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lundi 13 avril 2026

Deux hommages à l’artiste May Angeli



Les Éditions des Éléphants :
« Nous avons appris avec une grande émotion la disparition de notre chère May Angeli, le 11 avril 2026 lire ici).
Depuis ses débuts en 1961 aux éditions de La Farandole, May Angeli a éclairé de ses gravures sur bois une centaine d’albums pour la jeunesse. « Dessiner, c’est regarder », disait-elle, observant la nature qui l’inspirait, en France ou en Tunisie, pour chacun de ses livres. Elle nous a fait l’honneur et la joie de nous confier son travail quand nous avons créé Les Éditions des Éléphants en 2015, avec La Flaque qui fut le tout premier ouvrage que nous avons publié. Nous ne comptons pas les réunions joyeuses autour de ses chemins de fer et gravures, les délicieux déjeuners qu’elle nous concoctait chez elle, les immuables coups de téléphone du lundi matin pour prendre de nos nouvelles, les interventions en bibliothèques à ses côtés, les dédicaces en librairie et les expositions nombreuses. Elle aura aussi marqué nombre d’auteurs et artistes qui ont eu la joie de la rencontrer lors de salons. 
Sa contribution à la littérature jeunesse française est inestimable, le don de centaines d’illustrations qu’elle fit en 2019 à la BNF et l’exposition qui s’ensuivit en resteront un témoignage flagrant.

Si May était une autrice illustratrice hors pair, elle était plus que tout encore une femme exceptionnelle, entière, fidèle en amitié, engagée et d’une générosité immense. À plus de 80 ans, elle avait su conserver de l’enfance une incroyable curiosité du monde et de l’autre. Mère, grand-mère et arrière-grand-mère, sa famille était son épicentre. Nos pensées vont vers eux, et vers ses nombreux amis, de France et de Tunisie. 

Elle ne sera plus à l’autre bout du téléphone, et le silence est déjà grand. 
Pour l’entendre à nouveau ou si vous souhaitez découvrir ou revoir son travail, La Charte auteurs illustrateurs a réalisé sur son site une formidable vidéo dans son atelier où May Angeli parle de son travail. Nous vous invitons à la regarder sur le site de la Charte dans l’onglet Nos actions > portraits d’auteur. »

Ce que confirme Anna Angeli, une des enfants de l’artiste, dans son annonce samedi:
« Aujourd’hui ma mère May Angeli s’en est allée. Toutes petites nous regardions ma soeur et moi, les personnages et les animaux s’animer dans la page, la nature s’épanouir au bout de son pinceau. Chacun de ses livres sont des souvenirs de notre enfance puis ceux de nos enfants. Adultes nous étions les premières lectrices et admiratrices de ses bois gravés. Ses albums s’emparent des indignités du monde mais à hauteur d’enfants avec beauté, sensibilité et humour. Son travail a été fortement marqué par la Tunisie, inspirante, magnifique et bouleversée et si affectueuse, aujourd’hui je sais que tous ses amis ici et là-bas la pleurent avec nous. Ce quelle nous laisse est immense, son regard, sa force et son optimisme indéfectible. 
Pour toujours les couleurs de mon enfance. »



dimanche 12 avril 2026

La triste nouvelle du décès de May Angeli

May Angeli en Tunisie, son deuxième pays. (c) Karim Ben Smail.

A l'avant-veille de l'ouverture de la 63e Foire du livre pour enfants de Bologne, on apprend le décès de l'immense artiste May Angeli. Quelle tristesse! L'évoquer, c'est voir tout de suite surgir son sourire malicieux et les merveilleuses gravures sur bois qu'elle utilisait principalement dans ses albums pour enfants. Une technique qui n'allait pas de soi pour les éditeurs à ses débuts - elle me l'a rappelé ici à Moulins quand elle y a reçu le Grand prix de l'illustration - mais ne rebutait pas ses jeunes lecteurs, bien au contraire. Le choix des couleurs et la justesse du trait comme du propos les ont convaincus depuis belle lurette.

"Le chat qui s'en allait tout seul", de Rudyard Kipling. (c) Seuil Jeunesse.


Combien de générations ont-elles été enchantées par la virtuose de la xylographie, elle qui était née le 6 août 1937 à Clichy, d'une mère catholique de noblesse mi-bretonne, mi-gasconne, et d'un père juif ashkénaze tchèque, sous le nom de May Blumenfeld? Sa bibliographie entamée en 1961 à La Farandole après des études à l’École nationale supérieure des arts appliqués est richissime et une petite centaine de ses titres sont toujours disponibles, le dernier ayant été publié il y a un an (voir ici). 
 
C'est ce que rappelle le Seuil Jeunesse en annonçant son décès sur les réseaux sociaux.
"C'est avec une profonde tristesse que nous avons appris la disparition de May Angeli, autrice et illustratrice dont l'œuvre a marqué plusieurs générations de lectrices et lecteurs.
May Angeli a grandi au croisement de cultures qui ont façonné son regard sur le monde. Cette richesse d'héritage, on la retrouve dans toute son œuvre: une œuvre habitée par la tolérance, l'ouverture et un profond respect de l'altérité.
Formée aux Métiers d'art à Paris, May Angeli s'est d'abord illustrée par ses travaux à la gouache, à l'encre et à l'aquarelle. Mais c'est en 1980 qu'elle découvre ce qui deviendra sa signature artistique: la gravure sur bois, dont elle deviendra l'une des grandes maîtres. Ses albums, qu'elle crée en tant qu'illustratrice ou autrice-illustratrice, portent cette empreinte unique: la force du trait, la vibration de la couleur, la poésie des matières naturelles.
Son talent l'a menée à collaborer pour le livre, le théâtre, le cinéma, et à transmettre sans compter lors d'ateliers auprès des enfants. Tout au long de sa carrière, elle a su faire de ses images des espaces d'émotion, de dialogue et d'humanité.
Nous souhaitons aujourd'hui saluer une artiste lumineuse, engagée, curieuse, généreuse; mais aussi une femme profondément attachée à la liberté, à la beauté du monde et au partage. Son œuvre continuera longtemps d'accompagner les jeunes lecteurs, d'ouvrir des horizons, et de transmettre cette douceur grave qui lui était propre.
Nos pensées vont à sa famille, à ses proches, et à toutes celles et ceux qui ont été touchés par son travail."
Gravure sur bois, encore et toujours.


L'ancien éditeur tunisien Karim Ben Smail annonce aussi la triste nouvelle.
"May Angeli nous a quittés.
Notre amie May était une immense auteure jeunesse, publiée partout, en Tunisie aussi, son deuxième pays, où elle rejoignait tous les ans pour plusieurs mois son compagnon Hassen Filali, qui nous a quittés il y a quelques années. 
May a laissé beaucoup d’amis, beaucoup d'amour et de respect; une femme rare dont l'appartement parisien a toujours été le refuge, la porte ouverte à tous ses amis tunisiens. May savait accueillir, dans la simplicité. 
Farouche défenseure de toutes les libertés, je me souviens de ce jour à Paris où un policier contrôlait un peu trop brutalement un passant noir, elle s'est approchée, très près. Et quand on lui a dit «Circulez», elle a répondu «Non, j'observe, je témoigne». Sacrée nana.
May, c'était un regard de calme et de bonté. Quand elle nous hébergeait à Paris, dans son salon, il y avait une presse d'impression manuelle sur laquelle elle produisait ses belles gravures, une ambiance de magie créative, lumineuse. 
Quand mon beau-père, très malade, a dû aller se faire soigner à Paris, c'est elle qui l'a accueilli, sans hésiter. Comme pour tant d'autres, May était toujours là, bienveillante, intelligente, courageuse et malicieuse. La Tunisie est très présente dans ses livres, dans son cœur, beaux cadeaux à son pays d'adoption.
Nous lui avons rendu visite il y a une semaine à peine, épuisée par la maladie, douleurs et fatigue. Malgré cela, elle a tenu à se lever, à s'installer dans le fauteuil, parlant difficilement, mais trouvant toujours assez d'énergie pour nous sourire, «Je suis entourée de sauvages», manière de dire «Je veux partir», sans le dire. Puis «Sauf vous!». Je garderai toujours le souvenir de sa main dans la mienne, un geste inhabituel entre nous; elle m'a regardé et a esquissé un rire un peu essoufflé, avec un précieux «la main dans la main!», un petit éclair de malice dans les yeux, une dernière fois. 
Je l'avais appelée il y a quelques jours, elle allait mieux, mais était lucide, «Je ne m’inquiète pas», «Tu vas aller mieux, on t'attend à Tunis!». Hésitation, presque gênée, pudique: «Ça n'est pas possible». Lucide, peu de mots. Et quand je lui ai dit qu'on l’embrassait fort, elle a répondu «Oui, très fort, très fort». 
Une douceur profonde, jusqu'à sa dernière phrase pour l'aide-soignant à ses côtés, lors d'un bref et ultime moment, dans les brumes des calmants: «Vous êtes un très bon ami». De la gentillesse, jusqu'à la fin. 
Nous t'embrassons May, fort, très fort. 
Quel privilège de t'avoir côtoyée! 
Merci pour tout." 
"L'école est fermée". (c) La joie de lire.

Nédra Ben S., une autre de ses amies tunisiennes dit ceci:
"Il existe des femmes qui vous apprend ce que c'est que la liberté. May Angeli était de celles-là. Libre, audacieuse, elle ne renonçait pas à son désir. 
Elle vous apprenait aussi la droiture et l'intégrité, intellectuelle et affective. 
May est une amitié et une leçon. Merci."
L'illustrateur français Mathias Friman témoigne:
"Tellement triste de cette nouvelle. May était talentueuse, drôle. J'étais toujours heureux de la croiser, de rigoler avec elle …
Tu vas me manquer May"
Une autre personne rappelle qu'elle avait une collection de cuillères du monde. 
 
 
May Angeli
était beaucoup plus qu'une artiste créatrice de livres.  Au fil de son chemin, elle avait travaillé avec différents éditeurs, La Farandole et le Sorbier à ses débuts, le Père Castor et Syros ensuite. Très vite, Cérès en Tunisie. Les années 2000 la voient rencontrer Thierry Magnier et suivre Françoise Mateu, ex-Syros, au Seuil Jeunesse. En 2015, le titre "L'école est fermée, vive la révolution!" (lire ici), "un album très important pour moi", m'avait-elle écrit, ne trouve pas preneur chez ses éditeurs habituels et paraît en Suisse à La Joie de lire.
 
En 2018, May Angeli suit Caroline Drouot et Ilona Meyer qui quittent le Seuil pour fonder les Éditions des Éléphants qui deviendront sa maison d'édition principale des dernières années, en parallèle aux rééditions au Seuil Jeunesse et à quelques titres chez Didier Jeunesse (dont un avec le Belge Carl Norac, "Le carnaval des animaux sud-américains").
 
En juillet 2019, May Angeli a fait don à la BnF de plus de 900 planches, dessins et matrices originaux représentatifs de son travail. Bonne fée de la bibliothèque de l'Heure Joyeuse, elle a donné maquettes et gravures de plusieurs de ses livres au Fonds patrimonial. Généreuse, elle a aussi offert chaque année des œuvres pour la vente aux enchères du Muz. Sa carrière de plus soixante ans est d'une foisonnante vitalité. Il faut absolument s'y plonger, le bonheur s'y trouve. Que ses titres, souvent animaliers, soient empreints d'expériences quotidiennes, de contes classiques et de fables modernes, d'engagements. Tendresse, humour, narration, engagement, tout ce qui fait un bon livre pour enfants se trouve dans ses merveilleuses illustrations.
 
Une vaste exposition lui a été consacrée en novembre 2021 à la Bibliothèque François-Mitterrand, donnant à voir son exceptionnelle vitalité picturale. En parallèle, un très beau numéro hors-série de la Revue des livres pour enfants lui a été consacré, "May Angeli, les couleurs de l'enfance" (voir ici, commander ici). 
 
 
 
 
 
 
 
Au fil des ans, j'ai consacré plusieurs notes de blog à May Angeli dont j'ai toujours admiré et apprécié le travail (ici). 
 
 
Les derniers titres de May Angeli, nouveautés et rééditions.

samedi 18 janvier 2025

IBBY 2024: les finalistes du prix de l'album drôle

Prix IBBY Belgique francophone 2024 de l'album drôle

Pour rappel, la Section belge francophone de l'IBBY (International Board on Books for Young People) décerne depuis janvier 2023 ses quatre prix de l'album (prix de l'album, prix de l'album traduit, prix de l'album belge, prix de l'album drôle). La remise de leur troisième édition, publique, aura lieu ce lundi 20 janvier à 14 heures (infos ici).
Voici les dix titres finalistes en catégorie album drôle, tous sortis en 2024, par ordre alphabétique du nom de l'illustrateur. Avec un choix d'images en fin de note.
 
 
Un bisou pour mon frère
Adrien Albert
l’école des loisirs, 36 pages

Un rocher bloque-t-il la route du bus dans lequel Tobold, le grand frère de Simon, a pris place au terme d'une journée entre frères? La conductrice sait que faire. "Il suffit de dynamiter le rocher." Facile. Et utile aussi, on le verra, pour sauver le petit lapin emporté dans les airs par un balbuzard lors de cet arrêt forcé. Des images expressives dans de belles gammes de couleurs accompagnent cette histoire aux éléments aussi prenants que démesurés et invraisemblables. Et c'est ce qu'on apprécie dans cet album de complicité entre auteur et lecteur qui utilise divers biais de mise en page pour avancer jusqu'à sa douce finale.
 
et aussi 
ChocoTrain
Adrien Albert
l'école des loisirs, 40 pages

On connaît Chouchou depuis l'excellent album "Chantier Chouchou debout" (lire ici). Pour son anniversaire costumé, l'héroïne a invité ses deux grands-mères, mamie Georges, déjà rencontrée, et mémé Lucie. Aux deux, elle a demandé de se déguiser déjà dans le train qui les amène et de lui apporter des ChocoTrain, ces biscuits délicieux qui ne se vendent qu'à bord d'un train et coûtent très cher. Chacune des aïeules a son idée pour s'en procurer. Quelle jubilation de les découvrir! Adrien Albert imagine une histoire à la fois dingue et logique dont les enfants adorent le côté farfelu, les exagérations et les impossibilités. Une magnifique farce où l'auteur-illustrateur poursuit son exploration des modes de transport.

Félicien le cochon magicien
Christian Oster
Maud Begon

Albin Michel Jeunesse, 40 pages

Contraste très réussi que les illustrations de facture classique, aux pages enluminées, et la conversation totalement désopilante entre les deux héros. Maryse la poule a perdu ses six œufs. "J'ai vu mes œufs s'envoler", assure-t-elle. Félicien, le cochon magicien qui "vole à angle droit", se lance dans une enquête. Le toit, le nuage, la campagne, il ne trouve rien. Les œufs auraient-ils été volés par le renard au lieu de s'envoler? Un petit coup de téléportation et Félicien vérifie l'hypothèse. Mais les choses se corsent et le cochon doit sans cesse recourir à sa magie pour s'en sortir. Il ignore qu'il n'en a pas encore fini avec Maryse. Un album comique dont l'humour absurde est porté par un texte au vocabulaire choisi fort agréablement déroulé. Classique en apparence, complètement décalé en réalité.
 
 
Les 7 Ours Nains
contre le Gros méchant loup
Émile Bravo
Seuil Jeunesse, 72 pages
 
Quelle joie de retrouver les 7 Ours Nains dans une nouvelle aventure vingt ans après leur création (lire ici)! Et douze ans après l'album précédent. L'auteur avait une bonne raison, il racontait l'histoire de Spirou pendant la Seconde Guerre mondiale. Le voilà revenu à des travaux moins oppressants. "Il fallait que je retrouve mes ours pour passer de bons moments avec eux", signale-t-il. Il reprend donc sa recette, le "recyclage" de contes, mais fait rencontrer de nouveaux personnages à ses héros, Boucle d'Or et surtout le loup qu'il souhaite réhabiliter. "Ce nouveau conte vous évoquera peut-être davantage notre époque puisqu'il a clairement été inspiré de son affligeante actualité", ajoute-t-il. Néanmoins, au premier degré, celui des enfants, on s'amuse trop à voir les ours vouloir construire leur maison en dur, héberger le Petit Chaperon rouge, tomber sur les sept nains, participer à une bagarre digne d'Astérix, échapper aux parents de Mishka... On croisera encore les bottes de sept lieues, l'Ogrours, le cochon constructeur. Surtout, on assiste à des scènes incroyables portées par des dialogues désopilants posant en filigrane de vraies questions existentielles.

A noter que la série "Les 7 ours nains" fera l'objet d'une exposition au tout prochain Festival International de la Bande Dessinée d'Angoulême.

Le livre qui peut lire dans ton esprit
Marianna Coppo
traduit de l’italien par Christian Demilly
Grasset Jeunesse, 48 pages

Une Madame Loyale répondant au nom de Lady Rabbit s'adresse aux jeunes lecteurs depuis une scène de théâtre joliment ornée. Cet album en vert doux et rose passé est une merveille de drôlerie superbement mise en scène. Les enfants marchent et en redemandent. Ils ignorent que Lady Rabbit se base que un tour connu depuis le XVe siècle pour leur faire croire qu'elle est capable de lire dans leurs esprits. Le lecteur est invité à choisir en secret un personnage dans un public de trente-six spectateurs, tous différents et très réussis. A signifier la rangée où leur choix est assis, puis à le repérer à nouveau à une nouvelle place après l'entracte, et à foncer en page finale. Son choix se trouve exactement là où le livre l'a indiqué! C'est magique, addictif et terriblement amusant. Ce vieux tour de magie fonctionne parfaitement dans sa version livresque. Le graphisme dépouillé et délicat de Marianna Coppo augment le plaisir de découvrir ces trente-six personnages plus charmants les uns que les autres.
 
 
Oskar et le comte
Jean-Baptiste Drouot
Les fourmis rouges, 48 pages

Comment arrêter la malédiction que l'affreux comte Krokula fait peser sur Klopok, un village de chats? Il y pleut sans discontinuer. Chaque année, les villageois envoient un des leurs, dans l'espoir de battre le comte, les armes étant de leur choix. Aucun ne revient jamais. Un tirage au sort truqué désigne Oskar, un nouvel habitant, le fromager du village dont le commerce périclite. Arrivé au château, Oskar ira de surprise en surprise. Le lecteur aussi. Mais l'envoyé spécial rencontrera quelqu'un qui adore le fromage autant que lui. Les discussions pointues à ce sujet glisseront-elle vers une relation plus tendre? On suit le récit avec un immense plaisir jusqu'à l'exquise et définitive finale.


Manqué!
Antonin Faure
Les Éditions des Éléphants, 48 pages
 
Dans une nature luxuriante brillamment aquarellée, un minuscule ver voudrait manger une toute petite pomme. Sauf que le fruit tombe à terre et plaît à des fourmis. Quant au ver, il ferait bien l'affaire de la mésange. Sauf qu'il lui échappe. Mais la belette a repéré l'oiseau. Il va lui échapper... A chaque double page de cet album randonnée quasi muet, une proie échappe à son prédateur, tandis que se construisent une multitude d'histoires parallèles avec les animaux déjà rencontrés. Le splendide graphisme forestier aux mille détails permet un jeu de cherche et trouve propre à chaque lecteur, à la fois drôle et palpitant.
 
 
Le dodo des animaux
Samir Senoussi
Henri Fellner
Gallimard Jeunesse, 32 pages 
 
On connaît les rituels du coucher des enfants, enfiler son pyjama, se brosser les dents, faire pipi, écouter une histoire, demander un verre d'eau, retourner faire pipi, entendre le souhait de bonne nuit... Ceux-ci sont transposés chez les animaux dans cet épais grand format. Les parents animaux ont bien de la peine aussi, et du mérite. On rit à toutes les pages devant la malice des auteurs qui utilisent aussi les caractéristiques des diverses espèces animales pour pimenter leur récit. L'idée d'aller se coucher chez les antilopes, les hyènes et les hippopotames. Le brossage des piquants chez les hérissons, des fanons chez les baleines. La place dans le lit chez les phoques. Les divers préparatifs dont l'histoire du soir, la partie la plus développée car très différente d'une espèce à l'autre, mais toujours aussi drôle. Un humour simple et une formidable complicité avec les petits lecteurs humains.
 

Je suis un dragon!
Sabina Hahn
traduit de l’anglais (États-Unis)
par Rosalind Ellan-Goldsmith
l’école des loisirs, 40 pages
 
Le sous-titre est parfait: "Embrouilles chez les grenouilles". C'est exactement de cela qu'il s'agit dans ces pages drôlissimes. Une assemblée de grenouilles dialogue avec un autre animal couché sur le dos dans l'eau. Pour elles, il s'agit d'une grenouille. Lui se présente comme un dragon. Elles insistent, sûres de leur science. Lui résiste. Les échanges tournent au dialogue de sourds jusqu'à l'explosion finale qui rebondit plusieurs fois en scènes très drôles jusqu'à l'apaisement final. Pas sûr toutefois que tout ce petit monde soit d'accord sur le fond. Mais sur la forme, ils le sont, surtout quand il s'agit de griller des guimauves. Les dessins expressifs et très vivants renforcent le côté hilarant des propos. Un album que les enfants demandent et redemandent sans se lasser.
 
 
Poux, manuel de survie en territoire humain
Berta Parano
traduit de l’espagnol
par Coralie Artus-Jolly
Helvetiq, 204 pages
 
Un vrai documentaire sur un sujet concernant tous les humains, traité sur le mode humoristique, autant dans le texte que dans les images. C'est bien simple, ce manuel au pantone orange fluo est adressé aux poux de tête humaine et rien qu'à eux. Il se veut un guide pour leur permettre de survivre en territoire humain. Évidemment, rien n'interdit auxdits humains de le lire aussi pour apprendre comment éviter de se faire parasiter. Au-delà de l'humour omniprésent, on est surpris de découvrir dans ce très petit format autant de notions scientifiques sur les poux (lire aussi ici).


Ketchup ou mayo?
Le grand livre des choix impossibles
Gilles Rapaport
Laurence Salaün
Seuil Jeunesse, 72 pages

La vie est souvent faite de choix cornéliens. Chips ou frites? Été ou hiver? Samedi ou dimanche? Sucré ou salé? Pile ou face? Une trentaine de ces questions essentielles et difficiles sont répertoriées ici, auxquelles l'enfant est invité à répondre. Des choix bien plus difficiles que dans l'incontournable "Préférerais-tu?'" de John Burningham car assortis de scènes dessinées démontant totalement la question et créant autant de saynètes-choc. Hilarant d'un bout à l'autre.


Quelques illustrations


"Un bisou pour mon frère". (c) l'école des loisirs.
"ChocoTrain". (c) l'école des loisirs.


"Félicien le cochon magicien". (c) Albin Michel Jeunesse.
"Les 7 Ours Nains contre le Gros méchant loup". (c) Seuil Jeunesse.
"Le livre qui veut lire dans ton esprit". (c) Grasset Jeunesse.
"Oskar et le comte". (c) Albin Michel Jeunesse.
"Manqué!" (c) Les Éditions des Éléphants.
"Le dodo des animaux". (c) Gallimard Jeunesse.
"Je suis un dragon!" (c) l'école des loisirs.

"Poux". (c) Helvetiq.


"Ketchup ou mayo?" (c) Seuil Jeunesse.





vendredi 17 janvier 2025

IBBY 2024: les finalistes du prix de l'album traduit


Prix IBBY Belgique francophone 2024 de l'album traduit

Pour rappel, la Section belge francophone de l'IBBY (International Board on Books for Young People) décerne depuis janvier 2023 ses quatre prix de l'album (prix de l'album, prix de l'album traduit, prix de l'album belge, prix de l'album drôle). La remise de leur troisième édition, publique, aura lieu ce lundi 20 janvier à 14 heures (infos ici).
Voici les dix titres finalistes en catégorie album traduit, tous sortis en 2024, par ordre alphabétique du nom de l'illustrateur. Avec un choix d'images en fin de note.

 
L'ourse et l'enfant
Cristiana Pezzeta
Sylvie Bello
traduit de l'italien par Pauline Allart
La Partie, 64 pages

Une splendide nature méditerranéenne où tout est à regarder, collines, mer, oliviers, ruches, moutons,.. représentée par de magnifiques illustrations pointillistes. Y vivent non loin l'une de l'autre une enfant et une ourse amie des chasseurs, envoyée par la déesse Artémis. Après s'être observées longtemps, elles finissent par se rencontrer, s'apprécier, devenir amies. La déesse les tient à l’œil, elle les surveille même. Le temps passe. L'enfant et l'ourse changent. La première s'ensauvage, la seconde suit son instinct, elle cherche un compagnon. Le jour où la petite fille retrouve l'ourse qui avait disparu sera décisif et terrible pour le destin des deux. L'album devient alors un conte initiatique puissant, inspiré du mythe grec de la déesse Artémis, largement présenté en fin de volume. On est envoûté par ce récit d'amitié aussi forte que dangereuse, porté par de somptueuses images narratives.


En route!
Atinuke
Angela Brooksbank
adapté de l'anglais par Ilona Meyer et Caroline Drouault
Les Éditions des Éléphants, 40 pages

De très expressives images aux couleurs pimpantes racontent une journée d'une famille nigériane. Elle vit à la campagne et se rend à Lagos pour y vendre sa production au marché. On suit parents et enfants de l'aube à la nuit. Le lever, les préparatifs, les au-revoir, la marche, la forêt, le bus, l'orage, la ville, le marché, le retour. Un excellent rapport texte-images permet de découvrir mille choses sur la vie au Nigeria. Le texte dit peu, les illustrations disent tout. Les grands-parents, les lions, la participation de chaque membre de la famille au travail collectif... Le tout dans une atmosphère extrêmement chaleureuse. On en redemande.
 

Le goût du cresson
Andrea Wang
Jason Chin
traduit de l'anglais par Chun-Liang Yeh
HongFei éditions, 40 pages

Une sortie en voiture va permettre à une famille d'immigrés chinois aux États-Unis de dévoiler un secret de famille douloureux et d'ainsi consolider les liens entre parents et enfants. La narratrice et son frère n'apprécient guère de devoir ramasser du cresson sauvage aperçu au bord de la route. Il y a de la boue, des escargots... Les enfants américains ne comprennent pas la nostalgie de la Chine de leurs parents. Ils ont aussi de la peine avec leur statut de pauvres qui récupèrent meubles et vêtements, mangent gratuitement quand ils le peuvent. Ce plat de cresson à l'ail et au sésame créera l'occasion pour les parents de partager leurs terribles souvenirs de la grande famine en Chine. Pas de culpabilisation mais une réelle émotion. "Le cresson [...] est délicat et légèrement amer, tout comme le souvenir que maman garde de son pays." L'album a obtenu aux États-Unis la médaille Caldecott 2022, récompense accordée par les bibliothécaires américains au meilleur album pour enfants de l'année.


Willow et Bunny

Anitra Rowe Schulte
Christopher Denise
traduit de l'anglais (États-Unis)
par Claire Billaud
Kaléidoscope, 48 pages

Quand il entend une voix intérieure l'inviter à "trouver un lieu sûr pour grandir", le lapin Bunny quitte sa forêt. Dans une clairière, il découvre Willow, un saule pleureur. "Immense, robuste, douce, inébranlable", dit le texte. Au féminin pour un arbre? "C'est une volonté des auteurs", me répond l'éditrice de la traduction en français. "Ils souhaitaient que ce personnage d'arbre reste féminin dans la version française (ce n'est pas un "it" ni un "he" dans la version américaine mais bien une "she"). Willow représente la Nature, une sorte de Grand-mère feuillage moderne. Le prénom qu'ils lui ont donné est pourtant mixte." De chaleureuses illustrations sur doubles pages, à deux exceptions près, montrent comment Bunny va être protégé par Willow tout au long des saisons. Ces deux-là vivent une merveilleuse amitié jusqu'au jour de la tornade. Si le saule offre protection à son ami et à tous les animaux du coin, il en sort passablement abîmé. Qu'à cela ne tienne, Bunny et ses camarades sont là: "Maintenant, c'est à nous de t'aider". Ils vont même multiplier l'arbre. Quant au lapin, il restera à côté de son arbre. Les jeux de lumière confèrent de très belles atmosphères bucoliques à ce récit d'amitié vraie et d'entraide. On plonge avec délices dans cette forêt aux paysages agréablement flous et aux animaux réalistes.
 
 
Tu es une exploratrice
Shahrzad Shahrjerdi
Ghazal Fathollahi
traduit du persan (farsi)
par Néda Khoshdoni Farahani
Alice Jeunesse, 32 pages

Dans un pays dévasté, non nommé, un grand frère rassemble son courage, son énergie et son imagination pour partir sur la route de l'exil avec sa petite sœur. En en faisant un jeu. Il la convainc qu'elle est une exploratrice et le prouve en lui posant un chapeau colonial sur la tête. A chaque moment difficile, et il y en a, il lui rappelle ce que fait une exploratrice. L'album a paru en Iran en 2020 et il est formidable de le trouver en français car il évoque la question des enfants réfugiés de façon délicate. Les images en noir et blanc à l'exception des vêtements colorés des deux enfants disent une réalité terrible que le texte peut ainsi éluder. Les destructions, les chars, la guerre, la fuite, le campement de fortune, le manque de nourriture, l'attente, la traversée, le naufrage du bateau, le sauvetage, l'attente devant le camp, la vie là-bas... Et à la dernière page éclatante de couleurs, l'arrivée de la petite fille dans une classe. Une finale positive qui permet d'aborder un sujet très présent dans l'actualité.


Un anniversaire sous la neige
Chiaki Okada
Reiko Katayama
traduit du japonais
Seuil Jeunesse, 40 pages

Le gâteau d'anniversaire de Michi, né un jour de neige, vient d'une nouvelle pâtisserie. Il est magnifique, tout blanc avec son décor de forêt enneigée, son ours en chocolat et son écureuil. Le petit garçon le pose sur le rebord de la fenêtre derrière laquelle il neige. Surprise! Les deux figurines s'animent et invitent Michi à les suivre à l'anniversaire de l'ours. Une merveilleuse fête à laquelle prennent part tous les animaux de la forêt. C'est un Michi enchanté qui reprend le chemin de sa maison - mais en était-il sorti?-, porté par cette moelleuse aventure onirique. Un album tout en charme et douceur pour un jour pas comme les autres.
 

L'autre côté

Jacqueline Woodson
Earl Bradley Lewis
traduit de l'anglais
par Christiane Duchesne
D'Eux, 32 pages

Prix Astrid Lindgren 2018 (lire ici), prix Andersen 2020 (lire ici), l'Américaine voit traduit maintenant en français un album publié aux États-Unis en 2001. Elle y dit l'amitié qui va naître entre Clover et Annie, une enfant noire et une enfant blanche. Elles vivent dans une ville où court une longue clôture en bois, séparant leurs deux mondes. Dépassant les préjugés, les fillettes vont faire de la barrière le lieu idéal pour converser et observer le monde de haut. La romancière dit qu'elle a écrit ce livre pour montrer que les gestes de résistance des jeunes peuvent changer le monde et pour faire naître l'espoir. Elle y réussit. Faisons confiance aux enfants pour lutter contre le racisme.

 
À l'eau
Heejin Park
traduit du coréen par Charlotte Gryson
Cotcotcot éditions, 44 pages

Expédition piscine pour une fillette et sa grand-mère, une dame d'un certain âge et d'un certain poids, qui grogne et rechigne de toutes les manières et avec toutes les excuses. Jusqu'au moment où elle finit par entrer dans l'eau et s'y sentir bien, puis mieux, puis infiniment bien. Au point évidemment de ne plus vouloir quitter le bassin. Une grand-mère en solo, c'est très rare en album jeunesse. Celle-ci, venue de Corée, est épatante, si humaine dans ses hésitations et ensuite sa joie qui apparaissent dans les pages. D'inspirantes aquarelles montrent ses joues sans s'en moquer et articulent son corps de toutes les manières pour mieux célébrer la séance aquatique. Jubilatoire.


Ce qui sera
Johanna Schaible
traduit du suédois par Jean-Baptiste Coursaud
La Partie, 56 pages

L'album surprend et séduit par son dispositif original: ses pages diminuent de taille quand le texte part d'un lointain passé, la formation de la terre, les dinosaures, les mouvements des peuples, les pyramides, pour se rapprocher du moment présent, il y a cent ans, dix ans, un an, un mois, une semaine, un jour, une heure, une minute. On arrive à la page centrale, toute petite, toute rétrécie: "Maintenant! Fais un vœu!". Le lecteur est ensuite propulsé à l'inverse, dans un futur de plus en plus lointain, montré par des pages de plus en plus grandes où se glissent autant de questions qui lui sont adressées. Le procédé technique est ingénieux et s'accorde fort bien à la marche du temps, bref ou infini. Les très belles images de paysages se répondent d'une époque à l'autre. Elles accompagnent harmonieusement les questions philosophiques ou poétiques qui surgissent jusqu'au vœu final à formuler.


Un beau voyage

Balint Zsako
traduit de l'anglais (Etats-Unis)
Saltimbanque Éditions, 184 pages
 
Pas de texte dans ce long et original poème épique entièrement dessiné à l'exception des indications techniques, prologue, compte des neuf actes, épilogue. A chacun de se raconter cette amitié entre un lapin et un arbre. Ils se rencontrent quand l'arbre repousse le loup féroce qui pourchassait le lapin. Ce dernier a malheureusement perdu sa famille dans sa fuite. L'arbre lui propose de l'aider. Ensemble, à  bord d'une voiturette, ils vont parcourir le monde pour retrouver la famille du lapin. Un voyage durant lequel l'arbre va utilement se transformer. Il devient successivement un train, un bateau, un avion. Les recherches seront finalement fructueuses. Le lapin retrouve sa famille, nombreuse, mais c'est au tour de l'arbre d'être secouru. Il le sera et même plus dans cet album sans paroles, dont l'original périple exquisement dessiné célèbre l'amitié et la solidarité.
 
Quelques illustrations
 
"L'ourse et l'enfant". (c) La Partie.
 
"En route!" (c) Les Éditions des Éléphants.

"Le goût du cresson". (c) HongFei.
  
"Willow et Bunny". (c) Kaléidoscope.
 
"Tu seras une exploratrice". (c) Alice Jeunesse.

"Un anniversaire sous la neige". (c) Seuil Jeunesse.
 
"L'autre côté". (c) D'Eux.

"A l'eau!" (c) CotCotCot éditions.

"Ce qui sera". (c) La Partie.
 
"Un beau voyage". (c) Saltimbanque Éditions.