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lundi 4 août 2025

Un été avec la famille Royer

"Un été 79" de Jean-Philippe Blondel. (c) L'Iconoclaste.

Pour son retour à la fiction (lire en fin de note), Jean-Philippe Blondel a choisi une famille comme il les aime. On va cheminer le temps d'un été, "Un été 79" (L'Iconoclaste, 262 pages), en compagnie de Michel et Andrée Royer et de leurs deux garçons. Pascal, 22 ans, a déjà quitté le nid familial. Il travaille, brille, veut briller encore plus. Philippe, 15 ans, vit chez ses parents, entre l'école, ses livres et ce qu'il écrit, ses tentatives amoureuses et ses ruminations de second enfant. De second fils. Les deux parents travaillent, lui à la SNCF, elle dans l'enseignement. En province, évidemment.
 
On retrouve immédiatement la petite musique de l'écriture Blondel. Des phrases apparemment simples, mais dont chaque mot a été pesé, soupesé avant d'être conservé. Une intrigue qui enveloppe le lecteur, l'insère dans le chœur des personnages. Lui fait vivre des situations, des émotions. Le confronte à ses propres sentiments.
 
Dès les premières pages, l'auteur nous plonge dans l'ambiance de cette époque déjà un peu lointaine, avec les choix, les ambitions, les découvertes du temps. Ah, ces surgelés tellement pratiques, la précieuse Talbot, le disco, le "Nouvel Observateur" des gens de gauche. Car les Royer sont de gauche, comme beaucoup de monde à l'époque. François Mitterrand n'allait-il pas être élu président de la République française le 10 mai 1981? Les lecteurs plus âgés apprécieront les innombrables détails relatifs à l'été 1979. Comme un petit tiroir de souvenirs enfouis qui s'ouvre. Les plus jeunes découvriront l'étendue des changements survenus dans tous les domaines en quarante-cinq ans. Un océan, un gouffre. Dix ans après mai 68, l'émancipation féminine peinait dans un monde encore très patriarcal.
 
Chez les Royer, cela ne va pas fort en ce début d'été. Lui a reçu une promotion impliquant son déménagement à Paris. Comment en parler à son épouse quand tant de nuages se sont accumulés sur leur couple qui préfère se taire et souffrir, plutôt que communiquer? Philippe s'apprête à mourir d'ennui chez ses grands-parents maternels. C'est dire si la soudaine location d'une quinzaine dans un VVF (Villages Vacances Famille) dans le Vercors rebat les cartes. Elle les rebattra même au-delà de tout ce qu'ils auraient pu imaginer. Et dans tous les sens.
 
Blondel mène en chef d'orchestre doté d'une grande finesse ce séjour de vacances inattendu. Il révèle son amour pour ses personnages auxquels il fait vivre ce qu'on appelle la vie, avec ses hauts, ses bas, ses surprises, ses avancées et ses reculades. Pas de jugement, mais un zoom sur une famille à un moment donné. Si Michel, Andrée et Philippe sortiront grandis de cette expérience, ce sera moins le cas de Pascal qui vient les rejoindre quelques jours. "Un été 79" nous fait côtoyer le trio principal et ses personnages secondaires, dans une proximité d'âme réjouissante. Pas de stroboscope qui déchire mais une attention fine aux êtres, assurée par les décors fouillés, tant les lieux que les habitudes et les musiques, et quelques éléments personnels (Jean-Philippe Blondel avait quinze ans en 1979 et a brièvement évoqué ce séjour dans "Traversée du feu"). Comme souvent chez lui, la finale surprend et enchante, bouclant une boucle qui s'était discrètement dessinée.
 
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Si "Un été 79" marque le retour à la fiction de Jean-Philippe Blondel, son sujet était déjà abordé dans le dernier chapitre de son livre précédent, "Traversée du feu" (L'Iconoclaste,208 pages, 2024), sorti au début de l'année dernière. Le récit d'une trentaine de mois entre février 2021 et juillet 2023 où l'auteur a affronté un cancer et son traitement. Avec tout ce que cela suppose de difficultés, d'angoisses et de souffrances. Un parcours d'autant plus difficile pour lui qu'il avait déjà été confronté à la mort quarante ans plus tôt.
 
Mais comme la fois précédente, il ne se laissera pas abattre. Il nous fait donc le récit de son cancer et de son traitement, le confinement dû au Covid augmentant encore son isolement forcé. Mais il le fait à sa manière, résiliente. "Je n'arrivais plus à écrire de la fiction", nous disait-il au moment de la sortie du livre. "J'avais des idées mais je n'allais pas plus loin que vingt pages. Il fallait que je me raconte, que je raconte ça. J'ai aussi voulu écrire les absents, notamment dans la finale en apothéose. J'ai toujours vécu avec l'idée que j'étais le dépositaire d'histoires non terminées ou brutalement achevées."
 
Sa chronologie est piquée de souvenirs et d'interrogations multiples. Les grandes questions sur la place dans le monde et la réussite d'une vie débouchent aussi sur l'amitié, les rencontres, le destin. Le tout est émaillé de petits faits et d'anecdotes bien ancrées dans la réalité, comme l'amitié avec l'écrivain Pierre Bottero ou la naissance de ses filles. Le succès de la chimiothérapie s'assortit de flashs biographiques, dont on a eu des bribes dans les romans précédents de Blondel. "Bâtir des ponts, être prof, être écrivain, c'est toute ma vie." Son récit est plein de surprises et de petites lumières, qu'il est touchant de découvrir.
 
Chacun des sept chapitres est titré d'un verbe: courir, annoncer, absorber, marcher, écouter, envoyer, jouir. "Sept verbes à l'infinitif", précise-t-il, "pour me conjuguer au passé, au présent et au futur. Parce qu'entre chaque infinitif, il y a la vie." 
 
Quel mot, un seul mot, pour "Traversée du feu"?
Réponse de l'auteur: "le chemin".
Réponse de la lectrice que je suis: "la libération"
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

mardi 24 décembre 2024

Sous le sapin, un trio féminin


Trois romans de femmes, trois récits romancés, trois bonheurs de lecture.


Amélie Nothomb. (c) Charlotte Abramow.
Évoquer Amélie Nothomb, c'est illico penser champagne. Ou Japon, pays qui pulse dans les veines de la romancière belge qui y a passé sa petite enfance, dans le sillage de son père diplomate, et s'est longtemps considérée comme Japonaise. En raison de ses premiers succès littéraires sans doute et de son attrait pour Paris, elle y est finalement peu retournée. Une fois en 1987, jeune adulte de 21 ans, pour y travailler. Une expérience qui donnera deux romans, "Stupeur et Tremblements" (1999) et "Ni d'Ève ni d'Adam" (2007). Elle s'y rendra encore en 2012 pour un tournage avec une équipe de télévision, évoquée dans "La nostalgie heureuse" (2013,  lire ici). Elle reviendra sur son enfance en Asie dans "Psychopompe" (2023).
 
Le grand saut, elle le fait cette année avec "L'impossible retour" (Albin Michel, 162 pages), le récit romancé d'un voyage au Japon qu'elle a effectué du 20 au 31 mai 2023 avec son amie photographe Peb Beni, à la demande de celle-ci. Il s'agit de son trente-troisième livre publié (bibliographie en fin de note) même si elle a terminé d'écrire le cent-dixième - on sait qu'elle écrit trois romans par an mais n'en propose qu'un à son éditeur, Francis Esménard, celui qui a fait d'elle en 1992 une primo-romancière.
 
"L'impossible retour", dont la quatrième de couverture annonce crânement "Tout retour est impossible, l'amour le plus absolu n'en donne pas la clef". Alors? Alors, on fait un magnifique voyage-découverte du Japon en compagnie des deux amies dont les dialogues s'avèrent extrêmement savoureux. Qu'elles discutent, se disputent, se promènent, boivent, mangent, sortent. Surtout, on plonge dans le cerveau et le cœur de la narratrice dans ce texte touchant écrit à la première personne. Ce retour au pays, non pas natal, elle est née à Bruxelles, mais presque, et bien sûr idéalisé, vibre de toutes les émotions qu'il déclenche, ravive tant de souvenirs. La langue japonaise, les endroits visités en compagnie de son père, les usages des lieux... Il est aussi la source de mille questions auxquelles il est répondu. Il y a de la nostalgie bien entendu mais aussi une folle énergie dans ce prenant roman au ton enlevé et au vocabulaire choisi, comme toujours chez Amélie Nothomb.

Pour lire en ligne le début de "L'impossible retour", c'est ici


Le selfie de la cinquantaine.
Dès le titre, "Mes enfants sont partis" (Grasset, 162 pages), Julie Bonnie annonce la couleur. Son récit romancé débute toutefois quelques mois plus tôt, le soir de la fête de ses cinquante ans qui a réuni famille et amis. "Je me suis couchée soûle et heureuse, contre Nicolas, prête à en découdre avec la cinquantaine. (...) Puis je me suis réveillée." 
 
Et puis, celle qui a mené de front, et tambour battant, sa carrière de rockeuse et de jeune maman, de travailleuse en maternité et de chanteuse, plus récemment, de romancière - elle en est à son septième livre en littérature générale (lire ici), toujours épaulée par son amoureux Nicolas, doit affronter l'inimaginable pour elle, le départ du nid pour leurs études de ses deux enfants. Très vite l'un après l'autre. La même semaine. Emile en grande banlieue, Rose, 28 ans, à Bruxelles. "Depuis que je sais qu'ils doivent partir, je suis affolée. Je ne me reconnais plus. Les nuits sont blanches, emplies de cauchemars [ménagers]. Je n'ai pas eu le temps de me préparer à ce moment, je ne l'ai pas vu venir. Ou plutôt, je n'en avais pas du tout mesuré l'importance."

Avec une sincérité totale, l'auteure rapporte cette nouvelle situation, comment les détails pratiques, dont ce fameux paillasson, menacent de l'égarer, elle que sa gynécologue a déjà ébranlée par ses propos sur sa prochaine ménopause. C'est à la fois déchirant et drôle, dramatiquement drôle. Jamais pleurnichard ou mièvre. Au contraire, à l'occasion de cet événement majeur de la vie des femmes, des "vieilles", Julie Bonnie parcourt son chemin de vie personnel, entre la musique, le couple et la maternité. Elle détaille minutieusement ces premiers mois sans enfants à la maison. D'une écriture variée. Avec leurs hauts et leurs bas, mais toujours avec Nicolas. On s'y reconnaît bien entendu. Quel miroir empathique. Mais la romancière enlève le jeu et fait œuvre littéraire en parsemant son récit d'inattendus portraits de femmes du même âge.

Pour lire en ligne le début de "Mes enfants sont partis", c'est ici. 


Julia Deck. (c) Hélène Bamberger.
Avec son sixième roman,  le très prenant "Ann d'Angleterre" (Seuil, 252 pages), Julia Deck ose se lancer dans le roman autobiographique. A la première personne mais à sa manière. Percutante. Après s'être sûrement interrogée mille fois. En réussissant à faire une histoire universelle de la vie peu commune de sa mère. Une jeune Anglaise qui a bourlingué et s'est installée en France. Qui élèvera sa fille dans les deux langues. Qui n'en fera jamais qu'à sa tête, avec une incroyable exigence pour elle et pour les autres. Une force de la nature.

C'est cette femme forte que la narratrice retrouvera à terre dans son appartement parisien en avril 2022, victime d'un accident cérébral. Premiers remords: pourquoi l'a-t-elle quittée si vite la veille? Le premier miracle est qu'Ann, 85 ans, soit toujours vivante, le deuxième qu'elle survive dans les conditions qui lui sont imposées par la médecine d'urgence française. Par la médecine d'urgence pour les personnes âgées, devrait-on dire. Le troisième que la patiente déjoue petit à petit tous les diagnostics. Non, elle ne mourra pas là. Même si elle l'exige, elle ne pourra toutefois plus vivre seule. Et sa fille unique d'entamer un long slalom entre divers établissements de soins. Avec la lumière en bout de piste.

Ce pourrait être un récit glauque, ce ne l'est pas du tout même si on est ébranlé par ce qu'on lit. Mais Julia Deck manie habilement l'humour british à propos de ses inquiétudes, de ses questionnements et de ses colères légitimes. Elle fait le choix de la vérité, de la sincérité. Elle ne cache rien de ses regrets ou de ses interrogations. Elle se montre à nu, ennuyée parfois, fort dévouée et très lucide. L'air de rien, elle témoigne de l'état inquiétant de la santé publique hexagonale. En filigrane constant se glisse son amour pour sa mère, son admiration pour celle qui lui a donné la vie. 
 
Les étapes du parcours médical d'Ann sont ponctuées d'éléments de son histoire, petite fille née dans une famille ouvrière anglaise. Jeune femme passionnée de littérature qui s'est élevée socialement, à la joie de sa propre mère, et est venue habiter en France. Une femme volontaire qui n'a peut-être jamais tout dit d'elle-même. Quand Julia décèle une étrangeté dans les rapports qu'Ann entretient avec sa famille d'Angleterre, elle comprend qu'elle a toujours vécu à côté d'un secret. Un énorme secret peut-être, au sujet duquel sa mère grandement atteinte par son AVC lui glisse cependant certains indices. Quel destin et quelle force dans cette "Ann d'Angleterre" que Julia Deck nous présente dans un texte splendidement construit qui suscite l'admiration et ravit.

Pour lire en ligne un extrait de "Ann d'Angleterre", c'est ici.




La bibliographie d'Amélie Nothomb 

  • 1992 "Hygiène de l'assassin", Prix René Fallet
  • 1993 "Le Sabotage amoureux", Prix de la Vocation / Prix Alain-Fournier / Prix Chardonne
  • 1994 "Les Combustibles"
  • 1995 "Les Catilinaires", Prix du Jury Jean Giono
  • 1996 "Péplum"
  • 1997 "Attentat"
  • 1998 "Mercure"
  • 1999 "Stupeur et tremblements", Grand Prix du roman de l'Académie française
  • 2000 "Métaphysique des tubes"
  • 2001 "Cosmétique de l'ennemi"
  • 2002 "Robert des noms propres"
  • 2003" Antéchrista"
  • 2004 "Biographie de la faim" 
  • 2005 "Acide sulfurique"
  • 2006 "Journal d'Hirondelle"
  • 2007 "Ni d'Ève ni d'Adam", Prix de Flore
  • 2008  "Le Fait du prince", Grand Prix Jean Giono pour l'ensemble de son œuvre
  • 2009 "Le Voyage d'hiver"
  • 2010 "Une forme de vie"
  • 2011 "Tuer le père"
  • 2012 "Barbe Bleue"
  • 2013 "La nostalgie heureuse" (lire ici)
  • 2014 "Pétronille" (lire ici)
  • 2015 "Le crime du Comte Neville" (lire ici)
  • 2016 "Riquet à la houppe"
  • 2017 "Frappe-toi le cœur" (lire ici)
  • 2018 "Les prénoms épicènes" (lire ici)
  • 2019 "Soif"
  • 2020 "Les aérostats" (lire ici)
  • 2021 "Premier sang", prix Renaudot (lire ici)
  • 2022 "Le livre des sœurs" (lire ici)
  • 2023 "Psychopompe"

lundi 9 décembre 2024

Sur l'"île" du procès des attentats de Bruxelles

Un dessin d'audience de Palix.
 
Le 22 mars 2016, la Belgique était ébranlée. Les attentats de Zaventem et du métro Maelbeek endeuillaient cruellement le pays en ce matin de printemps. Traumatisaient non seulement les victimes directes, leurs proches, les personnes qui les ont secourues mais toutes celles qui en ont moralement souffert. Les différents temps de la justice passés, le procès de ces attentats a débuté en décembre 2022 et a duré jusqu'à la fin de l'été 2023. L'ensemble des médias a évidemment suivi de près les audiences qui se déroulaient dans le nouveau bâtiment du Justitia. Ils ont fait entendre la présidente de la Cour d'Assises, les procureurs, les témoins, les accusés et bien entendu les avocats.

Mère de Léonor, sa deuxième fille gravement blessée lors de l'attentat du métro, Sophie Pirson donne dans "Quatre saisons plus une, carnet de bord du procès des attentats de Bruxelles" (L'arbre à paroles, collection "If", 200 pages) un contrepied à cette voix "officielle". "Tendre l'oreille au silence pour écouter ce qui ne se dit pas." Elle a régulièrement suivi le procès en tant que mère de victime. Une fois par semaine, quasiment toujours le jeudi. Elle y a tenu un carnet de bord dont elle nous partage de nombreuses pages. Les faits lors des audiences principalement mais aussi ses commentaires dont cette surprise de ne pas avoir anticipé "l'indécence de certains défenseurs". Mais en tant que mère de victime, son récit commence naturellement avant l'ouverture du procès. Quand elle a rencontré une mère de djihadiste. Quand elle a participé aux réunions des groupes de victimes. Quand elle a commencé à réfléchir sur la question du pardon. Elle nous le partage.
"Je lui explique que j'écris un journal de bord des coulisses du procès où se dessinera en lame de fond la question du pardon."
Sophie Pirson.
Pendant le procès, Sophie Pirson promène son regard sur ceux et celles à qui on pense, les victimes et leurs proches, et à qui on ne pense pas nécessairement, le public, le dessinateur, le personnel en poste au Justitia, assistants de justice, secouristes, policiers. Elle converse avec toutes ces personnes aux cordons de couleur différente selon leur statut, dans le bâtiment, dans l'"Annexe" réservée aux victimes ou ailleurs. Des échanges qui font naître chez le lecteur beaucoup d'émotions et beaucoup de questions, dont celles de la haine et du pardon, de la prévention et de la reconstruction, du témoignage et de la vérité. "Il faut retenir le nom des victimes, pas celui du tueur." Témoignant aussi de ce qui se passe en dehors de la salle d'audience, cette "île", par exemple ce SDF bien organisé croisé quasi chaque semaine près de la gare du Luxembourg depuis le bus qui l'y mène, Sophie Pirson place son récit dans un champ plus vaste que celui de la justice, celui de nos sociétés. Ses compte-rendus sont entrecoupés d'interludes, formes plus littéraires d'éléments factuels comme les mots des victimes ou associations d'idées à l'occasion de rencontres et d'échanges. Elle assemble ainsi un patchwork d'humanités diverses.

Ces "Quatre saisons plus une" se terminent avec l'achèvement du procès et la lecture par la présidente Laurence Massart des réponses du jury d'assises aux 287 questions qui lui avaient été posées. Le livre est complété des mots de Sophie Pirson, écrits à sa fille blessée lors de l'attentat, et d'un bref exposé des accusés présents au procès à Bruxelles.



vendredi 24 novembre 2023

Ressusciter un sol pour créer un jardin potager

Dix photos argentiques de Lucia Radochonska apparaissent dans "En jardinant" (CFC éditions).

Né dans une famille travaillant dans l'horticulture décorative - les plantes vendues sur la Grand-Place de Bruxelles, c'est elle - Jean-Louis Van Malder a décidé, sa retraite venue, de totalement se reconvertir. La parcelle de terrain qui donnait les fleurs destinées au commerce en un jardin potager aurait désormais pour mission de nourrir à l'année toute sa famille, soit six adultes et trois enfants. Il conte quatre années de cette aventure entamée en janvier 2017 dans le passionnant récit-essai "En jardinant", complété de dix photos argentiques de Lucia Radochonska (CFC-Editions, 288 pages).

Disons-le tout de suite, si le texte est hautement accessible à tous, il ne fera réellement vibrer que ceux et celles qui savent ce que jardiner, cultiver, récolter,.. veut dire et qui manient le vocabulaire du jardin, tant à propos des plantes et de leurs visiteurs que des outils - un glossaire en fin d'ouvrage explique les termes techniques et scientifiques.

Ces précautions posées, on embarque pour un périple de quatre ans, décliné avec précision de mois en mois. Une reconversion issue d'une volonté farouche. Gestes à faire ou à découvrir, problèmes à régler dont celui des limaces, expériences réussies, ratages, tout ce qui fait la vie quotidienne dans un jardin est minutieusement présenté, dans un style agréable qui n'a rien à voir avec un ouvrage technique. Les chroniques quotidiennes se complètent des réflexions de celui qui tient la bêche, nées de ses expériences.

D'abord cet effroi par rapport à ce que nous avons fait du sol, notre terre, piétinée, écrasée par des machines, tuée par mille produits mais qui a la capacité inouïe de se régénérer, de ressusciter pour peu qu'on la laisse faire et qu'on l'aide à se retrouver. Ensuite par rapport aux changements climatiques en général. Enfin, on apprécie la sortie de l'auteur contre la permaculture adoubée aujourd'hui. "Je ne supporterais pas de voir des adventices prendre le pas sur mes cultures", glisse Jean-Louis Van Malder avant d'avouer qu'il éprouve un véritable plaisir à "désherber". Ce qui ne l'empêche pas de prôner toutes les méthodes bio possibles pour son jardin.

On suit aussi les évolutions du jardinier devenu jardinant. S'il ne change pas d'avis sur la nécessité que la terre soit vivante, il le fait notamment à propos des limaces. Semis, plantations, tailles, récoltes sont présentés avec un sens du détail qui témoigne de l'amour de l'artisan pour son travail. Bien entendu, tous les autres visiteurs du jardin sont aussi évoqués, des pucerons aux poules en passant par les papillons et autres oiseaux. Chronique d'une résurrection, "En jardinant" se complète des souvenirs de douze jardins dont l'auteur a assuré l'entretien.


jeudi 29 juin 2023

Un quatuor féminin autour de deux disparus

(c) Librairie Tropismes.

C'est une double rencontre de primo-écrivaines, animée à deux voix, que propose la librairie Tropismes ce jeudi 29 juin à 19 heures. Nadine Eghels et Fabienne Verstraeten s'entretiendront avec Béatrice Delvaux et Sigrid Bousset à l'occasion de la parution de leurs premiers livres, respectivement "Avec Paul" et "V ou la mélancolie" (187 et 123 pages, Editions Arléa tous les deux). Si les deux ouvrages traitent d'un absent, un mari pour la première, un père pour la seconde, leur manière est radicalement différente.



Trois ans après le décès soudain de l'architecte Paul Andreu, Nadine Eghels se lance dans l'écriture du livre qui nous parvient aujourd'hui. Débutant sur le choc de sa mort, elle raconte en brefs chapitres entrecoupés de lettres adressées à des proches, leur rencontre en 1996, fulgurante, leur amour, affiché peu après, ses passions successives, l'architecture, l'écriture, la peinture. Elle nous dit la vie à ses côtés, sa vie à elle, leur vie ensemble, leurs voyages, les sorties, les repas, les amis. Se dessine entre les mots un immense amour, né de la rencontre profonde entre un homme et une femme. Les souvenirs sont innombrables, et mémorables. Au fur et à mesure qu'on chemine dans "Avec Paul", on perçoit combien le déchirement et le désarroi des premiers temps du deuil ont fait place à la lumière d'un merveilleux amour et à une vie à poursuivre.




Au départ d'une photo prise lors de la cérémonie des obsèques de son grand-père, héros de la Résistance, où elle observe la silhouette triste d'un jeune homme de vingt ans, Fabienne Verstraeten construit en petites touches le portrait de son père. De la périphérie au sud de Bruxelles à la commune de Jette, elle élabore un récit biographique en séquences cinématographiques ponctuées de flash-back. Un roman familial plutôt, avec ce qu'il comporte de fiction, mélancolique mais apaisant. "V ou la mélancolie" est un livre ambitieux sur la forme, qui charme par ses références bruxelloises ou culturelles. Une deuxième partie consigne l'atelier d'écriture auquel a pris part l'écrivaine. Elle a choisi de fouiller les destins d'Aloïs et André, ses grand-père et père, "un arbre généalogique d'ombres de branches masculines cassées".


Pour réserver, c'est ici.






vendredi 2 juin 2023

En Chine avec Wéry, avec ou sans téléphone


"Wéry"
, comme elle s'autointerpelle dans son dernier livre, l'ébouriffant et séduisant "Selfie de Chine" (Midis de la poésie éditions, 86 pages, 2022) assurément l'écrivaine belge la plus décoiffante de l'époque. Décoiffée aussi, mais ça, c'est autre chose. Bref, Isabelle Wéry est l'invitée de la dernière lecture-spectacle de l'année de la compagnie Albertine, ce lundi 5 juin en soirée au lieu habituel, la magnifique Maison Autrique à Schaerbeek. Le cycle Portées-Portraits présentera une mise en voix et en musique de son récit inspiré par les voyages qu'elle y a faits en 2017 et 2019. Six mois sur place en tout, ouverts au hasard et à l'improvisation, où chaque événement a servi de tremplin à son imagination ou a permis une expérimentation littéraire. Un livre écrit en Belgique pendant la covid et le confinement, en pyjama, tenue tout à fait autorisée le soir à Shanghai.

Que trouve-t-on dans ce "Selfie de Chine"? Un portrait formidablement enchevêtré de l'auteure et du pays. Côté pile, "Wéry" qui est partie là retrouver une amie d'enfance, écrire ce "Selfie de Chine" et "Rouge Western", son quatrième roman (sortie le 31 août aux éditions du Diable Vauvert), rencontrer des écrivains du crû, animer des ateliers littéraires avec des étudiants locaux. Côté face, "Wéry" selon les cinq sens, expériences visuelles, culinaires, musicales, sensuelles..., rencontres au night-club, au salon de massage ou au marché, apprentissage du mandarin, cette langue qui s'écrit en images.

Le selfie qui a le champ large nous présente les lieux parcourus par l'attentive voyageuse, décors d'une expérience poussée à fond. Tout du long des pages, on est en Chine, avec ses habitants, ses écrivains, ses odeurs, ses lumières, ses matins, ses soirs, ses nuits. Le tout dans une écriture dynamique, qui sonne bien à l'oreille, pleine de surprises littéraires. Ici des allitérations et des interpellations, là une lettre ou un poème, ici des nouveaux mots, là, la fameuse écriture inclusive. Isabelle Wéry secoue la langue française et cela lui fait fameusement du bien. On en redemande tant on s'y amuse. Une pagination modeste, moins de quatre-vingts pages, mais un récit tellement dense et riche qu'il en paraît au moins le double. Lecteur gagnant!

La soirée "Portées-Portraits" débutera par une rencontre avec Isabelle Wéry à 19 heures, l'occasion d'un partage avec le public sur son travail.
La lecture-spectacle musicale débutera à 20h15. Le texte sera mis en voix par Lénaïc Brulé, lu par Stéphanie Mangez et accompagné musicalement par Julien Lemonnier.
Un verre est offert par la Compagnie Albertine à la fin de la lecture, donnant l'occasion de trinquer ensemble et de se faire dédicacer un livre par l'écrivain.

Pratique
Où? Maison Autrique, chaussée de Haecht, 266 à 1030 Bruxelles.
Quand? Le lundi 5 juin.
A quelle heure? La lecture-spectacle commence à 20h15. Elle est précédée d'une rencontre avec l'auteure à 19 heures.
Durée? 1 heure.
Combien? 8 euros (possibilité de visiter toute la maison et un verre offert), 5 euros pour les étudiants, gratuit pour le "jeune" de moins de 26 ans qui accompagne un adulte.
Renseignements ici.
Réservation indispensable par mail à reservations.compagniealbertine@gmail.com



Albertine à la Poissonnerie

Le temps d'une soirée, le jeudi 8 juin, la Compagnie Albertine propose un moment solidaire et littéraire autour d'un repas à la Poissonnerie, lieu associatif alternatif schaerbeekois qui ouvre ses portes tous les jeudis soir pour une table d'hôtes. Au programme, un repas et la lecture de deux nouvelles inédites, accompagnée par l'accordéon de Didier Laloy.

Pratique
Quand? Le jeudi 8 juin.
Où? La Poissonnerie, Rue du Progrès 214, 1030 Schaerbeek.
A quelle heure? Dès 20 heures.
Combien? Repas à prix libre (3 euros conseillés) et bar.
Pas de réservation.
Lecture gratuite.



vendredi 2 décembre 2022

Amour, deuil et portrait d'un frère absent


Veronika Mabardi. (c) Novella Di Giorgi.

Disons-le tout de suite. Les soirées "Portées-Portraits" de la Compagnie Albertine de Geneviève Damas reprennent leur horaire historique à la Maison Autrique, soit une rencontre avec l'auteur(e) à 19 heures, la lecture-spectacle musicale à 20h15 et le verre de l'amitié en finale. La prochaine soirée aura lieu ce lundi 5 décembre. Comme elle sera la dernière de l'année 2022, mais pas la dernière du cycle 22-23 (lire ici), ce dernier verre aura un goût de fêtes de fin d'année.

Le livre choisi est "Sauvage est celui qui se sauve" de Veronika Mabardi (Esperluète éditions, collection "En toutes lettres", 200 pages, janvier 2022). Un magnifique récit à propos du frère adoptif de Corée de l'auteure, Shin Do, et de sa difficile existence. Vingt-cinq ans après le décès dans un accident de voiture à l'âge de 31 ans de son frère venu de Corée quand il avait trois ans, Veronika Mabardi retrace le parcours de cet artiste qui préférait dessiner à parler. Des dessins de Shin Do Mabardi ponctuent son texte. Qui était cet enfant? Comment a-t-il été accueilli dans cette famille métisse, mélange de Belgique, d'Egypte, de Brabant wallon et de Flandres, qui fait des enfants et en adopte d'autres? Pourquoi était-il insaisissable? Qu'est-ce qui s'est bien passé? Qu'est-ce qui a foiré? Pourquoi ce frère dansait-il sur les limites? Veronika Mabardi suit les traces, petites et grandes, que son frères a laissées, comme une piste. Elle reconstitue son passé, sa famille, leur famille, sa courte vie et le deuil qu'elle éprouve.
"C'est loin, vu d'ici, la Corée.
Il ne portait sur lui qu'un petit pantalon de toile.
Des chaussons de caoutchouc vert et blanc.
Un bracelet de plastique scellé où quelqu'un avait écrit son nom et l'adresse d’une famille dont il ne savait rien.
Il n'avait dans ses poches ni miettes ni cailloux,
Rien qui lui permette de retrouver son chemin.
Il disait: je porte un masque de Chinois sur un visage d'enfant blanc,
Vous ne voyez que le masque.
Il a pris son visage entre ses mains,
L'a déposé sur le papier, la toile et la terre
Et il est reparti."

Lors de cette lecture-spectacle musicale, le texte sera mis en voix par Anne-Pascale Clairembourg, lu par Valérie Lemaître et accompagné aux claviers par Martin Daniel.


Le même programme, lecture et rencontre avec l'auteure, est également proposé le mercredi 7 décembre à 19 heures à la Bibliothèque de La Louvière (infos ici) et le lundi 12 décembre à 20 heures au Théâtre Wolubilis (infos ici).


Pratique
Où? Maison Autrique, chaussée de Haecht, 266 à 1030 Bruxelles.
Quand? Le lundi 5 décembre.
A quelle heure? La lecture-spectacle commence à 20h15. Elle est précédée d'une rencontre avec l'auteure à 19 heures.
Durée? 1 heure.
Combien? 8 euros (possibilité de visiter toute la maison) à verser sur le compte BE94 2100 9673 4314 en indiquant nom et nombre de places.
Renseignements ici,  réservation indispensable. Par mail à reservations.compagniealbertine@gmail.com






jeudi 1 décembre 2022

Une vie d'ado post-68 en chansons

Carole Zalberg.

C'est un joli livre tout en hauteur, en douce couleur crème. La guitare dessinée en couverture par Benjamin Monti s'accorde avec le titre, "Song book", le nouvel ouvrage Carole Zalberg (L'arbre à paroles, collection "iF", 122 pages). Rien ici ne laisse deviner le début de ce très beau et touchant récit: "C'est sur un matelas nu, dans la chambre désertée de son grand frère que je cède à Marc après des mois d'un siège constant, têtu, et faussement bon enfant." Un dépucelage consenti mais sans désir au son de la chanson de Genesis "Supper's ready". Une relation sous emprise qui marquera longtemps la future romancière.

"Song book est né lors d'un trajet en voiture", explique-t-elle. "Nous écoutions "MacArthur Park," de Donna Summer. Mon époux découvrait le morceau et je me suis rendu compte, en en parlant, que me remémorer quand et comment je l'avais moi-même découvert ouvrait une porte sur mon adolescence, ravivait des sensations, recomposait des images. La musique, telle une capsule temporelle, avait ce pouvoir-là. J'ai alors eu l'idée de laisser remonter à ma mémoire les chansons de ma vie et d'écrire ce qu'elles m'inspiraient."
Un projet évoqué avec l'écrivain belge Antoine Wauters, qui est aussi éditeur, et qui est immédiatement accepté. En dix-sept chansons du temps, Carole Zalberg évoque sa vie d'adolescente, ses amours bien entendu, ses espoirs, ses déchirements, ses amitiés, ses expériences, ses souffrances, les boulets qu'elle traînera longtemps. On est au milieu des années 1970 et dans les années 1980. L'éducation parentale est alors à une généreuse liberté, avec ses avantages évidents mais aussi ses inconvénients.

De sa plume juste, précise, sans pathos ni jugement, l'écrivaine évoque son passé avec une foule de détails qui restituent parfaitement l'époque post-68. De séquence en séquence, non chronologiques, on suit une jeune fille qui devient une jeune femme, qui chante et danse, qui voyage et étudie, qui multiplie les expériences quitte à en payer le prix. "Monsieur mon passé, laissez-moi passer", chantait Léo Ferré. Sa phrase sera reprise par la psy Catherine Bensaïd dans le livre "Aime-toi la vie t'aimera" (Robert Laffont, Pocket). Mais à l'adolescence, même si on le sait, comment faire? C'est cette fragilité de jeunesse qu'évoque magnifiquement Carole Zalberg, née en 1965, dans "Song book", sans trop  de pudeur mais avec une sincérité transcendée par sa manière d'écrire. Cette recherche constante du bonheur dans le travail et dans l'amour, cette espèce d'obligation qu'elle en a, descendante d'immigrés, la mènera à la réussite, romancière publiée, animatrice de formidables rencontres littéraires, en couple heureux avec le même homme depuis plus de trente ans et mère d'enfants aujourd'hui adultes.
Le livre paraît dans la belle collection "iF", créée en 2012 par Antoine Wauters. Elle propose des textes à la croisée des genres, des textes transfrontaliers. La collection privilégie la diversité des formes, la liberté de ton et le plaisir d’oser. Les dessins de couverture sont signés Benjamin Monti.



jeudi 27 octobre 2022

Le prix Décembre 2022 à Lola Lafon

Lola Lafon. (c) Jean-Luc Bertini - Pasco.

Superbe choix que celui du jury du prix Décembre (15.000 euros) ce 26 octobre que de récompenser Lola Lafon pour son récit "Quand tu écouteras cette chanson" (Stock, 180 pages). Le prix lui est allé au deuxième tour de scrutin, par cinq voix contre quatre au premier roman de Corentin Durand, "L'Inclinaison" (Gallimard) - la troisième sélection mentionnait aussi "Vivre vite" de Brigitte Giraud (Flammarion). Un livre où elle raconte sa nuit au musée Anne Frank à Amsterdam, l'an dernier en août. Au musée et dans l'Annexe, là où vécut la famille juive avant d'être déportée. Un livre qui s'est un jour, ou plutôt une nuit, imposé à elle. Elle devait l'écrire.

Pour cela, il lui fallait se rendre au musée et convaincre le conservateur de l'intérêt de sa démarche. Tout cela, elle le partage avec le lecteur, en petites phrases simples, sans pathos, l'invitant dans son expérience.

Un livre qui lui a permis de faire des découvertes sur la jeune fille, devenue au fil du temps une icône presque robotisée alors qu'elle était un être humain, de sang, d'émotions, de sentiments, de rêves et d'espoirs. Un livre où Lola Lafon rend à Anne Frank son humanité et montre combien la collégienne était douée pour la littérature. Une rencontre avec une jeune fille morte avec sa famille, tuée par la barbarie nazie, qui lui a aussi permis de retrouver l'histoire de sa propre famille, juive elle aussi, massacrée durant la guerre elle aussi, mais dont le destin avait été occulté jusque-là et, ce chemin parcouru, de mieux se connaître elle-même. Un livre bouleversant et lumineux.
"Le 18 août 2021, j'ai passé la nuit au Musée Anne Frank, dans l'Annexe. Anne Frank, que tout le monde connaît tellement qu'il n’en sait pas grand-chose. Comment l'appeler, son célèbre journal, que tous les écoliers ont lu et dont aucun adulte ne se souvient vraiment.

Est-ce un témoignage, un testament, une œuvre?

Celle d'une jeune fille, qui n'aura pour tout voyage qu'un escalier à monter et à descendre, moins d'une quarantaine de mètres carrés à arpenter, sept cent soixante jours durant. La nuit, je l'imaginais semblable à un recueillement, à un silence. J'imaginais la nuit propice à accueillir l'absence d’Anne Frank. Mais je me suis trompée. La nuit s'est habitée, éclairée de reflets; au cœur de l'Annexe, une urgence se tenait tapie encore, à retrouver."
Lola Lafon

Pour lire en ligne, et il faut le faire tant c'est beau, le début de "Quand tu écouteras cette chanson", c'est ici.




mercredi 26 octobre 2022

Le prix Rossel 2022 va à Stéphane Lambert



Stéphane Lambert. (c) Arléa.


Ils étaient cinq finalistes au prix Rossel 2022 (lire ici). Le jury a tranché ce mercredi 26 octobre. C'est Stéphane Lambert qui est le lauréat du 79e prix Victor Rossel 2022, pour son très beau récit "L'apocalypse heureuse" paru en début d'année (Arléa), dont j'avais dit ici tout le bien que j'en pensais à l'époque, et que j'en pense toujours. Préféré aux quatre dames, Charlotte Bourlard, Eva Kavian, Dominique Célis, Veronica Mabardi, Stéphane Lambert l'a emporté au dernier tour de scrutin par six voix contre trois au premier roman de Dominique Célis. Une édition Rossel gagnante pour celui qui en avait été le finaliste malheureux à deux reprises.

Par ailleurs, le prix Rossel de la bande dessinée a été décerné au Belge néerlandophone Joris Mertens, pour "Nettoyage à sec" (traduit du néerlandais (Belgique) par Maurice Lomré, à qui le lauréat a rendu hommage, l'école des loisirs, Rue de Sèvres, 152 pages). Quant au Grand prix Victor Rossel de la bande dessinée, couronnant chaque année une autrice ou un auteur dont l'œuvre a contribué à l'évolution de l'écriture de la bande dessinée, il a été attribué à l'unanimité à Florence Cestac, "héritière rebelle de Franquin". Très émue lors de la cérémonie officielle, elle a dédié son prix à son ami Jean Teulé, l'écrivain français décédé le 18 octobre dernier.

Palmarès du prix Rossel

2021 Philippe Marczewski, "Un corps tropical" (Inculte, lire ici)
2020 Catherine Barreau, "La confiture de morts" (Weyrich)
2019 Vinciane Moeschler, "Trois incendies" (Stock, lire ici)
2018 Adeline Dieudonné pour "La vraie vie" (L'Iconoclaste, lire ici
2017 Laurent Demoulin, "Robinson" (Gallimard, lire ici)
2016 Hubert Antoine, "Danse de la vie brève" (Verticales, lire ici)
2015 Eugène Savitzkaya, "Fraudeur" (Minuit)
2014 Hedwige Jeanmart, "Blanès" (Gallimard, lire ici)

2013  Alain Berenboom, "Monsieur Optimiste" (Genèse Édition)
2012 Patrick Declerck, "Démons me turlupinant" (Gallimard)
2011 Geneviève Damas, "Si tu passes la rivière" (Luce Wilquin)
2010 Caroline De Mulder, "Ego Tango" (Champ Vallon)
2009 Serge Delaive, "Argentine" (La Différence)
2008 Bernard Quiriny, "Contes carnivores" (Seuil)
2007 Diane Meur, "Les Vivants et les Ombres" (Sabine Wespieser)
2006 Guy Goffette, "Une enfance lingère" (Gallimard)
2005 Patrick Delperdange, "Chants des gorges" (Sabine Wespieser)
2004 Isabelle Spaak, "Ça ne se fait pas" (Equateurs)

2003 Ariane Le Fort, "Beau-fils" (Seuil)
2002 Xavier Deutsch, "La Belle Étoile" (Le Castor Astral)
2001 Thomas Gunzig, "Mort d'un parfait bilingue" (Au Diable Vauvert)
2000 Laurent de Graeve, "Le Mauvais Genre" (Editions du Rocher)
1999 Daniel De Bruycker, "Silex. La tombe du chasseur" (Actes Sud)
1998 François Emmanuel, "La Passion Savinsen" (Stock)
1997 Henry Bauchau, "Antigone" (Actes Sud); Jean-Philippe Toussaint, "La Télévision" (Minuit)
1996 Caroline Lamarche, "Le Jour du chien" (Minuit)
1995 Patrick Roegiers, "Hémisphère nord" (Seuil)
1994 Alain Bosquet de Thoran, "La Petite Place à côté du théâtre"

1993 Nicole Malinconi, "Nous deux"
1992 Jean-Luc Outers, "Corps de métier"
1991 Anne François, "Nu-Tête"
1990 Philippe Blasband, "De cendres et de fumées"
1989 Jean Claude Bologne, "La Faute des femmes"
1988 Michel Lambert, "Une vie d'oiseau"
1987 René Swennen, "Les Trois Frères"
1986 Jean-Claude Pirotte, "Un été dans la combe"
1985 Thierry Haumont, "Le Conservateur des ombres"
1984 Jean-Pierre Hubin, "En lisière"

1983 Guy Vaes, "L'Envers"
1982 Raymond Ceuppens, "L'Été pourri"
1981 François Weyergans, "Macaire le Copte"
1980 Jacques Crickillon, "Supra-Coronada"
1979 Jean Muno, "Histoires singulières"
1978 Gaston Compère, "Portrait d'un roi dépossédé"
1977 Vera Feyder, "La Derelitta"
1976 Gabriel Deblander, "L'Oiseau sous la chemise"
1975 Sophie Deroisin, "Les Dames"
1974 André-Marcel Adamek, "Le Fusil à pétales"

1973 Georges Thinès, "Le Tramway des officiers"
1972 Irène Stecyk, "Une petite femme aux yeux bleus"
1971 Renée Brock, "L'Étranger intime"
1970 Pierre Mertens, "L'Inde ou l'Amérique"
1969 Franz Weyergans, "L'Opération"
1968 Charles Paron, "Les vagues peuvent mourir"
1967 Marie Denis, "L'Odeur du père"
1966 Eugénie De Keyser, "La Surface de l'eau"
1965 Jacques Henrard, "L'Écluse de novembre"
1964 Louis Dubrau, "A la poursuite de Sandra"

1963 Charles Bertin, "Le Bel Âge"
1962 Maud Frère, "Les Jumeaux millénaires"
1961 David Scheinert, "Le Flamand aux longues oreilles"
1960 Victor Misrahi, "Les Routes du Nord"
1959 Jacqueline Harpman, "Brève Arcadie"
1958 Stéphane Jourat, "Entends, ma chère, entends"
1957 Edmond Kinds, "Les Ornières de l'été"
1956 Stanislas d'Otremont, "L'Amour déraisonnable"
1955 Lucien Marchal, "La Chute du grand Chimu"
1954 Jacqueline de Boulle, "Le Desperado"

1953 Paul-Aloïse De Bock, "Terres basses"
1952 Albert Ayguesparse, "Notre ombre nous précède"
1951 Daniel Gillès, "Mort la douce"
1950 André Villers, "La Griffe du léopard"
1949 Jean Welle, "Le bonheur est pour demain"
1948 Nelly Kristink, "Le Renard à l'anneau d'or"
1947 Maurice Carême, "Contes pour Caprine"
1946 Max Defleur, "Le Ranchaud"
1939 Madeleine Ley, "Le Grand Feu"
1938 Marguerite Guyaux, "Bollèche"





jeudi 12 mai 2022

Philippe Herbet, de mots justes en mots rares

LU & approuvé

"Fils de prolétaire"
, le titre sonne comme un couperet et comme un défi. Tout comme les premières phrases de ce bref récit autobiographique, miroir des années 60 et 70, plus triste que joyeux mais sans pathos (Arléa, collection "La rencontre", 80 pages): "Je me suis souvent demandé si mon père était mon père et ma mère ma mère, si je n'étais pas un enfant adopté." A près de 60 ans, l'auteur, le photographe belge Philippe Herbet, grand voyageur de son état, plonge dans sa jeunesse à Seraing, près de Liège. Il convoque des fantômes longtemps cachés qu'il est l'heure pour lui de regarder. Pas d'image dans ce premier récit seulement en mots, après huit livres de photos parfois accompagnées de textes. Pas de photos mais des mots qui en sont autant. Une écriture au scalpel pour évoquer ce père ouvrier à l'usine, "plus aisé à aborder à travers ce qu'il n'est pas et ne possède pas", cette mère toujours vêtue de blanc, qui ressemble à Maria Pacôme, "femme d'ouvrage" alors qu'elle a une formation de couturière. Un gentil solitaire et une rebelle maladroite unis pour la vie envers et contre tout.

Alphonse et Marie élèvent leur fils unique comme on le fait à l'époque, d'ordres en injonctions, d'interdictions en obligations. Une éducation rude impliquant une obéissance totale, sûre que les "tu n'y arriveras pas" sont plus efficaces que les encouragements. Rabaisser plutôt qu'élever. Le fils unique se sauve en voyant le monde tel qu'il n'est pas. "Je rêve la vie." Il fugue sans sortir de sa chambre. Philippe Herbet nous partage son enfance un peu misérable sans être dramatique. Les amies de sa mère, les bricolages du père, les visites à la famille, les promenades. En toile de fond, la société de consommation qui prend ses marques. Le "progrès" qui devient leitmotiv. 

En séquences souvent courtes, le narrateur nous dit ces existences ternes dont il a gardé un souvenir très précis à défaut de photos, détruites par un père qui jette tout ce qui l'encombre. Philippe Herbet se rappelle tout, la banalité d'une vie en famille parfois piquée de disputes, les humiliations à l'école, le choix d'études amenant à un "bon métier", la question de l'orientation sexuelle, mais aussi les éclats de joie que sont des vacances dans le sud de la France ou l'acquisition d'un premier appareil photo. Lui qui s'était réfugié dans la littérature va pouvoir s'adonner à sa passion, prendre des photos. Surtout, il va s'émanciper. Rencontrer qui il veut, partir à Paris, se lancer dans la vie, voyager, photographier... Devenir qui il est, en tournant le dos à son passé. Jusqu'au moment où il réalise qu'il est capable de rencontrer enfin ses parents dans leur véracité. "Fils de prolétaire", sans "s" dans le titre, avec "s" dans le texte, est le récit impressionnant de ce chemin, écrit en mots justes jouant avec des mots rares comme andrinople ou amaxophobe.



mardi 22 février 2022

Aimons-nous, marions-nous

(c) L'Iconoclaste.

Comment? La Saint-Valentin est passée? On parle quand même d'amour aujourd'hui, avec deux excellents livres parus aux Editions de l'Iconoclaste, un premier roman et un récit littéraire.


A moins de trente ans, Maud Ventura a publié à la rentrée d'août dernier un épatant premier roman au titre étonnant et, on le verra, totalement justifié, "Mon mari" (L'Iconoclaste, 356 pages). Fort drôle avec sa narratrice qui explique comment, après quinze ans de mariage, elle est toujours follement amoureuse de son mari. Ils sont le couple parfait, réussites familiale, professionnelle, sociale. Un roman féroce où perle une tension qui ira croissante au fil de ce face-à-face conjugal. Un roman vertigineux une fois lu l'épilogue. Il a reçu le prix du Premier roman et a figuré dans les sélections du Flore et du Médicis.

"Mon mari" se déploie sur une semaine, du lundi au dimanche, dont les déroulés nous seront contés par le menu. Vraiment par le menu. A la première personne bien entendu. C'est vivant, c'est plaisant, c'est addictif. Car on se demande constamment ce que la narratrice va encore nous raconter. Et on est servi. Elle a du style, Maud Ventura, et sait tenir son lecteur.

Le roman s'ouvre sur une brève intro: "Je suis amoureuse de mon mari. Mais je devrais plutôt dire: je suis toujours amoureuse de mon mari." Les premières phrases sont tout de suite remises en question. "J'envie les amours interdites, les passions transgressives..." Explication: "je vis depuis quinze ans dans le malheur permanent et paradoxal d'être aimée en retour, de connaître une passion sans obstacle apparent." Et la question ultime: comment son mari "pourrait-il remplir ce qui est déjà plein?"

On passe une excellente semaine en compagnie de cette famille. Avec cette épouse qui observe absolument tout ce que dit ou fait son mari. Qui le dissèque. Qui le pèse. Bon? C'est OK. Mauvais? Elle inflige alors des "punitions". Obligée. Laisse traîner négligemment "L'Amant" de Marguerite Duras sur la table du salon par exemple. Mais ce peut être beaucoup plus tordu. Tout est noté, consigné dans un carnet caché. Minutieuse, maniaque, la prof d'anglais, traductrice à ses heures, a une incroyable imagination pour entretenir le lien avec son mari dont elle est follement amoureuse. Follement au sens littéral. La preuve lors de la scène de la clémentine qui va avoir des conséquences inouïes. Aimer ou être aimée, telle est la question en filigrane de cet épatant premier roman qui porte un regard différent sur le couple aujourd'hui.



Dans un extraordinaire texte à la première personne, le récit littéraire "Toucher la terre ferme" (L'Iconoclaste, 128 pages), Julia Kerninon raconte l'immense chamboulement qu'a été pour elle la maternité. Une maternité choisie et heureuse mais qui a complètement modifié ses habitudes de vie. Lire, écrire, lire, écrire, lire, écrire, et tout ce qu'une jeune femme peut faire en vingt-quatre heures sans contrainte par jour. L'excellente romancière qu'elle est, s'intéressant à la complexité du sentiment amoureux (lire ici), applique cette fois l'étude de son sujet de prédilection à elle-même. Et c'est splendide.

Maman à trente ans et heureuse de l'être, enceinte d'un second bébé, la jeune Nantaise - elle est née en janvier 1987 -  se prend une fameuse claque dans la figure. Dépassée, perdant pied, elle se sent épuisée, vidée. Est-ce cela, la maternité tant vantée partout? Elle, femme qui écrit, femme qui a trouvé l'homme de sa vie, que va-t-elle alors devenir?

Julia Kerninon plonge alors dans ses souvenirs, comme pour se raccrocher à une certaine stabilité. Du récit de sa grossesse et de son époustouflante et merveilleuse description de son accouchement, elle glisse dans sa vie d'avant. Quand adolescente et jeune femme, elle était libre. Elle se raconte sans se soucier de personne. Les amours passionnelles, les nuits de liberté, les séparations, les errances et les voyages. L'écriture de ses livres bien entendu. Et puis la rencontre. Elle a alors vingt-cinq ans. "Dans mon égocentrisme, je n'avais jamais envisagé d'être aimée, seulement d'aimer", écrit-elle. Ce Parisien au prénom du saint des choses perdues et des causes perdues est l'homme de sa vie. Il l'apprivoise, la rassure. La vie est différente avec lui. 

De nouvelles tempêtes viendront avec l'arrivée des enfants. Apaisées, elles laisseront place aux bonheurs. Tout prend sa place, l'amour, les enfants, l'écriture. Julia Kerninon dit "avoir touché la terre ferme". Son histoire, émaillée de dix citations, est d'une telle sincérité qu'on ne peut que la remercier de nous partager ces petites parts de son intimité. Une formidable réconciliation avec soi-même et un tremplin pour un avenir heureux.

Le précédent livre de Julia Kerninon, l'excellent roman "Liv Maria" (L'Iconoclaste, lire ici) sortira en poche chez Folio le 3 mars.