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lundi 13 novembre 2017

Cent merveilleuses audacieuses

En pleine campagne de dénonciation par les femmes des violences et des excès masculins à leur enconrre surgit bien à propos le beau livre de Nathalie Kaufmann-Khelifa, intitulé "Elles ont osé! 100 femmes d'exception à travers l'histoire" (Glénat, 240 pages). Couverture rose fuchsia, bien illustré, mais surtout cette phrase bienfaisante, "Elle a osé", qui sera répétée de page en page. Parfois l'édition et l'actualité se rencontrent. Tant mieux.

Le texte d'introduction. (c) Glénat.

L'ouvrage répond à l'appellation "beau livre" mais il est plus que cela: une formidable galerie féminine, fort agréablement mise en avant par les images et les textes. On connaît bien entendu certaines de ces femmes, celles qui sont déjà entrées dans l'Histoire, des lauréates du Nobel par exemple (à noter que 48 femmes l'ont reçu sur 892 remises du prix) et il n'est pas question de les oublier. On en découvre toutefois plein d'autres, d'hier et d'aujourd'hui, regroupées en six chapitres, allant du "Temps de l'émergence" au "Temps de l'espérance".

Le sommaire. (c) Glénat.

"Il est largement temps", écrit Nathalie Kaufmann-Khelifa dans son texte d'introduction, "que ces femmes qui ont changé le monde par leur intelligence et leur génie, mais surtout par leur audace, apparaissent au grand jour. Aucun domaine ne leur a échappé, toutes ont osé pour la première fois s'imposer dans un monde masculin, transgressant l'ordre établi et posant les bases de nouveaux rapports entre les hommes et les femmes."

Et de nous camper les portraits de cent audacieuses. Chaque fois sont présentés le nom, l'époque et la raison de l'audace. Celle-ci est ensuite détaillée dans un portrait agréablement écrit, tout en élégance et vivacité. Quelques exemples, pris au hasard des pages. Pour Lucy, "ELLE A OSÉ être le premier homme connu à ce jour", pour Jeanne Mance, "ELLE A OSÉ fonder Montréal", pour Victoria Woodhull, "ELLE A OSÉ se présenter à la Maison-Blanche", pour Sarah Bernhardt, "ELLE A OSÉ être un monstre sacré", pour Annette Kellerman, "ELLE A OSÉ le maillot de bain une pièce", pour Suzanne Valadon, "ELLE A OSÉ peindre un homme nu", pour Valentina Terechkova, "ELLE A OSÉ aller dans l'espace", pour Waris Dirie, "ELLE A OSÉ parler de l'excision", pour Elena Ferrante, "ELLE A OSÉ l'anonymat".

Pour chacune des femmes est contée son histoire, agrémentée de quelques anecdotes. Ainsi Lucy est aussi appelée Dinknesh ce qui signifie en langue éthiopienne "Tu es merveilleuse". Toutes, elles ont lutté contre les injustices et les discriminations envers elles, chacune dans son milieu, à sa façon. Le livre montre qu'il n'y a pas de petit ou de grand sujet. Toutes ont participé à l'évolution de la société mais qui s'en souvient? Les passionnants portraits, sur une, deux ou trois pages, de Nathalie Kauffmann-Khelif leur rendent justice.

Et l'auteure rappelle cette phrase de Simone de Beauvoir, toujours d'actualité: "N'oubliez jamais qu'il suffira d'une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devez rester vigilantes votre vie durant."


Quelques vues du livre, trop grand pour entrer dans mon mini-scanner.

Peseshet, première femme médecin. (c) Glénat.
Cixi, dernière impératrice de Chine. (c) Glénat.
Ella Fitzgerald. (c) Glénat.
Agatha Christie. (c) Glénat.



Personnellement, j'aurais bien aimé voir y figurer aussi les noms de

Beatrix Potter (1866-1943), la créatrice de "Pierre Lapin" qui bouscula un univers masculin par son désir d'être une naturaliste reconnue et une écrivaine.

Jella Lepman, journaliste allemande d'origine juive (1891-1970) qui créa l'IBBY (International Board on Books for Young people) en 1953 parce qu'elle pensait que les livres devaient créer des ponts entre les nations.

Toni Morrison (1931), romancière, professeure de littérature et éditrice américaine qui a été lauréate du Prix Pulitzer en 1988, et, surtout, en 1993, la huitième femme et le seul auteur afro-améicain à avoir reçu le prix Nobel de littérature.



"Femmes d'exception" est aussi le nom d'un programme de la BBC qui, chaque année, nomme 100 femmes influentes et inspirantes dans le monde et les fait découvrir à travers différentes productions journalistiques (ici).





mercredi 26 avril 2017

Vincent Cuvellier, trente ans d'écriture déjà!

Vincent Cuvellier vu par Robin. (c) Gallimard Jeunesse/Giboulées.

C'est le 1er avril 2002, il y a quinze ans, que Vincent Cuvellier est devenu véritablement écrivain, dit-il. Quand il a trouvé chez lui, déposés par le facteur, ses exemplaires de "Kilomètre zéro", son premier roman pour préados publié au Rouergue Jeunesse - et réédité l'an dernier avec une nouvelle couverture de Max de Radiguès (lire dans les compléments).

Ecrivain, le Brestois l'était certes déjà depuis quinze ans. Mais si sa première publication, la nouvelle "La troisième vie" (Milan), écrite à 17 ans, fut lauréate du Prix du Jeune écrivain de langue française 1987, repérée par l'écrivain Christian Giudicelli qui l'a imposée au jury, elle ne l'a pas embarqué pour autant sur un long fleuve tranquille.

Bien au contraire! Vincent Cuvellier se remémore aujourd'hui son itinéraire d'écrivain peu gâté pendant ses quinze premières années d'écriture dans "Je ne suis pas un auteur jeunesse" (dessins de Robin, Gallimard Jeunesse/Giboulées, 128 pages). Il y confie aussi les quinze suivantes, bien plus gratifiantes. Un mélange d'autobiographie et d'essai littéraire dont le ton est donné dès le titre, pique au livre de Christian Grenier, "Je suis un auteur jeunesse" (lire dans les compléments). Car Vincent Cuvellier se revendique écrivain, écrivain tout court, même s'il admet que son public est celui des enfants et des adolescents.  C'est même un de ses sujets de discussion préférés, comme l'autonomie grâce aux droits d'auteur et pas aux prestations scolaires, les obligations morales de l'auteur ou non, la liberté de créer. Autant de thèmes qu'il aborde de face ou de biais dans son livre "bilan et perspectives". Sans "oui-ouin" mais avec la liberté de pensée et le brin de provoc' qui le caractérise. Et qui fait qu'on l'aime.

La vocation d'être écrivain, Vincent Cuvellier l'a depuis qu'il a 8 ou 9 ans. Il le raconte dans "Le pouvoir magique", un livret illustré par Robin et offert par Gallimard Jeunesse/Giboulées à l'occasion des 30 ans d'écriture de l'auteur. Ecrire est la grande affaire de sa vie, comme être autonome et indépendant, ambition qui lui a valu déboires et expérience.

Aujourd'hui, à 47 ans, dont 30 d'écriture et 71 livres publiés, l'auteur du roman pour ados "Ma tronche en slip" (Rouergue, 2014, nouvel épisode autour de son héros Benjamin) entame une nouvelle tranche de quinze ans.  Avec des livres qui sortent en chapelet ces mois-ci, d'autres à écrire bien sûr, mais aussi un magasin de livres d'occasion, Les gros mots, qu'il vient d'ouvrir à Bruxelles.

Fameuse année que 2017 pour le Français installé à Bruxelles depuis 2012! Il y vit avec son fils Joseph, dix ans, mieux connu sous le nom de Jojo. Hercule avait douze travaux, Cuvellier en a sept!

  • Première sortie en janvier: "La cire moderne" (Casterman), la première bande dessinée de Vincent Cuvellier avec Max de Radiguès, l'auteur du logo de sa boutique, sur l'improbable héritage qu'est une fabrique de cierges.
  • En parallèle, une bande dessinée mensuelle dans "Astrapi" (Bayard), "Les nouveaux" (à l'école) avec  Benoit Audé.
  • Février: ouverture de la bouquinerie Les gros mots (67 rue Lesbroussart, 1050 Bruxelles), près de la place Flagey (lire dans les compléments).
  • Fin mars,  sorties au cube: "Emile fait l'enterrement", avec Ronan Badel (Gallimard Jeunesse/Giboulées, 32 pages), le quatorzième album de la série, le quinzième, "Emile rêve" sortira en septembre, en parallèle au hors-série "Les mots d'Emile", voir dans les compléments); l'album "Mon fils", avec Delphine Perret (Gallimard Jeunesse/Giboulées, 96 pages, lire dans les compléments); l'essai sur la littérature jeunesse "Je ne suis pas auteur jeunesse" illustré par Robin (Gallimard Jeunesse/Giboulées, 140 pages, lire dans les compléments).
  • A la rentrée de septembre, sortie de "Histoires pour les jours pairs", avec Thomas Baas (Hélium), un titre à prendre au premier degré car il rassemble 183 nouvelles, une tous les deux jours!

Compléments

Kilomètre zéro
Vincent Cuvellier
Rouergue, 2002
réédition 2016

Partir marcher avec son père sur un chemin de grande randonnée, Benjamin n'en avait franchement pas rêvé. Pourtant, il le fera et découvrira quel homme est son père. Pas de morale mais un compte-rendu précis des kilomètres avalés à deux, comme les boîtes de conserve mal réchauffées et les pains au fromage fondu. Avec les moments horribles, ceux qui le sont moins et aussi ceux qui sont carrément réussis. On y croise furtivement une demoiselle qui a deux points de beauté sous l'œil droit.


Je suis un auteur jeunesse
Christian Grenier
Rageot, 2004

Auteur jeunesse confirmé, Christian Grenier a 25 ans quand, finalement, il accepte l'idée de ce métier. "Il m'a fallu des années pour devenir jeune", confesse-t-il en avant-propos de son émouvant  bilan-confession qui pose mille questions sans toujours y apporter de réponses, réflexion d'un auteur défendant une littérature de jeunesse de qualité.

Grenier nous raconte son destin peu habituel d'enfant tardif et solitaire d'un couple de comédiens. Son enfance gavée de théâtre, cette "machine à fabriquer de l'illusion" dont il observe les mécanismes, avant que le roman ne prenne place dans sa vie. Son amour d'ado, puissant et inébranlable, pour Annette, de plusieurs années son aînée. Sa vie d'enseignant et d'écrivain jeunesse, revendiquée haut la main par une comparaison comique avec la notion d'écrivain "vieillesse". Se perçoit surtout une immense passion partagée entre l'écriture, les centaines de mots assemblés chaque jour, et la lecture, des dizaines de livres lus chaque semaine, et ce, depuis toujours.


Je ne suis pas un auteur jeunesse
Vincent Cuvellier
Robin
Gallimard Jeunesse/Giboulées
2017, 140 pages

Papier mat blanc sur lequel claquent les mots bleus de la couverture et une silhouette aussi fière que nonchalante, tranche du même bleu fort, ni clair, ni foncé, le livre risque de surprendre. Par son ton et par ses invités, des "fantômes" convoqués tour à tour, le Général de Gaulle, Claude François et Lino Ventura! "Chacun des fantômes correspond à un de mes traits", explique l'auteur. "Ce sont mes amis imaginaires. J'ai pas mal galéré. Claude François, c'est "je vais y arriver", Charles de Gaulle m'aide à prendre de la hauteur, il est le mec qui a sauvé la France, Lino Ventura est celui qui ne se laisse pas marcher sur les pieds. Au début, je m'en suis pris plein la gueule. Avec Guillaume Guéraud, on était les rebelles." Et l'aval du père, en finale.

Vincent Cuvellier y raconte son itinéraire d'auteur qui "aime bien écrire vite et court", ses galères et ses bonheurs d'homme et d'écrivain. Ses rencontres avec deux éditrices, Sylvie Gracia au Rouergue qui le lance, et Colline Faure-Poirée (Gallimard Jeunesse/Giboulées) qui lui ouvre d'autres chemins et ressemble à Maria Pacôme. Il parle de lui, de ses livres réussis, de ses livres ratés, ceux qu'il a fait parce qu'il faut gagner sa vie. Il cause aussi de littérature jeunesse, évidemment. Ce n'est pas pour rien qu'il a lancé une page sur Facebook à ce sujet (12.000 membres) , l'a barrée pendant cinq ans avant d'en passer le gouvernail à Francesco Pittau en février. Vincent Cuvellier n'est pas tendre, on le sait. Il ne mâche pas ses mots. Balance ses roquettes contre les livres-médicaments et ceux qui les écrivent. En même temps, il défend son métier et l'idéal qu'il voit à son métier. Il est là pour écrire, pas pour rencontrer des enfants dans les classes à longueur d'année. Pas que le principe lui déplaise mais il veut vivre de ses droits d'auteur, pas des rémunérations liées aux rencontres scolaires.

Voilà donc une analyse autobiographique du secteur qui décoiffe et où on retrouve trop bien le Cuvellier de la vraie vie. "J'avais l'idée du livre depuis longtemps mais ma pensée n'était alors pas structurée. J'en avais fait une première version, trop en colère. J'en avais marre du milieu, des auteurs pédagos, des instits auteurs." La seconde version risque de les secouer aussi. Mais la réflexion n'est-elle pas salutaire?

Un seul regret, que la bibliographie finale ne mentionne que les livres publiés chez Gallimard.


Mon fils
Vincent Cuvellier
Delphine Perret
Gallimard Jeunesse/Giboulées
2017, 96 pages

"Cet album est la suite de "La première fois que je suis née"", sait Vincent Cuvellier qui y raconte son fils par petites touches. Sa vie avec lui, sa vie avant lui un peu. Des petits brins de quotidien, la naissance, la rencontre, le grand-père, les histoires, les sorties, la plage, Bruxelles, les projets.., posés là et éclairés par les dessins très simples de Delphine Perret. Des silhouettes au trait noir, relevées d'aplats de couleurs vives, en accord avec la lettrine du texte auxquelles elles se rapportent. "Jojo, mon fils, ne voulait pas que je fasse ce livre au début. Puis il l'a regardé un jour. Il l'aimait bien, et l'a amené à l'école à sa maîtresse."

Illustration de Delphine Perret. (c) Gallimard Jeun./Giboulées.

Un extrait de "Mon fils". (c) Gallimard Jeun./Giboulées.

Un livre qui est venu par petites tranches, se souvient l'auteur. Ce qui lui donne sa fluidité. "Je voulais éviter le côté formule philosophique. Désamorcer le sujet par des trucs très quotidiens. Ma technique est basée sur la spontanéité travaillée. Je réserve, je pense le moins possible à ce que je vais écrire, puis, devant la feuille, j'écris."

"Mon fils" est le portrait d'un fils par son père comme "Kilomètre zéro" était le portrait d'un père par son fils. Mais ça, c'est mon avis...


La première fois que  je suis née
Vincent Cuvellier
Charles Dutertre
Gallimard Jeunesse/Giboulées
2006, 108 pages

Ce très joli album en boucle commence à la naissance d'une petite fille, une noiraude avec un point de beauté sous l'œil droit. Il se poursuit par l'évocation de quarante-neuf autres "premières fois": rencontre du papa, annonce du nom, bisou, bain, pipi... Chaque fois, un court texte détaille la situation que traduit à sa manière le dessin. Au fil de ces cinquante arrêts sur images, moments de bonheur ou plus difficiles, le bébé grandit: petite fille, adolescente, jeune femme, future mère avec en projection dans l'avenir le rappel de "premières fois" à elle, et, finalement, nouvelle maman qui tient dans ses bras un bébé fille, une noiraude avec deux points de beauté sous l'œil droit et naît une deuxième fois!


La fois où je suis devenu écrivain
Vincent Cuvellier
Rouergue, 2012

Vingt-cinq ans après ses débuts d'écrivain, l'auteur se souvient de l'adolescent qu'il a été. Viré de l'école avant la fin du cursus, intéressé par les filles, enchaînant les petits boulots pas toujours enchanteurs mais adorant écrire et rêvant d'être écrivain. Ce qu'il est devenu.


La série des Emile
Emile est né en 2012. C'est un petit garçon qui vit sa vie de petit garçon, a ses émotions et ses interrogations de petit garçon. Avec une bouille qui n'est pas sans rappeler celle de Jojo petit. La série comptera quinze volumes et quatre hors-série à la fin de l'année!




Plein d'autres livres évidemment, des romans et des albums dont "Tony Tiny Boy" avec Dorothée de Monfreid (Hélium, 2013, lire ici), "Ils ont grandi pendant la guerre " (illustré par Baron Brumaire, Gallimard  Jeunesse/Giboulées, 2015), un documentaire sur des vieilles personnes qui racontent aux enfants d'aujourd'hui comment s'est passée leur enfance pendant la guerre.





Sur la porte
Les gros mots
Magasin de livres d'occasion
67 rue Lesbroussart
1050 Bruxelles
du mercredi au vendredi
de 14 heures à 18h30
le samedi de midi à 18h30
La vitrine.

On peut dessiner sur les murs (sous conditions).
Une immense vitrine vitrée permet de voir ce qui se trouve à l'intérieur. Des caisses en bois avec des livres pour enfants, anciens ou récents, principalement des albums dont on peut découvrir les couvertures. Des étagères alignant des livres sur l'enfance et ce qui tourne autour, histoire ou récits classés par genre ("coin du feu" pour les contes"). D'autres boîtes avec des dessins d'humour et de presse, des affiches, des dessins originaux, des cartes postales, des marque-page, etc... Des jouets, des marionnettes, des jeux de société. Aux murs, des dessins des visiteurs, invités à immortaliser leurs livres préférés.

Il est frappant de voir combien cette bouquinerie semble la déclinaison de la page Facebook "Actualité de la littérature jeunesse". Page qui remplaçait un projet de revue culturelle pour enfants qui a capoté faute de moyens.

"Pour le magasin, il ne faut pas spécialement avoir la folie des grandeurs", affirme le patron. "Je veux faire quelque chose à ma taille, comme mes livres, ni trop grands, ni trop petits. C’est important de savoir se situer. Il y a environ 2.000 livres en stock dont un tiers provient de ma collection personnelle. Les autres ont été achetés depuis septembre en perspective de la boutique."

L'écrivain bouquiniste Vincent Cuvellier.

vendredi 7 octobre 2016

La peinture pour dire le toucher et l'amour

Alexis Jenni. (c) Sandrine Roudeix.

"Lettre à une femme aimée". Pas besoin d'être une midinette pour apprécier le bandeau qui barre le nouveau livre d'Alexis Jenni, un essai illustré au titre un rien mystérieux, "Dans l'attente de toi" (L'iconoclaste, 258 pages). Surtout que le livre se révèle être une magnifique déclaration d'amour à une femme de chair. Une anonyme dont on partage un peu de l'intimité. La courbe d'une épaule, celle de ses fesses, la ligne de sa nuque. Et toujours sa peau, célébrée, touchée, aimée.

On partage assez d'intimité pour que cette femme soit réelle, incarnée, pas trop pour qu'elle soit universelle. On s'approche d'elle, cette ELLE qui pourrait être toutes les autres qui sont aussi si bien aimées. Le plus drôle, c'est que la destinataire de ce livre n'en savait rien jusqu'à le tenir, imprimé, entre ses mains. De passage à Bruxelles, Alexis Jenni s'en souvient en souriant: "Oui, la femme à qui il est dédié l'a lu. Je le lui ai donné un week-end où je n'étais pas là. Elle m'envoyait des SMS au fur et à mesure de sa lecture. En fait, elle n'était pas au courant du contenu exact du livre. Pour elle, c'était un livre sur le toucher et la peinture. Elle a été surprise à l'arrivée." Surprise et enchantée de cette déclaration d'amour peu commune.

Pour d'autres raisons, le lecteur de "Dans l'attente de toi" est aussi surpris et enchanté. Le sujet est peu commun, la manière originale et le résultat captivant. Car pour se déclarer à l'aimée, le prix Goncourt 2011 ("L'art français de la guerre", Gallimard) a recours à des tableaux et des photos à propos desquelles il compose des commentaires enthousiastes. Ce chemin double l'amène à créer une longue et superbe lettre intime où il tente de dire l'amour charnel, de trouver les mots du toucher. "J'ai eu l'idée d'essayer de dire le toucher", m'explique-t-il. "Je me suis rendu compte que je ne sais pas le dire et que je ne suis pas le seul. Mon éditrice m'a proposé de faire un livre avec des images. Le résultat est ce livre, le croisement des deux propositions. En y pensant, j'ai vu aussitôt les tableaux qui me permettaient de dire le toucher. Du coup, le livre a plusieurs dimensions, ce qui m'a permis de mieux penser  à mon sujet principal."

Le livre est comme une longue rêverie sur le corps, la peau, la beauté, s'appuyant sur vingt-huit tableaux et trois photographies dont la reproduction figure dans les pages. "J'ai réalisé un matin précis que je ne savais pas dire ta beauté", écrit Alexis Jenni. "J'en avais le sentiment précis, mais il me laissait sans voix." Celui pour qui "le langage est ma vie" et que "le manque de langage [me] tue" s'obstine. "Alors c'est la peinture, cet art qu'on croit visuel, qui m'aidera. Ce sont des images, mais qui emportent plus loin que les images. (...) Je trouverai dans la peinture les mots pour dire ce que je ne sais pas dire."


Une page du livre. (c) L'iconoclaste.

La petite histoire retiendra que les jolies légendes manuscrites près des illustrations ne sont pas de la main de l'auteur: "Mon écriture a toujours été assez moche. J'ai fait un test avec mon éditrice. Il a été complètement négatif!"

Ces tableaux qu'il nous commente, qu'il nous partage, le poussent plus avant dans sa réflexion. "Il me vient toujours des images en tête quand je vois un tableau, que ce soit de l'art ancien ou de l'art contemporain. Voir un tableau provoque en moi une ébullition mentale, un jaillissement, un plaisir énorme. Je note ces impressions depuis toujours. Pour le livre, j'ai développé ces idées, toujours en lien avec mon thème général."

Les chapitres passent d'une image à l'autre mais une idée en appelle une autre, comme dans un rebondissant marabout-bout-de-ficelle. Le cabinet de toilette, le cul, le bain, la nudité, les mains, le ventre, le toucher, le bonheur, la mort, les doigts, les sensations, les sentiments, le blanc.... "Ce livre est fait de façon jaillissante", dit l'écrivain. "Les morceaux me venaient. Je les ai assemblés en un style associatif. J'ai construit le livre sur une intuition, sur une association d'émotions, parce qu'il est intime. Mais d'un intime qui soit universel, ce qui n'est pas facile. J'ai effectué un travail de réglage pour universaliser mon propos en gommant ce qui était trop personnel. La peinture permet de parler de la même chose autrement, de faire des détours pour revenir au sujet, de ramener au cœur des choses. Le fil de ce livre tient du journal, de la rêverie dont les éléments s'enchaînent."

C'est à découvrir de toute urgence, pour savourer la plume mélodieuse et musicale d'un auteur qui dit ne pratiquer aucune musique et que son "seul instrument est la littérature". Pour découvrir autrement certains tableaux et leurs auteurs. Pour se découvrir dans la peinture et la littérature. "Dans l'attente de toi" est une construction subtile ente les mots, l'art, l'amour et le corps. Débordant d'idées et de trouvailles. C'est un essai, oui mais plein d'imagination, made in Alexis Jenni way: "Les essais sont censés être pensés et les romans imaginés, moi je fais tout le contraire. Je veux attraper un sujet avec la littérature et être inspiré pour cet essai".