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jeudi 5 janvier 2017

Reprise en douceur, avec des images

Lire? Oui, bien sûr, et beaucoup.
Mais il n'est pas interdit de reprendre en douceur.
Une triade de textes brefs, avec des images, tous les trois traduits de l'anglais.


Compilation canine


Quel chien!
Fenella Smith & les frères McLeod
traduit de l'anglais (Royaume-Uni)
par Isabelle et Juliette Lê
Fleuve éditions, 172 pages

Le ton est donné dès le sous-titre: "Détails utiles et instructifs + une pincée de bêtises". Deux frères et une sœur britanniques se remémorent leur enfance idyllique dans une maison débordant d'animaux pour composer cette ode illustrée aux espèces canines de toutes sortes. Les chiens domestiques d'abord (Canis lupus familiaris, les descendants des loups domestiqués), quelques chiens sauvages ensuite, et même un chat.

Bouledogue français.
Fenella Smith et Myles McLeod se sont attelés aux textes non dénués d'humour, Greg McLeod, leur aîné, s'est occupé des dessins, de sympathiques croquis à l'aquarelle dont une particularité est de représenter les pattes des chiens portraiturés par de simples lignes plus ou moins longues - sauf en cas de poils longs.

"Coton de Tuléar". (c) Fleuve éditions.
L'ensemble, classé alphabétiquement par le nom des espèces présentées (un dessin gag et une notice de quelques lignes dans une typo dynamique), est très complet et plutôt joyeux. Une page par chien avec une exception pour le "Labrador jaune" qui, tellement aimés des auteurs, reçoit une double - est-ce à dire qu'ils apprécient autant le "Berger de Beauce", le "Caniche", l'"Epagneul breton", le "West Highland white terrier", le "Malamute de l'Alaska" et le "Saint-Hubert" qui bénéficient de la même mise en pages?

"Bouvier des Flandres". (c) Fleuve Ed.
Du "Affenpinscher" ou griffon-singe au "Yorkshire terrier", en passant par le "Bouvier des Flandres", le "Coton de Tuléar", le "Lévrier afghan", le "Shar-pei", le "Teckel" et tant d'autres plus ou moins connus, ce dictionnaire illustré réunit quasi cent cinquante races de chiens que l'on reconnaît en plongeant avec émotion dans ses souvenirs ou qu'on découvre avec intérêt.

Idée de vérifier si l'adage "Tel maître, tel chien" a sa place ici. Ou si ce n'est pas plutôt son contraire qui serait envisagé dans ce recueil plein de bonne humeur, d'amour des chiens, de poils et de bonnes langues baveuses.



Compilation humaine


Hipster animals
Un bestiaire humain
Dyna Moe
traduit de l'anglais (Etats-Unis)
par Rose Labourie
Hugo Image, 106 pages


Musique! (c) Hugo Image.
Les "hipsters" sont ces personnes tendance qui peuplent les "quartiers cool" de New York, Paris, Londres, Tokyo et ailleurs. L'auteure, illustratrice et scénariste new-yorkaise qui se présente dans le livre sous les traits d'une chatte siamoise, les a étudiés sur le terrain. Elle ramène de son exploration un guide des bêtes de mode et autres branchés qu'elle a croisés. Sous forme de bestiaire! Elle classe ses sujets en neuf familles, "Nourriture & Boisson", "Sur scène", "Mode + Style", "Web & Technologies", "Musique", "Amis & Amants", "Divertissements & Loisirs", "Talents & Marottes", "Les Beaux-Arts".

Les titres des chapitres font déjà naître des images... Attendez, vous n'avez encore rien vu. Dyna Moe précise sa démarche dans une note liminaire:
"Les espèces incluses ici ne sont pas censées représenter l'ensemble du spectre de la "culture jeune" mais plutôt un échantillon sélect des créatures issues du règne animal en pleine ascension sociale postuniversitaire avec complexe de supériorité - et de celles qui aspirent à suivre leurs traces.
L'auteur ne souhaite pas exprimer de jugement ni signifier qu'une espèce (mentionnée ou non) est meilleure qu'une autre, mais plutôt souligner que nous sommes tous aussi rebutants les uns que les autres. Tout le monde est pire."

"Police du goût". (c) Hugo Image.
Ensuite, c'est parti pour une riche galerie d'animaux "hipster", chacun étant finement observé: titre, présentation, caractéristiques principales, sans oublier le dessin et le choix de l'animal qui le représente!
Quelques exemples: "Dandy mixologiste", "Globe-trotteuse en quête de soi", "Clampin de compétition", "Erreur d'un soir", "Apiculteur sur toit", "Picasso populo"...

C'est percutant, grinçant, et évidemment extrêmement drôle tant qu'on y reconnaît ses voisins et non soi-même.

Parodie sans doute, mais quel traité de sociologie appliquée! En une petite centaine de portraits bien envoyés, c'est toute notre société qui s'étale devant nous. Drôle et féroce.


Compilation littéraire


Tout commence ici
chaque réponse est en toi
Meera Lee Patel
traduit de l'anglais par Julie Groleau
Le livre de poche, 128 pages

Non, je n'ai pas viré ma cuti et je ne me suis pas mise aux livres de développement personnel. Je me suis donc pas livrée aux exercices suggérés en pages de droite alors que celles de gauche présentent une citation "inspirante", illustrée d'une aquarelle.

Ce qui m'a plu dans ce recueil de phrases positives et sages, c'est qu'elles sont issues de la plume d'auteurs qu'on ne rencontre pas tellement souvent dans ce genre de livres. "Simplifie, simplifie" de Henry David Thoreau par exemple. D'autres formules proviennent de l'œuvre d'Anaïs Nin, David Foster Wallace, Harper Lee, Mark Twain, Virginia Woolf, Ayn Rand... Et même d'auteurs jeunesse comme Roald Dahl, Maurice Sendak, Shel Silverstein, Edward Gorey... Et ça, c'est suffisamment rare pour être signalé!




jeudi 4 août 2016

DTPE 9: la Manche entre 2 sagas policières

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans et des récits. L'été, le temps de relire aussi.

Bon, il n'est pas vraiment besoin de présenter Nadine Monfils, auteure notamment  de polars et même de polars belges comme le rappelle son dernier livre, le décoiffant (rapport à la banane) "Elvis Cadillac", sous-titré "King from Charleroi" (Fleuve éditions, 240 pages). Sera-t-il le successeur de Mémé Cornemuse, autre héroïne récurrente? En tout cas, il ne passe pas inaperçu, le nouveau héros de la mère Monfils, promis lui aussi à d'autres aventures! Tout chez lui est inspiré par Elvis, dont il se veut le sosie. De la bagnole à la chienne dénommée Priscilla...

Mais le rapport avec le polar? J'y viens! Notre Elvis, né à Charleroi mais vivant à Bruxelles, doit chanter au cours de la fête d'anniversaire des 80 ans d'une vieille châtelaine, un peu à l'écart de la capitale, à Tourinnes-Saint-Lambert précisément, en plein Brabant wallon. Et c'est là que les choses vont se corser car un crime y sera commis. Qui est le coupable? Quel est le motif? Qui sont tous ces invités? N'ont-ils pas tous quelque chose à cacher? Nadine Monfils nous promène dans son intrigue avec sa verve incroyablement belge, son sens de l'observation et de l'intrigue, ses leçons de vocabulaire local et ses jeux de mots à trois balles. Mais tout se tient dans ces pages bien remplies,  parfois proches d'une conversation, truffées d'anecdotes contées moult détails en patois local (des notes de traduction figurent à la fin de chaque chapitre).

"Elvis Cadillac" se lit avec beaucoup de plaisir si on s'y laisse embarquer, la romancière ayant de nombreux tours dans son sac pour ferrer ses lecteurs et ne les lâcher que passée la ligne d'arrivée. On aura fait un chouette bout de chemin dans le quartier des Marolles de Bruxelles, mieux connu sous le nom de Marché aux puces, et de ses habitants particulièrement bien croqués. On s'amuse bien avec ce King, en mal de mère évidemment et qui va non seulement dénouer l'intrigue de l'histoire mais la sienne propre. Un bon moment de détente.


Venues de l'autre côté de la Manche, deux enquêtes d'Agatha Raisin, l'héroïne détective qu'a créée M.C. Beaton, "La quiche fatale" et "Remède de cheval" ("The Quiche of Death" et "The Vicious Net", traduit de l'anglais pas Esther Ménévis, Albin Michel, 320 et 268 pages). A noter qu'ils ont été publiés en 1992 et 1993 et nous parviennent aujourd'hui sans doute parce que France 3 en a acheté l'adaptation télévisée.

Néanmoins, ces deux livres s'avèrent extrêmement plaisants à lire pour peu qu'on soit fan d'Agatha Christie plutôt que de polars noir de noir. Agatha Raisin se révèle extrêmement attachante en self-made woman quinquagénaire qui a vendu sa florissante entreprise de communication londonienne pour s'acheter le cottage dans les Cotswolds dont elle rêvait depuis toujours et s'y reposer. S'y reposer?

Mais voilà, la vie de village n'est pas celle de Londres et Agatha Raisin vit assez difficilement cette confrontation entre l'accomplissement de son rêve et sa réalité pratique. Est-elle sortie du milieu du travail pour participer aux réunions du comité des femmes local? A-t-elle troqué ses responsabilités pour ne plus commander que sa femme de ménage? Va-t-elle abandonner ses plats surgelés pour le lancer en cuisine? Si les expériences d'Agatha Raisin sont déjà plaisantes à découvrir et on s'amuse de ce qu'elles aient déjà vingt ans, elles se pimentent par le fait que l'héroïne a un cœur d'artichaut et se verrait bien vivre une aventure sentimentale dans son nouveau lieu de vie. L'autre piquant de ses aventures étant évidemment l'apparition d'un cadavre par livre. Dans "La quiche fatale", le premier de la série, il s'agit d'une mort mystérieuse qu'Agatha Raisin ne peut considérer comme naturelle. Elle va se lancer dans une grande enquête envers et contre tous, et surtout contre la police locale qui n'aime guère la voir fouiller partout. Dans "Remède de cheval", il est clair que le vétérinaire a été assassiné, mais par qui? That's the question! Voilà de nouveau du boulot pour la nouvelle villageoise qui a aussi un nouveau voisin qui l'intéresse beaucoup.

Les deux livres sont agréables et distrayants. Quelle quinqua que cette Agatha soucieuse de son apparence, qui fume comme un pompier et a le coude léger. Elle a une forme d'honnêteté qui la rend touchante et brosse un portrait peu convenu de la vie de village. M.C. Beaton soigne ses intrigues en les ancrant dans la société, avec intelligence et humour, tout à fait dans la ligne d'Agatha Christie. Les enquêtes sont celles de détectives amateurs, car Agatha se fait chaque fois aider, mais combien volontaires et courageux. Une belle découverte.


Rappel
DTPE 1: "Le Roi René", René Urtreger par Agnès Desarthe (Odile Jacob).
DTPE 2: "Cœur Croisé", Pilar Pujadas (Mercure de France).
DTPE 3: "Sens dessus dessous", Milena Agus (Liana Levi).
DTPE 4: "La reine du tango", Akli Tadjer (JC Lattès).
DTPE 5: le lapin à toutes les sauces.
DTPE 6: "L'enjoliveur", Robert Goolrick (Anne Carrière).
DTPE 7: "Eurêk'art!", Philippe Brasseur (Palette...).
DTPE 8: livres d'art pour enfants.






lundi 17 novembre 2014

Rene Denfeld, Prix du Premier roman étranger avec le superbe "En ce lieu enchanté"

Voilà une récompense drôlement méritée! L'Américaine Rene Denfeld vient d'obtenir le Prix du Premier roman étranger pour "En ce lieu enchanté" (traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Frédérique Daber et Gabrielle Merchez, Fleuve Editions, 207 pages). Au premier tour de scrutin et à la majorité absolue. Un premier roman magnifique qui traverse son lecteur. Pour mémoire, le prix français a été attribué à Jean-Pierre Orban pour "Vera" (Mercure de France), à lire ici.

La première phrase de "En ce lieu enchanté" ("The enchanted") en précise un tout petit peu le titre énigmatique: "Ce lieu est un endroit enchanté. Les autres ne le voient pas ainsi, mais moi si." A moins qu'il ne joue davantage avec le lecteur. Qui est ce "je" intriguant, vite rejoint par d'autres personnages, nommés, à l'exception de celle qui est appelée "la dame"? On le sait très vite. Le narrateur se trouve dans les entrailles d'une prison. Plus précisément dans son couloir de la mort. Mais la particularité de ce premier roman très réussi est de faire jaillir une infinie humanité ainsi qu'une dimension poétique totalement inattendue en ce lieu de mort. Oui, vous avez bien lu, de la poésie en attendant d'être exécuté.

"Je", le condamné à mort, ne parle pas. Il ne dit rien. Il attend son heure de mourir. Il en a accepté l'idée, ne veut pas la revoir. Mais il observe du fond de sa cellule ce monde clos. Lui y voit des chevaux d'or, des petits hommes munis de minuscules marteaux, des oiseaux de nuit duveteux. Son imagination lui vient sans doute en partie du fait qu'il est un lecteur assidu. "Les livres ont apporté la beauté dans ma vie", lit-on, "ils lui ont donné un sens; car la vie est une histoire." Car le livre rend aussi un très bel hommage à la littérature.

Si Rene Denfeld décrit aussi bien le couloir de la mort, c'est qu'elle connaît le lieu de l'intérieur.Vivant à Portland, dans l'Oregon, elle a été journaliste et enquêtrice spécialisée sur la peine de mort avant d'entrer en littérature. Elle collaborait régulièrement avec "The New York Times Magazine", "The Oregonian" et "The Philadelphia Inquirer". Son métier l'a  amenée à côtoyer des condamnés à mort, mais aussi leurs proches et les familles des victimes.

Rene Denfeld au Festival America. (c) Fleuve Editions.
Invitée en septembre au Festival America à Vincennes, Rene Denfeld a raconté lors de plusieurs débats dont celui que j'ai eu le plaisir d'animer, la naissance de son premier livre: elle sortait de la prison et au moment de monter dans sa voiture, elle a entendu les mots "C'est un lieu enchanté".
Elle se met alors à écrire ce qui deviendra son premier roman, un texte mêlant la grâce et le désespoir sur les couloirs de la mort. Elle n'avait pas choisi d'écrire le livre mais lui-même l'a appelée!

"J'aurais pu faire un essai autour du milieu carcéral", a-t-elle poursuivi, "mais la fiction permet de s'éloigner de toutes ses propres mesquineries." Selon elle, le roman permet de faire entrer la poésie même dans les situations les plus douloureuses. "En tant que journaliste, je ne pouvais pas utiliser cette poésie. L'écriture d'un roman me l'a permis. Ce livre est une manière de parler de la façon dont on peut transcender les pires situations par la poésie."

Dans "En ce lieu enchanté", on est aux côtés du narrateur, cet amoureux de la lecture et du livre "L'Aube blanche" en particulier. Le condamné à mort observe et raconte ce monde particulier. Il y a "la dame" qui rend visite aux prisonniers et tente parfois de faire revoir leurs procès en menant ses propres enquêtes. Ce qui nous donne l'occasion de comprendre un peu mieux pourquoi certains aboutissent là. Il y a le prêtre déchu qui s'occupe des prisonniers pour porter sa croix en s’occupant des prisonniers. Il y a ceux qui seront exécutés après autant d'années passées à attendre la mort. Il y a le "garçon aux cheveux blancs" qui vient d'arriver, seul et vulnérable. Il y a les gardiens ripoux et les détenus prêts à les servir. Tout un monde qui, dans sa noirceur, voit parfois surgir la lumière. Ou même l'amour. Ce qui enchante dans ce premier roman, c'est l’infinie poésie qui se dégage de ce lieu féroce et sinistre.A la fin de sa lecture, on aura pris connaissance de l'itinéraire des différents personnages, dévoilés à petites touches dans une écriture sèche. Sans jugement mais avec cœur.

Un roman américain dans ce que l'expression a de meilleur.