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lundi 10 juin 2019

Frédéric Pajak, Goncourt de la biographie 2019

Frédéric Pajak. (c) Léa Lund/Noir sur Blanc.

Joie immense. Aussi immense que la poésie d'Emily Dickinson et Marina Tsvetaieva, si bien mises en lumière dans les mots choisis et les somptueux dessins en noir et blanc et gris, à l'encre, de Frédéric Pajak dans "Manifeste incertain, volume 7" (Noir sur Blanc, Les cahiers dessinés, 2018, 320 pages). Cet ouvrage magnifique, dont la lecture emporte, vient de recevoir le prix Goncourt de la biographie Edmonde Charles-Roux 2019, nouvelle appellation du prix Goncourt de la biographie, existant depuis 1980, en hommage à la présidente de l'Académie Goncourt (1920-2016), elle-même biographe.

"La plupart des gens se défient de la poésie, quand ils ne l'ignorent pas tout à fait", écrit Frédéric Pajak dans l'introduction à l'épais ouvrage de bon format. Lui-même est tombé dedans tout petit, composant chansons et poèmes, en récitant à l'école, et surtout en en lisant un chaque matin, au réveil. Il se souvient des "scintillements", des "étourdissements", que lui procurent les poètes. Et puis, il y a une trentaine d'années, il a découvert Emily Dickinson et Marina Tsvetaieva, deux femmes poètes qui l'ont renversé. "J'ai alors éprouvé une sensation inconnue, comme si j'étais happé de l'autre côté du miroir, derrière ma maigre réalité visible", poursuit-il. Il nous partage son amour, son admiration, son élan, vers ces deux femmes qui s'attachent à tout, révèlent l'être, scrutent l'âme. Chacune dans son continent, l'une en Amérique, l'autre en Russie. Chacune dans son époque, le XIXe siècle pour la première, la première moitié du XXe pour la seconde. En commun, elles ont leurs certitudes sur leur art, au-delà de toutes les embûches qui les entourent, sur leur féminité. "Quelque chose d'existentiellement féminin s'exprime dans leurs poèmes. Formellement, rythmiquement, métaphoriquement, elles bousculent l'ordre littéraire établi et révolutionnent l'art poétique." Elles partagent l'usage du tiret, remarque encore Pajak, et le fait d'écrire sur une table, principalement de nuit.

Le premier dessin du "Manifeste incertain 7". (c) Noir sur Blanc.

Son "essai dessiné", la forme littéraire que Frédéric Pajak affectionne le plus (lire ici), est une fois de plus une merveille, conduisant le lecteur dans une vie et une œuvre. Dans deux vies et dans deux œuvres ici. Emily Dickinson prend forme dans un texte vivant et lumineux, qu'accompagnent de nombreux dessins d'apiculture. Elle, qui ne vit que pour sa poésie, révélation qu'elle a eue très tôt, et qui entretient de magnifiques relations épistolières desquelles s'échappent aussi des bribes de la femme qu'elle est, se dessine peu à peu dans cette biographie hommage basée sur ses écrits, poèmes, lettres, correspondances, notes diverses. C'est un bonheur de la (re)découvrir.

"Manifeste incertain 7". (c) Noir sur Blanc.


Les deux autres tiers du livre sont consacrés à Marina Tsvetaieva, le texte établissant sa biographie se situant au milieu du journal qu'a tenu Frédéric Pajak quand il s'est rendu en Russie en mai 2018. La forme est aussi enchanteresse, avec ces allers-retours entre présent et passé, entre écrits et épisodes de vie. Noirs, gris et blancs, les dessins renforcent terriblement les émotions qui naissent à la lecture de l'incroyable parcours de cette femme née poète. Née femme dans un monde d'hommes. Née rebelle et restée rebelle jusqu'à la fin de sa vie. Poète et non poétesse comme elle se définissait, elle a parcouru l'Europe, entre autres à cause des guerres, rencontré tout le milieu artistique et politique du temps. Elle a aimé, sans se soucier du qu'en dira-t-on. Et elle a écrit. Des vers d'une beauté et d'une force stupéfiantes que Pajak nous partage avec générosité. Quel régal que ce "Manifeste incertain 7"!

Marina Tsvetaieva et sa fille Alia. (c) Noir sur Blanc.


























mardi 29 mai 2018

A découvrir, le regard de Folon photographe

Masque. (c) Fondation Folon,  ADAGP, Paris, 2018.

Aujourd'hui, je vais vous parler de Jean-Michel Folon (Bruxelles, 1934 - Monaco, 2005). Ne partez pas. En effet, l'idole des années 70 et 80 a sans doute lassé par la surabondance de ses petits bonshommes bleus chapeautés, ses oiseaux aux larges ailes et ses dégradés d'arc-en-ciel, déclinés en dessins, aquarelles, gravures, affiches, sculptures et autre chose encore. On en a presque oublié que Folon a été un grand artiste, un visionnaire pointant déjà alors l'individu coincé dans la société de masse, défendant inlassablement la liberté, célébrant la nature.

Mais aujourd'hui, je vais vous parler d'un aspect inédit de l'art de Folon. Car il a été un photographe terriblement intéressant, fixant sur la pellicule d'impeccables cadrages que son œil avait repérés. Il nous est permis de découvrir plus de deux cent cinquante de ses tirages en noir et blanc dans une très belle exposition, adroitement scénographiée, à la Fondation Folon (ferme du Château de la Hulpe). Ces photos proviennent notamment d'un legs à la fondation de la famille Folon après le décès en 2012 de sa deuxième épouse, Paola, née Ghiringhelli. Il y en avait des centaines et des centaines, nous dit Pauline Loumaye qui a monté l'exposition pour la Fondation. "C'est une matière super intéressante, qui fait écho à l'œuvre de Folon. Les thèmes de ses photos se retrouvent dans son travail pictural. Elles sont hyper esthétiques On y retrouve aussi des photos de la sphère privée, de l'entourage artistique de Folon." D'où le choix du titre de l'exposition: "Folon, photos graphiques".

Flèche. (c) Fondation Folon,  ADAGP, Paris, 2018.

On connaît la formule "pierre, papier, ciseaux". Chez Folon, il s'agit de "flèches, voyages, routes, villes, masques". Cette répartition en cinq thèmes préside à la scénographie de l'exposition, installée à l'étage de la deuxième partie de l'exposition permanente. Passée l'antichambre, le visiteur se trouve dans une pièce où sont projetées sur grand écran plus d'une centaine de photos réparties selon les cinq thèmes. De quoi avoir une vue d'ensemble sur ce travail aussi photographique que graphique. Suivent un film documentaire, "Court-circuit", une rencontre avec Folon, et deux extraits de films, "L'amour nu" de Yannick Bellon avec Marlène Jobert et Jean-Michel Folon et "La guerre est finie" d'Alain Resnais avec Yves Montand dont Folon a photographié le tournage.

Folon.
(c) Fondation Folon,  ADAGP, Paris, 2018 Ph. G. Soavi.
On arrive au "mur des amis", grands noms de l'art en différentes disciplines, preuve de l'émulation joyeuse qui régnait entre ces amis. La salle suivante présente des portraits de Folon pris par toute une série de photographes professionnels ou amateurs, Jeanloup Sieff, Jacques-Henri Lartigue, Henri Cartier-Bresson, Claude Gaspari, Pol Bury, Colette Portal...








Alechinsky.
(c) Fondation Folon, ADAGP, Paris, 2018.
On ne savait pas que Folon a photographié tout au long de sa carrière. Avec quel appareil? Mystère. Un reflex, assurément. Les photos présentées vont de la fin des années 50 aux années 80. Les premières du temps où il était marié avec la peintre Colette Portal dont plusieurs clichés et portraits sont présents aux cimaises. Ce qui frappe, c'est la cohérence graphique de l'ensemble de son œuvre. Et la force de son regard de photographe, saisissant l'humour au quotidien ou distillant ses messages.





Masque. (c) Fondation Folon,  ADAGP, Paris, 2018.

La dernière salle présente des tirages assemblés par thèmes. Les flèches évidemment, dont Folon a comptabilisé mille spécimens entre Bruxelles et Paris. Ces directions qu'on donne à suivre et qui amènent à réfléchir à la communication, à la sur-communication aussi. Les visages démasqués dans les objets du quotidien. Ces visages proches de son personnage à deux yeux, un nez et une bouche qui naissent de ses détournements d'objets ou de scènes de paysage. Les villes et les routes empruntées par ce grand voyageur. Des buildings new-yorkais à l'humain minuscule en passant par ces paysages si esthétiques, capturés aux Etats-Unis, en Italie, en Belgique, sans oublier les nombreux voyages de l'artiste aux quatre coins du monde. Sa vision des monuments d'Egypte est incroyable et l'énergie de la fête des morts au Mexique contagieuse.

Route. (c) Fondation Folon,  ADAGP, Paris, 2018.

Egypte. (c) Fondation Folon,  ADAGP, Paris, 2018.

Mexique.
(c) Fondation Folon,  ADAGP, Paris, 2018.

Saul Steinberg.
(c) Fondation Folon,  ADAGP, Paris, 2018.
On découvre enfin une impressionnante série de portraits, amis, personnalités du monde de l'art, les photographes déjà cités, des artistes en leurs ateliers comme Pierre Alechinsky, James Ensor, César, le maître Saul Steinberg, son complice Milton Glaser ou David Hockney, le monde du cinéma avec Federico Fellini, Yves Montand, Woody Allen. C'est toute la vie de Jean-Michel Folon qui nous est contée en filigrane de cette très belle exposition et celle des arts à son époque.

Federico Fellini. (c) Fondation Folon,  ADAGP, Paris, 2018.


Publications

Un très beau catalogue cartonné reprend, en simple ou double page, sur un élégant papier crème, les photos de l'exposition. "Folon Photos Graphiques" commence par un intéressant avant-propos de Philippe Garnier (Les Cahiers dessinés, 128 pages). Car s'il en était un, l'expo en témoigne, Folon ne se considérait absolument pas comme un photographe.

Le début du catalogue peut être feuilleté ici.


Travail important, le recueil en grand format "Folon Humour blanc" (Les Cahiers dessinés, 256 pages), préfacé par Frédéric Pajak qui réinstalle Folon à la place qu'il mérite, réunit les dessins au trait de l'artiste, publiés dans la presse notamment. Le préfacier retrace le chemin difficile de l'artiste jeune vers la publication de ses dessins d'humour avant qu'ils ne soient consacrés à partir des années 60 par la presse internationale.

Ces dessins, Folon a complètement abandonné l'idée d'en réaliser à la fin de sa vie, leur préférant la sculpture et la peinture monumentale. On ne s'étonne donc pas que les originaux aient été retrouvé sous une pile de linge dans la salle de bains. Lui-même n'a jamais chercher à les éditer en livre. Il les trouvait sans intérêt. Ce n'est évidemment pas l'avis de Frédéric Pajak, et ce ne sera pas celui de tous ceux qui les découvriront dans ce gros volume en blanc, où la plume d'encre noire de Folon pose ses fins traits observateurs, poétiques, délicats, drôles, dans sa manière bien reconnaissable et dans les thèmes qui ne le quitteront jamais. Tout était déjà là.

Quelques exemples.

HUMOUR BLANC. (c) Fondation Folon, Adagp, Paris, 2018.

HUMOUR BLANC. (c) Fondation Folon, Adagp, Paris, 2018.

HUMOUR BLANC. (c) Fondation Folon, Adagp, Paris, 2018.

HUMOUR BLANC. (c) Fondation Folon, Adagp, Paris, 2018.

HUMOUR BLANC. (c) Fondation Folon, Adagp, Paris, 2018.

HUMOUR BLANC. (c) Fondation Folon, Adagp, Paris, 2018.


Pratique
L'exposition "Folon Photos Graphiques" se tient jusqu'au 25 novembre à la Fondation Folon (drève de la Ramée, 6A I B-1310 La Hulpe, info et réservations +32 (0)2 653 34 56  info@fondationfolon.be www.fondationfolon.be),  du mardi au vendredi  de 9 à 17 heures, le weekend  de 10 à 18 heures.