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vendredi 25 janvier 2019

Les dix finalistes du prix Prem1ère 2019



Qui sera le lauréat du prix Prem1ère 2019 (RTBF), prix récompensant chaque année un premier roman écrit en langue française, sorti en librairie entre la rentrée littéraire d’automne 2018 et janvier 2019 (lire ici)? Verdict le jeudi 14 février, le premier jour de la Foire du livre de Bruxelles.
Les titres finalistes ont été choisis par un comité professionnel  (Kerenn Elkaïm, Laurent Dehossay, Christine Pinchart, Emmanuelle Jowa, Deborah Danblon, Régis Delcourt) avant d'être soumis à un jury de dix auditeurs/trices de la Première et présidé par Laurent Dehossay.

Les auteurs sélectionnés seront invités dans l'émission "Jour Première" (La Prem1ère) entre le 31 janvier et le 13 février.

Les dix romans finalistes
  • "La vraie vie", Adeline Dieudonné (L'Iconoclaste, lire ici)
  • "Prisons", Ludovic-Hermann Wanda (L'Antilope)
  • "Ça raconte Sarah", Pauline Delabroy-Allard (Minuit)
  • "Le tiers sauvage", Aliénor Debrocq (Luce Wilquin)
  • "Là où les chiens aboient par la queue", Estelle-Sarah Bulle (Liana Levi)
  • "Le mangeur de livres", Stéphane Malandrin (Seuil)
  • "Les photos d'un père", Philippe Beyvin (Grasset)
  • "Ecorces vives", Alexandre Lenot (Actes Sud)
  • "Les exilés meurent aussi d'amour", Anousse Shalmani (Grasset)
  • "Nous ne sommes pas de mauvaises filles", Valérie Nimal (Anne Carrière) 



jeudi 12 juillet 2018

Toi aussi, élis ton prix Nobel de littérature


On le sait, il n'y aura pas de Prix Nobel de littérature, créé en 1901, cette année, et peut-être pas l'an prochain non plus. En cause, les discordes au sein de l'Académie suédoise, ébranlée par un scandale de harcèlement sexuel. Un prix alternatif est mis en place par la Nouvelle académie (New Academy), organisation fondée afin qu'un prix littéraire international soit décerné en 2018, et aussi pour rappeler que la littérature doit être associée à la démocratie, l'ouverture, l'empathie et le respect.

Organisation à but non lucratif, politiquement et financièrement indépendante, la Nouvelle académie  se compose d'un large éventail de personnes. Le gagnant de ce prix Nobel alternatif sera annoncé le 14 octobre et présenté lors d'un événement officiel le 10 décembre 2018. La Nouvelle académie sera, elle, dissoute le 11 décembre.

Les bibliothécaires suédois ont pu voter jusqu'au 8 juillet pour les auteurs susceptibles de recevoir le prix. Les critères étant que le prix soit décerné à un écrivain auteur d'une fiction littéraire grâce à laquelle le lecteur entre dans l'histoire de l'humanité et qu'il ait au moins deux œuvres publiées, dont une au cours des dix dernières années.

Aujourd'hui une liste de 47 auteurs est soumise au vote des internautes. Une liste plutôt hétéroclite où se côtoient les noms de J.K. Rowling, Paul Auster et Siri Hustvedt, Haruki Murakami et Patti Smith! Les auteurs nominés proviennent pour un tiers des pays scandinaves (12 de Suède,  2 d'Islande, 1 de Finlande), 13 des USA, 4 du Royaume-Uni, 3 du Canada, 3 de France, 2 d'Italie, 1 du Nigéria, du Japon, d'Israël, d'Inde, de Suisse, de Pologne.

A examiner la liste de près, on découvre des noms familiers, que les livres soient écrits en français ou traduits pour la plupart d'entre eux, garants pour la plupart d'une grande qualité littéraire. Ce sont les éditeurs Gallimard (11 auteurs), Actes Sud (8 auteurs) qui doivent être contents mais on remarque la présence de petites maison comme celle de Liana Levi, Zulma ou le Diable Vauvert.

Les internautes ont jusqu'au 14 août pour choisir trois des quatre finalistes (pour voter, c'est ici), le quatrième finaliste étant  choisi par des bibliothécaires. Un jury composé de Ann Pålsson, présidente, éditrice indépendante, Lisbeth Larsson, professeur de littérature, Marianne Steinsaphir, bibliothécaire et journaliste, Peter Stenson, éditeur et critique et Gunilla Sandin, bibliothécaire, choisira le gagnant.

Les auteurs nominés

  • Chimamanda Ngozi Adichie - Nigeria (Gallimard)
  • Johannes Anyuru - Suède (Actes Sud)
  • Margaret Atwood - Canada (Robert Laffont)
  • Paul Auster - USA (Actes Sud)
  • Silvia Avallone - Italie (Liana Levi)
  • Nina Bouraoui - France (Stock et JC Lattès)
  • Anne Carson - Canada (Seuil)
  • Maryse Condé - France (JC Lattès)
  • Don DeLillo - USA (Actes Sud)
  • Edelfeldt Inger - Suède 
  • Kerstin Ekman - Suède (Actes Sud)
  • Elena Ferrante - Italie (Gallimard) 
  • Neil Gaiman - Royaume-Uni (Au diable vauvert)
  • Jens Ganman - Suède
  • Siri Hustvedt - USA (Actes Sud)
  • Jenny Jägerfeld - Suède (Thierry Magnier)
  • Jonas Hassen Khemiri - Suède (Actes Sud)
  • Jamaica Kincaid - USA (L'Olivier)
  • David Levithan - USA (Gallimard)
  • Édouard Louis - France (Seuil)
  • Ulf Lundell - Suède 
  • Sara Lövestam - Suède (Actes Sud, Robert Laffont)
  • Cormac McCarthy - USA (L'Olivier)
  • Ian McEwan - Royaume-Uni (Gallimard)
  • Haruki Murakami - Japon (Belfond)
  • Joyce Carol Oates - USA (Philippe Rey)
  • Nnedi Okorafor - USA (ActuSF)
  • Sofi Oksanen - Finlande  (Stock)
  • Amos Oz - Israel (Gallimard)
  • Sara Paborn - Suède
  • Agneta Pleijel - Suède (Denoël)
  • Thomas Pynchon- USA (Seuil)
  • Marilynne Robinson - USA (Actes Sud)
  • Meg Rosoff - USA (Albin Michel)
  • J.K. Rowling - Royaume-Uni (Gallimard et Grasset)
  • Arundhati Roy - Inde (Gallimard)
  • Jessica Schiefauer- Suède (Albin Michel)
  • Patti Smith- USA (Denoël et Gallimard)
  • Zadie Smith - Royaume-Uni (Gallimard)
  • Peter Stamm - Suisse (Christian Bourgois)
  • Jón Kalman Stefánsson - Islande (Gallimard)
  • Sara Stridsberg  - Suède (Gallimard et Stock)
  • Donna Tartt - USA (Plon)
  • Kim Thúy- Canada (Liana Levi)
  • Olga Tokarczuk - Pologne (Noir sur Blanc)
  • Ngugi wa Thiong'o - Kenya 
  • Winterson Jeanette -Grande-Bretagne (L'Olivier)








jeudi 1 décembre 2016

Les 20 meilleurs livres 2016 selon "Lire"


En léger différé depuis Paris, 
le classement annuel du magazine "Lire"

Meilleur livre de l'année: "Le nouveau nom" d'Elena Ferrante (traduit de l'italien par Elsa Damien, Gallimard)
Meilleur roman français: "Repose toi sur moi" de Serge Joncour (Flammarion)
Meilleur roman étranger: "La route étroite vers le nord lointain" de Richard Flanagan (traduit de l'anglais (Australie) par France Camus-Pichon, Actes Sud)
Révélation française: "Règne animal" de Jean-Baptiste Del Amo (Gallimard)
Révélation étrangère: "Station Eleven" de Emily St John Mandel (traduit de l’anglais (Etat-Unis) par Gérard de Chergé, Rivages)
Meilleur premier roman français: "Désorientale" de Negar Djavadi (Liana Levi)
Meilleur premier roman étranger: "Les maraudeurs" de Tom Cooper (traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Pierre Demarty, Albin Michel)
Meilleur livre d'enquête: "Laetitia ou la fin des hommes" de Ivan Jablonka (Seuil)
Meilleures mémoires: "Le tunnel aux pigeons, Histoires de ma vie" de John Le Carré (traduit de l'anglais par Isabelle Perrin, Seuil)
Meilleur essai: "Une colère noire, lettre à mon fils" de Ta-Nehisi Coates (Autrement)
Meilleur livre sur l'art: "Être ici est une splendeur" de Marie Darrieussecq (P.O.L., lire ici)
Meilleur polar: "Cartel" de Don Winslow (traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean Esch, Seuil)
Meilleure biographie: "Simon Leys: navigateur entre les mondes" de Philippe Paquet (Gallimard)
Meilleur livre d'histoire: "L'Europe en enfer" de Ian Kershaw (traduit de l'anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat et Aude de Saint-Loup, Seuil)
Meilleur livre de sciences: "Alexandre Grothendieck" de Philippe Douroux (Allary)
Meilleure BD: "Ce qu'il faut de terre à l'homme" de Martin Veyron (Dargaud)
Meilleur livre de science-fiction: "La maison dans laquelle" de Mariam Petrosyan (traduit du russe par Raphaëlle Pache, Monsieur Toussaint Louverture)
Meilleur livre jeunesse: "Génération K" de Marine Carteron (Rouergue)
Meilleur récit de voyage: "Boire et déboires en terre d'abstinence" de Lawrence Osborne (Hoëbeke)
Meilleur livre audio: "Vous n'aurez pas ma haine" d'Antoine Leiris, lu par André Dussolier (Audiolib) 



lundi 29 décembre 2014

Beaux moments 2014 de littérature américaine

Ces formidables romans américains nous sont parvenus en traduction française cette année. J'aimerais presque ne pas les avoir déjà lus pour pouvoir encore les découvrir.

Sebastian Rotella
"Le chant du converti"
"The convert's song"
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Anne Guitton
Liana Levi, 359 pages

Journaliste grand reporter et auteur de livres-documents, l'Américain Sebastian Rotella a débarqué avec fracas dans les librairies françaises il y a deux ans  avec un excellent premier roman noir, "Triple Crossing" (traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Anne Guitton, Liana Levi, 2012; 10/18, 2013). Le livre se déroule à la frontière très surveillée entre le Mexique et les Etats-Unis. Il met donc en scène des migrants de toutes nationalités, des passeurs et des policiers véreux. Valentin Pescatore n'est pas de ce dernier bord. S'il est pour le respect absolu des lois, le destin peut obliger l'agent de police à des compromis. Une délicate mission d'infiltration dans la mafia mexicaine par exemple, thème de ce roman palpitant, d'autant plus prenant qu'on sent bien qu'il est inspiré par des faits réels. Le double jeu de l'enquêteur permet à Sebastian Rotella de montrer combien s'est internationalisé le crime au sens large, blanchiment d'argent, trafic d'armes, commerce de drogue...

Ce premier roman sonne vrai parce que l'auteur, grand reporter, est considéré comme un spécialiste des questions du terrorisme international, de l'immigration, de la sécurité et du crime organisé. Né à Chicago, diplômé de l'université du Michigan, le quinquagénaire a travaillé pendant vingt-trois ans au "Los Angeles Times", en Californie du Sud et à Washington, à Paris (de 2001 à 2008) et à Buenos-Aires. Il a été finaliste du prix Pulitzer en 2006 pour ses reportages internationaux. Il a publié deux livres de documents, non traduits, sur la frontière américano-mexicaine (1998) et sur les attentats de Mumbai (2013). Il est aujourd'hui grand reporter à "Propublica", un groupe de journalistes d'investigation qui travaille en liaison avec les grands médias américains.

On retrouve ses sujets de prédilection, à savoir le terrorisme international, la sécurité, le crime organisé, l'immigration dans son tout aussi épatant second roman, "Le chant du converti", dont la traduction française est sortie en septembre, deux mois avant la version originale américaine, "The convert's song", parue en décembre seulement, Festival America de Vincennes (du 11 au 14 septembre) oblige. On y retrouve aussi son héros, Valentin Pescatore, qui a maintenant la trentaine.

Valentin, Valentino, est maintenant installé à Buenos Aires. Il travaille pour une boîte de détectives privés tenue par un Juif qui semble connaître pas mal de monde dans les gouvernements et des services secrets. Un jour, il retrouve "par hasard" Raymond, son ami d'enfance maintenant converti à l'islam, avec qui il n'a pas toujours eu un passé d'enfant de chœur. Un attentat survient peu après dans le quartier juif. Le doute s'installe dans le cerveau de Pescatore. D'autant plus fortement qu'un téléphone qu'il n'utilise jamais mais dont il a donné le numéro à Raymond a été appelé par un numéro français suspect. Ce qui lui vaut d'être arrêté.

Sebastian Rotella.(c) Ph. Matsas/Opale.
Ainsi commence cette nouvelle aventure palpitante, inquiétante aussi, qui entraîne le lecteur un peu partout dans le monde, en Bolivie, à Bagdad, en Espagne et même en France, sur la piste d'islamistes et d'autres personnes en mal d'attentats. Sebastian Rotella sait comment tenir un suspense. En même temps, l'actualité fait de son roman une sorte de docu-fiction qui nous ouvre grands les yeux sur ce qui se trame dans le terrorisme international, largement gagné par l'islamisme. C'est aussi passionnant que glaçant. Mais le récit est formidablement mené, Valentin Pescatore bon lecteur (un livre par semaine) et les titres de chapitres font tous référence à des chansons. On sent le plaisir qu'a eu le journaliste à se glisser dans la peau de l'écrivain pour mener comme il le veut sa fiction, avec un souci de vraisemblance mais pas l'exigence de la vérité. Du rudement bon travail que ce "Chant du converti",  Monsieur Rotella, qu'on a plaisir à saluer.

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Robert Goolrick
"La chute des princes"
"The fall of princes"
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Marie de Prémonville
Anne Carrière, 233 pages

L'Américain Robert Goolrick est arrivé tard en littérature, la cinquantaine bien entamée. Né en 1948 de Virginie, il a fait des études universitaires à Baltimore. Il voulait être acteur ou peintre! Il ne sera ni l'un ni l'autre, mais un fin observateur du petit théâtre des humains qu'il dépeindra plus tard, dans les années 2000, avec minutie dans ses livres. Jeune, il a vécu plusieurs années en Europe, notamment dans l'île grecque de Paros et il parle la langue d'Homère. A la question "Τι κάνεις", il répond immédiatement "καλά". Ensuite, les choses de sa vie se compliquent. Robert Goolrick publie un livre qui vaut d'être déshérité par ses parents! Il s'installe à New York et travaille dans la publicité durant trente ans. Mais ce n'est pas tout: à cinquante-trois ans, il se fait virer de l'agence de publicité où il travaille...

Il se demande alors ce qu'il va faire du reste de sa vie. Et se souvient des sujets de réflexion qu'il avait jeune: raconter des histoires complexes sur la vie et la mort. Robert Goolrick se lance alors dans l'écriture d’un premier livre. Impossible de trouver un éditeur. Son agent lui conseille d'écrire son autobiographie. Ce sera "Féroces" en français ("The End of the World as We Know It", 2007), son deuxième livre à être traduit en français par Marie de Prémonville, sa traductrice attitrée (2010).  Un premier roman autobiographique, qui raconte une famille idéale du sud des Etats-Unis, idéale en apparence, car il dit aussi son passé d'enfant violé par son père, terrible blessure tenue jusque-là secrète, sa tentative de suicide à 30 ans, ses séjours en hôpital psychiatrique.

Depuis qu'il a décidé d'écrire, Robert Goolrick puise dans ses souvenirs pour livrer de remarquables romans, superbement empreints d'humanité. Il vit actuellement dans une ancienne ferme de Virginie, dans un petit village, en compagnie de son chien, qui, dit-il, "n'apprécie pas toujours ses histoires".

Robert Goolrick.
"La chute des princes" ("The fall of princes") est son quatrième roman publié en France. Le premier a été "Une femme simple et honnête" (2009, "A reliable Wife", 2009), l'histoire d'un veuf qui, dans le Wisconsin de 1907, attend la jeune épouse qui a répondu à son annonce, sauf qu'elle n'est pas la femme annoncée.
Ont suivi "Féroces" (2010) et "Arrive un vagabond " (2012), l'arrivée d'un boucher en Virginie en 1948 qui y découvrira la passion et l'interdit, un roman qui fut Grand Prix des Lectrices de "Elle" 2013.
Ces trois romans sont repris en format de poche chez Pocket.

Dans "La Chute des Princes", formidable de bout en bout, on retrouve le thème de la rédemption en suivant ce trader des années 80, à qui tout a réussi et qui est parvenu à tout perdre. Le livre commence ainsi:
"Quand vous craquez une allumette, la première nano-seconde elle s'enflamme avec une puissance qu'elle ne retrouvera jamais. Un éclat instantané, fulgurant. L'incandescence originelle.
En 1980, j'ai été l'allumette et je me suis embrasé pour n'être plus qu'une flamme aveuglante."

Ecrit à la première personne, le roman raconte le milieu de l'argent, avec les journées de travail sans fin, l'excitation du succès, la cocaïne, l'alcool, la drogue que représente le fait de gagner toujours plus, les fêtes exubérantes, les femmes qui aiment et puis n'aiment plus. Mais ce tableau qu'on croit connaître a aussi un revers qu'on découvre chez Robert Goolrick, la dépression, le sida, les assuétudes, la solitude, le suicide… Le narrateur va dégringoler mais il arrivera à transformer le dégoût qu'il a de lui-même. Et c'est la beauté de son chemin qui transparaît dans l'écriture de l'Américain. Les livres ont leur place dans cette lutte contre les monstres, ceux de Keats, Shelley, Shakespeare et Proust pour celui qui se raconte avant qu'il ne se trouve une nouvelle vie sous leur protection.

Pour "La chute des princes", le romancier a tout simplement transposé le monde de la publicité qu'il a connu de l'intérieur dans celui des traders. Incandescence, indécence, décadence et chute avant la renaissance.

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Jake Lamar
"Postérité"
"Posthumous"
traduit de l'anglais (Etats-Unis)
par Françoise Bouillot
Rivages, 334 pages 

Jake Lamar est un écrivain américain né en 1961 à New York dans le Bronx  qui parle très bien français car il vit en France depuis 1993. Après des études à Harvard, il a été journaliste à "Time Magazine" pendant six ans. A 28 ans, il reçoit la commande d'une autobiographie, "Confessions d'un fils modèle", et se découvre une nouvelle vocation, celle d'être écrivain. Ce prix lui permet de s'installer à Paris où il réside depuis vingt ans, comme d'autres écrivains américains célèbres en d'autres temps. Il y écrit: nouvelles, romans,  romans policiers,  théâtre. Il a notamment publié "Les Fantômes de Saint-Michel" et "Nous avions un rêve" (Rivages et Rivages poche). Il anime aussi des ateliers d'écriture.

Jake Lamar.
Le nouveau roman de Jake Lamar, son sixième, le très beau "Postérité" ("Posthumous"), se déroule dans le monde rarement abordé en littérature, celui de l'art et de ceux qui le font. Plus précisément celui de l'art à New York à l'époque de Jackson Pollock et Willem De Kooning. Et il est passionnant.

Le livre est écrit à la première personne par Toby White, un historien d'art qui entend faire le portrait de Femke Versloot dans un livre à paraître, le premier sur cette peintre quasi octogénaire aujourd'hui reconnue. Il utilise aussi la deuxième personne du singulier, le "tu", sans qu'on ne comprenne tout de suite à qui il s'adresse et c'est tant mieux. Tout le roman tourne autour de la personne de Femke Versloot, peintre new-yorkaise d'origine hollandaise, totalement inventée. Résistante pendant la Seconde Guerre mondiale, elle a émigré aux États-Unis pour suivre son mari canadien rencontré le jour de la Libération. Elle s'est ensuite installée avec sa fille à New York, à Greenwich Village, où elle a rejoint le mouvement des expressionnistes abstraits, avant de partir vers Sausalito en Californie une dizaine d'années plus tôt.

Le livre se déroule aujourd'hui et fait part de l'avancée des recherches de l'historien d'art, de ses rencontres, de ses découvertes. Tobie Wight reconstitue peu à peu le parcours de Femke Versloot, à la veille de ses quatre-vingts ans. Le talent de cette dernière est enfin établi, ses toiles sont célébrées au même titre que les œuvres de Pollock, De Kooning ou Rothko, ses anciens compagnons de route. Surtout, le narrateur tente de compléter des parties laissées en blanc dans son histoire. Femke est-elle la résistante exemplaire qu'elle prétend être?

C'est une plongée dans le monde des expressionnistes abstraits des années 50 que nous présente Jake Lamar dans "Postérité", tout en faisant surgir l'humanité de chacun de ses personnages. Femke est énigmatique mais son jeune frère Joop l'est aussi à sa manière. Resté à Rotterdam, il fera plusieurs fois le voyage vers les Etats-Unis quand il apprend, des décennies après la guerre, que sa sœur est toujours en vie. Pour la retrouver, mais aussi pour lever le voile sur la Femke qu'il connaît, au-delà des récits exemplaires qu'elle aime à répéter. Pour tenter de lui parler et pour rétablir "sa" vérité. Mais si Femke s'est donnée entièrement à son art, c'est pour oublier une blessure durant la guerre.

Jake Lamar creuse avec beaucoup de finesse ses sillons vers un passé qui a préféré rester discret jusque-là. Et, en lisant "Postérité", on comprend mieux ces silences.

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Suzanne Hayes
Loretta Nyhan
"Petites recettes de bonheur pour les temps difficiles"
"I'll be seeing you"
traduit de l'américain par Nathalie Peronny
Belfond, 397 pages

On avait eu au printemps 2009 un effet boule de neige autour de l'épatant roman de Mary Ann Shaffer et Annie Barrows, "Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates" (traduit de l'anglais par Aline Azoulay-Pacvon, Nil Editions, 2009, 390 pages; 18/18, 2011). Un premier roman, épistolaire, entamé par une Américaine âgée, terminé par sa nièce, un titre aussi long que déconcertant, une histoire de l’immédiat après-guerre en Angleterre et à l'île de Guernesey, mêlant amour, littérature et esprit de résistance. Drôle et profonde, jamais mièvre, cette rencontre par lettres entre une jeune écrivaine en mal d'inspiration et un fermier de l'île de la Manche.

Une inspiration parallèle conduit le premier roman des Américaines Suzanne Hayes et Loretta Nyhan, "Petites recettes de bonheur pour les temps difficiles". Ce roman épistolaire est né du pari fou des auteures de le coécrire sans jamais se rencontrer avant sa publication. A la manière de leurs personnages... Il présente les lettres qu’échangent deux Américaines durant la Seconde Guerre mondiale, de 1943 à 1946, deux femmes seules, deux femmes qui attendent, deux femmes attachantes réunies par le hasard d'une relation épistolaire.

On y découvre la guerre comme on la mentionne peu. Les hommes sont au front ou ailleurs, eux-mêmes ne le savent pas toujours. Mais les femmes, les mères, les épouses, les fiancées? C'est leur vie quotidienne que révèlent les lettres qu'échangent Glory, 23 ans, et Rita, 40 ans. Celles qu'elles envoient et reçoivent de leurs soldats. Le destin a fait se rencontrer leurs deux noms. Mais entre celle du Massachusetts et celle de l'Iowa, une étincelle d'amitié est née, qui va grandir au fil de ces courriers et des événements de la guerre, la "situation" comme dit une voisine.

Glory et Rita vont se raconter peu à peu même si elles ne sont pas de la même génération. La première est jeune, mère d'un fils, enceinte d'un second enfant et son mari est parti à la guerre. La seconde est plus âgée, son mari trop âgé pour faire la guerre s'est engagé comme médecin, il devrait être en Tunisie; leur fils, Toby, 18 ans, s'entraîne pour être "marine", avant le grand départ. On suit avec beaucoup de plaisir et d'intérêt les échanges de ces deux femmes, leur quotidien, leurs craintes, les petites joies et les grandes détresses, les potins de voisinage, les leçons de jardinage et les recettes de cuisine. En fait, on est à leurs côtés tant elles invitent le lecteur dans leurs existences.

On dirait bien qu'elles s'en disent plus l'une à l'autre qu'elles ne l'ont jamais fait en famille. Cette confiance mutuelle et réciproque leur permettra de tenir pendant tous ces mois de conflit, où les informations sont rares et les nouvelles pas toujours bonnes. C'est la vie comme elle va souvent, comme elle ne va pas parfois, dans ce beau premier roman qu'est "Petites recettes de bonheur pour temps difficiles".


Les portraits croisés des auteurs, trouvés sur le site Barnes & Noble.

Loretta Nyhan. (c) Alexa Frangos.
Suzanne Hayes. (c) Jammi York.











SUZANNE HAYES (BY LORETTA NYHAN)
Suzy is short, like five-nothing. Her laugh is electric. She likes to wash her face with honey and leave her clothes on the floor of her closet instead of hanging them up. She has a beautiful garden, though I've never seen it. Her husband likes to cook. Her brilliant oldest daughter is in college, and her younger two have delightful, little-girl voices. She spends her days teaching social studies to teens who've lost their way. She wrote a book with me called I'LL BE SEEING YOU. She is my friend—one of my closest—and yet...

We've never actually met.

I don't know if her eyes really are as green as photos suggest, or if she brings her hand to her mouth when she eats (like I do), or if she wears perfume. I've never watched her cross the street or cook dinner. I don't know if she gives tight hugs (though I'm pretty sure she does).

The only thing I know for sure is I wouldn't know what to do with myself if she wasn't in my life. She's my writing soul mate.

LORETTA NYHAN (BY SUZANNE HAYES)

Loretta loves The Beatles, Robert Redford and organic living. She's a beautiful mama bear who carries a fierce passion and loyalty for all those she loves. Even her characters. She teaches literature and composition at the college level. (And I am thankful for that, because she fixes all my typos and overuse of exclamation points!) She's gifted with that rare combination of a gypsy soul and a fixed purpose. She shines all the time.

Loretta is my best friend, though I've never met her. She lives in the Chicago area with her husband and two adorable boys.

And when we meet there will be magic, because both of us, when we are not writing together, write stories about magic. How weird is that?




samedi 5 octobre 2013

LM la sensibilité de Virginie Ollagnier


La couverture de "Rouge argile", troisième roman de Virginie Ollagnier, n'a guère changé entre la sortie en grand format chez Liana Levi en 2011 (à droite) et son passage en poche dans la même maison d'édition, en Piccolo donc, en début d'année. Toujours ces mêmes jolis petits carreaux colorés, évoquant immanquablement le Maroc. Ce roman fin et prenant vient de recevoir le Prix littérature française 2013 du Salon Lire en poche qui se tient en ce moment à Gradignan, près de Bordeaux. Drôlement mérité.

Virginie Ollagnier est avant tout une raconteuse d'histoires. Petite, elle en racontait des tas à ses copains d'école, pour avoir une place dans son groupe. Grandie, elle a recommencé, avec l'homme de sa vie. Jusqu'au jour où Olivier (Jouvray)  lui a dit: "Maintenant, Virginie, tu les écris, tes histoires!" Trois sont déjà devenues des romans originaux et appréciés.
Dans "Rouge argile", récompensé à Gradignan, on suit Rosa, la quarantaine. Née au Maroc, elle s'est installée à Paris vingt ans plus tôt, après son mariage avec le sage Antoine. Elles a deux enfants et l'assurance de Jackie Kennedy. Mais là, en avril 1979, elle rentre à Sajâa, près de Meknès. Egon Baum, son second père, dit "l'Allemand", est mort – elle avait déjà perdu sa mère. La fille unique se retrouve dans la maison familiale. Chaque personne, chaque objet, chaque odeur, lui rappelle un souvenir, bon ou non. Lui fait découvrir un secret. La force à ne plus s'échapper. L'incite à être elle-même.

Virginie Ollagnier et son "Rouge argile" primé à Gradignan.

Avec beaucoup de finesse, Virginie Ollagnier déploie son portrait de femme, son destin lié à l'Histoire. "Je suis profondément persuadée que si j'étais née ailleurs à la même date, explique-t-elle, je ne serais pas la même personne. Je suis convaincue que la société dans laquelle on vient au monde influe sur notre personnalité, nous ouvre des horizons ou nous les bouche. C'est pour cela que mes personnages sont toujours inclus dans l'histoire."

Ici, c'est le Maroc et le malaise des ex-coloniaux: qui devient-on quand, comme Rosa, on est héritier d'une terre qui ne nous appartient pas? Et à cause de l'attitude passée de ce pays, quand monte la religion : "Le Sultan du Maroc a protégé des Juifs pendant la Deuxième Guerre mondiale. C'est important de le rappeler."

"Rouge argile" est un roman prenant où le fantôme d'Egon rivalise avec la force de l'inconscient. "Je mets trois ans à écrire une histoire, dit la romancière, dont deux où mon esprit vadrouille. Les personnages m'apparaissent dans des images mentales. La première image que j'ai eue pour ce roman est celle du cheval empaillé, au bas d'un escalier, avec un tiroir secret. Puis la voix d'Egon est arrivée, très vite. Je savais qu'il y avait un fantôme dans mon histoire. Les personnages sont venus pour le raconter."

Rosa découvrira la vie secrète d'Egon. Comme elle saisira qu'elle a mené sa vie en parallèle à celle de sa mère, empêtrée par des choix antérieurs. "Il y a deux Suzanne dans le roman, en écho à la petite fille que j'ai été et qui voulait épouser deux hommes pour en avoir un complet."  Egon s'est partagé entre deux femmes. Une liberté que l'auteure n'a pas accordée aux femmes. Mais la fin ouverte place Rosa face à la vraie vie. Rosa, une femme indépendante de son histoire, de ses traditions et de ses modèles religieux.