande dame.

"Trois visages de l'écrit" est donc un livre posthume. Le parcourir dans cette nouvelle condition renforce encore le pouvoir des textes qui y sont réunis. Ecrits de dix en dix ans, les trois livres qui le composent donnent à connaître et aimer une femme de lettres qui nous manque déjà. Liliane Wouters fut membre du Pen Club belge, a-t-il été rappelé hier, lors de la séance inaugurale de la résurrection de l'association. Personnellement, il me plaît de rappeler son souvenir et son œuvre en ce 8 mars, journée internationale des droits des femmes.

Dans "Journal du Scribe"
Aujourd'hui j'ai vécu exactement
onze fois cinq ans, treize jours.
Sans compter les mille existences précédentes,sans compter les dix mille vies à venir

Onze fois cinq ans que je tente
de retrouver ce que j'étais,
d'accepter ce que je serai, 
de devenir ce que je suis

Dans "Le Billet de Pascal"
J'étais poète et nul ne le savait,
même pas moi. Assise au bord des chaises,
rien qui disait le permanent malaise,
l'être en sommeil où la pâte levait.
Aucune trace sur le front, aucun indice.
Nul pour me dire: mon enfant, ma sœur,
pour mettre en garde: traitez-la avec douceur, 
détournez d'elle ce calice.

Dans "Le Livre du soufi"
À l'heure de ma mort ouvre grand la fenêtre
Que je puisse partir
Sans rencontrer d'obstacle au moment où mon être
Tentera de sortir.

Et puis, regarde moi que je te dise adieu.
À l'instant où mon âme prendra son essor
Elle s'attardera si longtemps dans tes yeux.
Je ne sentirai pas qu'elle quitte mon corps.





mercredi 12 novembre 2014

Le poète Jan Baetens à Namur ce jeudi

Jan Baetens. (c) Stephanie Verbeken.

Soirée poésie à Namur ce jeudi 13 novembre à 19 heures, et pas avec n'importe qui. Avec Jan Baetens lui-même! Oui, le poète flamand d'expression française qu'on nous envie souvent.

Très logiquement, la rencontre se déroulera à la Maison de la Poésie (28 rue Fumal), en collaboration avec l'asbl Levée de paroles. Elle sera animée par Gérald Purnelle. Renseignements pratiques ici.

La soirée est dédiée aux deux dernières publications de Jan Baetens, datant toutes les deux de cet été 2014,
"Pour en finir avec la poésie dite minimaliste" (Les Impressions Nouvelles, 158 pages) et "Vivre sa vie et autres poèmes" (Espace Nord, 256 pages).

Deux livres formidables que j'avais longuement présentés ici, en entamant avec la poésie la quatrième année de mon blog.

vendredi 1 août 2014

Parce qu'on n'en a jamais fini avec la poésie

Soleil à peine voilé, jardin jungle, terrasse accueillante.
Qu'y picorer au mitan de l'été?
De la poésie.
Justement, deux anthologies viennent de paraître et permettent cette cueillette itinérante.

"Vivre sa vie et autres poèmes" (Espace Nord, 256 pages), de Jan Baetens, "critique et poète flamand d'expression française" comme le présente l'éditeur, propose un parcours dans ses ouvrages poétiques.

On trouve dans le format poche les recueils "Autres nuages" (2012), illustré par Olivier Deprez, et "Vivre sa vie" (2005), novellisation du film de Godard, ainsi que des fragments de "Cent ans et plus de bande dessinée" (2007) et de "Cent fois sur le métier" (2003). Des livres parus aux Impressions nouvelles.

Jan Baetens.
Les très nombreux poèmes de l'anthologie sont suivis de plusieurs textes de réflexion de l'auteur flamand je le rappelle (il est né à Saint-Nicolas le 5 septembre 1957), sur son choix de la langue française pour l'écriture. Mon cher français qui n'est ni sa langue maternelle, ni sa langue d'adoption, ni sa langue de travail! A découvrir.


"Autres nuages" batifole notamment entre arbres et nuages.
Plutôt que de pérorer, je vous en présente quelques extraits, dont une des seize études de nuage. Ils parlent très bien tout seuls.


Dans "Comment les sujets viennent aux poètes" (page 20)

"Le nuage au ciel:
Mot que le texte
Ne comprend pas.
Et l'arbre au sol:

Phrase restée
A l'état-mot.
Tout nuage est arbre
Qui marche à force
D'être récrit."



Dans "Hommage à Stieglitz, mais léger" (page 51)

"Étude de nuage (I)

Voilà l'avion, voilà l'oiseau, voilà Batman,
Et voici le poète sur sa feuille volante.

Toujours en quête de nuages qui le poursuivent,
Il joue des joues pour imiter le vent.

Ses mots claquent, puis pètent,
Ils sont libres de laisser des traînées.

Vive notre poète. Le voilà qui s'endort.
A son réveil un siècle a passé.

Le soleil est maintenant d'avant-garde.
Il change toutes les nuits telle une lune.

La poésie d'antan est un papier de verre
Qu'on passe sur le nouvel objectif.

S'il savait tomber de son tapis,
Le poète inventerait de nouvelles figures."


Dans "Petit précis d'art et de littérature" (page 86)

"Librement d'après Mattotti, "Feux" (1984)

Il est là depuis le début.
C'est un mot.
Il revient jour et nuit, à l'instar d'une rime on dirait.
Il teint l'eau, couvre toute l'île, étouffe les ciels.
Il se répand, feu follet, brûlure d'âme, prairie en flammes.
Il saigne la langue, condamnée à redire comme poule sans tête qui court à plus mais.

"Le vert", "le vert", "le vert", "le vert".

Le rouge qu'on voit est vert aussi.
Pour le rouge qu'il cherche
Mattotti devra passer au noir et blanc,
Commencer à faire des dessins au bic,
Nus comme des mots,
Blancs comme les mots qui ne sont plus là."

"Vivre sa vie" présente de nouvelles formes poétiques à chaque nouvelle section - dont le détail est donné en fin de texte. Mais je laisse Jan Baetens présenter son travail: "Vivre sa vie n'est pas seulement un essai de transposer en vers le film homonyme de Jean-Luc Godard (1962). Le sujet de cette œuvre (la prostitution) ainsi que sa forme (la prostitution) ainsi que sa forme (le tournage hors studio, le découpage en tableaux ou "chapitres") m'ont finalement moins intéressé que la poésie et l'amour du quotidien que ces images continuent à évoquer en moi. Banalité, grisaille; ennui, par moments un peu de dégoût et quelques illusions d'amour, voilà, faussement habillés d'une musique de fait divers, le thème et le corps de ce recueil).
(...) Ce qui suit est bel et bien une histoire, mais racontée avec des ruptures de ton et de forme systématiques, dont j'espère évidemment qu'elles collent bien aux péripéties du sujet."

Soit quinze poèmes, une note finale et une longue postface.


Dans les fragments de "Cent ans et plus de bande dessinée", on trouve bien sûr des portraits, courts, de maîtres du neuvième art. Et dans ceux de "Cent fois sur le métier", prix triennal de poésie 2007 de la Fédération Wallonie-Bruxelles, différentes professions cernées par le trait poétique de l'auteur.



A noter que paraît aussi l'ouvrage de Jan Baetens "Pour en finir avec la poésie dite minimaliste" (Les Impressions Nouvelles, 158 pages, ou en version numérique). Un de ces livres de combat comme il sait les faire.

Son essai analyse la poésie française contemporaine, en plein renouvellement aujourd'hui  mais qui peine parfois à se défaire de ses historiques contraintes de forme. Il prend appui sur le travail d'auteurs contemporains comme Pierre Alferi, Vincent Tholomé, Virginie Lalucq, Stéphane Bouquet, Philippe Beck, Sophie Loizeau ou Jean-Christophe Cambier.


* *
*



L'autre anthologie qui vient de sortir est "Les poètes du Taillis Pré, une anthologie partisane" (Le Taillis Pré, 300 pages), composée par Yves Namur.
Partisane parce que seuls les auteurs publiés au Taillis Pré y figurent. Une manière de célébrer les trente ans de la maison d'édition que dirige Yves Namur, également médecin et auteur. De sa première profession, il a gardé l'écriture, plutôt difficile à déchiffrer. Pas grave, j'en souris.
.
Cet important travail anthologique reprend donc des fragments des publications de la maison trentenaire, établie à Châtelineau. Le premier titre publié en 1984 avait été  le livre calligraphié "Dans l'autre scène" de Cécile et André Miguel. Il fut alors publié à partir d'une photocopieuse!

Près de quatre-vingts auteurs y ont vu depuis leur nom apparaître au catalogue. Beaucoup de Belges mais aussi des Portugais, des Espagnols, des Français, des Israéliens, des Syriens, des Argentins, des Vénézuéliens, des Suisses, des Italiens, des Libanais, des Américains... On voyage avec les auteurs du Taillis Pré!

Yves Namur.
Comment sont-ils arrivés là? Yves Namur s'en explique: "On le devine: il n'y a pas d'école du Taillis Pré, il y a simplement la curiosité, l'émotion, l'amitié, et je crois, l'enthousiasme d'un éditeur. Mais ne faut-il pas être de ceux-là pour éditer aujourd'hui de la poésie? Et cela dure depuis trente ans!"

Etablir une anthologie au départ d'un catalogue implique de faire des choix. "Dans cette présente anthologie", poursuit joliment Yves Namur (qui n'y figure pas), "la part de chacun ne tient pas toujours compte du nombre de livres publiés au Taillis Pré. Peu importe en soi le nombre de pages des uns ou des autres - certains avec un seul titre nous ont offert un moment unique de poésie - pour d'autres nous avons marché à leurs côtés d'un livre à l'autre, et le Taillis Pré les a suivis, les a aimés." Un moment unique de poésie...

Les poèmes sont titrés du nom de leurs auteurs et organisés selon des thèmes dont les titres sont une œuvre existante, "Ce fragile aujourd'hui", "Figures de l'ouvert", "Le bestiaire insoupçonné", "L'étrange langue", "Mesures de la vie", "La lueur des mots", "L'écart, la distance", "Témoignage du lieu", "Le temps qui bat", "Le corps voisé" et "La chose humaine".

Extraits.

Dans "Figures de l'ouvert"

Roberto Juarroz (page 33)

"Il ne s'agit pas de parler
non plus de se taire:
il s'agit d'ouvrir quelque chose
entre la parole et le silence.

Lorsque tout sera passé,
la parole comme le silence,
restera peut-être cette zone ouverte
comme une espérance à reculons.

Et sans doute ce signe inverse
sera-t-il une marque d'attention
pour ce mutisme illimité
où manifestement nous nous enfonçons."

Onzième poésie verticale, 1992.


Dans "Le bestiaire insoupçonné"

Saleh Diab (pages 77 et 78)

DEUX POISSONS ROUGES

"Je voudrais écrire un livre érotique
le plus beau livre
le meilleur, sans discussion.
il sera traduit dans plusieurs langues.
il aura un titre facile
qui se prononcera aisément
"deux poissons rouges"
même pour ceux qui détestent la lecture
je le remplirai d'histoires torrides
de la première à la dernière page
tout s'unira avec tout

les insectes, les oiseaux, les poissons
les arbres, les fleurs, les légumes avec les herbes
la pluie et les champignons, le tonnerre et les éclairs
les rivières avec les ruisseaux et leurs pierres
les couleurs et les goûts et puis les odeurs
les falaises et les ciels de neige, les nuits avec les jours
et aussi les hommes et les femmes"

J'ai visité ma vie, 2012.


Dans "Mesures de la vie"

Vera Feyder (pages 112 et 113)

FAIRE TRIOMPHER

"Faire triompher la vie
quand en bas meurent les arbres

Le hasard ne peut servie à tout

J'ai peu compris les pierres
mal aimé les hommes
Chaque jour je m'apprête à vivre pour demain
frère de ce jour sans frontière

Survit le bruit du dehors au dedans
et je vais à l'échelle
d'heure en heure montante
dans l'après-midi des maisons
surprenant la tragédie lente des grues

Tandis qu'un cri fait route vers la mémoire
jusqu'à rejoindre loin un train passé
je guette le dernier sifflet de six heures
pour ouvrir la soirée
comme une lettre attendue."

Contre toute absence, 2006.

Dans "Le corps voisé"

Liliane Wouters (page 246)

"Aimer, c'est à travers le corps
Rencontrer l'âme, c'est aussi
Par les sentiers de l'âme aller
A la découverte du corps.
Aimer, c'est mêler l'âme au corps,
Le corps à l'âme, c'est encor
Du bout des doigts, au fond de l'être,
Toucher, sentir et reconnaître
Avec la chair, avec l'esprit,
Sans deviner lequel est pris
Et lequel prend, sans pouvoir dire
Qui se réveille et qui s'endort,
Lequel commence, où finit l'autre,
Quel est le vif, quel est le mort."

Le livre du soufi, 2009.


Voilà, la journée s'achève, la fraîcheur revient.
Deux anthologies m'ont joliment accompagnée.
Je vous souhaite la pareille.