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vendredi 29 novembre 2024

S'immerger dans l'œuvre de Gabrielle Vincent

Une scène d'"Ernest et Célestine et nous" dans "Patchwork".
(c) Éditions Daniel Maghen.

Quelle belle fin d'année pour les enfants! Et pour leurs parents! Et pour toute personne qui s'intéresse à l'œuvre de Gabrielle Vincent, le pseudonyme qu'avait choisi l'artiste peintre Monique Martin pour s'aventurer en littérature de jeunesse. D'abord plusieurs de ses albums pour enfants sont réédités chez Casterman, comme d'habitude pourrait-on dire tant on salue le travail de mémoire continu de l'éditeur. En album simple ou en recueil. Ensuite, un autre titre chéri revient chez Grasset Jeunesse.
 
Et enfin, merveille des merveilles, paraît le beau livre bien épais "Patchwork" signé Gabrielle Vincent (textes de Fanny Husson-Ollagnier, conception et réalisation Emmanuel Leroy & Vincent Odin, Éditions Daniel Maghen, 304 pages) dont le sous-titre, "Une biographie en images de la créatrice d'Ernest et Célestine", se montre particulièrement approprié. C'est en effet par ses images et ses dessins légendés de sa belle écriture ronde que l'artiste s'est toujours racontée. Cette autobiographie de grand format et au beau papier crème en témoigne. Une mine de beauté et de sincérité.

Une planche d'"Ernest et Célestine au jour le jour"
dans "Patchwork" (c) Éditions Daniel Maghen.
 
L'ouvrage commence par une évocation de la personne qu'était la discrète Monique Martin. Un puzzle composé au départ de témoignages de plusieurs de ses proches et de notes extraites de ses carnets. Il se structure ensuite en plusieurs chapitres brièvement introduits: L'Atelier, Les Gens, Bruxelles, Les Voyages, Les Animaux et Ernest et Célestine, cette dernière partie étant la plus fournie avec 130 pages. Imaginez, 130 pages de planches originales en couleur ou à l'encre sépia issues des 26 albums que compte la série. C'est un ravissement de vagabonder dans tant de beauté, tant de sensibilité. Ernest et Célestine sont si délicatement humains. Voir leurs attitudes, leur complicité, leur amour se décliner en de si belles pages qui laissent les traits respirer est un enchantement. Croquis au crayon et commentaires de l'auteur sur son travail ou ses personnages font percevoir l'artiste inquiète qu'elle a été et comment elle a transcendé ces craintes en des scènes de paix et de joie. Elle mariait bic, crayon, fusain, aquarelle et tout ce qui lui semblait idéal pour parvenir à représenter ce qu'elle avait en tête. A ce propos, l'index en fin d'ouvrage donne l'origine et la technique utilisée pour chacune des illustrations.
 
Certaines images paraîtront peut-être un peu étranges à qui connaît bien les livres de Gabrielle Vincent ou qui a visité ses expositions. Rappelons que deux ventes de ses dessins ont été organisées récemment par la galerie Daniel Maghen à Paris et qu'il était aussi possible de les voir en ligne. C'est tout simplement parce qu'elles figurent à bords perdus dans certaines pages. Leur recadrage peut étonner quand on isole une page mais il passe mieux quand on feuillette le livre. Et il faut bien avouer que la plupart des dessins apparaissent dans leur forme originelle. Pour le reste, il convient de saluer la mise en page qui entraîne le lecteur dans ce vibrant parcours en déclinant thèmes, genres et couleurs en une belle harmonie qui rend grâce au talent de l'artiste.
 
Double page de la partie Voyages de "Patchwork",
extraite de "Au désert". (c) Éditions Daniel Maghen.
 
Les chapitres précédents évoquent des aspects moins connus de l'art de Monique Martin. Les scènes d'atelier sont splendides et loin d'être académiques. Les portraits d'hommes, de femmes et d'enfants transpirent d'humanité, qu'ils soient au fusain, à l'encre ou à l'aquarelle. Les vues bruxelloises nous promènent en divers lieux de la capitale belge et bien entendu au Palais de justice où elle allait souvent écouter les procès. Ses voyages au Maroc, en Tunisie et en Égypte montrent une autre facette de son talent: croqueuse d'instants divinement aquarellés, qu'ils saisissent les hommes du désert ou des paysages de ville, de désert ou de mer. Quant à la partie sur les animaux, elle oscille entre le cirque et le merveilleux album qu'est "Un chien" (1982).
 
Carnet de voyage en Tunisie. (c) Éditions Daniel Maghen.
 
Il s'agit en effet d'un somptueux patchwork que ce beau livre composé à partir de quelques-uns des 10.000 dessins que Gabrielle Vincent a laissés, sans oublier ses peintures, ses carnets de travail et certaines de ses correspondances. Combien de lettres n'a-t-elle pas écrites? Allusion à la couverture cousue dans Ernest et Célestine, "Patchwork" est un formidable travail qui a su choisir de ne pas faire écrire un expert mais de laisser l'artiste se raconter à nous par ses illustrations et ses mots.

Études de femmes et vue de l'atelier dans "Patchwork". (c) Éditions Daniel Maghen.




Rééditions 2024

Mon petit Père Noël
Gabrielle Vincent
Grasset Jeunesse, 32 pages

Quelle belle idée de rééditer dans un format cartonné toilé cette fois, avec une image de couverture plus dynamique, un conte de Noël publié pour la première fois par l'éditeur en 1994. L'histoire n'a pas pris une ride. La touchante rencontre un 24 décembre de la jeune Magali et du Père Noël. Un tout petit Père Noël qui est descendu du ciel en parachute, les mains vides. La fillette qu'il croise par hasard n'en croit pas ses oreilles. Elle décide de lui venir en aide. N'écoutant que son grand cœur, elle court vers sa maison, fonce dans sa chambre et revient à l'homme en rouge avec sa poupée en cadeau. De quoi meubler la solitude du visiteur. Tendresse, humour et sensibilité sourdent de cet album magnifique.
 
1994.
Un texte dialogué et des dessins entourés d'un filet peint composent une magnifique histoire dans des tons de neige et d'hiver, faisant ressortir les couleurs des deux personnages. Les plus attentifs remarqueront que la poupée Caroline est devenue Lila dans cette nouvelle édition, "le nom d'une amie épistolaire de Gabrielle Vincent à qui elle confiait apparemment beaucoup de ses secrets de "fabrication"", nous dit l'éditrice actuelle.
 


Ce 24 décembre, Lila a reconnu le Père Noël. (c) Grasset-Jeunesse.

 
Ernest et Célestine
Le sapin de Noël
Gabrielle Vincent
Casterman, 40 pages

Publié en 1995, cet album qui paraît dans une nouvelle édition cartonnée posait déjà la question des habitudes de Noël. Couper un sapin pour le décorer chez soi? Peut-être pas si on suit l'idée de Célestine qui a repéré, dans le grand parc enneigé, un petit sapin solitaire un peu tordu, et qui souhaite passer son réveillon avec Ernest, dehors, dans la neige, près de ce petit sapin.
 
"Le sapin de Noël". (c) Casterman.


Ernest et Célestine
Les plus belles histoires
Gabrielle Vincent
Casterman, 144 pages
 
Une nouvelle édition cartonnée d'un recueil conçu en 2019. On y trouve cinq histoires fondamentales du gros ours et de la petite souris, le B A BA d'Ernest et Célestine.
 
 
  • Ernest et Célestine ont perdu Siméon, la première (1981)
  • Ernest et Célestine - La cabane (1999)
  • Ernest et Célestine au musée (1985)
  • Ernest et Célestine - Un caprice de Célestine (1999)
  • Ernest et Célestine musiciens des rues (1981)
 
 
Ernest et Célestine
Bienvenue les enfants!
Gabrielle Vincent
Casterman, 40 pages

La réédition sous un autre titre de "Ernest et Célestine... et nous", paru en 1990, le seul titre où le duo est confronté à de vrais enfants. Un album que Gabrielle Vincent a imaginé à la suite d'une correspondance qu'elle a entretenue avec les enfants d'un ami. Les lettres y ont toute leur place! Célestine a déjà reçu trois missives  d'Antoine et elle voudrait le voir comme lui voudrait la voir. Le hic, c'est Ernest qui n'invite que ses amis et ne sort guère. Il en faut plus pour décourager la petite souris qui saisit papier et crayon pour envoyer un courrier à Antoine. L'histoire se développe de façon inattendue entre les rebuffades de l'ours et les surprises qu'amène Antoine, qui n'est pas seul dans sa fratrie.
 
"Bienvenue les enfants!". (c) Casterman.

 

Plus tôt dans l'année avaient reparu en grand format cartonné "La chambre de Joséphine", "La naissance de Célestine", "La tante d'Amérique" et "Le labyrinthe" de Gabrielle Vincent, toujours chez Casterman, éditeur que l'on bénit pour cela.
 

Créations 2024

Notre enthousiasme n'est pas le même pour ces albums qui charcutent l'œuvre originale. A-t-elle besoin d'être réinterprétée? Non, bien entendu. Les albums, que ce soient ceux d'Ernest et Célestine ou les autres se suffisent à eux-mêmes. Ils enchantent et élèvent leurs lecteurs.
 

Quel est l'intérêt d'un livre comme "Ernest et Célestine - L'album photo des jours heureux" (Casterman, 40 pages) où Fanny Husson-Ollagnier écrit un texte sur des images de Gabrielle Vincent, utilisées comme autant de photos? Où est la sincérité des histoires originales, qui disaient les jours heureux mais aussi les difficultés, qui disaient la vie tout simplement.

"L'album photo des jours heureux". (c) Casterman.

Pire encore est "Le calendrier de l'Avent - Ernest et Célestine" (texte de Fanny Husson-Ollagnier d'après l'univers de Gabrielle Vincent, Casterman). Un grand format cartonné en diptyque où 24 petits livres souples de 24 pages illustrées en quadri sont glissés dans des pochettes. Une histoire par jour pour attendre Noël.
 
L'idée était bonne. Sauf que les mini-histoires sont terriblement fabriquées, à mille lieues du ton de Gabrielle Vincent même si elles utilisent les éléments scénaristiques de ses albums. Au mieux, elles peuvent servir à un quiz pour qui connaît bien l'œuvre. Il faudrait identifier les albums qui ont servi à composer ces histoires sans saveur, émotion ou sentiment.


vendredi 23 septembre 2022

Bravo, Emile Bravo!

Boucle d'or revue par les sept ours nains. (c) Seuil Jeunesse.

Formidable auteur-illustrateur en littérature jeunesse (lire ici) et en bande dessinée ("Spirou", Dupuis), Emile Bravo devient le nouveau président du CPLJ 93, l'association qui organise le Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis (du 30 novembre au 5 décembre cette année). Une annonce qui intervient quelques jours après son anniversaire - il est né à Paris le 18 septembre 1964 de parents espagnols. Il succède ainsi à Ramona Badescu qui en avait pris les rênes en 2019 (lire ici).

Dernier titre jeunesse en date d'Emile Bravo, "Les contes palpitants des sept ours nains" (Seuil Jeunesse, 144 pages), la compilation en un volume des quatre aventures de ses impayables ours nains, stupides et drôles, publiées de 2004 à 2012. On se rappelle le principe: les sept ours nains qui vivent dans la forêt croisent différents personnages des contes de fées.

Chacun des quatre albums en format à l'italienne convoque sept contes de fées pour les passer à sa moulinette. Il n'est pas toujours facile de les débusquer tous. Les personnages traditionnels en prennent un sacré coup, Blanche-Neige y apparaît en bigoudis, mais qu'est-ce qu'on s'amuse. C'est aussi l'occasion de réfléchir à quelques questions de société que soulève par l'humour Emile Bravo, roi des dialogues, du comique de situation et des dessins enlevés et expressifs. Embrasser une princesse endormie, le surpoids des enfants, les rivalités masculines, la télé... 
Pour tous dès qu'on sait lire.
"Avant tout, je veux faire rire mes lecteurs. Même ainsi, le message est alors intégré et je compte beaucoup sur l'inconscient des enfants. Pour les dialogues, le mode d'expression propre à la bande dessinée, je mélange phrases bien écrites et langage parlé. Les enfants savent faire la différence. Par exemple, quand le prince s'énerve, il perd son langage châtié."
La compilation reprend les aventures selon l'ordre où elles ont été initialement publiées dans la collection "La bande des petits".
  • "Boucle d'or et les sept ours nains" (2004). Les sept ours nains découvrent au retour de leur travail une jolie géante endormie dans leurs lits. Comment la déloger? Entre candidats sollicités et héros de passage, le suspense est immense.
  • "La Faim des sept ours nains" (2005). Au départ, Emile Bravo pensait ne faire que deux volumes, d'où le titre à double sens phonétique pour cette goûteuse et virevoltante soupe de contes sur fond de famine et d'hiver glacé.
  • "La Belle aux ours nains" (2009). "Je ne pensais pas qu'il y aurait un troisième volume", m'avait alors dit Emile Bravo. "J'avais choisi le titre de la faim parce que c'est aussi la fin. Mais je voulais absolument dire aux enfants que la télé, ça ne va pas du tout. Pour moi, les univers proposés aux enfants autant dans les histoires de princes et de princesses que dans celles qui passent à la télé se ressemblent. Dans les deux cas, on y recherche le prince charmant." Du coup, ses sept oursons, petits et tassés, à la démarche un peu raide, se retrouvent dans une prodigieuse saga dénonçant les méfaits de la télévision.
  • "Mais qui veut la peau des sept ours nains?" (2012). Encore une petite charge contre la télé et puis les sept ours nains, "ces crétins d'ours nains" comme nous précise l'auteur, vont voir leur chaumière envahie par divers occupants avant de fuir définitivement et de permettre à l'auteur une sortie contre les cirques et les zoos.

Une question glissée l'air de rien. (c) Seuil Jeunesse.






mardi 20 septembre 2022

Cinq cents animaux "rangés" à la mode Jolivet

Les versions 2002, 2012 et 2022 de "Zoo logique".

Vingt ans après sa création, le génial album pour enfants "Zoo logique" de Joëlle Jolivet n'a pas pris une ride. Au contraire. Le spectaculaire imagier en doubles pages rappelant les encyclopédies ou les tableaux documentaires des salles de classe d'hier, enchante toujours autant par sa manière originale de "ranger" les animaux. On peut en effet trouver côte à côte un cygne, un crocodile, une carpe, une libellule, une grenouille, un hippopotame et quarante-quatre autres animaux! Ils sont tous répertoriés comme vivant "Dans l'eau douce". Classement Jolivet! Associations inattendues mais tellement réjouissantes, titillant l'œil et l'esprit, portées par l'extrême beauté des illustrations en linogravure.

Une réédition vient fêter les vingt ans de cet album magistral, plusieurs fois copié, jamais égalé. Comme les humains qui, avançant en âge, perdent souvent un peu de hauteur et gagnent quelque épaisseur, "Zoo logique encore plus d'animaux" (Seuil Jeunesse, 48 pages) a un peu raccourci, 38 cm aujourd'hui contre 45 hier, et un peu épaissi, ajoutant trois nouvelles planches. Ce sont dorénavant 500 animaux qu'on peut repérer derrière la nouvelle couverture, contre 350 avant, sur un papier blanc qui remplace un peu brutalement le jaune pâle des précédentes éditions (*), en se laissant toujours guider par le petit caméléon, présent dans chaque double page.

Joëlle Jolivet a ajouté ici les animaux préhistoriques, "Avant les humains", les créatures des "abysses" et les "disparus", le chapitre "Près des hommes" devenant "Près des humains". Comme tous les précédents, les nouveaux venus apparaissent de face, de profil, debout, assis, couchés, au repos ou en action, avec suffisamment de détails pour que l'enfant les identifie - on peut aussi lire la légende qui les accompagne - et fort agréablement expressifs. Rien à voir avec des animaux empaillés. On sent le plaisir qu'a eu l'artiste à les dessiner, les graver, les colorier et ensuite les assembler selon son inspiration. L'alliance parfaite de l'esthétique et du documentaire. Un très grand format à mettre dans toutes les mains à partir de trois ans. Ou à simplement poser sur le sol pour qu'on s'y installe. De nombreux témoignages attestent de l'addiction que crée cet album indémodable et intemporel.

"Zoo logique encore plus d'animaux" (c) Seuil Jeunesse.

On trouve bien entendu toujours dans les six pages finales les "secrets" des animaux croisés, présentés ici par ordre alphabétique en de brèves notices. Autre surprise: la version 2022 est emballée dans une jaquette américaine, se déployant en une très grande affiche (108 x 75 cm) reprenant la première double page ajoutée. Au verso, une agréable composition animalière sur ce fond orange qui a donné son identité au livre.

Joëlle Jolivet déploie la jaquette américaine.

"Zoologique a 20 ans!", a écrit Joëlle Jolivet sur les réseaux sociaux. "C'est en 2002, au Seuil jeunesse, accouché par Fani Marceau, qu'est né ce grand bébé de 45 cm. Depuis, il été adopté par plusieurs générations d'enfants, traduit dans plus de 15 pays (dont la Géorgie, si si si).
Pour fêter ça, voici une nouvelle édition avec encore plus d'animaux (3 planches en plus!) et une jaquette a-mé-ri-caine qui se déploie en POSTER GÉANT!!! Bon par contre il a un peu rétréci de quelques centimètres, c'est l'époque qui veut ça... (si vous voulez qu'il retrouve sa taille originale, criez, tapez des pieds!)
Mais pour le moment, bon anniversaire, Zoologique!"

(*) Une édition de "Zoo logique" collector, identique à l'originale mais toilée de gris, est sortie en 2012 pour les dix ans de l'album et les vingt ans de la maison d'édition.

Une version mini, comportant 200 animaux seulement, a été publiée en 2007.













vendredi 14 mai 2021

Renaissance d'un splendide poème humaniste de Claude Clément

La première double page de la nouvelle version
du "Mot sans lequel rien n'existe". (c) Editions du Pourquoi Pas?

Claude Clément
est une des créatrices inspirées qui a contribué à faire émerger la littérature de jeunesse telle qu'on la connaît aujourd'hui. Elle entame actuellement sa 41e année de publications et affiche une très impressionnante bibliographie de plus de cent livres. On a tous en tête des titres que cette écrivaine française a écrits, et qui ont été portés à leur meilleur par des illustrations adéquates.
Pour rappel, quelques albums marquants, publiés avant 2000.
  • Avec Frédéric Clément, "Le peintre et les cygnes (sauvages)" (Duculot, 1986),  "Le luthier de Venise" (l'école des loisirs/Pastel, 1988), "La funambule et l'oiseau de pierre" (Milan, 1994)
  • Avec Catherine Mondoloni, "Le Pierrot de Venise" (Fleurus , 1988)
  • Avec Mireille Vautier, "Aladdin" (Nathan, 1991)
  • Avec Loïc Jouannigot, la série des "Pataclous" (Milan, années 1990)
  • Avec John Howe, "Le musicien de l'ombre" ( Duculot, 1989),  "L'homme qui allumait les étoiles"  (Duculot, 1992), "La ville abandonnée" (Casterman, 2004)
  • Avec Georges Lemoine, "Le batelier du Nil" (Nathan, 1993)
  • Avec Jame's Prunier, "Longtemps" (Casterman, 1997)



Avec Sylvie Montmoulineix, amie devenue très chère à l'auteure au fil des ans, prématurément décédée en 2012 à l'âge de 54 ans, il y avait eu en 1995 "Le mot sans lequel rien n'existe" (Sorbier/Amnesty international). Un livre dont les illustrations originelles étaient devenues introuvables car dispersées.
Le splendide texte poétique de Claude Clément reparaît aujourd'hui dans une version non illustrée mais typographiquement recherchée et dans un tout autre format, petit et en hauteur (Editions du Pourquoi pas?, 24 pages). Une renaissance pour ce classique de la littérature de jeunesse qu'est devenu "Le mot sans lequel rien n'existe" avec cette version livre d'art, aux feuilles cousues de rouge et à la jaquette en papier calque. Naviguant de l'alpha à l'omega qui, mêlés, symbolisent un oiseau dans un élégant et sobre habillage graphique dû à Cyril Dominger, graphiste, professeur à l’Ecole Supérieure d'Art de Lorraine-site d'Epinal.

On retrouve avec émotion ce grand oiseau blanc qui picore les beaux mots positifs d'un livre échoué sur la plage, les engloutit, s'en rassasie avant de s'envoler vers d'autres cieux. On frémit lors des descriptions des lieux vers lesquels il se dirige, dunes arides, tempête, ville refermée sur elle-même, gens riches et malheureux, gens pauvres et affamés.

En chaque endroit où il se pose, nature asséchée, ville triste, pays en guerre, l'oiseau sème quelques-uns des beaux mots qu'il a récoltés. De retour à son point de départ, il se rend compte qu'il a oublié de picorer le mot le plus important, celui sans quoi rien n'existe. Malgré sa fatigue, il détache ce mot du livre et le lance en l'air d'un coup de bec. Un mot qui figure bien entendu dans le texte mais qu'on ne révélera pas pour suivre le cheminement de l'écrivaine.

Dans cette élégante version au papier très blanc, pages de textes et mots picorés écrits en grand en noir et rouge alternent de gauche à droite, créant un rythme qui met en valeur le message humaniste du poème. Un texte qui est toujours indispensable, vingt-cinq ans après sa naissance.

"C'est au retour d'interventions scolaires au sein d'établissements d'une banlieue de Caen que j’ai écrit ce texte," se souvient Claude Clément, "quasiment d'un seul jet, dans le train qui me ramenait à Paris. J'étais profondément bouleversée. Soudain, une évidence m'est apparue: sans l'attention aiguisée et le dévouement constant des enseignants, des bibliothécaires, du professeur de théâtre et jusqu'au cuisinier de la cantine qui veillait à fournir au moins un repas de qualité par jour à ces enfants, les mots JUSTICE, PAROLE, LIBERTÉ, ÉCOUTE, DIGNITÉ, TOLÉRANCE, PAIX, TENDRESSE, DIFFÉRENCES, JOIE, COMPASSION, AMITIÉ, n'auraient été pour eux que de dérisoires coquilles vides, dépourvues de sens."

A l'époque, il y a vingt-cinq ans, la guerre faisait rage en ex-Yougoslavie. Régine Lilenstein, directrice des Editions du Sorbier, avait demandé à Claude Clément d'écrire un conte poétique sur les Droits de l'Homme, qui serait publié sous l'égide d'Amnesty International.

"Par la fenêtre du wagon", poursuit l'écrivaine, "j'ai aperçu un oiseau blanc - mouette ou goéland - qui survolait un plan d'eau où flottait un journal amené là par le vent. L'oiseau descendait en piqué, par intermittences, pour y picorer. "Ingurgiter quoi?" me suis-je dit tristement. "Probablement des horreurs, à cause des récits d'actualité truffés de bombardements, de mitraille, de massacres et de charniers!" Presque aussitôt, par réaction, j'ai songé: "Et s'il se nourrissait plutôt de mots bienfaisants, afin de les disséminer sur cette terre en proie à toutes les formes d'absurdité et de violence? Est-ce si utopique d'imaginer cela?"

Puis, la pensée des enseignants que je venais de quitter m'est revenue. Et j'ai ancré l'espoir d'un monde plus équitable et meilleur autour d'un mot sans lequel aucun des autres ne peut développer son sens."



mercredi 31 mars 2021

Le tragique comique d'Andreï Siniavski

Andreï Siniavski en 1975.


"André-la-Poisse"
, le titre est aussi plaisant que son auteur, Andreï Siniavski, est aujourd'hui mal connu dans le grand public. Il l'est sans doute un peu moins quand on sait qu'il est le père de l'écrivain Iegor Gran (1964-..., lire ici) qui raconte l'histoire vraie de son père dans son roman "Les services compétents" (P.O.L., 2020). Andreï Siniavski (1925-1997) fut professeur de littérature en Union soviétique. Il a publié ses premiers textes, satiriques, critiques vis-à-vis du régime soviétique, en France sous pseudonyme, celui d'Abram Tertz - du nom d'un brigand juif, héros d'une ballade ukrainienne - ou en revue de façon anonyme.

C'en était trop pour le pouvoir soviétique qui l'arrête en 1965, en même temps que son confrère Iouli Daniel, et condamne les deux hommes au goulag en 1966. Andreï Siniavski en sortira en 1972, atteint physiquement mais non moralement. Au contraire! Figure de la dissidence malgré lui, il est contraint à l'exil à sa libération par le KGB qui craignait son influence dans le pays. Il s'installe à Fontenay-aux-Roses avec son épouse et leur fils. Devenu professeur à la Sorbonne, Siniavski reprend ses publications, un récit de sa détention et divers romans dont "André-la-Poisse", aujourd'hui réédité en une version soignée, beau papier, typo et graphismes étudiés et agréables, préfacée par Iegor Gran (Les Editions du Typhon, 162 pages), dans la traduction faite par Louis Martinez pour Albin Michel en 1981.

"André-la-Poisse" est dédié à "la merveilleuse mémoire d'Ernst Theodor Amadeus Hoffmann", parfois mieux identifié en tant que E.T.A. Hoffmann, le créateur du réalisme fantastique, célèbre pour ses "Contes", dont "Casse-Noisette et le roi des souris", ses "Contes nocturnes" et ses "Nouvelles fantastiques", celui qui avançait crânement "Peut-être parviendrai-je à persuader mon lecteur que rien n'est plus fantastique et plus fou que la vie réelle". La dédicace se mue en hommage dans ce texte brillant, d'une originalité incomparable avec ce qui se publie aujourd'hui. Le roman en sept chapitres a été écrit à Paris, en russe, en 1979. A la première personne, plein de surprises et d'une superbe construction, il interpelle régulièrement un dénommé Siniavski sans être pour autant une autobiographie. Mais on y trouve, romancées, des bribes de la vie de l'auteur et des siens.

Ce conte noir satirique, bijou d'humour grinçant, n'a absolument pas vieilli. On savoure son écriture précise, musicale, libre, sa folle imagination, ses éléments qui se croisent et se recroisent à intervalles réguliers, de Dora au chien à promener, le tout au service d'une existence vouée aux échecs dûment acceptés. Petit, André-la-Poisse a échangé son bégaiement contre le sacrifice de l'amour lors d'un pacte avec une fée-sorcière, sa pédiatre. Il n'avait que dix ans et ignorait tout de ce qu'il sacrifiait. On va suivre ce gamin, sixième et dernier fils de sa mère qui a eu les cinq premiers d'un autre lit, chercher son père et naviguer de malchance en infortune, de mort en drame. Il faut se rappeler du surnom du narrateur, bercé bébé par sa mère au son de "Dors, mais dors donc, ma petite misère". Jeu de déséquilibre jamais plaintif, bien au contraire, rondement mené dans une superbe célébration de la beauté en général et de la littérature en particulier. Jeu d'illusions dans lesquelles se perdre avec un immense plaisir. Jeu de vérité pour l'écrivain narrateur et pour ses lecteurs enchantés. "André-la-Poisse" est un roman auquel il faut totalement s'abandonner pour en savourer tous les délices, sucrés et salés.



mercredi 13 janvier 2021

Chic, "Le jardin d'Abdul Gasazi" enfin réédité

La rencontre entre Alan et le magicien à la retraite. (c) D'Eux.


1979.
Quand Chris Van Allsburg publie aux Etats-Unis "The garden of Abdul Gasazi", son premier album pour enfants (Houghton Mifflin, Boston), il a trente ans. L'histoire est celle d'un dog-sitting étrange, éprouvant et mystérieux, entre réalisme et magie. On est en 1979 et cet album magnifique marque tout de suite la littérature de jeunesse. Le livre sera d'ailleurs finaliste de la médaille Caldecott en 1980 (décernée à Barbara Clooney pour "Ox-Cart Man", non traduit).

L'auteur-illustrateur américain n'aura toutefois pas longtemps à attendre avant de recevoir l'estimée médaille, octroyée par l'Association des bibliothèques américaines à l'illustrateur du meilleur livre pour enfants américain de l'année: il l'obtiendra en 1982 pour "Jumanji" et en 1986 pour "The Polar Express" ("Boréal-Express").

Immédiatement, les albums de Chris Van Allsburg sont traduits en français à l'école des loisirs, au début par Catherine Chaine, ensuite et principalement par Isabelle Reinharez, mais également à l'occasion par Michèle Poslaniec, Agnès Desarthe, François Lasquin ou Diane Ménard. Sont ainsi parus en français:
  • "Le jardin d'Abdul Gasazi" en 1982
  • "Jumanji" en 1983
  • "L'épave du Zéphyr" en 1984
  • "Le rêve de Pierre" en 1984 mais chez Gallimard
  • "Les Mystères de Harris Burdick" en 1985
  • "Boréal-Express" en 1986
  • "Deux fourmis" en 1990
  • "Ce n'est qu'un rêve" en 1991
  • "Le Balai magique" en  1993
  • "Une figue de rêve" en 1995
  • "Zathura" en 2003
  • "Probouditi!" en 2007
  • "La Reine du Niagara" en 2012
  • "Les chroniques de Harris Burdick" en 2013
  • "Les Mésaventures de Noisette" en 2015 (lire ici)
Soit une quinzaine de titres merveilleux, devenant vite des classiques du livre de jeunesse, offrant un vrai bonheur de lecture aux enfants, dont neuf sont toujours disponibles à l'école des loisirs en différents formats. Mais pas le premier de cette splendide bibliographie.


Plaisir immense donc de découvrir que le premier album de Chris Van Allsburg, le formidable "Jardin d'Abdul Gasazi" , manquant depuis longtemps, est à nouveau disponible en français. Il l'est depuis 2016 au Québec, puisque c'est l'éditeur D'Eux qui le réédite, dans une nouvelle traduction due à Christiane Duchesne, et depuis la fin 2020 en Europe, l'éditeur québécois s'étant ouvert à une distribution outre-Atlantique (lire ici).

Ce premier album pour enfants est dédié à son épouse Lisa, avec qui l'auteur-illustrateur s'est marié en 1975, quatre ans après l'avoir rencontrée à l'université du Michigan. Vraiment, plus de quarante ans après sa création, l'histoire n'a absolument pas pris une ride. On reste toujours happé par l'aventure du gamin qui vient garder Fritz, le chien très mal élevé de sa voisine, invitée sans lui chez sa cousine. Un scénario finalement simple qui sera transfiguré en une aventure incroyable mêlant responsabilité, culpabilité, magie et réalité.

En promenade. (c) D'Eux.


Farce ou magie?

Si le début du dog-sitting d'Alan se déroule bien malgré la fatigue engendrée par l'infernal toutou, les choses changent lors de la promenade. Surtout au moment où le chien s'échappe et s'enfuit dans le jardin d'Abdul Gasazi. Le magicien à la retraite y a placé un panneau: "LES CHIENS SONT ABSOLUMENT ET FORMELLEMENT INTERDITS DANS CE JARDIN."

Comment retrouver Fritz? Comment le récupérer avant qu'Abdul Gasazi ne l'aperçoive? Alan va vivre de difficiles moments, en particulier quand il rencontrera le vieux magicien et que ce dernier acceptera de lui rendre le chien auquel il a jeté un sort qui l'a changé en canard! Le jeune garçon a le cœur lourd quand il vient rendre compte de son dog-sitting raté à mademoiselle Esther. La finale en deux temps associe complètement le lecteur aux mystères du récit et le laisse repenser à tout ce qu'il a vu et entendu. Que s'est-il vraiment passé? Abdul Gasazi est-il un magicien ou un farceur? Sacré Van Allsburg!

Si le texte, peu dialogué, est hautement suggestif, les images en ton sépia s'avèrent particulièrement réussies. Elles rendent magnifiquement compte du climat d'étrangeté, de mystère et de magie du récit, notamment grâce à l'usage de la contre-plongée. Richement détaillées, elles campent admirablement les atmosphères, installent les personnages, saisissent subtilement leurs expressions, et présentent des décors qui semblent se répondre les uns aux autres. Des motifs du papier peint et du tapis plain aux fleurs des massifs, des feuilles du mur d'entrée aux marches de l'escalier. Partout l'atmosphère énigmatique du texte est attisée par ces grands dessins où tout est étudié, constructions en pierre solides et jardins luxuriants. Vraiment, "Le jardin d'Abdul Gasazi" est un tout grand album pour enfants.

A noter que le chien qui apparaît ici deviendra un héros récurrent de l'œuvre de Chris Van Allsburg.

Chris Van Allsburg en bonne compagnie.


 
Le plaisir de retrouver "Le jardin d'Abdul Gasazi" est encore augmenté par la qualité de fabrication du livre, format légèrement agrandi, entièrement toilé, à refermer par deux rubans dorés assortis au titre, comme un écrin précieux.

1982. (c) l'école des loisirs.
On me dit qu'il y a eu des changements depuis la précédente édition en français. Une édition super difficile à trouver tant elle est ancienne - merci à Cécile D. du Centre de littérature de jeunesse de Bruxelles de m'avoir permis d'en prendre connaissance.





2020. (c) D'Eux.
En effet, la couverture a été modifiée, allégée dans la nouvelle version. Elle a perdu son cadre vert, un aplat de couleur a été ajouté et la typo du titre modernisée. L'illustration de la page de titre est différente.

Les pages intérieures, quant à elles, ne comportent plus la frise à effet de feuilles encadrant les textes, présente dans la version originale et dans la première traduction en français, allusion aux nombreux motifs répétitifs apparaissant dans les images. Une suppression qui permet d'agrandir les illustrations et de les faire passer au-dessus du pli central.


Version originale américaine.

Version française actuelle. (c) D'Eux.


Christiane Duchesne v. Catherine Chaine

Les plus grands changements sont sans doute à trouver du côté de la traduction.
En comparant la version ancienne de Catherine Chaine à la nouvelle de Christiane Duchesne, et en me référant au texte original anglais, je note différents points.

Christiane Duchesne rend aux personnages leurs prénoms et leurs noms originaux, mademoiselle Hester, sa cousine Eunice, le jeune Alan Mitz (Mademoiselle Esther, sa cousine Eunésie, le jeune Alain chez Catherine Chaine). Chez elle, les adultes tutoient le garçon alors qu'il est vouvoyé dans la première traduction, l'éternel dilemme de traduire le "you" anglais.

Mais le début de son texte est étrange: "Cela faisait déjà six fois que Fritz, le chien de Mademoiselle Esther, mordait sa chère cousine Eunice". Pourquoi "mordait" et non "avait mordu"? ("Fritz, le chien de Mademoiselle Esther, avait déjà mordu six fois sa chère cousine Eunésie" chez Catherine Chaine; "Six times Miss Hester's dog Fritz had bitten dear cousin Eunice" dans le texte original).

Deux pages plus loin, Christiane Duchesne traduit ainsi le réveil: "Une heure plus tard, Alan s'éveilla brusquement d'un coup de dent de Fritz sur le bout du nez" Catherine Chaine avait opté, de manière plus fluide, ou plus européenne, pour "Une heure plus tard, Alain fut brusquement réveillé par un coup de dent sur le nez" ("An hour later Alan quickly awoke when Fritz gave him a bite on the nose") Elle ajoute aussi une direction au texte original: "En cours de route, ils aperçurent un petit pont blanc sur leur gauche" ("Walking along, they discovered a small white bridge at the side of the road", devenu en 1982 "En marchant, ils découvrirent un petit pont blanc sur le côté de la route").

Page suivante, si l'expression "Un peu passé le pont" nous étonne ("Un peu après le pont", chez Catherine Chaine, "Some distance beyond the bridge" en version originale), Christiane Duchesne traduit fort bien le panneau/écriteau: "LES CHIENS SONT ABSOLUMENT ET FORMELLEMENT INTERDITS DANS CE JARDIN." contre un "Les chiens sont strictement interdits dans ce jardin" en 1982 ("ABSOLUTELY, POSITIVELY NO DOGS ALLOWED IN THIS GARDEN", en VO).

Lors de l'échappée de Fritz, le passé simple utilisé par Christiane Duchesne sonne plus agréablement que l'imparfait de Catherine Chaine. De même qu'on préfère sa "clairière" lors de la course-poursuite d'Alan à l'"éclaircie dans la forêt" ("a clearing in the forest"). Mais pas son "il s'arrêta pile comme s'il avait frappé un mur", moins réussi que "il s'arrêta net comme s'il avait buté contre un mur" ("he stopped as quickly as if he had run up against a wall").

Si un "dit-il seulement" nous semble préférable à un "Ce furent ses seules paroles" de la nouvelle traduction ("was all that he said"), ou "déjà terrifié" à "effrayé d'avance" ("almost afraid to hear the answer"), il en est durant toute la version de Christiane Duchesne, plus longue en nombre de mots mais perdant du coup parfois la sobriété du texte original, plus littérale peut-être, plus interprétative aussi, "une famille de canards" par exemple contre "un troupeau de canards" précédemment ("a gathering of ducks"), ou "[Alan] lâcha Fritz par mégarde" contre "[Alain] laissa échapper Fritz" ("Alan lost his hold on Fritz"). 

En finale de l'histoire enfin, "Il avait peine à retenir ses larmes" de Christiane Duchesne semble moins abouti que "il avait du mal à retenir ses larmes" de Catherine Chaine ("He could barely hold back the tears") mais sa suite est meilleure: "C'est là que, sortant en trombe de ma cuisine, un peu de pâtée sur le museau, Fritz apparut" contre "quand, brusquement, de la cuisine, Fritz surgit, le museau plein de pâtée" ("then, racing out of the kitchen, dog food on his nose, came Fritz"). Catherine Chaine omet la phrase "You see, Alan, no one can really turn dogs into ducks" et ignore qu'un chien a une "gueule" et non une "bouche".

Bref, difficile de départager ces deux traductions qui ont toutes les deux leurs qualités et leurs défauts. L'une comme l'autre font passer le climat de ce formidable album, indispensable dans toute bibliothèque d'enfant.












jeudi 15 octobre 2020

Un Oiseau bleu peut en cacher d'autres

"L'Oiseau bleu" d'Isaure Fouquet. (c) MeMo.


"L'Oiseau bleu", c'est bien entendu la pièce de théâtre écrite en 1908 par l'écrivain belge Maurice Maeterlinck, prix Nobel de littérature en 1911. Se rappelle-t-on qu'elle fut jouée pour la première fois en 1908 au Théâtre d'art de Moscou de Constantin Stanislavski, adaptée au cinéma déjà deux ans plus tard, et jouée à Paris en 1911 au Théâtre Réjane?

"L'Oiseau bleu" est maintenant aussi un livre pour enfants de grande qualité, dû à Isaure Fouquet (MeMo, 32 pages), illustratrice et plasticienne. "Un oiseau parcourt le ciel. C'est l'Oiseau bleu. Ses ailes sont comme les rivières. Partout où il va, le bleu des eaux répond à l'Oiseau bleu", ainsi débute le texte. Car la particularité de cet album aux très jolies illustrations à la fois épurées et plutôt joyeuses, dont on perçoit le plaisir pris à les réaliser, et au texte imprimé en bleu ponctué d'onomatopées, "Sssszzzzzz, Brroom, Blip-blop, Ffllchhh,..", est que le périple de l'oiseau est mis en relation avec le cycle de l'eau.

Le départ. (c) MeMo.

A l'heure du grand départ, les hirondelles prennent leur envol. L'Oiseau bleu voudrait bien les rejoindre. C'est sans compter les caprices de Dame nature. Le tonnerre gronde, annonçant l'orage. Le ciel se déchire. L'Oiseau bleu est obligé de changer de cap, de se poser. Il perd ses guides ailés. Comment les retrouver? Grâce à l'aide de Mille-pattes, d'Escargot et de fleurs encore ensommeillées, le héros va finalement les retrouver. Les gouttes, les ruisseaux, les flaques,.. sont autant d'étapes qui le rapprochent de son objectif. "Comme l'eau des rivières, l'Oiseau bleu a parcouru la terre." Ce bel album est à la fois narratif, documentaire et poétique. L'auteure-illustratrice s'amuse avec les formes géométriques simples dans les pages, en aplats de couleur ou pas, dans un graphisme plaisant à la joie communicative.

L'orage. (c) MeMo.

Elégantes, esthétiques, pleines de détails à observer et diablement expressives, les illustrations d'Isaure Fouquet servent admirablement le propos de "L'Oiseau bleu". Plusieurs des originaux seront exposés à partir du vendredi 16 octobre et jusqu'au 12 novembre à la librairie Candide, 1-2 place Brugmann. L'artiste sera présente le vendredi à partir de 18h30.


L'aide. (c) MeMo.



Autre Oiseau bleu, ce canari bien jaune dont la tête sera bleuie en quatrième de couverture de l'album tout carton pour les tout-petits "A deux mains" de Katy Couprie (Editions Thierry Magnier, 22 pages). Il s'agit de la réédition, bienvenue, en format très légèrement réduit et avec une nouvelle couverture, d'un album paru en 2001. Quel plaisir de retrouver l'auteure-illustratrice et ses peintures tellement expressives. En quelques traits qui campent deux mains, elle dit tout, jouant habilement avec les couleurs de ses fonds d'image.

Vingt ans plus tard, ce très beau travail de représentations de mains dans différentes postures est toujours aussi réussi. Il explore ce qu'on peut faire avec ses deux mains . Se dire bonjour, se dire au revoir, jouer aux ombres chinoises, se faire peur, être en colère, montrer une direction, donner, travailler, dessiner, raconter, et même peindre la tête d'un oiseau en bleu! Un bel hommage à la créativité.


Ombre chinoise. (c) Ed. Thierry Magnier.