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mercredi 5 juin 2024

Alan Turing, génie des mathématiques méconnu

Alan Turing. (c) Casterman.
 
Se déroulent actuellement les cérémonies liées au 80e anniversaire du débarquement en Normandie. Elles rappelleront sans doute un homme qui l'a en partie permis, Alan Turing. Le génie britannique des mathématiques brisa en effet Enigma, la machine de cryptage nazie durant la Seconde Guerre Mondiale, et contribua ainsi largement à la victoire des Alliés. L'homme né le 23 juin 1912 eut un destin phénoménal, largement méconnu, lui dont des intuitions scientifiques résonnent constamment dans notre quotidien. Sait-on assez qu'il est aussi le père des ordinateurs que nous utilisons aujourd'hui et que ses travaux ont largement contribué à réaliser l'intelligence artificielle évoquée chaque semaine si pas chaque jour? Une biographie illustrée lui rend justice.

Des intuitions précoces. (c) Casterman.

Quel cœur a battu dans le corps de cet homme, condamné au printemps 1952 en Grande-Bretagne pour homosexualité, et qui se suicida le 7 juin 1954? Il n'avait pas 42 ans. Réponse dans l'extraordinaire, richement documenté et passionnant récit graphique simplement intitulé "Alan Turing", du trio Aleksi Cavaillez aux dessins, Maxence Collin et François Rivière aux textes (Casterman, 264 pages). Si bien sûr, le passage par les services secrets est largement évoqué, les auteurs élargissent leur spectre à l'adolescence avec la rencontre déterminante de Chris et aux années d'après-guerre.
 
Réalisé en noir et blanc avec une encre de Chine sur papier buvard particulièrement expressive, l'album offre une lecture passionnante, mettant en valeur Alan Turing dans toutes les facettes de son humanité, à la fois scientifique inspiré, excentrique avéré, homosexuel assumé, rêveur exalté. On suit le chercheur tout au long de sa vie, depuis son enfance loin de ses parents jusqu'au terme de son existence, en passant par ses années d'études et ses fonctions successives ensuite. Les auteurs ont eu la très bonne idée d'articuler les différents épisodes de la vie d'Alan Turing en marge de la tenue de son procès en 1952, dans le décorum des procès britanniques. 
 
Le procès. (c) Casterman.
 
On découvre dans ce splendide récit un être terriblement volontaire, d'une honnêteté sans faille, un romantique aux amours déçues, un ami solide. Ses découvertes scientifiques sont très présentes dans les pages, en texte et en dessins. Leurs explications sont accessibles au lecteur - mais peuvent être éludées. Le récit biographique, complété d'éléments secondaires plausibles comme une séance de cinéma, se lit d'une traite. Il campe formidablement les aspirations, les doutes, les rêves souvent fous d'un homme emporté par son destin. Une force dont rendent remarquablement compte les illustrations qui bousculent à bon escient les codes du gaufrier classique de la bande dessinée pour faire intervenir graphiquement des éléments scientifiques quand elles ne convoquent d'étranges pingouins dans les parties plus oniriques.
 
Un génie des mathématiques. (c) Casterman.

Sept questions aux auteurs du récit "Alan Turing"
Les trois auteurs sont passés par Bruxelles présenter leur nouvel album qui retrace de manière intime la vie d'un génie qui a marqué l'Histoire. Leur "Alan Turing" va beaucoup plus loin que ce qui a été réalisé jusqu'à présent. Il nous dit le savant et l'homme. Rencontre.

Beaucoup de choses ont déjà été dites à propos d'Alan Turing. Pourquoi ce nouveau roman graphique?

François Rivière. Alan Turing est un personnage tellement extraordinaire à tout point de vue, pour de bonnes et de mauvaises raisons. Le recul fait voir différemment son histoire, notamment la fin de sa vie, qui n'est peut-être pas si étrange quand on le connaît. Nous avons opté pour une biographie non romancée, à la fois sa vie et son activité de mathématicien. Nous avons voulu sortir le personnage d'une légende qui n'était pas une bonne chose pour lui.

Votre livre paraît après beaucoup d'autres choses, des livres, des bandes dessinées, des films.
F.R. Sommes-nous en retard? Non, car il trouve sa place dans l'histoire de la science avec une actualité au sens fort par rapport à l'intelligence artificielle. C'est le moment de donner à Alan Turing une visibilité à travers tout ce qu'il a été. Et ce, de manière honnête. En optant pour sa fin pour une version assez romantique, logique par rapport à d'autres parts de sa vie.
Maxence Collin. La question s'est posée très directement. En réalité, l'idée du livre est très ancienne. Plus de dix ans. Elle est venue de Benoît Mouchart (NDLR: directeur éditorial bande dessinée chez Casterman) dans un train entre Paris et Bruxelles, bien avant le film et la bande dessinée. Fallait-il continuer après ces sorties? Quand on a vu le film et la montée actuelle de l'intelligence artificielle, il nous a semblé que le sujet n'était pas épuisé. Ce qui avait été fait se concentrait seulement sur la guerre et pas sur le reste du travail de Turing. Et comportait un récit un peu tronqué de sa fin. Bien sûr, il y a eu le procès où il a été condamné pour homosexualité et il a subi un traitement de castration chimique. Cela l'aurait-il conduit au suicide? En prenant au complet le tableau de sa vie, on s'est aperçu qu'elle est tronquée. Il avait encore des projets. Certes, le procès a eu une influence sur lui mais cette faille intérieure existait depuis toujours chez Alan Turing. Il a souvent été fait de lui le portrait d'un savant autiste et génial comme s'il était un ordinateur et non un être humain. Nous, le personnage qu'on a trouvé est différent. Il a des amis, tout en ayant le sentiment d'être différent. Il est un poète des mathématiques, sa poésie est humaine.

Quand avez-vous eu l'idée d'entrecouper le procès qui sera fait à Alan Turing en 1952 des différentes périodes de sa vie?

F.R. Nous avons eu l'idée du procès dès le départ. C'est elle qui structure le livre. Mais nous avons choisi un angle narratif autobiographique même si d'autres angles apparaissent ensuite. Nous avions envie de faire parler Alan Turing. Lui-même avait envie d'écrire. Il aurait pu être un écrivain de valeur en plus du scientifique qu'il était. C'était quelqu'un qui ne trichait pas. Il n'était pas un affabulateur.
M.C. La BD est arrivée au bon moment. Il n'est plus un robot manichéen comme il a été présenté. On l'a rendu plus contemporain. On a rappelé sa place dans la conception de l'intelligence artificielle. On a construit l'histoire en faisant le pari avec l'éditeur d'expliquer vraiment le travail d'Alan Turing et de faire comprendre dans les grandes lignes son apport à chaque étape de ses recherches. Cela a été un travail complexe de mouliner toutes ces choses, de les rendre accessibles pour nous-mêmes et d'ensuite y amener le lecteur. Nous avons aussi voulu inscrire ces passages dans une histoire plus humaine, dans une vie dramatique. Nous avons voulu balayer toutes les dimensions de sa vie sans sectoriser.
F.R. Précédemment, on a eu tendance à assécher le personnage en expliquant tout par son enfance. Il a pratiqué la science avec une intuition et un génie extraordinaires. Il a été distingué par Winston Churchill qui avait compris qu'il n'était pas un simple personnage au service de la nation. Nous présentons son enfance, son adolescence, sa vie sentimentale, la déception de sa vie qu'a été le procès. C'est d'autant plus pathétique.
Comment avez-vous opté pour vos choix graphiques?
Aleksi Cavaillez. J'avais différents choix. J'ai d'abord essayé des pages très classiques puis j'ai libéré les cases. Une scène que j'aime particulièrement est celle des pages 164-165 où on voit la machine et le réveil. J'ai voulu montrer comment Alan Turing passait d'une chose à l'autre, J'ai complètement éclaté le dessin.
Les scientifiques apparaissent mécaniques avec des problèmes, des questions. Alan Turing est différent. Ses rêves sont l'enjeu de la bande dessinée. Comment il passe de la vie au suicide. Mais j'ai voulu éviter le psychologisme et maintenir le mystère de son être par pudeur. J'ai voulu donner à sentir un sentiment intérieur tout en brouillant les pistes.
Pour cela, j'ai pioché dans sa biographie et aggloméré divers éléments. Il y a le double personnage de Chris, le clin d'œil à l'intelligence artificielle avec la séquence où on demande de reconnaître l'artificiel entre deux êtres, le vrai et sa copie, l'U-Boot planté dans la glace pour rappeler la guerre. La fin de l'album est un espace entre la banquise et la géométrie. Les pingouins qui s'y promènent sont un élément poétique, rappelant le côté excentrique du personnage.
Comment avez-vous fait pour travailler à trois?
M.C. François et moi, nous nous somme souvent vus. On pourrait presque dire qu'on a écrit le scénario autour d'une tasse de thé.
A.C. Moi j'habite dans la banlieue de Paris. Nous avons beaucoup communiqué entre nous par messagerie instantanée, notamment lorsque je faisais des propositions à propos du scénario.
J'ai dessiné tout l'album de façon chronologique, après avoir conçu un chemin de fer. C'était un travail très complexe.

F.R. Les différentes parties de la vie d'Alan Turing apparaissent au fil du procès, son enfance, son adolescence, son premier amour, ensuite les années à Cambridge, puis la guerre, ensuite l'informatique et les débuts de l'intelligence artificielle. Autant de tableaux à jointurer avec le procès et ses rêves.
Les mères sont très présentes.
F.R. Oui, la sienne d'abord et aussi celle de son ami mort. Quelle émouvante visite il lui a rendue! C'est éclairant sur sa personnalité.
Nous avons pris le parti de la subjectivité pour toucher les moments-clés de sa vie. Il n'y a pas eu beaucoup de femmes dans sa vie. C’est aussi dû à l'époque, l'université dans la Grande-Bretagne des années 30, le camp militaire secret, le laboratoire. Par contre, celles qu'il a rencontrées étaient des femmes très fortes: sa mère, Joan, une femme isolée dans un monde d'hommes où elle n'est pas très à l'aise. Voilà pour les raisons objectives. Il y a aussi des raisons subjectives, comme le fait qu'il était misogyne.

M.C. Nous avons voulu nuancer certains clichés posés sur Alan Turing. Le film parle de brimades et de harcèlement. Nous n'avons pas trouvé de trace de ce harcèlement dans sa bio. Nous avons plutôt découvert quelqu'un qui était souvent un peu "à côté", ce qui pouvait faire croître un malaise. Parfois les gens subissent mais souffrent beaucoup. Nous avons voulu faire une autre histoire que celle de la famille le rejetant. Les rapports peuvent être ambivalents surtout quand ça touche les êtres aimés.
Comment avez-vous dessiné cet album?
A.C. J'ai débuté le travail fin 2021. J'y aurai passé deux ans finalement, le temps d'y réfléchir, d'avoir des idées, de le sentir physiquement, de le faire. Mes dessins originaux sont plus grands que ceux qui sont imprimés. J'ai utilisé de l'encre de Chine, appliquée au pinceau. Je me suis inspiré des photographies en noir et blanc des années 50.
M.C. Photographiquement, on avait beaucoup de matière. Aujourd'hui, on peut visiter le centre secret de Bletchley Park. Le tout a été de replacer les scènes dans le contexte de l'époque. Quel film Alan Turing est-il allé voir au cinéma? "Wings" est plausible. On a surtout voulu éviter de redire encore une fois l'histoire de la pomme de "Blanche-Neige" qui n'est pas certifiée. On s'est permis quelques écarts aussi, pour mieux servir le récit. On a déplacé la nuit des longs couteaux en Allemagne alors qu'elle s'est déroulée en Autriche en réalité, pour donner à sentir la montée du nazisme. Nous avons présenté Alan Turing avec ses premières pensées dépressives, le début de son mal être, dès qu'elles sont apparues, tôt dans sa vie et non sur le tard comme souvent mentionné. Nous évoquons Ludwig Wittgenstein, ce savant juif, et l'hémorragie du monde mathématique parti se réfugier ailleurs.

Une vie hantée par un décès prématuré. (c) Casterman.

mercredi 8 mai 2024

Mawda, on ne peut pas t'oublier

Le lieu du drame. (c) La Boîte à Bulles.
 
Hasard du calendrier, deux livres d'auteurs belges de facture totalement différente concernant le même sujet belge sortent simultanément en ce début d'année dans deux maisons d'édition françaises. Deux ouvrages de très grande qualité, entamés chacun en 2019, et qui se complètent.
 
"Mawda, autopsie d'un crime d'État" (La Boîte à Bulles, 192 pages), bande dessinée du dessinateur engagé Manu Scordia, par ailleurs animateur pour enfants, évoque le tragique destin d'une enfant et l'attitude de l'État belge.

"Mawda v. Medusa, donner un visage à la criminalisation des migrants en Europe" (Le Bord de l'eau, collection "L'atelier du chercheur", 192 pages) est un essai de "philologie politique" où la philosophe Sophie Klimis analyse scrupuleusement et commente sans langue de bois tout ce qui touche à l'affaire Mawda.


 

 
"Mawda".
Il suffit de prononcer son prénom pour la voir, bob enfoncé sur la tête, yeux rieurs et doigts devant la bouche. Même six ans après sa mort. Le matin du jeudi 17 mai 2018, la Belgique s'éveillait comme d'habitude. Sans savoir que ce jour serait à jamais teinté de noir: durant la nuit, près de Mons, une fillette de deux ans a été tuée par la police belge. Mawda était Kurde et sans papiers. Elle, son frère, leurs parents et d'autres migrants avaient pris place dans une camionnette pour tenter de rallier l'Angleterre. Vu le décès de Mawda, la famille Shawri a modifié ses plans. Elle a finalement obtenu sa régularisation en Belgique. Afin de pouvoir se recueillir au cimetière d'Evere où repose la petite. Aujourd'hui, Shamden et Phrast, les parents de Mawda, et leurs deux fils, Hama et le bébé né en Belgique après le drame, souhaitent tourner la page et aller de l'avant. Après ce qu'ils ont enduré, comme on les comprend.
 
Par contre, tout démocrate se doit de savoir ce qui s'est passé en cette nuit du 17 mai. La traque organisée, qualifiée de "course-poursuite" police-migrants dans la presse, est le drame qui dénoncera de trop nombreuses lacunes à tous les niveaux, révélées au fil des jours et des mois par l'avocate Selma Benkhelifa et le journaliste Michel Bouffioux. En vrac. Une mère empêchée d'accompagner sa fillette mourante dans l'ambulance. Une vingtaine de migrants dont le chauffeur de la camionnette braqués par la police, arrêtés, mis en garde à vue puis relâchés avec un ordre de quitter le territoire. Une famille restée plusieurs jours avec ses vêtements tachés du sang de Mawda. Ce jour-là, des policiers ont pu mentir, le parquet les couvrir, raconter n'importe quoi: enfant-bouclier, enfant-bélier, enfant jetée d'une voiture en marche, balles multiples, tir d'origine inconnue…
 
Le jeudi 17 mai 2018 et les jours suivants, les médias ont failli à leur devoir d'informer. Immédiatement, la société civile de Belgique s'est levée, s'est rassemblée, s'est insurgée pour dire non. Pour interroger, questionner, détricoter les imbécillités officielles. Elle a manifesté. Elle a partagé l'information principale: "Mawda a été tuée par une balle policière dans le cadre des opérations Medusa". Elle a organisé des funérailles dignes pour la petite fille. Elle a soutenu les parents endeuillés et leur petit garçon de quatre ans traumatisé.
 
L'"affaire Mawda" a été le lamentable révélateur des failles de l'État de droit et des discrètes campagnes anti-migrants. On a pu prendre connaissance de ce qui s'est réellement passé cette nuit grâce à la formidable et minutieuse contre-enquête du journaliste Michel Bouffioux, écœuré par les mensonges officiels. Elle a été publiée sur le site belge de "Paris-Match" et dans le livre "Deux ans et l'éternité" (Ker éditions), introduite par une fiction de Vincent Engel (lire ici). Elle a été portée par la magnifique pièce de théâtre de Marie-Aurore d'Awans et Pauline Beugnies "Mawda, ça veut dire tendresse". Mais ce drame accablant ne fait toujours pas l'objet d'une commission parlementaire, faute de signatures suffisantes. Par contre, le procès en appel s'est achevé en novembre 2021, condamnant le policier qui a tiré à dix mois de prison avec sursis et levant son amende de 400 euros, le présumé chauffeur écopant, lui, de quatre ans de prison ferme. Toutefois, assigné par l'ONG DEI (Défense des enfants international), l'État belge n'a pas été débouté. Maigre victoire, il sera condamné en février 2023 à payer un euro symbolique et à modifier légèrement la formation des policiers.
 
 

Une société raciste et malade

 

Le récit graphique de Manu Scordia est basé sur les témoignages des parents de Mawda, ceux de proches de l'affaire et la contre-enquête de Michel Bouffioux. Il donne toutefois une dimension littéraire aux différents éléments de l'affaire. Allers-retours dans le temps, couleur différente quand Mawda s'exprime à la première personne, cases vides et gaufrier éclaté, choix de mise en page, interventions de l'auteur-illustrateur, le procédé n'est jamais mièvre ou gratuit. "Mawda, autopsie d'un crime d’État" s'ouvre sur les mots que la maman de Mawda a prononcés au procès à Mons, le 24 novembre 2020, dessinés dans leur contexte historique. "Cela fait précisément 2 ans, 6 mois, 8 jours et 8 heures que c'est arrivé (...)". On voit la nuit, les arbres de l'aire autoroutière, les policiers, l'ambulance, le drame, un premier article de presse. L'album se terminera sur les mots d'amour de Mawda aux siens lors de la traque qui lui sera fatale.
 
Les mots de la maman de Mawda.
(c) La Boîte à Bulles.

En chapitres successifs, Manu Scordia compose le parcours de ce jeune couple originaire du Kurdistan irakien. D'abord leur histoire, mariage refusé, fuite du pays, naissance de leurs deux enfants, parcours migratoire entre la Grande-Bretagne et l'Allemagne, rêves et déceptions, arrivée à Grande-Synthe (France) en mars 2018. Ensuite, leur séjour dans le camp soutenu par le Refugee Women's Centre britannique et les tentatives de passer en Angleterre dont celle de la nuit fatidique. Passée une page noire, le drame surgit en une seule grande illustration présentant Mawda: "Il y avait une fontaine de sang". Ses parents expliquent les heures terribles, horribles, du drame. En face, d'autres articles de presse relatant des informations non vérifiées. En contrepoint, les réactions au gymnase de Grande-Synthe.
 

Manu Scordia entremêle les voix et les moments.
(c) La Boîte à Bulles.

L'auteur a rencontré le journaliste Michel Bouffioux.
(c) La Boîte à Bulles.
Après une page blanche cette fois, l'auteur évoque sa rencontre avec le journaliste Michel Bouffioux. Il rappelle combien la minutieuse enquête de ce dernier a pointé les incohérences de l'enquête, a débusqué les mensonges officiels, a rétabli les vérités, a pointé l'inhumanité de la Belgique officielle et l'humanité de la Belgique non officielle. L'avocate Selma Benkhelifa, défenderesse de la famille, a immédiatement placé l'affaire Mawda sur ses vrais terrains, celui de la politique avec les opérations Medusa, celui du racisme d'État. Manu Scordia retrace aussi la vie des parents de Mawda après la mort de leur fille. Comment survivre dans tant de détresse? Comment résister aux reconstitutions des événements? Comment s'exprimer quand le traducteur du sorani s'exprime en néerlandais et que le régime linguistique est francophone? Comment entendre le policier qui "n'avait pas d'autre choix que de tirer"?
 
 
Affirmations policières. (c) La Boîte à Bulles.

Les chapitres suivants dépeignent le procès fin novembre 2020, en temps de masques à cause du Covid, si douloureux par la répétition des mensonges policiers, les manquements et les ratés de l'enquête, les contacts avec le comité P et cette satisfaction d'une "opération bien menée", la plaidoirie de l'avocat du policier tireur, etc., etc. Par son récit graphique très dense et fort bien construit, porté par un efficace dessin réaliste et complété de notes informatives en finale, Manu Scordia démontre magistralement combien l'affaire Mawda est accablante pour l'État belge. On est soufflé de ce qu'on y découvre, petite pointe d'un iceberg nommé racisme.

Mawda, par Manu Scordia. (c) La Boîte à Bulles.

 

Criminaliser les migrants


Philosophe issue de l'immigration (le livre est, entre autres, dédié à ses grands-parents, dont les uns s'exilèrent de Grèce pour fuir la misère et les autres durent fuir l'Ukraine et la Géorgie suite à la Révolution bolchévique), Sophie Klimis dit avoir été sensibilisée à la cause des migrants en 2009, lorsque Saint-Louis, l'université bruxelloise où elle travaille, a été occupée durant neuf mois par une soixantaine de personnes "sans-papiers" qui feront finalement une grève de la faim au finish pour exiger des critères clairs de régularisation. Lors de cette "vie commune", elle a écouté les histoires de vie des personnes. Elle a notamment été marquée par la rencontre d'un jeune homme arrivé en Belgique après avoir fait des milliers de kilomètres accroché sous un camion. Elle dénonce l'hypocrisie entourant les "sans-papiers" car elle sait évidemment que le secteur du bâtiment par exemple les utilise à vingt euros la journée de dix heures, sans aucune protection sociale ou même physique.
 
Celle dont le domaine de recherche est l'antiquité grecque en a perçu des échos dans ce qu'on a appelé l'affaire Mawda, notamment dans la dimension émotionnelle de la politique. Elle analyse: "Dans l'"Antigone" de Sophocle, c'est un élan, une pulsion ("orgè"), qui est représentée comme étant à la racine de la loi. On peut penser à l'indignation qui peut mener des citoyens à contester une loi jusqu'à la faire abroger, s'ils la trouvent injuste. Or, face à l'affaire Mawda a d'abord surgi une émotivité inverse, inversement proportionnelle au drame: les parents de Mawda ont été rendus responsables du drame, les victimes transformées en bourreaux! Le sens commun est malade aujourd'hui. On préfère de fausses vérités en ignorant tout des contextes."
 
Pour Sophie Klimis, ce livre de réflexion se veut une prise de température de l'opinion publique. "J'ai voulu retrouver le pouvoir de captation des mots. Montrer la dissociation entre le dire et le faire. On dit pourchasser les passeurs mais on ne fait rien contre les véritables réseaux mafieux et on criminalise toutes les personnes migrantes. Quid aussi des réfugiés climatiques, des réfugiés pour échapper à un crime d'honneur, des réfugiés économiques? Les gens viennent ici pour survivre. Ce qu'on leur fait subir sans discernement est très inquiétant."
 
Dès la page "Avertissement", l'auteure pose les questions nécessaires. Pourquoi la solidarité européenne unanime envers les réfugiés ukrainiens et l'octroi de l'asile immédiat et pas pour ceux qui viennent par exemple de Syrie et sont qualifiés de migrants avec en corollaire l'épineux parcours administratif organisé par la Belgique? Ou désorganisé: 27 842 dossiers (33 913 personnes) en attente au CGRA en mars 2024, dont un arriéré de 21 342 dossiers.

Des questions qui dérangent, la chercheuse va en poser tout au long des pages, confrontant les couvertures médiatiques et les réactions du public lors de divers événements. Oui à l'incendie de Notre-Dame, très peu à la mort de Mawda, banalisée par la suspicion qui lui a été tout de suite accolée. Un sujet auquel elle s'est intéressée dès la parution du deuxième article du "Soir", avançant l'hypothèse de l'enfant-bouclier. Hypothèse aussitôt reprise par Bart De Wever (président de la N-VA et bourgmestre d'Anvers) qui brandit la faute des parents, comme, à son grand effroi, de nombreuses personnes sur les réseaux sociaux. "Cette affaire n'a pas eu l'ampleur qu'elle aurait dû avoir. Comment le sort d'une petite fille n'émeut-il pas plus? Pourquoi cette apathie?"

Dans "Mawda v. Medusa", elle interroge cette indifférence générale. Certes, elle fait un pas de côté par rapport à ses "antiquités" mais pas tant que ça. La Grèce ancienne apparaît régulièrement en éclairage de notre présent. Dans un langage clair et accessible, en posant les faits et en détaillant le plan Medusa, l'auteure questionne la démocratie directe. Elle interroge la place de la justice en Belgique. Rappelant qu'une loi de 2014 rend le judiciaire dépendant de l'exécutif, elle se demande ce qu'il en est de l'État de droit et de la séparation des pouvoirs. "Le rôle du philosophe est d'accompagner la réalité sociale en l'élucidant, de l'analyser pour la rendre compréhensible."

Elle n'est pas la première. Elle souligne que, dans "La République", Platon considérait de manière critique la construction de la situation démocratique athénienne de son temps à plusieurs niveaux. Aristote le Métèque faisait des enquêtes sur toutes les constitutions des cités de son temps afin d'élaborer des questions politiques réfléchies. Marx s'est aussi basé sur des enquêtes pour écrire "Le capital".

Pour Sophie Klimis, la philosophie politique, de nos jours, est souvent prise entre deux écueils : soit c'est une sorte de métaphysique cachée, soit elle se dissout dans les sciences sociales comme la sociologie. L'auteure revendique quant à elle une philosophie politique qui parviendrait à cerner la forme générale d'un événement en se basant sur l'étude de ses détails. D'où l'importance de la mise en œuvre de la méthode qu'elle qualifie de "philologie politique". C'est ainsi qu'elle analyse les traits généraux du cas Mawda, dans le sillage croisé des travaux de Hannah Arendt et de Cornelius Castoriadis, pour rendre pensable l'impensable.

Extrêmement riche car il scrute de près tous les mots en lien avec l'affaire Mawda, l'essai applique superbement son sous-titre. Il donne un visage à la criminalisation des migrants en Europe. Il nous l'explique noir sur blanc. Il ne s'agit plus de déclarations sur des "migrants"», des "transmigrants", des "trafiquants", mais d'une famille prise dans les rets d'une politique appliquée sans discernement, par racisme et soin électoraliste. Sophie Klimis fait ainsi remarquer qu'on contourne la question des véritables responsabilités politiques, lorsqu'on parle du destin tragique, ou horrible, de Mawda plutôt qu'on ne nomme l'homicide de la petite.

Le premier chapitre, "Dire l'affaire Mawda", analyse scrupuleusement les discours de la presse, "Le Soir" et la RTBF principalement, "La Meuse" et "Le Peuple" accessoirement, et les confronte à la contre-enquête de Michel Bouffioux qui, soit dit en passant, n'a été mise en cause par personne. C'est éclairant et sidérant. Viennent ensuite l'analyse des paroles des magistrats, leurs contradictions, leurs oublis, leurs failles, souvent mises en lumière par l'avocate Selma Benkhelifa, défendant la famille de Mawda. Si on n'était pas dans une affaire réelle, on s'amuserait du rapport du comité P de la police consacré à cet "incident de tir" qui évite durant cinquante-neuf pages les mots "Mawda", "enfant", "fillette", "mort". Là aussi, Michel Bouffioux apporte des informations. C'est éclairant et sidérant. Les choses sont tellement exceptionnelles, au sens négatif du terme, que les onze recteurs des universités belges, soit tous, ce qui ne s'était jamais produit, feront part de leurs préoccupations au Premier ministre de l'époque. La réponse ne viendra pas de Charles Michel (MR) mais de Theo Francken (N-VA), alors secrétaire d'État à l'asile et à la migration. Et l'auteure de rappeler que la matière étant fédérale, la politique mise en place lie tout le gouvernement. C'est éclairant et sidérant. D'autres mots viendront encore de l'université comme la fiction de Vincent Engel évoquée plus haut (lire ici).

L'autre important chapitre, "Instruire le cas Mawda", examine le procès à Mons, les 23 et 24 novembre 2020 ainsi que son verdict, prononcé le 12 février 2021, dont le simple énoncé suscite déjà des questions. Vraiment, un "homicide involontaire"? C'est éclairant et sidérant. Dans ce second chapitre qui est une montée en généralité où elle passe de"l'affaire" au "cas", Sophie Klimis pointe combien le cas Mawda a aussi été instruit dans la société. Les débats de la Zin TV, les démarches artistiques, les collectifs citoyens "Justice et vérité pour Mawda" ainsi que "#Justice4Mawda", autant de voix qui se sont fait entendre, constituant "l'élan-Mawda".

Après avoir donné son journal détaillant le procès avec la même rigueur, l'auteure entreprend en tant que philosophe de déconstruire "l'effet-Medusa". Soit, ce que les mises en scènes et les discours officiels ont habilement masqué, travaillé à rendre "impensable", des périls pour la démocratie dont le citoyen ne se rend guère compte. Comment l'espace public a été transformé par le tir policier en zone de non-droit, comment les instances politiques belges ont pu établir les plans Medusa, comment les mythologies grecque et romaine ont été réappropriées pour nommer des opérations de traque aux migrants, en Belgique mais aussi par Frontex, aux frontières de l'Europe. C'est éclairant et sidérant. "Mawda v. Medusa" présente encore la menace pour notre humanité que représente l'anesthésie de l'empathie et de l'esprit critique, à l'opposé de l'élan vital que sont l'indignation et la colère. L'antique "orgè" qui a pris place lors de la marche blanche lors des funérailles de la petite Kurde. Pour peu qu'on veuille s'y intéresser, et c'est essentiel, le cas-Mawda est le miroir de ce que la Belgique est devenue.




samedi 31 juillet 2021

A Beyrouth pour les dix ans de mon blog

Dans "Mon port de Beyrouth". (c) P.O.L..

Depuis son magnifique hommage illustré aux chanteuses égyptiennes  "Ô nuit, ô mes yeux" (P.O.L., 2015, lire ici), Lamia Ziadé a poursuivi dans cette veine graphique originale qu'elle a inventée. Le dessin d'après photo ou document d'archive comme élément du récit, le récit étant une histoire de l'Orient mêlée à sa propre autobiographie. Elle a ainsi publié "Ma très grande mélancolie arabe" (P.O.L., 2017), soit un siècle au Proche-Orient, et "Bye Bye Babylone" (P.O.L., 2019), la guerre à Beyrouth entre 1975 et 1979 dans une réédition très largement augmentée de son livre publié chez Denoël en 2010.


On se doute que l'explosion des silos du port de Beyrouth le 4 août 2020, il y a quasiment un an, a profondément bouleversé la Libanaise qu'est Lamia Ziadé. Elle en a conçu un époustouflant récit illustré, toujours selon le même procédé graphique, dessinant de son trait caractéristique, rapide et expressif, sans aucun liséré noir, d'après des photos arrivées sur les réseaux sociaux le 4 août et ensuite ou d'après ou des documents de presse, d'une force égale au désespoir dont il témoigne. Elle l'a achevé le 20 janvier, il a été publié le 1er avril. La capitale libanaise était alors toujours sous le choc et entamait à peine une énième reconstruction. A la lecture, on ressent l'urgence de créer ce livre de larmes et de colère, bouleversant et très documenté. "Mon port de Beyrouth" (P.O.L., 2021) est en effet né dès le lendemain de l'explosion qui a détruit la moitié de la ville de Beyrouth le 4 août 2020. A 18h07, précise l'auteure. Un mois après la catastrophe, le 4 septembre 2020, Lamia Ziadé publiait son journal intime sur ce drame dans le magazine "M Le Monde" (ici, article pour les abonnés). Largement étoffée, cette contribution est devenue "Mon port de Beyrouth".

Beyrouth, 4 août 2020. (c) P.O.L.

"C'est une malédiction ton pauvre pays!", le sous-titre du livre est en réalité le message que Lamia Ziadé reçoit sur son téléphone le soir du 4 août 2020. Elle est à Paris où elle réside depuis ses dix-huit ans et ignore encore la tragédie qui afflige Beyrouth. Le WhatsApp familial est en pleine   ébullition aussi. On comprend son angoisse quand elle découvre par bribes les conséquences de la déflagration, les ravages du "blast". Le désespoir se mue en détresse. En larmes. En dépendance totale d'un téléphone. Pour avoir des nouvelles. Pour mesurer l'étendue du cataclysme. Parce que les silos du port, "symbole le plus immuable de Beyrouth" à ses yeux, ont été pulvérisés. Comme si la ville allait ensuite "sombrer dans les ténèbres".

Le souffle de l'explosion. (c) P.O.L.

"Mon port de Beyrouth" est à la fois la chronique d'un désastre et l'analyse de tout ce qui a pu le causer, et l'histoire d'un pays à travers la vie de la famille de la chroniqueuse, hier et aujourd'hui. L'auteure-illustratrice nous partage ces terrifiantes journées d'août, les morts, les blessés, les destructions, en textes et en dessins souvent en couleur, dont de saisissants portraits de ceux qui ont perdu la vie dans l'explosion. Rien de morbide mais une émotion juste, teintée de colère, déchirante, une exaspération devant les choix et les non-choix politiques qui ont mené à la catastrophe, une reconnaissance infinie pour ceux qui se sont dévoués, parfois à en mourir, et pour tous les autres qui se sont montrés solidaires. Lamia Ziadé raconte aussi l'histoire du Liban qu'elle a quitté mais auquel elle revient sans cesse et dont elle analyse avec clairvoyance l'évolution. Petit pays en taille coincé entre des grands qui le convoitent ou l'utilisent. 

Quelques portraits de victimes de l'explosion. (c) P.O.L.

Ce témoignage poignant sur cette explosion qui n'aurait jamais dû arriver est aussi une réflexion sur l'alpha et l'oméga de la nature humaine, oscillant entre malversations et enrichissement personnel et dévouement total. "Mon port de Beyrouth" crie de douleur et de révolte,  dit la stupéfaction et l'incompréhension, pose les questions fondamentales. Il est aussi précieux car il fixe dans le temps les effets d'un événement atroce que la reconstruction rapide des lieux efface peu à peu. On sort de cette lecture terriblement ému et ravagé, nourri par les interrogations de l'auteure.

Le livre s'achève ainsi:
"Depuis le 4 août, on ne photographie le silo que sous un angle, du côté de l'explosion. Décharné, défiguré, mutilé, carcasse monstrueuse.
Vu de l'autre côté, côté ouest, il est encore bien blanc et bien droit, pratiquement intact. J'y vois un signe, tout n'est pas perdu. D'autant plus que le côté ouest, c'est celui qui prend la lumière. La lumière qui vient de la mer. La lumière du soleil couchant."

Les silos côté intact, en juin. (c) RB.



Pour feuilleter en ligne le début de "Mon port de Beyrouth", c'est ici.





Une autre vision de la capitale libanaise est donnée par Ryoko Sekiguchi dans "961 heures à Beyrouth (et 321 plats qui les accompagnent)" (P.O.L., 254 pages) que l'écrivaine présente tout de go comme un "livre de cuisine"! "Pas seulement un manuel pour apprendre à préparer des plats (...) à la fois un concentré des goûts d'une époque, et une mémoire intime ou familiale (...) l'archive des cinq sens d'une époque". Partie là-bas pour une résidence littéraire d'un mois et demi, de 961 heures précisément, du 6 avril au 15 mai 2018, elle avait le projet de faire le portrait de la ville à travers les gestes de ses cuisiniers et les histoires de cuisine partagées par les Beyrouthins.

A ce moment, on ne devinait ni la révolution d'octobre 2019, ni la révolte anti-corruption de février 2020, ni la terrible explosion du port de Beyrouth en août 2020.  Après tous ces événements, il n'est plus possible à la Japonaise voyageuse de s'en tenir à son projet d'écriture initial. Son livre devient dès lors l'exploration de la ville telle qu'elle était avant tout cela, dans cet état d'avant-drame teinté de la nostalgie qui précède les catastrophes. Antérieurs aux drames, les récits de Beyrouthins donnent finalement l'espoir que la vie y redevienne comme elle y a été. Joyeuse, partageuse, accueillante, dans une société multiethnique et multiconfessionnelle.
"C'est précisément ce que l'on pense, chaque fois qu'une catastrophe se produit. Heureusement qu'on a connu l'avant-catastrophe. Ou même, heureusement qu'un tel est décédé avant, sans connaître ce désastre."
Surtout que Ryoko Sekiguchi sait ce que c'est que de vivre le pire en en étant loin. Elle se trouve à Paris lors du tremblement de terre, suivi du terrible tsunami et de l'accident de la centrale nucléaire qui a frappé le nord du Japon le 11 mars 2011. Elle est rivée à sa télévision. Les images qui s'impriment sur sa rétine lui rappellent d'autres catastrophes antérieures qu'elle a vues, qui ont touché le Japon. Pressée par un sentiment irrésistible, elle se met à écrire. A "transcrire". C'est le livre "Ce n'est pas un hasard" (P.O.L, 2011). Dans "961 heures à Beyrouth", elle fait autant allusion au Japon qu'au travail de mémoire de Lamia Ziadé.

Le livre se compose de 321 micro-chapitres titrés et numérotés qui, tous, font écho d'une façon ou d'une autre à une recette de cuisine, un plat, une saveur. Un prenant méli-mélo où s'enchaînent réflexions, rencontres, conseils, observations, expériences gustatives, souvenirs, sons, odeurs, saveurs, correspondances, différences, rapprochements. Tout au long des pages, on est avec Ryoko Sekiguchi dans la ville de Beyrouth et on éprouve un immense plaisir devant ses observations sur les mœurs "orientales", au Japon et au Liban bien entendu mais aussi en Iran et en Syrie. Que la cuisine est belle quand elle ouvre aux questions de transmission, de mythes, de traditions, de symboles culinaires, de mémoire et même d'immigration. 


Pour feuilleter en ligne le début de "961 heures à Beyrouth", c'est ici.



Quelques photos de Beyrouth, prises en juin 2021.
Explosions, destructions, restaurations.

Le Palais Sursock. (c) RB.

Maison traditionnelle en restauration. (c) RB.

Mur dédié aux victimes. (c) RB.

L'Electricité du Liban. (c) RB.

Restauration en face du port. (c) RB.

Quartier Mar-Mikhaël. (c) RB.

Rue Gouraud. (c) RB.

Rue Sursock. (c) RB.

Quartier Mar-Mikhaël. (c) RB.

Immeubles restaurés du quartier Gemmayzé. (c) RB.



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Il y a dix ans, le 31 juillet 2011, j'entamais ce blog au si joli logo créé par un ami très cher, dédié à la littérature, au bonheur de lire grand (libellé "littérature générale") ou petit (libellé "jeunesse").

Aujourd'hui, je frôle les deux millions de visites. C'est vertigineux.

Dix ans, l'occasion de se pencher sur quelques chiffres.

Sans surprise, ce sont toujours les décès qui sont le plus consulté. Les plus connus demeurent sur le podium, Maurice Sendak, Robert Doisneau ou Babette Cole. D'autres descendent dans la liste, malgré tout l'amour et l'intérêt qui leur sont toujours portés, Mario Ramos, Jean-Hugues Malineau ou la très chère Claire Franek. Et certains sujets se maintiennent comme le discours de Meg Rosoff à l'ALMA, la très grande interview de Charles Dantzig ou les livres mis à l'index à Venise.


D'où viennent tous ces internautes? Du monde entier! En bonne part, un tiers, de France sur la période des dix ans, mais pas cette dernière année, dominée par la Russie. Des espions ou des robots sans doute. Suivent les Etats-Unis, la Russie, la Belgique, l'Allemagne, la Suisse et les Pays-Bas. Google Analytics indique aussi 1% d'internautes localisés en Norvège, Ukraine, Canada, Suisse, Royaume-Uni, Espagne, Tunisie, Indonésie, Italie, Emirats arabes unis, Pologne et 9 % encore, non localisés.





Et dix ans, c'est aussi l'idée de prendre des vacances. Retour après le 15 août.






mercredi 24 mars 2021

La dessinatrice Coco, avant, pendant et après l'attentat à "Charlie Hebdo"

"Dessiner encore". (c) Les Arènes BD.

Cinq ans déjà des attentats de Bruxelles (le 22 mars 2016), cinq ans et demi des attentats de Paris (le 13 novembre 2015), six ans depuis les attentats à "Charlie Hebdo" et à l'Hyper Cacher (les 7 et 9 janvier 2015). Des années qui ont filé vite ou non, selon que l'on est l'un ou l'autre. Des années dont personne n'a oublié les drames qui ont allumé les compteurs. Des atrocités qui ont blessé, meurtri, épouvanté. Des blessures dont les cicatrices peuvent se rouvrir. Des scènes de terreur avec lesquelles il a fallu apprendre à vivre. Cela, c'est pour le commun des mortels. Mais ceux qui ont été directement impliqués, touchés, comment ont fait ces rescapés pour tenter de reprendre pied? Plusieurs ont écrit des livres (ici).


C'est au tour de la dessinatrice Coco, qui va succéder à Willem à "Libé", de prendre les pinceaux pour dire son 7 janvier 2015 et sa volonté de ne rien lâcher. "Dessiner encore" (Les Arènes BD, 352 pages) est un livre sublime, un récit graphique bouleversant, dans les images comme dans les mots. Avec cette vague bleue immense qui submerge Coco ou la porte, qu'elle fend ou domine, cette vague qui symbolise si bien sa période après le "7". Cette vague récurrente aux bleus dégradés, où apparaît une si petite Coco, quelques traits et une masse de cheveux.

"Dessiner encore". (c) Les Arènes BD.

Une Coco petite dans les images mais grande dans son combat pour revivre. Elle nous confie son traumatisme par bribes, partant d'aujourd'hui, "C'est incontrôlable. Ça vient à tout moment m'avaler et me replonger dans cette poignée de minutes qui a bouleversé ma vie". Elle va tout nous dire, elle, "Charlie" et le monde, avant, pendant et après. Coco nous confronte à nos promesses et interroge ce que nous en avons fait. A sa méthode, avec impertinence et clairvoyance. Sa sincérité, sa causticité, son esprit critique happent le lecteur autant que la beauté de ses dessins, qui souvent s'enchaînent sur plusieurs pages.

"Dessiner encore". (c) Les Arènes BD.
On sourit devant les thérapies de Coco, lorsqu'elle se rend en mai 2015, encadrée par deux immenses gardes du corps, dont l'EMDR qui se base sur les mouvements oculaires. De multiples séances "pour éjecter le trauma", jusqu'à ce qu'elle rencontre M. Jean, docteur en psychologie et adepte du cheminement personnel. L'album est épais et nous permet de suivre Coco de long en large, ce 7 janvier qui avait bien commencé, la réunion de rédaction, joyeuse, un peu foutraque comme toujours, la rencontre avec les deux tueurs, la menace de la tuer, jeune maman, le code, le massacre. La tuerie, représentée par des pages quadrillées de noir, provoquant le même effroi que les pires photos. Un carnage qui hante Coco, qui la démolit, qui l'obsède, "Et si je...", "Et si je...", "Et si je..." Culpabilité insidieuse, obsessionnelle, tellement bien dessinée, sentiment d'impuissance.

"Dessiner encore". (c) Les Arènes BD.
L'hébergement chez "Libé" rappelle la précédente attaque contre "Charlie Hebdo", le 2 novembre 2011. Coco évoque les soutiens et les couardises ainsi que la lâcheté. Que devient la liberté de la presse si on l'assortit d'un "mais"... Une vieille histoire partie, en 2004, des caricatures danoises! Des audiences nous sont rappelées. Puis vient le 7 janvier 2015 et sa vague plus grande qu'un tsunami. Puis le 9 janvier et les autres attaques. Puis la grande marche "Nous sommes Charlie". Puis ce numéro spécial du 12 janvier. Qu'y mettre? Qu'y auraient mis ceux qui ne sont plus là? Qu'y fait Coco, la rescapée? La solitude, les doutes, les questions. Les insomnies et les cauchemars. Les funérailles et le retour brutal, indigne, dans la vraie vie avec les questions sur l'actionnariat.

Puis le rebond, se laisser toucher par la beauté, le plaisir des petits riens, l'amour, et surtout le dessin tout en sachant les fractures à l'intérieur d'une apparence normale, en sachant que l'insouciance est morte. Dessiner, dessiner encore, tout en n'oubliant jamais. Jusqu'à cette dernière page où Coco flotte sur une mer au fond de laquelle se tiennent deux fantômes. Avec sa narration éminemment graphique, se passant souvent de mots, "Dessiner encore" est un témoignage bouleversant, porté au sublime par les pinceaux gracieux et expressifs de Coco. Un récit de douleur et de doutes, de mort et de vie, un portrait joyeux de ceux qui ont fait "Charlie", un partage qui nous interroge sur nos choix.











lundi 23 novembre 2020

La réconfortante "Forêt" de Thomas Ott

EDIT 25-11-2020 "Livres-Hebdo": Le Trophée de l’édition 2020 dans la catégorie "Fabrication du livre" est décerné au récit de Thomas Ott, "La Forêt" paru aux Éditions Martin de Halleux en novembre 2020.

 
"La forêt" de Thomas Ott. (c) Ed. Martin de Halleux.

Virtuoses de l'édition images de toute grande qualité, mise en page et impression soignées, papier à grain, encrage dense,  les Editions Martin de Halleux entament une nouvelle collection dédiée à des récits en images sans paroles appelée "25 images".  A ses auteurs de remplir le contrat établi par le graveur belge Frans Masereel (1889-1972) dans son livre "25 images de la passion d'un homme" (1918), le premier roman graphique muet moderne. C'est-à-dire créer un format court en 25 images, une par page, en noir et blanc, sans texte.

 
C'est Thomas Ott, le maître suisse de la carte à gratter, qui inaugure cette nouvelle collection en moyen format avec un album saisissant et de toute beauté. "La forêt" (Editions Martin de Halleux, 32 pages) s'ouvre sur une dédicace, "A mes amours". Il met en scène le cheminement d'un petit garçon confronté à un deuil familial. Le jeune héros glissera du malaise de la tristesse à un apaisement réel grâce aux épreuves initiatiques qu'il va passer lors d'une balade en forêt qui se mue en expédition. D'une incroyable beauté plastique et d'une extrême expressivité, les images nous donnent à voir l'itinéraire de ce personnage attachant.

La fuite vers la forêt. (c) Ed. Martin de Halleux.
Comme le petit garçon paraît seul entre les adultes dans cette maison endeuillée lorsqu'on ouvre l'album! Quand il sort marcher dans la forêt toute proche, c'est comme s'il s'échappait. Sa promenade dans ce lieu symbolisant la femme et son mystère ou la mère primitive va vite prendre la forme d'une quête initiatique. Représentés avec beaucoup de réalisme, les arbres ressemblent à une grotte sombre dans laquelle il se glisse. Il paraît inquiet, scrutant les alentours. Voit-il les animaux dont les yeux brillent qui le regardent? Peut-être pas tant il est attentif à avancer dans ces entrelacs de racines qui serpentent à ses pieds. Au fur et à mesure de sa progression, il fait d'effrayantes rencontres, animales ou humaines, vivantes ou mortes, ayant chaque fois le visage caché. Mais il poursuit crânement son chemin, grimpant, escaladant, avançant, se glissant dans une faille très étroite entre des végétaux enchevêtrés jusqu'à parvenir à une clairière où l'attend un vieil homme souriant. Une rencontre qui le réjouit, une conversation qui l'apaise, un adieu qui lui permet de rentrer serein chez lui.

La progression. (c) Ed. Martin de Halleux.
Avec ses scènes mettant superbement en scène d'innombrables arbres, patiemment représentés un à un, autant que le gamin en bermuda et chemisette qui chemine vivement entre eux, "La forêt" est un très bel album sur le thème du deuil, abordé de façon originale tant dans le scénario oscillant entre rêve et réalité que dans les somptueuses images. L'artiste joue habilement avec le sens de lecture, la lumière, l'équilibre entre le blanc et le noir, les angles de vue et les perspectives pour nous inviter dans cette histoire pleine d'émotions. Peurs profondes, angoisses intimes et contes classiques se dessinent en filigrane de cet album qui célèbre magnifiquement les ténèbres, physiques ou psychiques, au terme desquels la vie et la mort ne s'opposent plus.

Thomas Ott est un maître de l'image, du noir et de la carte à gratter. En 25 images, il campe cette forêt inquiétante qui deviendra refuge et lieu de réconciliation avec la vie. Chacun interprétera "La forêt" selon sa sensibilité avec ses références personnelles. C'est en tout cas un album magnifique et envoûtant. Une bande dessinée pour les adultes mais également pour les enfants.

Le principe de la carte à gratter est le suivant, nous informe l'éditeur: "Avec un cutter japonais des lignes sont grattées dans la couche noire qui recouvre un carton blanc. L'artiste crée donc son dessin en "dessinant" en blanc sur un fond noir, avec des petites touches de grattage successives. Un travail extrêmement minutieux pour lequel l'artiste n'a pratiquement pas droit à l'erreur." Pour le dire autrement, si on se trompe, il est très difficile de corriger car cela se voit et donc, tout est à recommencer.

La carte à gratter est aussi utilisée en littérature de jeunesse. Hans Binder, Barbara Cooney et Katrin Stanglen par exemple en sont spécialistes.