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mercredi 5 août 2026

La triste nouvelle du décès de Didier Decoin

EDIT: Témoignage de Manuel Carcassonne, directeur des Editions Stock (en fin de note).

Didier Decoin. (c) Académie Goncourt.

Avant de le rencontrer, je passais lui choisir une fleur dans mon jardin afin de la lui offrir. Didier Decoin, dont on apprend le décès à l'âge de 81 ans ce 5 août, adorait les fleurs et les jardins qu'il visitait régulièrement avec un couple d'amis versaillais. Quand il ne s'occupait pas des siens en Normandie et dans le Cotentin. Au moins autant que les livres, ceux à lire et ceux à écrire. Sans oublier les faits divers, la presse, le cinéma, la mer, les chats, autres centres d'intérêt de ce profond croyant. Sans oublier non plus son art de converser, d'écouter aussi. Un atout dans les conflits qu'il a permis d'apaiser. Sans oublier enfin son art de vivre et son implication dans les actualités du monde. Car Didier Decoin, c'est évidemment l'Académie Goncourt. Une assemblée où il a passé près de trente ans et qu'il a traînée ici et là, bravant les dangers, pour annoncer une sélection et résister.
 
Le communiqué de l'Académie Goncourt rappelle élégamment tout cela. 
"L'Académie Goncourt a l'immense tristesse de faire part du décès de Didier Decoin à l'âge de 81 ans. Succédant à Jean Cayrol au troisième couvert en 1995, il fut le secrétaire général de l'Académie pendant de longues années avant d'en devenir le Président de 2020 à 2024. Lauréat du prix Goncourt en 1977 pour son roman "John l'Enfer", Didier Decoin était un romancier qui avait une haute idée de la langue comme son œuvre en témoigne. Passionné par les faits divers, la mer, les jardins, homme de cinéma et de télévision, animé d'une foi profonde, il était au sein de l'Académie un lecteur attentif et un camarade d'une noble humanité. Par-dessus tout, il n'avait de cesse de faire partager sa passion pour les livres, allant à la rencontre de tous les publics, en France comme à l'étranger, se faisant ambassadeur de la littérature française dans sa riche diversité. Il était surtout un homme d'une grande bonté, généreux, attentif aux autres, convivial, avec lequel nous avons eu la chance de partager les mots, les idées, les moments, le pain et le vin."
Né le 13 mars 1945 à Boulogne-Billancourt, Didier Decoin est le fils du cinéaste Henri Decoin (1890-1969). Après ses études secondaires, il commence une carrière de journaliste à "France Soir". Il collaborera à plusieurs journaux comme "Le Figaro", "Les Nouvelles littéraires", participera à Europe 1 et à la création du magazine VSD. Féru de navigation, il a longtemps été chroniqueur à la revue "Neptune Moteur". En parallèle, il entame à vingt ans une carrière de romancier avec "Le Procès à l'amour". Le premier d'une trentaine de titres où il voyagera dans le monde et dans le temps. Il sera également essayiste (une douzaine de titres) et scénariste pour le cinéma et la télévision.
 
Son fils, l'écrivain Julien Decoin, a déclaré à l'AFP:
"Didier Decoin est mort mercredi matin à l’hôpital de Villejuif (Val-de-Marne), après s'être battu avec force et courage contre le cancer depuis plusieurs années. Il sera enterré face à la mer, qu'il aimait tant, à Auderville (Manche), une commune du cap de la Hague, dans le Cotentin, où il possédait une maison. La maladie ne l'a pas empêché de travailler jusqu'au bout. Il était 'encore, il y a quelques jours, en train de lire les livres de la rentrée littéraire.Il aimait tellement lire. Soit il lisait, soit il écrivait." 
Il y a treize ans, Didier Decoin m'avait écrit: "Je déteste les retours de vacances: il y a toujours des mauvaises surprises qui guettent, embusquées sous le ciel gris." Au mitan de l'été, je lui retourne la pareille aujourd'hui. Tristesse.
 
Pour retrouver les articles de Didier Decoin sur mon blog, c'est ici (d'autres sur le site du "Soir"). 
 
Bibliographie complète
 
Romans
  • 1966    "Le Procès à l'amour" (Seuil)
  • 1967    "La Mise au monde" (Seuil)
  • 1969    "Laurence" (Seuil)
  • 1970    "Élisabeth ou Dieu seul le sait" (Seuil)
  • 1971    "Abraham de Brooklyn" (Seuil)
  • 1973    "Ceux qui vont s'aimer" (Seuil)
  • 1973    "D'Amour et de flammes" (Hachette)
  • 1975    "Un policeman" (Seuil)
  • 1976    "La Dernière Troïka" (Hachette)
  • 1977    "John l'Enfer" (Seuil)
  • 1978    "La Dernière Nuit" (Balland)
  • 1981    "L'Enfant de la mer de Chine" (Seuil)
  • 1983    "Les Trois Vies de Babe Ozouf" (Seuil)
  • 1987    "Autopsie d'une étoile" (Seuil)
  • 1988    "Meurtre à l'anglaise" (Mercure de France)
  • 1991    "La Femme de chambre du Titanic" (Seuil)
  • 1992    "Lewis et Alice" (Robert Laffont)
  • 1994    "Docile" (Seuil)
  • 1996    "La Promeneuse d'oiseaux" (Seuil)
  • 1997    "La Route de l'aéroport" (Fayard)
  • 1998    "Louise" (Seuil)
  • 2002    "Madame Seyerling" (Seuil)
  • 2005    "Avec vue sur la mer" (Nil Éditions)
  • 2006    "Henri ou Henry, le roman de mon père" (Stock)
  • 2009    "Est-ce ainsi que les femmes meurent?" (Grasset)
  • 2011    "Une Anglaise à bicyclette" (Stock)
  • 2013    "La Pendue de Londres" (Grasset)
  • 2017    "Le Bureau des jardins et des étangs" (Stock)
  • 2023    "Le Nageur de Bizerte" (Stock)
  • 2026    "Maypops" (Stock)

Essais, récits et ouvrages religieux
  • 1975   " Il fait Dieu" (Julliard (rééd. Fayard en 1997)
  • 1979    "La Nuit de l'été" (Balland)
  • 1982    "Il était une joie... Andersen" (Ramsay)
  • 1984    "Béatrice en enfer" (Lieu Commun)
  • 1989    "L'Enfant de Nazareth" (avec Marie-Hélène About, Nouvelle Cité)
  • 1991    "Élisabeth Catez ou l'Obsession de Dieu" (Balland)
  • 1994    "La Bible racontée aux enfants" (Calmann-Lévy)
  • 1999    "Jésus, le Dieu qui riait" (Stock)
  • 2009    "Dictionnaire amoureux de la Bible" (Plon)
  • 2012    "Je vois des jardins partout" (JC Lattès)
  • 2014    "Dictionnaire amoureux des faits divers" (Plon)

Jeunesse

Collection"Mademoiselle Âge tendre"
  • 1970    "Il suffit d'un nuage" (Filipacchi-Odege)
  • 1970    "Un amour à l'américaine" ( Filipacchi-Odege)
  • 1972    "Anne et la punition" (Filipacchi)
Série "Le Clan du Chien bleu"
  • 1983    "La Ville aux ours" (Hachette)
  • 1983    "Le Lac de la louve" (Hachette)
  • 1983    "Pour dix petits pandas" (Hachette)
  • 1984    "Les Éléphants de Rabindra" (Hachette)
  • 1984    "Le Rendez-vous du monstre" (Hachette)

Albums illustrés
  • 1991    "La Hague" (Isoète)
  • 1992    "Cherbourg" (Isoète)
  • 1996    "Presqu'île de lumière" (Isoète)
  • 1997    "Sentinelles de lumière" (Desclée de Brouwer)

Théâtre

  • 1980     "Une chambre pour enfant sage" (créée au Théâtre Tristan-Bernard)

Bande dessinée

  • 2021    "Le Sang des Valois", tome 1 (avec Jérôme Clément et Marc Jailloux, Glénat)
  • 2023    " Le Sang des Valois", tome 2 (avec Jérôme Clément et Marc Jailloux, Glénat)
 
 
 
 
(c) Benjamin Decoin.
"Triste, je le suis amicalement à plus d'un titre.
C'est il y a une vingtaine d'années autour de la collection "Ceci n’est pas un fait divers" chez Grasset, que j'avais fait mieux connaissance avec Didier: il y a une boucle naturelle entre "Est-ce ainsi que les femmes meurent ?" (2009), ce livre étincelant consacré à d'affreux meurtres à New York et le dernier roman de Didier, merveille de cruauté suave, de candeur dans la description du crime d'être né différent, ce roman intitulé "Maypops" qui vient de paraître chez Stock.
Ils sont de la même trempe qui explore la noirceur de l'âme humaine comme sa possible rédemption. Un chrétien ne pouvait pas ne pas penser au salut de ses personnages.
Didier était un capitaine et un styliste hors pair. Je suis fier d'avoir été à ses côtés toutes ses années d'édition et de complicité.
Capitaine parce que l'ancien secrétaire général, puis président du Jury Goncourt possédait le don rare d'une autorité naturelle, douce, alerte, favorisant la littérature de l'imaginaire mais ouverte à d'autres genres, avec une curiosité toujours en éveil, une boussole le menant vers d'autres rives, lui le capitaine, le marin, qui tenait son cap.
Styliste, depuis le début, dans la volupté des mots, la moisson des sens qu'il fauchait à chaque page, les goûts, les odeurs, les gestes, parvenant à reconstituer en détails le Japon médiéval autant que le Sud humide et raciste des États-Unis, l'Amérique l'une de ses passions, dans son dernier roman qu'on lira comme son testament d’écrivain.
Nous perdons un précieux défenseur de la langue, de l'imaginaire, mais qui fut aussi un ami généreux attentif aux sujets des confrères écrivains, à tous les autres.
Toute la maison Stock qui appréciait tant sa gentillesse et sa bonne humeur lors des multiples rencontres, se joint à moi ici. Nous sommes tous en deuil de Didier. J'ai une pensée d'affection et de tendresse pour Chantal, qui fut en permanence à ses côtés, et pour ses enfants dont il était à juste titre si fier.
So long, Capitaine Didier."  
Manuel Carcassonne, Directeur Général des éditions Stock


mardi 14 février 2023

Roméo et Juliette à Bizerte en 1921

L'armée blanche quittant la Crimée.

Le nouveau roman de Didier Decoin, bientôt 78 ans, nous emmène à Bizerte, au nord de la Tunisie, il y a un siècle. Un fameux saut dans l'espace et dans le temps que nous propose "Le nageur de Bizerte" (Stock, 450 pages), épais, lettré et très descriptif - on pourrait en faire un film rien qu'en le lisant. Il nous conte avec moult détails la rencontre dans la lagune de Bizerte d'une jeune Ukrainienne en robe blanche installée à bord d'un des bateaux de la flotte russe ayant fui la révolution et les bolcheviks et d'un jeune bouchkara (docker) tunisien, nageur à ses heures, qui travaille au port, sur fond d'une vérité historique oubliée ou méconnue.

Un roman né de quasi rien, d'un nom posé un jour, il y a plusieurs années, sur un bout de papier. "Le roman a commencé tout à fait par hasard", me confesse Didier Decoin, homme au plus de cinquante livres, romans, essais, littérature jeunesse, de passage à Bruxelles. "Un jour de réunion à l'Académie Goncourt (NDLR: il en est membre depuis le 6 juin 1995 et la préside depuis le 20 janvier 2020), j'ai écrit sur un bout de papier le nom de Tarik Aït Mokhtari. Tahar Ben Jelloun (NDLR: juré Goncourt) qui passait derrière moi me déclare: "C'est un nom tunisien, ça, mais le "Aït" indique que c'est le nom d'un Tunisien berbère!"

Rentré chez lui, l'écrivain fonce sur son ordinateur et entame des recherches sur internet à propos des Berbères de Tunisie. Il est ferré par les infos qu'il pêche. Il lit des livres en rapport avec le sujet qu'il croit tenir, dont celui d'Anastasia Manstein-Chirinsky (1912-2009), "La dernière escale: le siècle d'une exilée russe à Bizerte" (Tunis, Sud Éditions, 2000, 309 pages), autobiographie de référence contant l'incroyable destin de la dernière survivante de la communauté russe installée en Tunisie il y a juste un siècle, dans le sillage de l'évacuation, depuis la Crimée, des navires de l'escadre de la mer Noire pendant la guerre civile russe. "Cela sert à ça, la littérature, trouver des sujets inattendus", commente-t-il. "Il y a quand même 7.000 Russes blancs qui sont arrivés à Bizerte en 1920-21 et y ont séjourné plusieurs années souvent." L'occasion de lui glisser dans l'oreille l'expression tunisienne "se sentir comme un Russe blanc à Bizerte"

Didier Decoin tenait sa toile de fond, les Russes exilés dans le port de Bizerte sous la protection de la France. Il avait son théâtre. "Je suis obsédé par l'idée de l'arrachement, de l'exode de personnes qui n'ont rien demandé à personne. Tous mes livres en parlent d'une manière ou d'une autre, mais de façon souvent détournée. Moi qui suis casanier comme un vieux chat, cela m'interpelle. Je me suis dit qu'il fallait que, cette fois, je parle vraiment d'un exode. Mes deux personnages principaux parlent français, Yelena parce qu'elle est cultivée, Tarik parce qu'il est Tunisien et que la Tunisie est alors sous protectorat français. J'ai voulu qu'ils se rencontrent pour la première fois comme dans la scène du balcon de Roméo et Juliette. Lui est en bas, il nage dans la mer, elle est en haut, à bord d'un navire de guerre chargé de Russes blancs qui ont fui devant les Bolcheviques."

Le cuirassé Georguii Pobedonossets où se trouve Yelena.

"Le nageur de Bizerte" oscille entre les scènes de janvier 1921 à Bizerte et celles de la fin 1920 en Ukraine. Ce roman, Didier Decoin l'avait entamé dès 2019. Sans imaginer ce qui se passerait le 24 février 2022. "La guerre en Ukraine a été un mauvais coup pour moi. Dans ma version initiale, Yelena était Russe et éprouvait ce sentiment de supériorité qu'éprouvent souvent les Russes vis-à-vis des Ukrainiens. Avec l'opération de Poutine, je ne pouvais pas maintenir une héroïne russe. Yelena Maksimovna est donc devenue ukrainienne. C'est le pouvoir du romancier mais un effet collatéral de l'"opération militaire spéciale" de Poutine du 24 février. L'Ukraine est au demeurant un très beau pays."

Donnant alternativement la parole à Yelena et à Tarik, le roman détaille l'exil précipité des premiers et l'accueil souvent intéressé des seconds. Sauf quand l'amour, ou au moins l'attirance, s'en mêle entre les deux personnages principaux qui auront un destin digne du film "Titanic". On découvre aussi la vie de la communauté amazigh de Bizerte alors, ce qui pourra paraître étonnant aux connaisseurs de la Tunisie. "Auparavant", explique Didier Decoin, "il y a eu un nid berbère au nord-est de la Tunisie. Aujourd'hui encore, les Amazighs sont très actifs dans leurs revendications. Leur drapeau est très beau, leur nourriture délicieuse, leurs fêtes de mariage somptueuses, sans oublier la manière dont ils célèbrent le premier jour de l'an. C'est une vraie fête, avec de la fierté, des revendications, ce n'est pas pour rien que les Amazighs s'appellent les "hommes"."

Didier Decoin.
Ce nouveau roman permet aussi à l'écrivain de contenter sa passion ancienne pour les bateaux. "La France s'est bien comportée dans cette affaire pour une fois, j'ai plaisir à le rappeler. La flotte russe arborait en effet le pavillon tricolore bleu-blanc-rouge comme protection. Mais les bateaux sur lesquels les exilés sont arrivés à Bizerte via Constantinople sont vieux et abîmés, ce sont des épaves flottantes. Je les ai vus dans un petit bout de film sur la flotte russe que m’a montrée la Marine française. Si on ne leur a pas tiré dessus, ils n'ont pas été épargnés par les terribles tempêtes tunisiennes. Ils devaient manœuvrer alors qu'ils étaient comme des châteaux gothiques avec des tourelles et des débords partout. Rien à voir avec les bateaux de guerre actuels, tout lisses."

Le sujet historique est adouci par l'arrivée d'un Américain nommé Agustin Ottomar, qui se déplace dans une élégante Torpedo de couleur jaune. "Il est l'élément perturbateur du récit. Américain, il veut épouser la sœur de Tarik, Chadia, parce que, photographe de cartes postales, ces cartes exposées dans tous les tourniquets d'Amérique, il a fait une photo de "l'orbe de son sein gauche". Mais Tarik défend l'honneur de sa sœur... Ils méritent toutefois une recherche, ces photographes d'hier, fabricants de cartes postales."

Bref, amateur de phrases longues, de descriptions précises, d'explications détaillées constantes, de mots rares, d'emportements verbaux louchant vers le lyrisme, "Le nageur de Bizerte" qui convoque nombre d'écrivains russes ou autres, est pour vous.









dimanche 31 décembre 2017

Garder le meilleur pour la fin (de l'année): cinq très bons romans du printemps à lire en hiver

Une semaine devant vous?
Voilà cinq romans pour l'occuper, dans des genres différents.

Lundi et mardi, on part au Japon d'hier


Le bureau des Jardins et des Etangs
Didier Decoin
Stock, 388 pages

Merveilleux roman que celui-ci où, après avoir disséqué les faits divers (lire ici), Didier Decoin nous emmène au Japon du XIIe siècle porter les meilleures carpes de la rivière à l'empereur. Etrange? Non. En nous racontant le Japon d'hier d'une façon extrêmement documentée mais jamais assommante, le secrétaire de l'Académie Goncourt nous donne aussi un reflet de notre société aujourd'hui, de ses choix, de ses réussites, de ses échecs. Sa Miuki, la veuve de Katsuro, a décidé de remplacer son mari défunt pour ce voyage et ses péripéties seront autant d'occasions de montrer quelle magnifique personne elle est.

J'avais rencontré l'écrivain à la sortie du "Bureau des Jardins et des Etangs". Son livre est toujours disponible. Voilà ce qu'il m'en a dit.
"Ce livre est important pour moi. Je voulais faire quelque chose de ma passion pour le Japon mais il fallait que je me décide. Cela a été un gros travail. Il est dédicacé à Jean-Marc Roberts (1954-2013) parce qu'il avait adoubé le livre, quand je lui en ai présenté l'idée. Je lui avais montré des bribes, il y a douze ans. Il m'avait dit: "Vas-y, fais-le!" La dernière fois que je lui ai rendu visite avant son décès, il m'en avait demandé des nouvelles. Je lui ai menti. Je lui ai dit qu'il serait prêt dans quelques mois."
Didier Decoin. (c) Benjamin Decoin.
"Ma passion pour le Japon n'est pas récente. Mon intérêt a surgi à propos de la guerre du Pacifique. J'avais lu le livre "Le survivant du Pacifique" de Georges Blond, datant de 1949, et je ne comprenais pas le peuple japonais, cette violence, cette cruauté dans la guerre. Pour écrire ce roman, j'ai lu plein de livres, j'ai vu plein de films. Il y a plus de douze ans que je vis en concubinage avec la culture japonaise. Plus je l'explore, plus je la trouve fascinante, séduisante, novatrice."
"Le roman est situé il y a mille ans parce que les concours de parfums datent de l'époque Heian (XIIe siècle). Il fallait que je plonge Miyuki dans un univers qui soit le contraire de ce qu'elle est, une paysanne simple et frustre. La période Heian est le point culminant du raffinement japonais. La peine de mort est abolie, alors qu'à la même époque, chez nous, on pratique la torture. C'est une période où les femmes des empereurs découvrent les fictions comme "Le dit du Genji" qui sont les matrices du roman européen, avec des gens coquins, amoraux même."
"Oui, c'est un livre olfactif. Je m'intéresse à toutes les odeurs, sauf celle du vomi. Je les assume toutes sauf celle-là. Et je repense souvent à la phrase de Jean Genet, "A force de tripoter une rose, ça sent la merde". La matière vivante pourrissante devient de la merde. D'où l’expression "Ça ne sent pas la rose". Les mauvaises odeurs sont incluses dans les bonnes. J'aurais adoré être un nez chez un parfumeur, créer des jus. La peau est un réceptacle. D'où une autre expression: "Je ne peux plus te sentir". Un monde sans odeurs serait horrible. Pensez au parfum de l'enfance, de la maison, etc."
"L'écriture du livre a été plus rapide que la documentation. Miyuki fait des kilomètres à pied dans des conditions aventureuses. Elle ne se retourne jamais. Elle ne fait qu'avancer sauf quand une halte est nécessaire. Elle est un personnage sans hésitation, une flèche qui va droit vers sa cible. Un soleil qui brille. Elle se nourrit de sa propre énergie. Elle est très lumineuse. Elle a été heureuse avec Katsumo, un type bien qui l'a vraiment aimée. Elle me plaît beaucoup,  on l'aura compris."
"Il y a un effet miroir du roman par rapport à notre société. Trop de monde. Une surabondance d'immigrés. C'est gommé par la splendeur de la ville. Ils ont inventé leur ville comme Manhattan avec des rues et des avenues qui se coupent à angle droit. Comme si c'était la ville idéale."
"Ce roman est plus sexuel que d'autres. Je me lâche. Je me décoince. J'ai un univers fantasmagorique riche dans le domaine des fantasmes. Je n'ai pas besoin qu'on m'apprenne des trucs. Certains de mes fantasmes que je croyais personnels, je les ai retrouvés au Japon! J'aurais fait un bon Japonais. J'aime le riz, le saké, les femmes japonaises. Mais je ne suis jamais allé au Japon. A force d’écrire des histoires, j'arrive dans un pays que j'imagine. Quand j'écrivais le livre pendant des jours et des jours, je m'y croyais. Surtout avec la musique que j'écoutais: Joe Hisaishi est la bande originale du livre. Ce compositeur a notamment créé la musique des films de Kitano."
"Aujourd'hui que le livre est publié, je me sens un peu amputé. Après douze ans! Miyuki est partie voler de ses propres ailes."


Mercredi, on s'installe dans un tout petit village


Silencieuse
Michèle Gazier
Seuil, 213 pages

Magnifique histoire si bien racontée que ce roman qui se déroule à Saint-Julien-des-Sources, six cents habitants. On y trouve un bistrot, une supérette et bien sûr des habitants et leurs potins, leurs commérages même. Inconfortable pour les deux étrangers, Hans Glawe, un peintre et sculpteur allemand qui ne fraie avec personne, Louis, un vieux hippie à qui est sensible Annie, la caissière de la supérette. Il y a aussi Claude Ribaute, retraité, un ancien du village qui est revenu écrire une étude sur le peintre. Observateur du quotidien, il sera le narrateur de la seconde partie du roman. Car les jours monotones sont bousculés par l'arrivée de Valentina, qui ne parle pas, et de sa mère qui voudrait lui venir en aide. Le silence de la petite fille est terrible. Mais d'où vient-il? C'est ce que Michèle Gazier va nous faire comprendre dans ce superbe roman de silences, de violences et de blessures dues à un passé qui ne passe pas. Elle m'en a parlé.

"Qu'il y ait trois hommes dans ce livre après trois femmes dans "Les Convalescentes" (lire ici) est le fait du hasard. Trois est un chiffre intéressant. A trois, il y a une ouverture, à deux, c'est un affrontement."
Michèle Gazier. (c) John Foley.
"Ce livre a une histoire. Je suis lente dans la rumination. J'ai vu, il y a quinze-vingt ans, un reportage télévisé qui m'a troublée. Était annoncée l'interview d'un jeune homme qui avait appartenu aux Brigades rouges. Il n'y avait pas fait grand-chose et en était parti. Il s'était caché et était recherché par la police. Il avait décidé de se confesser à un journaliste. Dans le reportage, il raconte comment il a répondu à la douleur d'être Allemand, qu'il s’est engagé en aveugle, que les morts l'ont fait reculer, qu'il s'est caché en Espagne d'abord, en France ensuite. Mais qu'il avait maintenant besoin d'en parler, d'en répondre. A un moment, il y a eu un plan sur le village où il habitait. Mon mari et moi avons reconnu ce village, ce n'était pas loin de notre maison. Une semaine après, le jeune homme était arrêté. J'ai été très troublée par son parcours.  Cette tentation de la violence parce que l'héritage du passé n'est pas assumé, cette obligation alors de se cacher et puis ce besoin d'avouer et ainsi se faire prendre. Etait-ce un acte manqué?"
"J'ai aussi fait un livre sur le peintre catalan Josep Grau-Garriga qui était anti-franquiste. Il a traduit sa violence contre le régime de Franco dans son art. Cela a été à la fois politique et salvateur. L'artiste est parvenu ainsi à apaiser sa violence, son angoisse intérieure."
"Dans le sud de la France où j'ai ma maison, un de mes voisins est Anselm Kiefer. Le nom de son domaine porte celui de l'ancienne filature de soie où il se trouve, "La Ribaute". Son art a le même mouvement que Grau-Garriga. Tant le terroriste du reportage télé que Grau-Garriga et Kiefer ont choisi de vivre dans un village. Un village avec une population qui ne les comprend pas et voit en chacun d'eux l'étranger. Dans le sud de la France, cela reste des Boches!"
"Le village pour moi, c'est la scène, le lieu où tous les regards convergent. Tout le monde sait tout de tout le monde. Le village, c'est l’arène, avec la place, les maisons autour, les balcons au premier étage. Le village fonctionne comme un chœur. Les personnages entrent dans l'histoire comme des acteurs. Quand j'écris un roman, je sais d'où je pars et où je veux arriver. Je ne sais pas ce qui se passe entre les deux, mais j'y vais."
"Le silence est une capacité à transformer ce qu'on peut avoir de violent en soi. Valentina est une petite fille qui ne parle pas. Comme un refus de l'héritage familial qu'elle contourne avec des silences. Elle reste une énigme parce qu'elle est une énigme. Elle fait réagir les autres. Son silence est un questionnement pour eux. Avec ses rares interlocuteurs, elle a une complicité naturelle, évidente. Qui se ressemble s'assemble. Ils se reconnaissent. Elle choisit celui qui est le plus blessé, comme elle l'est. "Ces enfants-là n'apprennent pas parce qu'ils savent", m'a dit un jour un médecin."
"Deux narrations se suivent. La première partie est la mise en place du décor. J'ai besoin d'une géographie pour raconter. Les choses ne se passent pas n'importe où. Il y a une aire centrale où tout va résonner. J'ai besoin d'une narration avec de la distance pour planter le décor, puis, une voix va s'élever, comme un air d'opéra. Cette voix arrive dans la deuxième partie."
"Ribaute est le personnage du sociologue. Il a un itinéraire comme Bourdieu dont j'admire beaucoup le travail. Une mise à distance de la campagne, de la province dont il est originaire. A la fin de sa vie, il s'est consacré à une revisitation de l'art et de la peinture. Mon personnage a le même type d'itinéraire. Le sociologue a une distance que n'a pas le psychologue qui est dans l'interprétation."


Jeudi, on file aux Etats-Unis


Après l'incendie
suivi de Trois lamentations
Robert Goolrick
traduit de l'anglais (Etats-Unis)
par Marie de Prémonville
Anne Carrière, 349 pages

Formidable, encore plus captivant que les précédents, le nouveau roman de Robert Goolrick (lire ici) est l'histoire d'une maison, Saratoga, construite en 1784 dans l'Amérique sudiste et détruite par un incendie en 1941. Bien sûr, l'histoire de ses habitants aussi, dont la dernière Diana Cooke Copperton Cooke qui y a peut-être péri. Une véritable enquête menée par un journaliste pour la rubrique "Maison et art de vivre" d'un journal qui, par moments, ne sait plus s'il trouve ou s'il rêve. Le livre est prodigieux et se lit avec un appétit grandissant. On y suit le destin des uns et des autres bien entendu, mais on comprend aussi qu'il y est difficile de penser autrement. Comment Diana va-t-elle résoudre cette équation, écartelée entre les problèmes financiers et les problèmes moraux que lui cause l'esclavage qui était en vigueur là. Qu'est-ce que l'amour dans ce cas? Peut-on échapper au poids du péché des pères? Et à ceux du fils? Le paradis pourrait-il exister sur terre?

Goolrick nous entraîne dans un roman passionnant, sensible et formidablement bien construit. Avec lui, on a droit à l'envers du décor, quel décor et quel envers! Que ce soit les problèmes d'argent ou les relations de Diana avec son mari richissime épousé pour sauver le domaine mais capable du pire ou son espoir de trouver l'amour ailleurs. Le romancier nous tient en haleine tout en nous faisant côtoyer de tout près ses personnages, rendus à la lumière par un journaliste opiniâtre.

Le roman est suivi d'une superbe nouvelle inédite, "Trois lamentations", un récit autobiographique d'une année d'école du très jeune Robert.


Vendredi, on revient au Havre


Par amour
Valérie Tong Cuong
JC Lattès, 413 pages

Que s'est-il passé chez les civils du Havre durant la Seconde Guerre mondiale? Comment réagir quand les soldats ennemis s'installent? Que les soldats amis vous bombardent? Valérie Tong Cuong nous offre dans un roman choral bouleversant qui s'intéresse à des faits peu connus qui se sont déroulés dans la ville du Havre d'où est originaire sa maman.
"Le début du livre est un peu long et puis l'action s'emballe. C'est un parallèle avec l'avancement de la guerre. En 1939, c'était plutôt statique. En 1940 sont arrivés les Allemands et  une nouvelle vie s'est installée. Il y avait ce qui se passait en Russie aussi. Les portes de l'enfer se sont ouvertes progressivement. La première partie du livre concerne les années 1939-1940. C'était calme. En 1941, c'est l'exil. A partir de là commence la descente aux enfers. Les habitants croient toujours que cela va se terminer mais cela ne se termine pas. A la fin de la guerre, la situation était inimaginable. Il y avait la victoire des Alliés mais la ville du Havre avait été complètement bombardée par les Anglais, et ce, tout au long de la guerre. C'était une situation épouvantable. Les gens étaient coincés dans un étau. Les civils ont été sacrifiés par les Anglais. Au moment de la victoire, cela a été compliqué à vivre, compliqué à expliquer."
Valérie Tong Cuong.
"En 1943, les Allemands décident de faire évacuer tous les enfants de la ville. Les évacuations vers l'Algérie, elles, ont eu lieu jusqu'en 1942. Il y a eu un phénomène comparable en Grande-Bretagne où les enfants étaient évacués vers des pays du Commonwealth, jusqu'à ce qu'un naufrage stoppe cette opération baptisée "Children over seas". D'autres enfants britanniques étaient envoyés à la campagne."
"J'avais l'idée générale du livre au départ. J'ai rassemblé énormément de documentation, des livres, des documents, des témoignages. J'ai beaucoup lu, beaucoup rencontré. Je voulais que le livre soit à hauteur d'homme, dise ce que les gens avaient vécu. Comment on vit cela à tel âge ou à tel âge. Ensuite, j'étais prête à écrire. Les personnages se sont révélés en cours d'écriture. J'ai opéré un travail d'architecture minutieux. Je voulais être précise, vraie, par rapport aux points de contact. Je voulais que tout ce que mes personnages, composites mais faits de personnages réels, vivent soit vrai. C'est le propre du romancier que ses personnages de fiction soient issus de véritables vies. Je me suis glissée facilement dans la peau de chacun d'eux. On s'oublie alors. J'ai entendu des voix. J'ai été emportée par leur propre vécu. Je me suis mis plus de pression pour être à la hauteur de ce qu'ils ont vécu. Des témoignages ultérieurs à la parution du livre l'ont confirmé. Des gens m'ont dit: "C'est nous que vous racontez". Alors que je ne les ai pas rencontrés. Ça, c'est un cadeau de la vie. Comme par exemple, cette inscription "Ici, c'est les docks" trouvée sur un mur après le bombardement du magasin le Printemps au centre-ville, un monsieur est venu me voir et m'a dit: "C'est mon frère aîné!" Comme si l'histoire se poursuivait pour moi."
"Comment je choisis à qui donner la parole? Celui de mes personnages qui raconte est celui qui est le mieux placé pour raconter. Ensuite, les autres racontent leur vision des mêmes faits. Je voulais montrer que chacun a vécu sa propre guerre."
"J'ai eu le titre, "Par amour", tout de suite. Dès la première réflexion, dès les premiers témoignages. Ce sont souvent les mères qui font les choses par amour, elles dissimulent pour protéger. Mais chacun des personnages le fait à sa façon. J'ai compris que ce qui s'était produit, c'était par amour, que cet amour concerne les enfants, le compagnon, la patrie. Ce sentiment immatériel leur donnait une raison d'avancer."
"C'est la première fois que je m'aventure sur le terrain historique. Mais ce livre est dans la continuité de mes précédents parce que j'aime regarder comment les gens avancent dans leur vie, ici en temps de guerre, quelle est leur humanité pour répondre à l'inhumanité. Le procédé choral était présent dans mes deux romans précédents. Ici, il s'est imposé. Les comportements sont tellement différents. Je voulais entrer par plusieurs portes. Tout peut arriver à tout moment pendant la guerre. La guerre est une succession de choix, de décisions à prendre en se fiant à son intuition. Ce sont des prises de risque qui s'enchaînent."
"Les sœurs s'aiment en ayant accepté chacune que l'autre soit différente. Elles sont parfois agacées ou en désaccord mais on est en guerre. Le danger permet de faire remonter l'essentiel à la surface. Elles tiennent l'une pour l'autre parce que l'une a l'autre à protéger."


Samedi et dimanche, on se repose avec un thriller


De cauchemar et de feu
Nicolas Lebel
Marabout, 415 pages

Le titre annonce la couleur. On ne va pas se retrouver au pays des Bisounours mais dans le Paris actuel, celui de 2017, en état d'urgence, quelques jours avant le dimanche de Pâques, lieu choisi semble-t-il pour exporter le conflit irlandais. Fameuse semaine sainte! Pour son quatrième roman alors qu'il a commencé à écrire il y a cinq ans, Nicolas Lebel, prof d'anglais à temps partiel, fait fort. Pour bien nous mettre la pression, il chronomètre son récit, tout en intercalant des flash-backs inquiétants qui se déroulent en Irlande du nord dans les années 60 et 70.

Son capitaine de police Mehrlicht ("Son nom vient des derniers mots que Goethe a prononcés sur son lit de mort") a du pain sur la planche quand on découvre que le gars assassiné dans un pub parisien a pris une balle dans chaque genou et une dans le front. Un signe qui ne trompe pas et qui est confirmé par l'autopsie, qui revèle des slogans nationalistes nord-irlandais, des tatouages celtiques et les lettres IRA. Que diable venait-il faire à Paris? Qui l'a liquidé?

L'enquête s'annonce compliquée. Elle va bien occuper la fine équipe de Mehrlicht, pas toujours soudée, remise en question et augmentée d'une stagiaire venue de la province ainsi que d'un inspecteur anglais dépêché sur place. Rebondissements, fausses pistes, figures inquiétantes du passé qui semblent se réveiller à moins qu'elles ne se soient jamais endormies, le thriller de Nicolas Lebel garde son lecteur en haleine jusqu'au bout. Lui montre combien le passé peut tenir le présent et le présent tenir le passé. Ecrit avec un réel souci du mot juste, en séquences courtes qui s'enchaînent à bon rythme, le compte à rebours voit défiler ces quarante heures à toute vitesse tout en montrant combien la douleur peut être individuelle ou collective.

Sans oublier le running gag chez Lebel, la sonnerie téléphonique sur le portable de Mehrlicht, père souvent dépassé. Un des éléments caustiques de son roman policier qui aime mêler histoire passée et présente et analyser la société contemporaine.


Sans oublier
1. "Tout un monde lointain", Célia Houdart, P.O.L.
2. "Madone", Bertrand Visage, Seuil
3. "Point Cardinal", Léonor de Récondo, Sabine Wespieser Editeur
4. "Mon autopsie", Jean-Louis Fournier, Stock
5. "La beauté des jours", Claudie Gallay, Actes Sud
6. "Traité des gestes", Charles Dantzig, Grasset
7. "Une autre Aurélia", Jean François Billeter, Allia
8. "La nuit des enfants qui dansent", Franck Pavloff, Albin Michel
9. "Les amnésiques n'ont rien vécu d'inoubliable", Hervé Le Tellier, Le Castor Astral
10. "Mon gamin", Pascal Voisine, Calmann-Lévy

vendredi 19 décembre 2014

De A à Z, "le petit peuple des faits divers" amoureusement rendu par Didier Decoin

Difficile de dire le contraire, les pages des faits divers dans les journaux exercent un haut pouvoir attractif chez le lecteur. Ici, on le fait souvent à coup de regards obliques. Dans la famille Decoin, Henri le père cinéaste (1890-1969), Didier le fils écrivain (1945-), c'était une institution. "Chez nous", écrit Didier Decoin dans son "Dictionnaire amoureux des faits divers" formidable d'humanité (dessins d'Alain Bouldoyre, Plon, 821 pages), "ils [les faits divers] étaient chez eux."

Ils étaient dans la cuisine, saturant les journaux froissés en boule en attendant d'éponger les poêles à frire, ils étaient dans le bureau paternel, découpés, annotés et encollés dans des tas de dossiers, ils étaient dans le salon sous forme de compilations. Et ils étaient même dans le pupitre d'écolier du jeune Decoin, mais cachés sous de sages protège-cahiers.

En réalité, ce qu'aimaient le père et le fils, ce n'était pas vraiment les faits divers, mais les personnages à leur origine. "Ce qui nous séduisait", écrit ici Didier Decoin, "c'était le petit peuple des faits divers." Et il en rend admirablement compte dans ce "Dictionnaire amoureux" bien épais. Epais comme quoi? Une tranche d'entrecôte, une cuisse de dinde de Noël, une part de terrine de fête? En tout cas, on mange beaucoup et bien dans les faits divers qu'a rassemblés l'auteur durant les cinq années qu'a duré ce travail. "Oui, on mange beaucoup dans mes histoires", me confirme Didier Decoin, de passage à Bruxelles. "Et de bonnes choses. Maigret mangeait, Miss Marple faisait des confitures, Poirot prenait de terribles petits-déjeuners." Quant à Nabilla qui a fait la une ces derniers temps? "On n'en sait rien et c'est dommage." Mais cela donne l'autorisation à l'académicien Goncourt de surveiller la presse à son sujet.

Didier Decoin.
"J'ai démarré très vite", me dit Didier Decoin. "J'ai choisi des faits divers qui m'interpellent et qui me donnent du plaisir à les écrire. J'ai ralenti quand j'ai cherché le ton du livre. C'est le problème des "Dictionnaires amoureux". Il faut un ton varié mais une unité. Il est resté 800 pages des 1.200 que j'avais écrites. Comme je lis partout, je pense à mes lecteurs, j'ai besoin que mes livres soient portables!"

Portables, portables, c'est vite dit. On en a quand même pour pas loin de 900 grammes. Mais quel bonheur de lecture que ce livre. On sent tout de suite l'intérêt pour l'humain de l'auteur, son désir de comprendre. "J'ai fait ce livre pour le plaisir de raconter des histoires. Les faits divers criminels sont souvent putrides et répugnants, ce qui me touche, ce sont les gens qui habitent les faits divers. La noyée de la Seine, par exemple, est une histoire formidable. Elle est la fille la plus embrassée du monde!"

"Je pense qu'on est criminel par circonstance plutôt que par naissance", m'explique encore l'écrivain. "Je le crois profondément mais certains psys me contredisent." Lui-même se demande quoi par rapport à notre Marc Dutroux. "Est-il né mauvais?" Il est peut-être une exception, celle qui confirmerait la règle Decoin.

Surtout, Didier Decoin a un talent fou pour raconter, pour faire des liens avec d'autres histoires analogues quand il développe un sujet, pour nous entraîner dans son bouquin à découvrir des gens auxquels on n'aurait jamais pensé. On le lit comme s'il nous parlait, comme s'il partageait avec nous des récits sur lesquels il est toujours très bien documenté. Des récompenses de lecture sans aucun effort, il nous gâte.

Dans les récits de vie, ou de mort, qui nous sont présentés, on ne trouvera pas beaucoup de noms très connus, ou alors abordés par des biais différents. "Il y a beaucoup de faits divers du XIXe siècle parce que la presse a tellement bien fait son travail à propos des affaires récentes que je n'ai rien à y ajouter". Mais on trouve plusieurs faits divers qui ont défrayé les colonnes au siècle dernier, dont l'affaire Amanda Knox, "tellement mignonne!". En réalité, Didier Decoin nous balade dans le temps et dans le monde, traquant l'humain derrière le drame, pointant ici un silence, là une vengeance, là encore un rêve inouï. De l'humain, toujours de l'humain. Le plaisir qu'a pris le Secrétaire de l'Académie Goncourt à écrire toutes ces entrées alphabétiques, puisqu'il s'agit d'un dictionnaire, se prolonge naturellement dans le plaisir de lecture du lecteur. Quel élan dans son écriture! Et pourtant, ses sujets choisis, il s'est forcé à les écrire les uns après les autres, de A à Z: "Je ne voulais pas commencer par les histoires que je préférais et avoir les autres à écrire ensuite."

Quant aux histoires écartées par Didier Decoin, "elles dorment dans une mémoire en attendant de peut-être se réveiller sous forme de roman".
Ces livres pourraient alors être les voisins de ceux qui racontent les destins de Kitty Genovese et Ruth Ellis, les formidables romans "Est-ce ainsi que les femmes meurent?" (lire ici) et "La pendue de Londres" (tous les deux chez Grasset, collection "Ceci n'est pas un fait divers", 2009 et 2013, au Livre de poche ensuite, 2010 et 2014).










dimanche 18 mars 2012

LA vu le film "38 témoins" de Lucas Belvaux



La très belle affiche, avec un dessin de Miles Hyman.

Elle a même été héroïque en n'allant pas secouer le ronfleur quatre rangs devant elle et quatre sièges plus à droite.
Heureusement, un autre spectateur est allé secouer le cinéphile.

Le film "38 témoins" est pas mal du tout, Yvan Attal y est excellent.
La bande-annonce est ici: http://www.dailymotion.com/video/xof1t1_38-temoins-bande-annonce_shortfilms

On le sait. Il est inspiré d'un fait divers véridique, survenu aux Etats-Unis.
Mais l'action est transposée de New York au Havre et des années 1960 à l'époque contemporaine.
Pourquoi pas, mais on n'apprend rien sur l'assassin de la pauvre fille, dont le tort principal a été de croiser la mauvaise personne au mauvais moment.

Pour cela, il faut se reporter à l'excellent roman de Didier Decoin, dont le film est inspiré. "Est-ce ainsi que les femmes meurent?" a été publié il y a trois ans chez Grasset et a été repris l'année suivante au Livre de poche.





















C'était la première participation du secrétaire de l'Académie Goncourt à la collection "Ceci n'est pas un fait divers" de la maison d'édition.

Un roman magnifique basé sur un fait divers atroce, interrogeant chacun sur ses responsabilités dans la société. Sa lecture fait se dresser les cheveux sur la tête, donne la chair de poule et renvoie à chaun la question "Et toi, qu'aurais-tu fait?"


Nous avions rencontré Didier Decoin à l'époque.

Kitty Genovese.

Son roman " Est-ce ainsi que les femmes meurent?" se base sur une histoire réelle.
Kitty Genovese, 28 ans a été assassinée par un psychopathe, aux petites heures glacées du
13 mars 1964, à Kew Gardens (Queens, New York).
Aucun des trente-huit voisins qui ont assisté depuis leurs fenêtres aux trente-cinq minutes de son calvaire, n'est intervenu ni n'a prévenu la police.

Didier Decoin se fait enquêteur, journaliste, dans ce livre, tout en gardant son âme de romancier.

Il a longuement recherché chansons, livres et films d'alors pour que le lecteur puisse se construire mentalement le New York d’il y a  près de cinquante ans. Il a rassemblé une masse de documents, mais n'a pas utilisé tout ce qu’il savait, pour ménager son public.
On se dit qu’un livre, du papier et de l’encre, ce n’est pas dangereux. Mais Kitty Genovese est une vraie fille. Elle a vraiment existé, elle est vraiment morte. Elle a vraiment souffert pendant trente-cinq minutes. Son assassin est un vrai assassin qui l’a vraiment tuée. C’est une autre démarche que celle du simple roman.
Chaque matin des deux ans passés à composer cette histoire, une photo de Kitty agrafée au mur devant lui, l’écrivain a été hanté par le fait qu’il écrivait sur du vrai. Au point de s’écrier aujourd’hui qu'il n'aimerait pas recommencer.

Pourquoi a-t-il choisi ce fait divers trouvé de l’autre côté de l’Atlantique?
J'ai été interpellé par sa résonance moderne. Je me suis tout de suite demandé ce que j’aurais fait, moi. C’est ça qui est intéressant, pas de cracher à la figure des trente-huit personnes mais de se dire : “Eux n’ont pas bougé, mais moi?”  La question me tracasse aussi à propos de la guerre 40-45. Je suis né après celle-ci, mais je n’ai cessé de me demander quel genre de Français j’aurais été pendant la guerre.
Titré en retournant la phrase d’Aragon, "Est-ce ainsi que les hommes vivent?", ce roman habilement construit sur les interventions d’un couple de voisins, absents lors des faits, et des scènes véritables extraites du procès rend aussi hommage à Martin Gansberg, le journaliste qui a révélé à la une du New York Times ce qui s’était passé dans l’indifférence générale.
Son article est formidable. Il a oublié qu’il travaillait pour un rédacteur en chef, pour une ligne éditoriale, pour un journal new-yorkais. Il s’est mis à crier en tant qu’homme. Il réveille une société léthargique. Il hurle à ses contemporains qu’on ne peut pas continuer à vivre comme cela.
L'article commence ainsi:  "Durant plus d'une demi-heure, 38 citoyens honnêtes et respectables du Queens, ont regardé un tueur suivre et poignarder une femme, au cours de 3 attaques distinctes, dans Kew Gardens".




A la parution du livre, on sentait Didier Decoin toujours remué par son sujet.
J'espère que cette histoire fera prendre conscience du fait que ce n’est pas le voisin qui sauve la personne en détresse. Je voudrais qu’on se dise “Si moi je n’interviens pas, personne n’interviendra”. Alors qu’on pense toujours l’inverse. En filigrane, je me demande si la personnalité de Kitty, homosexuelle, italo-américaine, indépendante, rentrant tard puisque manager de bar, n’a pas joué dans ce quartier de retraités riches, bien-pensants. Kitty est une très jolie fleur mais elle dépasse.

Didier Decoin s’avoue toutefois heureux d’avoir fait ce livre. Mais les deux années passées avec Kitty l’ont marqué :
Romancier, j’ai tué plein de mes personnages et ça me faisait rigoler. Ils n’existent pas, ce sont des marionnettes. Là, c’est un personnage vrai, elle a sa vraie tombe, avec son vrai cercueil dedans. Elle a vraiment rêvé d’ouvrir un restaurant avec son papa. Ça me fait mal qu’elle n’ait pas pu le faire. Je ne la connais pas, je ne la connaîtrai jamais. Mais quand Kitty Genovese est entrée dans ma vie, elle s’est mise à exister et cela, je ne veux pas le recommencer. Je rêve d'écrire un thriller avec des personnages inventés. Surtout, que rien ne soit vrai !
L'affaire Kitty Genovese a conduit les autorités de la ville de New York à créer un numéro de téléphone commun pour les urgences.