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mardi 18 juin 2019

Un retour aux origines qui donne de l'élan

Liévin en juin 2017. (c) Thierry Girard/Light Motiv.


Les amateurs de fiction littéraire connaissent un peu mieux Liévin et la région déshéritée du Pas- de-Calais depuis que Sorj Chalandon y a envoyé un de ses personnages de papier dans son très beau roman "Le jour d'avant" (Grasset, 2017, lire ici, Le Livre de poche, 2018, lire ici). Voilà qu'arrive comme en écho le magnifique livre de photos de Thierry Girard, dont le titre, "Le monde d'après" (Light Motiv, 240 pages), tinte comme une ouverture dans une zone sinistrée. Un jour/Un monde. Avant/Après. Rencontre de mots et de sens à travers des images.

Y a-t-il un après dans un monde estropié par les crises économiques, la pauvreté, le chômage, etc.? La réponse est largement oui dans cet album, le trentième de l'auteur, dont les clichés non légendés occupent les pages. Une région s'y révèle, par ses paysages, ses habitants, ses enfants, ses lessives qui sèchent sur les fils, ses mutations. Les habitations ont changé, les voitures aussi. Et que dire des paysages? Les terrils disparaissent ou accueillent une piste de ski, les brocantes et autres vide-greniers poussent comme des champignons, des murs s'écroulent mais du matériel de jardinage (serre, culture en hauteur) et de détente (piscine, transat) s'insèrent dans des espaces bien tenus. On démolit, on construit, on se promène, on pose pour le photographe, on joue, on se marie, on se bagarre pour rire...

Thierry Girard.
Thierry Girard a choisi de marier des photos d'hier et d'aujourd'hui, à quarante ans d'intervalle. Cela confère une belle dynamique à son sujet qui ne se fige pas dans les restes d'un passé douloureux mais rebondit dans le présent. Bien sûr, les transformations sont parfois plus réussies que d'autres. Le Mustang Burger en couverture secoue. Et alors? Bien sûr, le passé minier s'estompe et gomme ainsi les anciennes douleurs. Des forêts de bouleaux poussent ainsi sur les anciennes fosses. Bien sûr, la vie des gens est toujours compliquée. On en a la confirmation dans les dernières pages qui donnent les légendes précises des photos et distribuent au passage quelques claques au lecteur. Mais l'immense qualité de cet ouvrage, outre évidemment la qualité des photos, remarquablement valorisées par une mise en page sobre jouant sur les espaces blancs, est de montrer qu'un "après" est possible, qu'un autre "monde" se construit. Au-delà des nombreux volets baissés, demeures délabrées. Rappelant ainsi que la vie reprend toujours ses droits. Nulle mention par contre des appartenances politiques telles que les révèlent les résultats des élections. A garder aussi dans un coin de sa tête, car les photos d'hier et leurs légendes permettent de mieux comprendre ce qui se passe aujourd'hui.




Quelques doubles pages du "Monde d'après". (c) Light Motiv.

Les photos anciennes, en noir et blanc, faites au Leica, datent de 1978 et des années suivantes, quand le photographe a abordé le Nord et le Pas-de-Calais, en "artiste-arpenteur" comme se définit lui-même celui qui est né en 1951 et a opté pour la photo après des études à Sciences Po (Paris). Pas de mission spéciale, juste son intuition, des rencontres et la découverte du monde ouvrier. Les clichés récents, en couleur, réalisés en moyen format numérique, datent de 2017 et de 2018, quand Thierry Girard a décidé de revenir sur les traces de ses débuts dans le bassin minier du Nord et du Pas-de-Calais.

"Le Monde d'après" parcourt le nord de la France d'ouest en est et donne à voir et à percevoir un territoire dans son essence même. Thierry Girard est plus qu'un photographe choisissant une image, son cadre, il est un humain à l'écoute des autres.

Plus d'informations sur ces voyages photographiques dans les billets de blog de Thierry Girard (ici, ici et ici).

On notera pour l'anecdote que le livre a été (très bien) imprimé chez l'entreprise quasi centenaire Graphius à Gand.




Impression du "Monde d'après" chez Graphius.


mercredi 6 mars 2019

"Retour à Killibegs" en bande dessinée

Pierre Alary a adapté "Retour à Killibegs" . (c) Rue de Sèvres.

Dans tous ses romans depuis le premier, Sorj Chalandon part de ce qu'il a connu de loin ou de près, parfois de trop près, pour créer des œuvres de fiction qui touchent à l'universel. Une façon pour lui de régler des sujets douloureux, de mettre à distance des expériences d'enfant ou d'adulte. Si le journaliste s'efface derrière le romancier, il n'en reste pas moins présent en arrière-fond, dans les blessures de l'homme. Chalandon a couvert entre autres le conflit irlandais, les guerres du Proche-Orient. Il y a laissé des plumes. Il s'en est partiellement sorti par ses romans et aussi, a-t-il dit à plusieurs reprises par les adaptations en bande dessinée qui en ont été faites. Trois existent déjà.


"Mon traître", par Pierre Alary (Rue de Sèvres, 2018, 136 pages), "Profession du père", par Sébastien Gnaedig (lire ici), et "Retour à Killibegs", par Pierre Alary de nouveau puisque miroir du premier (Rue de Sèvres, 136 pages), tout juste paru.

C'est ce dernier titre qui nous occupe aujourd'hui, intéressant par la version qu'il donne du texte original. Comme au cinéma, il n'y a rien de pire que les adaptations littérales des livres. Vive les adaptations littéraires, donnant de la place à celui qui recrée un texte sur un autre support, film ou bande dessinée. Pierre Alary s'en sort très bien dans "Retour à Killibegs".

Le scénario, je le connaissais, puisque j'avais lu à leur sortie en 2008 et 2011, et adoré, les deux romans de Sorj Chalandon  (lire ici). En très bref, "Mon traître" dit la douleur d'un Français trahi par son ami Irlandais, leader de l'IRA, tandis que "Retour à Killibegs", que le romancier n'avait pas planifié d'écrire au départ, change de focale en se glissant dans la peau du traître. Il s'interroge sur les raisons de la trahison tout en nous obligeant à examiner nos propres parts d'ombre. Les deux livres sont évidemment placés dans le contexte difficile des longs et durs conflits entre l'Irlande et la Grande-Bretagne.

On retrouve le canevas de Sorj Chalandon dans l'album de Pierre Alary, excellent avec ses très belles planches aux remarquables gammes chromatiques et ses vifs dessins souvent tramés. Mais le découpage est le sien, avec de très intéressantes navettes dans le temps qui montrent bien combien on ne trahit pas pour rien, sur un coup de tête. Au contraire, c'est l'histoire douloureuse de l'Irlande récente qui s'impose, avec ses héros et ses êtres humains. Humains donc faillibles. Des propos tellement forts qu'ils ont bien besoin des espaces blancs que l'illustrateur a largement répartis dans ses planches ou entre les chapitres. Grâce aux angles multiples qui saisissent bien les différents acteurs, aux séquences plus rapides ou plus lentes selon les situations racontées, aux teintes grises, vertes ou bleues qui suivent la narration, le lecteur est plongé dans des pages qui lui montrent avec force un homme emporté dans la tourmente de l'histoire et l'obligent à s'interroger lui-même sur ce qu'il ferait ou ne ferait pas.

Rencontré à la Foire du livre de Bruxelles, le dessinateur Pierre Alary, un Français habitant Bruxelles, m'a parlé des adaptations en bande dessinée qu'il a faites des deux romans de Sorj Chalandon. On notera, au détour d'une image, le nom choisi d'un pub, "The Sorj's Ox..." 😊

Genèse. "J'ai eu l'idée de la bd après la lecture du roman "Mon traître" qui a été un véritable coup de cœur pour moi. Je l'ai lu il y a deux ans et je l'ai adapté dans la foulée. J'étais parti pour ne faire que cette histoire où l'amitié est trahie. Sorj Chalandon m'a fait une confiance totale. Après sa sortie, il a été question d'attaquer le second. Pour Sorj, les deux livres sont liés. J'ai dit: allons-y, adaptons aussi le second. J'ai donc lu les deux livres. J'ai été plus touché par le premier, pour ce regard de l'un sur l'autre. Dans le second, on se projette dans le traître pour tenter de le comprendre."

Composition. "J'ai fait "Retour à Killibegs" dans le même esprit que "Mon traître" afin qu'il y ait une cohésion entre les deux. Les structures sont identiques, avec des allers-retours dans le temps. J'ai toutefois eu plus à travailler sur la structure du second. Le premier s'était mis sur ses rails tout de suite. Pour le second, j'ai dû faire des choix. Et il est la suite du premier, ce qui peut compliquer les choses. Comme il s'agit d'un diptyque, il me fallait clore la boucle."

Couleurs. "J'ai choisi les gammes chromatiques selon une logique des émotions et des situations. Des gris-bleus et des gris verts, mais des couleurs plus chaudes dans le pub. Les trames des dessins sont là pour leur donner de la consistance, pour enrichir la bichromie. Je ne voulais pas de cadre noir autour des cases sauf pour les dialogues. Il y a beaucoup de récitatif dans le texte original. Il m'a fallu alléger le texte de tonnes de choses."

Personnages. "Les traits de Tyrone me sont venus tout de suite en lisant le roman. Barbu, comme dans une pièce de théâtre. Sorj avait, lui, en tête son copain mais il m'a laissé complètement libre sur le choix des personnages. Il m'a expliqué qu'il appréciait que les personnages soient différents de ceux qu'il a connus. Il m'a dit que mon adaptation lui avait fait du bien."

Technique. "Je travaille sur papier d'habitude mais pour ces deux albums, j'ai travaillé à l'ordinateur. Cela m'a permis de changer des éléments jusqu'à la fin, de faire des retouches, de modifier des détails. Mais maintenant, je reviens au papier et à mes crayons."

Avec Sorj. "Je lui montre un story-board poussé. Je l'appelle parfois pour des détails techniques, les armes utilisées sur les remparts, les drapeaux apparaissant dans les défilés, la place des femmes dans les marches, devant ou derrière. J'ai voulu montrer la psychologie des personnages, l'environnement de Belfast, l'émotion émanant des rues. En adaptant son livre, j'ai rencontré l'auteur et l'homme derrière les mots écrits."





Les premières pages de "Retour à Killibegs". (c) Rue de Sèvres.


L'œuvre de Sorj Chalandon

2017 "Le jour d'avant" (lire ici)
2015 "Profession du père" (lire ici)
2013 "Le quatrième mur" (lire ici)
2011 "Retour à Killibegs" (lire ici)
2009 "La légende de nos pères"
2008 "Mon traître" (lire ici)
2006 "Une promesse"
2005 "Le petit Bonzi"

Tous ses romans sont édités par Grasset.

dimanche 9 septembre 2018

Postface inédite au poche du "Jour d'avant"

Sorj Chalandon à Liévin de 27 décembre 2017.

Quarante-trois ans après la catastrophe minière qui a eu lieu à Liévin le 27 décembre 1974 et dont il a fait le sujet de son dernier roman en date, le très beau "Le jour d'avant", sorti l'an dernier et qui paraît maintenant en version poche, Sorj Chalandon a été invité à participer à la commémoration officielle du drame par la municipalité.

Un honneur que cette invitation, a considéré l'auteur du "Jour d'avant" (Grasset, 332 pages, 2017, Le livre de poche, 353 pages, 2018), roman coup de poing, roman de justice, que j'avais présenté ici sous le titre "L'énigmatique frère du 43e mineur mort à Liévin", comprenant un entretien avec Sorj Chalandon.





A Liévin, l'hiver dernier, entre Noël et Nouvel An, l'écrivain a lu quelques pages de son roman où il met en scène un quarante-troisième mineur pour mieux faire ressortir l'injustice dont ont été victimes les quarante-deux gars qui ont péri sous terre cette nuit funeste. Surtout, il s'est adressé à la foule de ceux qui étaient présents, concernés par le drame, qui avaient lu son livre et avaient parfaitement compris sa démarche de romancier.

Des mots vrais et sensibles où on retrouve l'émotion et la sincérité de Sorj Chalandon. Une intervention qui est reprise en postface du passage en poche du roman. En voici un extrait.

"(...) Dans la solitude et le silence de l'écriture, on ne sait jamais ce que deviendra un roman. Ce que sera sa vie. En écrivant "Le Jour d'avant", je savais que je m'engageais sur des terres sacrées. On n'écrit pas impunément sur la douleur des hommes. Ajoutant une 43e victime au nombre réel des mineurs morts le 27 décembre, je prenais le risque de choquer ou de peiner la mémoire. Même racontée avec pudeur et respect, une fiction peut dévaster.
Mais ce jour-là, m'approchant du micro, j'ai su que mon roman avait été compris comme une page de plus, écrite pour célébrer la dignité ouvrière. Et la mémoire des 42 hommes de Liévin. À l'invitation du maire de la ville, entre la sonnerie aux morts et une marche funèbre, on m'avait demandé de lire un passage de mon roman. (...)"




vendredi 13 avril 2018

"Profession du père" en bande dessinée

Sorj Chalandon et Sébastien Gnaedig.

Lire un roman, c'est recevoir et interpréter soi-même les mots de l'auteur.
Lire une bande dessinée inspirée d'un roman, c'est découvrir les mots de l'auteur dans l'interprétation de celui qui l'a adapté et illustré. Surtout quand on connaît le roman initial.

C'est mon cas pour l'épais et remarquable album "Profession du père" que signe Sébastien Gnaedig d'après le livre du même titre de Sorj Chalandon (Futuropolis, 232 pages). Je n'ai donc pas totalement  "découvert" cette excellente bande dessinée puisque j'en connaissais l'histoire - comment l'oublier? - mais j'ai beaucoup apprécié la manière dont elle a été transposée, de façon pudique tout en étant explicite, d'un bout à l'autre, dans ce gros album en bichromie.

Il fallait bien cet important nombre de pages pour rendre justice à Emile, le héros dont l'enfance et sans doute la vie ont été bousillées par un père terrifiant, manipulateur, en un mot fou dangereux. Et pour laisser le lecteur respirer un peu entre deux chapitres.  Les événements, datés, s'enchaînent en autant de séquences davantage dessinées que dialoguées. Les funérailles du père d'abord, où ne sont présents que sa veuve âgée et son fils arrivé dans la deuxième moitié de son existence. Suit alors un long flash-back qui reprend de nombreuses scènes de la vie d'Emile à l'école ou à la maison. On voit le garçon grandir, toujours aussi isolé. Il croit les folles déclarations de son père. Tout y passe. Agent secret, ex-membre des Compagnons de la chanson pour ce qui prête à rire. Pro OAS, anti de Gaulle pour ce qui porte davantage à conséquence. Ce petit homme, gravement fou, sans garde-corps, malin et organisé dans sa méchanceté, terrorise deux personnes.

La première page. (c) Futuropolis.

Jeune, Emile adhère aux thèses paternelles. Pourrait-il faire autrement? Il n'a aucune autre référence. Ce ralliement ne lui permet toutefois pas d'éviter les coups de son bourreau, les raclées et les infernaux entraînements de gymnastique malgré son asthme. La seule chose qui le préserve un peu est son amour pour le dessin, dont il fera sa profession plus tard. La mère est là, bien sûr. Elle tente d'apaiser son mari qui la frappe et la punit régulièrement, de consoler comme elle peut Emile. Elle ne dit rien mais voit tout. On en aura la confirmation dans une des dernières pages de cet album prenant, à l'issue des funérailles. La boucle est bouclée, dans le livre comme dans la vie de cette mère et de ce fils qui n'avaient pas mérité ça.

LA question qui donnera le titre, présent depuis toujours. (c) Futuropolis.

Sébastien Gnaedig a eu la bonne idée de ne pas en montrer trop dans ses dessins, tout en faisant bien ressentir ce qu'Emile a enduré. Sa version en bande dessinée apparaît plus universelle, donnant à entendre la voix de tous les enfants battus par leur père que l'histoire personnelle de Sorj Chalandon petit. Une manière de préserver le gamin d'hier, l'homme d'aujourd'hui, mais de partager son drame et la force qui lui a été nécessaire pour s'en sortir.  Sa "Profession du père", simple et sobre, est moins douloureuse mais dit la même chose, une tragédie domestique et une relation manquée.

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On retrouvera ici l'interview que Sorj Chalandon m'avait accordée en septembre 2015 à l'occasion de "Profession du père" (Grasset).

vendredi 22 septembre 2017

L'énigmatique frère du 43e mineur mort à Liévin

Sorj Chalandon. (c) JF Paga/Grasset.

Qui se rappelle de la catastrophe minière qui a eu lieu à Liévin-Lens le 27 décembre 1974? Quarante-deux mineurs y ont perdu la vie, en pleine trêve des confiseurs. Quarante-deux morts, par défaut de prévoyance, par appât du gain. Qui se rappelle de ce drame? Sorj Chalandon qui lui consacre son huitième roman, le très beau "Le jour d'avant" (Grasset, 332 pages). Sorj Chalandon, journaliste depuis toujours, romancier depuis 2005 et "Le petit Bonzi", infiniment respectueux des hommes.

"Le jour d'avant", où un élément historique véridique se double du drame personnel que vit le narrateur, Michel Flavent, frère cadet d'un des mineurs décédés, est un bon coup de poing dans l'estomac. Ou dans les dents. Sans recourir au pathos, les situations se suffisent à elles-mêmes. Ce roman de vie, de mort, de souffrance, de culpabilité, de mensonge et de vengeance vient d'être considéré par plus de 300 libraires français comme le meilleur titre de l'année en littérature francophone - en littérature étrangère, c'est "Underground railroad" de Colson Whitehead (traduit de l'américain par Serge Chauvin, Albin Michel) qui a été choisi. Juste compensation à l'absence de Chalandon des sélections des grands prix littéraires de l'automne. Mais il le sait: "Inviter à table 42 ouvriers morts n'est pas très convenable...".

Terriblement prenant, ce nouveau roman de Sorj Chalandon est construit sur deux périodes qui alternent tout au long des chapitres, les événements de décembre 1974 et des mois suivants ainsi que l'enquête que le narrateur mène à leur sujet à partir de mars 2014 et ses conséquences. Michel Flavent veut savoir pourquoi le nom de son frère mineur n'apparaît pas dans les listes des tués de la fosse Saint-Amé. Pour lui, 16 ans au moment de la catastrophe, Joseph Flavent, Jojo, en est le 43e mort. Un deuil qu'il est incapable de faire et qu'il associe aux 42 mineurs morts par manque de souci d'eux. Une obsession remâchée durant quarante ans et qu'en 2014, devenu veuf, il décide de rendre prioritaire. Il vend tout ce qu'il a et revient s'installer incognito dans sa région natale. La mine a fermé mais il retrouve des témoins d'hier. Il retrouve surtout celui qu'il tient pour responsable de l'accident, Lucien Dravelle. Et il fourbit sa vengeance, terrible. Le lecteur suit, compatit, approuve, ignorant qu'il faut parfois se méfier des belles histoires. Mais le romancier a tous les droits, y compris de dérouler la vie de Michel Flavent tel qu'il ne fait. C'est pour mieux dévoiler la part sombre de chacun, le chemin vers le pardon, individuel ou collectif. "Le jour d'avant" est un roman aussi impressionnant sur le drame social qu'il dénonce que sur le parcours que le narrateur a cru pouvoir emprunter pour se protéger. Humain, terriblement humain.

Quel lien entre les mineurs du nord de la France d'hier et Sorj Chalandon? De passage à Bruxelles, il s'explique: "A l'origine de "La légende de nos pères" (2009), le biographe familial du roman écrivait deux biographies en parallèle, celle d'un faux résistant et celle d'un mineur. C'était trop pour un seul roman. J'ai mis le mineur sur le côté en lui promettant de ne pas l'oublier."

Ensuite, Sorj Chalandon a écrit d'autres livres, inspirés de sa vie mais de vrais romans. "Je devais d'abord régler l'Irlande, ce que j'ai fait dans "Mon traître" et "Retour à Killibegs" (lire ici), puis mon père, fait dans "Profession du père" (lire ici), enfin la guerre, avec "Le quatrième mur" (lire ici)". Aujourd'hui que j'ai réglé tout cela, je suis retourné vers mon mineur. C'est lui qui m'a appelé."

Un lien ancien réunit le héros et l'écrivain: "En 1974, j'étais un jeune journaliste de 22 ans, à Libé. Quand on a entendu l’annonce de la catastrophe, on a tout de suite su que toutes les précautions n'avaient pas été prises. Les morts nous ont appelés. Serge July et Blandine Janson ont couvert le drame. Des papiers faits la rage au ventre. De mon côté, j'ai couvert la grève des mineurs anglais dix ans après. Ce livre n'est pas autobiographique, mais c'est celui de ma colère."

"Le jour d'avant" refuse de juger le narrateur et c'est en cela qu'il est lumineux au-delà de sa noirceur. "Je l'aime bien, Michel", conclut Sorj Chalandon. "Il est humain."


Pour lire le début du roman "Le jour d'avant", c'est ici.




mardi 24 novembre 2015

Sorj Chalandon, Prix du Style 2015

(c) Sacha Lenormand.


Sorj Chalandon avait ouvert la saison des prix littéraires 2015 en étant sélectionné pour le prix du roman Fnac qui fut remis, rappelons-nous, déjà le 1er septembre (à Laurent Binet). Il la clôture en recevant ce mardi 24 novembre le Prix du Style 2015 pour "Profession du père" (Grasset, 318 pages).
Un superbe roman où il met des mots sur ses maux d'enfant. A lire ici une longue note sur ce roman bouleversant, complétée d'un bel entretien avec l'auteur.


Les lauréats précédents
2014 Olivier Rolin, "Le météorologue" (Seuil)
2013 Céline Minard, "Faillir être flingué" (Rivages)
2012 Marie-Hélène Lafon, "Les pays" (Buchet-Chastel)
2011 Véronique Bizot, "Un avenir" (Actes Sud)
2010 Harold Cobert, "L'entrevue de Saint-Cloud" (Héloïse d'Ormesson)
2009 Brice Matthieussent, "Vengeance du traducteur" (P.O.L.)
2008 Bernard Quiriny, "Contes carnivores" (Seuil)
2007 Louis-Stéphane Ulysse, "La fondation Popa" (Panama)
2006 Emmanuel Venet, "Ferdière, psychiatre d'Antonin Artaud" (Verdier)
2005 Stéphane Audeguy, "La théorie des nuages" (Gallimard)

jeudi 10 septembre 2015

Les maux d'enfant de Sorj Chalandon, éreinté par un père dangereusement fou

Journaliste depuis 2009 au "Canard enchaîné" - qui fête ses cent ans ce 10 septembre 2015 -  après trente-quatre années passées au quotidien "Libération", Sorj Chalandon publie son septième roman, "Profession du père" (Grasset, 318 pages). Magnifique, prenant et bouleversant, sur une enfance, celle d'Emile, un gamin tenu dans l'ombre d'un père fou, mythomane et violent. De sa belle langue sobre, il dresse un portrait d'adulte masculin sans concession, dans la France des années 1960, manipulateur atroce qui terrorise épouse et fils, un furieux dont ses proches ont peur de réveiller les colères. Des crises épouvantables qu'un rien, ou même rien, suscitent à répétition.

Comme pour ses ouvrages précédents (lire ici, ici et ici), Sorj Chalandon a puisé dans sa vie, dans son enfance et sa jeunesse ici, l'idée de ce nouveau titre. La mythomanie d'un père y est admirablement condensée dans le titre. Mais il en a fait un roman, dans lequel le lecteur peut se glisser, découvrir, trembler mais aussi sourire parfois. Espérer peut-être.

Ce roman sur son père, Sorj Chalandon tournait autour de puis longtemps. Depuis son premier livre en réalité. Il s'en explique dans un texte écrit pour son éditeur.
"J'ai voulu écrire ce roman en 2004. Et puis j'ai renoncé. À la folie de mon père, j'ai préféré la terreur de son fils. Raconter "Le Petit Bonzi", ma jeunesse lyonnaise. Mais l'ombre de ce père étouffait secrètement chaque mot.

J'ai voulu écrire ce roman en 2005. Et puis j'ai renoncé. Mais j'ai donné au Bosco le visage d'un père que je n'avais pas. Et aussi une douceur, une beauté, une grandeur, lui offrant "Une promesse" qu'il ne tiendrait jamais.

J'ai voulu écrire ce roman en 2006. Et puis j'ai renoncé. Mais ce père rôdait dans "Mon traître". C'est son âge que j'ai légué à Tyrone, frère d'Irlande, et aussi son regard. Dans "Retour à Killybegs", j'ai offert au soldat républicain mon enfance battue, sans que mon père le soupçonne.
J'ai voulu écrire ce roman en 2008. Et puis j'ai renoncé. Mais j'ai partagé un hâbleur, fort en gueule, fier à bras, qui raconte ses exploits de guerre alors qu'il a longé les murs comme tant d'ombres. J'ai encombré Beuzaboc des mensonges de mon père. Mais "La Légende de nos pères" est passée dans sa vie sans qu'il comprenne.

J'ai voulu écrire ce roman en 2011. Et puis j'ai renoncé. J'ai fait le choix d'aller à Beyrouth en guerre, pour monter "Antigone" sur la ligne de front. Mais une fois encore, dans la violence des uns pour les autres, dans le cauchemar et la barbarie, j'avais emmené mon père.

Il a été interné d'office le 18 décembre 2013. Il a fermé les yeux et il n'a plus parlé. Au dernier jour, pour qu'il meure sans entrave, on lui a ôté ses sangles de lit. "Voulez-vous lui dire au revoir?", m'a demandé le docteur. J'ai refusé. Nos adieux étaient faits.

Un jour de printemps, j'étais assis dans la salle de cérémonie d'un crématorium. Et là, dans le silence gêné, ce désert sans famille, j'ai su que l'heure était arrivée. Après la douleur de l'enfant lyonnais, la trahison d'Irlande, les mensonges de mon père et mes blessures d'homme, j'ai voulu en finir avec sa folie.

Mais pour tourner la page, il m'a fallu l'écrire.

J'ai commencé ce roman devant son cercueil, le mardi 25 mars 2014 à 14h30."

Aujourd'hui, Sorj Chalandon l'a écrit, ce roman, et nous propose un texte bouleversant une nouvelle fois. Tant de violence, à la fois physique et psychique, tant de cruauté, tant de satisfaction à faire du mal. André Choulans, le père, était-il conscient de ses actes, de ses délires? Denise, la mère, en a été le témoin pétrifié, la victime, rabrouée sans cesse, bousculée, frappée, niée. Le fils a tout pris dans la figure. Il fallait l'élever à la dure, l'Emile, en faire le complice des divagations paternelles. Un père qui aurait été successivement chanteur, footballeur, professeur de judo, parachutiste, espion, pasteur pentecôtiste et conseiller personnel du général de Gaulle. Qui avait un ami américain, un héros évidemment, que personne n'a jamais vu mais auxquels ses proches croyaient dur comme fer. On rirait de ces élucubrations si le sauvage n'était aussi destructeur, si l'homme n'était autant activement de droite, prêt à défendre l'OAS, et s'il n'avait embarqué manu militari son fils dans ses funestes projets.

Sorj Chalandon montre magnifiquement l'existence pitoyable d'Emile Choulans, douze ans, qui, sans guère de repères dans l'existence, accepte la loi du père. La subit. Sait aussi les risques qu'il y a à tenter de lui échapper. Qui résiste à sa manière en trouvant refuge dans le dessin - on le surnomme Picasso - et en reproduisant lui-même le comportement paternel honni sur un camarade de classe. Jusqu'à ce qu'il prenne ses distances quand il sera écarté d'eux par ses parents.

Le romancier a choisi d'entamer et de terminer son texte par l'incinération du père au crématorium. Au cœur de cette boucle, la vie d'Emile, par tranches et épisodes, à la maison et à l'école, fils unique éreinté par la mythomanie de son géniteur. Le jeune ado a morflé. Devenu adulte, il a fait face à sa manière et a tenté de comprendre, son père bien entendu mais aussi sa mère. "Profession du père" est un roman dur qui n'épargne pas son lecteur, rend compte sans juger, partage des vies et s'achève sur une phrase sublime.

Douze questions à Sorj Chalandon

Sorj Chalandon. (c) JF Paga.
Quel a été l'élément déclencheur de ce roman qui met des mots sur vos maux d'enfant?
La mort de mon père, interné en hôpital psychiatrique, le 21 mars 2014. C'est devant son cercueil, promis à la crémation, que j'ai su que le temps était venu.
Ce livre, venu de votre vie, "couvait" depuis longtemps, mais c'est un roman, une autre histoire que la vôtre évidemment?
Ce livre couvait depuis l'enfance. Si mon père était parti en 2005, je pense qu'il aurait été le premier de mes romans. Et peut-être le seul. Une alchimie complexe entre ce livre et "Le Petit Bonzi". Je sais que sans la mort de mon père, il n'aurait pas vu le jour. Je ne voulais pas qu'il le lise. Et il ne le lira pas. Non que je craignais sa réaction, mais pour lui éviter cela. Mon deuil avait été fait de son vivant et je n'avais plus rien à attendre, ni explication, ni regrets.
Le titre était là depuis toujours, non?
Depuis toujours, oui. Depuis l'école primaire, lorsque je ne savais pas quoi répondre à la question "Profession du père" et que celui-ci me disait: tu n'as qu'à écrire agent secret. Mon seul doute, pour le titre, tenait à la ponctuation. Point d'exclamation ou rien. Le silence l'a emporté.
Est-il une façon de clôturer un dossier douloureux comme vos livres précédents ou votre enfance était-elle déjà "réglée"?
Je ne clos rien. Je tourne une page après l'avoir écrite et puis lue. Je vis avec mon traître irlandais en moi, avec la guerre en moi, avec mon père en moi. Ce livre n'a rien réglé. Ce n'était pas son but. Je voulais partager un effroi, qui hésite entre la tragédie et la comédie, entre le lugubre et le drôle. La folie peut avoir des ressorts comiques.
Ce qui est fou, c'est qu'Emile n'a pas d'autres repères que son père fou, affabulateur et violent, et sa mère effacée. Comment s'en sort-il alors? Parce qu'il est un Picasso?
Emile vit dans une secte avec sa mère, dont le père est un gourou. Pas de voisin, d'ami, de proche. Une cellule close dans une maison cadenassée. Son père est à la fois le repère, l'exemple et la vérité. Comment un enfant peut-il douter de son père? Ce n'est pas de ses mensonges qu'il se protège en dessinant, mais de ses coups. Dessiner, c'est déjà espérer ce que sera demain.
Son asthme n'est pas que physique.
Même si j'ai de l'asthme, ces crises sont une allégorie mélangeant le bégaiement de Bonzi et l'air manquant d'Emile. Les mots ne sortent plus, l'air ne rentre pas. L'enfant est enfermé.
Quand est apparu le personnage de Luca Biglioni et la manière dont Emile va se comporter avec lui?
Dans ma vie, tout simplement. Comme Emile, j'avais décidé de partager mon secret avec un camarade de classe. Mais si le père ment à l'enfant, l'enfant ne ment pas à son ami. Il l'agrège à sa vie pour l'affronter à deux.
C'est le roman de la violence quotidienne, banale, invisible, physique et psychologique. Le livre a-t-il été dur à écrire? Comment vous sentez-vous, aujourd'hui, qu'il est là?
Dur à écrire, oui. Et je reste pas doué pour le bonheur.
"Prêt à vivre", écrivez-vous à propos d'Emile. La résilience est donc possible après une telle enfance?
Elle l'est. Mais les cicatrices sont visibles. En fait, ce livre est une cicatrice. Mais qui parle plus du père que de l'enfant. J'ai voulu faire le portrait d'un homme fou, pas d'un enfant malheureux. Des enfants maltraités, il y en a plein les romans. Je ne tenais pas à ajouter Emile à la longue cohorte. En revanche, des pères comme le sien – brutal, certes – mais aussi metteur en scène, transformiste, conteur délirant, scénariste de sa propre vie sont des personnages rares. Et tant mieux. Vivre, c'est aussi accepter cet enfance-là.
C'est aussi un livre sur l'histoire de la France, l'Algérie française,  le général de Gaulle, etc., que la Belgique connaît moins. Ont-ils été dans l'arrière-plan de votre vie?
L'histoire de France traverse la vie d'Emile, mais la Belgique n'est pas étrangère à De Gaulle ou à la guerre d'Algérie. C'est une voisine trop attentive pour avoir oublié le général et la décolonisation. Ce qui est important, ce n'est pas De Gaulle mais qu'un père fasse un matin croire à son fils qu'une organisation secrète lui ordonnait de le tuer.
Ce père, l'avez-vous aimé?
Je l'ai craint.
Quel père êtes-vous?
Un père normal. Qui protège le sommeil de ses enfants.



jeudi 20 août 2015

C'est la rentrée, qu'on le veuille ou non


La rentrée littéraire, ce grand moment d'agitation et d'énervement de l'édition française. Qui se répète deux fois par an. Une fois en janvier, une fois en septembre. Plus fort en septembre, même si les livres sortent désormais à la mi-août.

Boum, on va quand même avoir 589 romans et 278 essais (chiffres "Livres-Hebdo") en quelques semaines. Depuis hier, 19 août, date de sortie des premiers, cela déferle chaque jour en librairie. Qui va lire tout cela? C'est une question à ne pas poser.

Autant oublier que certains sont encore en vacances. Même les prix avancent dans le calendrier. La première sélection du Goncourt tombera déjà le 3 septembre! Et le 14e prix du Roman Fnac, le premier de la longue série des prix littéraires d'automne, sera dévoilé dès le 1er septembre. Pas de doute, c'est la rentrée, qu'on le veuille ou non.

On se rappellera peut-être que les 400 libraires et les 400 adhérents qui composent le jury du prix du Roman Fnac avaient révélé une première liste de 30 romans le 21 juillet, pour la fête nationale belge. En ce jeudi 20 août, ils l'ont réduite à cinq romans.

Voici par ordre alphabétique d'auteur, comme on dit à l'Académie, les cinq titres en lice pour le prix du Roman Fnac 2015: deux Grasset, un Flammarion, une femme, quatre hommes, un premier roman, quatre auteurs confirmés. Cinq finalistes à lire assurément. Qui seront départagés par un jury qui réserve souvent des surprises. Rendez-vous à Paris, au Théâtre du Châtelet, le mardi 1er septembre pour connaître le (la) lauréat(e).


La septième fonction du langage
Laurent Binet
Grasset









Profession du père
Sorj Chalandon
Grasset










D'après une histoire vraie
Delphine de Vigan
JC Lattès









Il était une ville
Thomas B. Reverdy
Flammarion









La maladroite
Alexandre Seurat
La Brune au Rouergue
(premier roman)












jeudi 10 octobre 2013

LAU l'espoir d'une trêve à Beyrouth en 1982

Sorj Chalandon. (c) JF Paga/Grasset
Sorj Chalandon écrit de magnifiques romans depuis 2005 et "Le petit Bonzi" (Grasset, comme tous les titres ultérieurs), une histoire de bégaiement, d'amitié d'enfants et de piège. Un auteur était né, ce que confirmeront les amitiés cette fois adultes et l'émouvant amour qui illuminent "Une promesse" l'année suivante. Son ton se reconnaît déjà, précis, poli jusqu'à l'os, puissant, puisé dans une vie dédiée au journalisme. Grand reporter à "Libé" longtemps, journaliste au "Canard enchaîné" maintenant. Des années de reportages, d'enquêtes, d'interviews, pour témoigner, faire réfléchir, interpeler. Toujours, distinguer les émotions des faits. Les noter, respectivement, sur les pages gauches et droites du carnet. Ne pas les mélanger.

Si les années à côtoyer les guerres ont passé, leurs fantômes sont restés. Ceux de l'Irlande et de l'IRA que Sorj Chalandon a affrontés dans "Mon traître" (2008) puis "Retour à Killybegs" (2011): les deux côtés d'une même trahison, vécue dans sa chair et transformée en un intense questionnement de l'humain. Deux romans en miroir, entrecoupés par la parution de "La légende de nos pères" (2009), encore une histoire de trahison.

Tous ces livres existent aussi au Livre de Poche.

Avec son nouveau roman, "Le quatrième mur", totalement bouleversant, c'est à ses fantômes ramenés du Liban en guerre que l'ancien grand reporter fait face. Il s'explique: "Je me souviens, en septembre 1982, alors que j'entrais dans le camp martyrisé de Chatila, au Liban, avoir écrit le mot "non" sur une page de gauche. Accablant cet adverbe de points d'exclamation et l'entourant avec une rage telle que le papier s'était déchiré. Cette épouvante n'avait pas de place dans un reportage. Il fallait compter les morts, pas les pleurer. Aujourd'hui, avec "Le quatrième mur", je m'accorde le droit de les pleurer."

"Le quatrième mur", expression venue du théâtre, c'est l'idée belle et folle de Samuel de monter l'"Antigone" d'Anouilh à Beyrouth, en pleine guerre du Liban, avec des acteurs venus de tous les camps en présence. Le metteur en scène prendra tous les contacts, aura tous les accords mais pas la force de mener le projet à bien. Il demande à Georges, le narrateur, un surveillant de lycée amateur de théâtre de le faire à sa place. La promesse est faite. Elle est à tenir.

On va suivre l'entreprise de Georges, le narrateur, dont le prénom rime avec celui de Chalandon - c'est même son deuxième prénom. De Paris à Beyrouth en guerre, une ville qui hante l'auteur du roman depuis septembre 1982. "C'est un livre pour en finir avec toutes les guerres que j'ai traversées."

Pour ce nouveau roman, l'écrivain voulait une pièce de théâtre en un acte, une œuvre collective où toutes les religions qui s'opposaient puissent intervenir, où chaque rôle serait confié à un des nombreux camps alors en présence. L'"Antigone" de Jean Anouilh s'est imposée avec son malentendu fondamental: qui en est le héros? Créon ou Antigone ou encore quelqu'un d'autre? La pièce a été jouée pour la première fois à Paris en février 1944 avec l'accord des Allemands qui occupaient la ville! "Chacun y lit sa propre idée de l'autorité et de la résistance, dit le romancier. C'est une  grande pièce sur la Résistance: le geste tellement beau d'une jeune fille qui utilise ses mains nues pour enterrer son grand-père." Il en reprendra l'idée à la fin du livre.

Auparavant, on aura fait la connaissance de Samuel, réfugié grec qui reste discret sur sa religion, celle de Georges bien entendu, beaucoup plus jeune, engagé à gauche jusqu'à y laisser un genou, celle d'Aurore avec qui il aura une petite fille. Et puis ce sera la promesse faite à l'hôpital à Sam, les voyages à Beyrouth pour préparer la pièce à jouer sur la ligne de front, durant une brève trêve à négocier avec les ennemis en présence, les acteurs à retrouver les uns après les autres. Passer d'un camp à l'autre, sans se tromper de laisser-passer. Demander inlassablement les autorisations. Entendre les différents commentaires sur la pièce d'Anouilh, ceux des chrétiens, des Palestiniens, des druzes, des chiites, des Arméniens...

Georges s'investit à fond dans ce projet et se fait piéger par la guerre et sa folie. On a oublié ce qu'a été la guerre du Liban, il y a à peine trente ans. Sorj Chalandon nous la remet en mémoire dans ce roman qui fait couler beaucoup de larmes et serre le cœur. Toute cette haine, toutes ces certitudes, tous ces morts, tous ces chagrins, ces tristesses, ces désespoirs... Au-delà de la mort, il y a aussi la vie, au moins un petit peu de vie, un regard, un sourire, un geste. Mais quand la guerre est là, qu'elle vous prend, qu'elle vous avale, l'être humain peut aussi changer au point qu'il ne reconnaît plus ses proches à son retour, l'inverse étant pareillement vrai. "Le quatrième mur" est un roman intense et bouleversant, peut-être pas dans l'air du temps mais qui donne envie de remercier son auteur pour le chemin parcouru à sa suite dans les pages.

Evidemment, le livre traite des combats pour la religion, sujet que l'actualité a sinistrement remis au goût du jour. Ce n'était pas l'intention du romancier de profiter de cette publicité. Il pense même que si les événements récents s'étaient déclenchés pendant l'écriture, il aurait retardé la parution. Il faut voir son récit, une fiction tissée de réel, comme une délivrance de ses spectres. "Je supporte la vue du soldat mort, du civil mort, homme ou femme, mais pas de l'enfant mort. Chatila, c'était des empilements d'enfants morts. Je suis entré dans le camp un samedi matin avec un journaliste du "Figaro" et un autre de l'AFP. Il nous fallait décrire, de façon clinique, les morts, les maisons, les rues. Nous étions les témoins de ce qui allait être très vite effacé. Quand Georges revient en France, après Sabra et Chatila, il n'est plus de ce monde. Devant sa famille, ses amis qui l'accueillent à l'aéroport, il se sent traître, il se sent seul. Ce livre est la suite des aventures de Sorj. C'est le livre d'un homme qui se perd. Georges va où Sorj s'est arrêté. Moi je suis rentré de la guerre. Dans le roman, Georges ne rentre pas. Quand il est parti, c'était moi, de dos. Je sais ce qui me serait arrivé, j'étais parti pour la folie. J'offre à Georges ce que je n'ai pas pu faire."

Quant à Sorj Chalandon, il nous confie des lambeaux de sa vie.










vendredi 28 octobre 2011

LM les mots de Sorj Chalandon

A l'écrit, comme à l'oral, Sorj Chalandon qui a reçu jeudi le Grand Prix du Roman de l'Académie française pour "Retour à Killybegs" (Grasset), son cinquième roman,  est un orfèvre des mots. Il les polit, il les sculpte, il les râpe jusqu'à l'os. Aucun gras dans son écriture. L'essence des émotions. La force des faits. A l'oral, c'est sa sincérité qui frappe, ce qu'il donne sans compter.


(c) AFP.



Dans "Mon traître" (2008, lire en fin de note),
Sorj Chalandon offre au lecteur de partager la douleur du trahi.
Dans "Retour à Killybegs" (2011),
il se met dans la peau du traître et raconte son histoire.
Il change de focale.
Il prend la place du traître.
Il tente de le comprendre à défaut de lui pardonner.


"Mon traître" est un livre poignant, fracassant. L'auteur y romance la trahison d'une amitié de vingt ans  entre lui, alors journaliste à "Libération", et Denis Donaldson, membre de l'IRA. Il y est devenu Antoine, un petit luthier français qui découvre l'Irlande et ses combats; le traître prend le nom de Tyrone Meehan et vingt-cinq ans de plus que le négociateur des accords de paix avec les Britanniques.

"Retour à Killybegs" est tout aussi fracassant. Cette fois, c'est Tyrone Meehan qui s'exprime. Qui raconte son histoire d'Irlandais devenant un traître. Sans cesse, il confronte son présent, la révélation de cette trahison sur laquelle il ne s'est jamais expliqué, et sa vie de résistant irlandais. Un roman éreintant, qui détecte le côté noir en chacun.

Les deux romans, écrits chacun à la première personne, racontent les deux versants d'une même histoire. Mais ils peuvent se lire de façon indépendante.

Rencontre avec Sorj Chalandon à Bruxelles.
"Mon traître" était centré sur une trahison incompréhensible et non expliquée. Il a résonné chez beaucoup de lecteurs qui avaient vécu la même situation à des degrés divers. On en sortait fracassé. "Retour à Killybegs" fracasse tout autant si pas plus. En même temps, il ouvre des portes qui étaient fermées.
Je permets à mon traître de répondre à des interrogations mais c'est moi qui pose les bases des réponses.
Ce livre était-il là depuis le précédent ? On a l'impression qu'il flottait déjà dans l'univers des histoires.
Pas du tout. Quand j’ai écrit "Mon traître", j’ai écrit "Mon traître". A la fin, il me manquait deux choses: pourquoi il avait trahi et qui l'avait assassiné. Ces deux choses restaient dans les interrogations parce que, dans la vraie vie, c'étaient des interrogations. Ensuite, j'ai écrit "La légende de nos pères", une autre recherche de vérité et de mensonge, de nos parts d'ombre... A Pâques il y a trois ans, un groupe qui s'appelle l'IRA véritable - des dissidents républicains opposés au processus de paix qui pensent que l'IRA a eu tort de déposer les armes - a revendiqué le meurtre de Denis comme leur première opération militaire depuis la fin du cessez-le-feu.
"Mon traître" m'a permis de partager cette stupéfaction avec tout le monde. En même temps, je lui trouvais un petit côté obscène. Un homme trahit son pays, son combat, sa famille, et un petit Français dit "Ah j'ai été trahi aussi"»... Travailler sur mon désarroi m'a semblé utile mais pas suffisant. Je pensais que je pourrais faire le deuil. Ce que je voulais faire, c'était le deuil, non pas de mon traître, non pas de Denis, mais celui de la rancœur que je lui portais. Mais le deuil de la rancœur, il n'était pas fini. Quand j'ai terminé "Mon traître", je savais qu'il me manquait quelque chose mais qu'on en resterait là. Et puis, apprenant qui l'avait tué, je me suis dit qu'un truc me manquait. C'était lui, mon ami, le traître. Et ce petit Français, j'avais envie de régler mes comptes avec lui, pas méchamment, mais je voulais opposer une stupéfaction à l'autre.
C'est ainsi qu'a germé ce nouveau projet?
Je ne pouvais pas faire une suite, un "Mon traître 2", ou "Le retour". Je me suis dit que j'allais faire un écho à "Mon traître", le faire parler. Qu'il nous raconte.
Cela a-t-il été difficile à mettre en place?
Assez. Je voulais que les deux livres soient indépendants. Je ne voulais pas que ceux qui n'ont pas lu "Mon traître" ne comprennent pas ce qui se passe dans "Retour à Killybegs". Une nuit, je me suis dit, il faut que ce soit non pas Denis, mais Tyrone qui parle. Denis ne pourra pas parler, Denis est mort. Denis, je j'ai vieilli dans le roman, il n'avait pas 81 ans quand il est mort mais 55. J'avais créé un traître de papier que l'on frôlait dans "Mon traître". C'était à lui de parler maintenant. Et qu'en plus, il nous dise que tout ce qui avait été écrit avant n'était pas vrai, était un mensonge, était faux. J'avais besoin que quelqu'un me remette à ma place de petit Français, de simple passant dans cette histoire-là.
Vous avez alors commencé à écrire "Retour à Killybegs".
La première chose qui m'est venue à l'esprit, c'est que dans "Mon traître", Tyrone Meehan est interrogé par l'IRA et donne des dates et des faits : né en 1925 à Killybegs, arrêté en 1947, en 1950 etc. Brusquement, je me rends compte que ce canevas impératif que je ne soupçonnais pas, je l’avais mis en place dans "Mon traître". Je me retrouvais obligé à faire naître cette personne en 1925, à Killybegs alors que mon ami était né en 50 à Belfast.
Je me suis rendu compte que, sans être une suite de "Mon traître", il y avait des impératifs dans ce nouveau roman, les arrestations, la naissance, les combats et la mort. Par exemple, dans "Mon traître", j'ai écrit: je me suis engagé à l'IRA vers seize ans. C'était juste une conversation face à une caméra de l'IRA. Je ne soupçonnais pas qu'il fallait que tout cela prenne corps. Et donc s'est ouvert un chantier incroyable. Je devais donner vie à ce personnage, vu par le petit Français qui n'était qu'une ombre. Le petit Français tournait autour des choses. Il tournait autour des pubs même s'il pensait y être admis. Il tournait autour de la lutte même s'il pensait y être favorable. Il tournait autour de tous ces gens et je me suis dit, là on va aller à l'intérieur. Le petit Français allait visiter les gens autour de la prison, alors on va être dans la prison.
Cela a dû être un travail énorme?
J'ai d'abord fait un travail tout bête d'histoire. Il a fallu que je retravaille sur les années 20, sur les années 30, sur les années 40. Tout ce que notre héros, Tyrone Meehan, fréquente, tout ce qu'il voit, tout ce à quoi il assiste, est réel. Quand, à Killybegs, le petit enfant voit arriver un bateau anglais qui a une avarie et que les policiers d'Irlande montent pour mettre le drapeau. Ce bateau est arrivé, il y a son numéro. Je voulais qui si un historien s'amuse avec ce livre, tout soit exact. Les bombardements de Belfast sont absolument exacts. J'ai toutes les photos. Tous les décors, tous les gens que Tyrone croise, ont des noms gravés dans la pierre, dans le marbre.
Pour moi, c'était impératif que Tyrone Meehan traverse la vraie Irlande, pas une Irlande sublimée, pas une Irlande inventée. Les prisons, les grèves de la faim, les grèves de l'hygiène, ce sont mes amis. Ceux qui ont été nus sous des couvertures, dans leurs excréments, pendant quatre ans, j'ai parlé avec eux, je les ai vus vivre après, manger, tournés contre le mur parce qu'ils trouvaient que le cul comme la bouche c'était obscène. Ils n'imaginaient pas manger en public. Ils trouvaient cela sale, après dix-sept ou dix-huit ou dix-neuf ans d'isolement absolu. Le journaliste que j'étais avait la matière, non pas pour faire du journalisme, mais pour emmener la personne dans la prison. Tout ce que je décris, les humiliations, les cris, etc., ce sont des choses que mes amis ont vécues. Tyrone Meehan est une construction de beaucoup de gens, de beaucoup de douleur, de beaucoup de combats. Tout est absolument exact mais je ne pensais pas l'écrire. Je me suis mis à l'écrire parce qu'il me manquait. J'en étais resté au trahi et à son désarroi et moi, ce que je voulais, après avoir parlé avec ces gens, beaucoup de gens qui me disaient "Mais il vous aimait, c'était un copain, mais quand même il vous aimait" et d'autres qui le jugeaient, j'ai eu envie après avoir dit aux lecteurs  j'aimerais que vous partagiez mon désarroi, j'ai eu envie de leur dire, maintenant, je voudrais que vous trahissiez avec moi.
Et vous nous emmenez trahir.
Pour moi, ce qui était important, c'était de montrer comment on peut devenir un traître. On ne naît pas traître, on ne naît pas héros, on ne naît pas lâche et Tyrone Meehan. D'autres de mes amis ont, eux, avoué tout de suite qu'ils avaient été approchés par les Britanniques. Le piège mis en place est un piège que les Britanniques ont fait. Je voulais en finir avec les questions "Mais pourquoi il a fait ça ?", "Tu crois que ?" Je me suis dit: chut, on va le laisser parler. Je lui prête ma voix, je lui prête mon traître.
Je ne sais pas comment Denis était dans les pubs, avec les gens qui l'applaudissaient "Hi Denis, Hello Denis", qui l'embrassaient. Lui, dans quel état de solitude il était! Tous ces gens qu'il aime, il les trahit à chaque seconde, à chaque minute. Il est l'ennemi. Quand tout le monde se lève pour chanter l'hymne national irlandais et que des vieux se penchent vers lui, se tournent vers lui dans la salle en faisant bravo, l'homme qu'ils saluent est l'ennemi. C'est monstrueux. Denis ne m'a pas dit ce qu'il ressentait, il est mort avant. En tout cas, moi, mon traître à moi, dans mon ventre à moi, je l'ai mis dans ces situations-là. Je l'ai mis dans ce pub. Je l'ai mis avec ces gens-là. Je l'ai mis marcher dans les rues. Je l'ai mis dans la solitude. Je l'ai mis dans les silences. Je l'ai mis dans les mensonges. Pour parler de mon traître, j'ai écouté le mien et c'est cela qui a été le plus difficile. J'avais écrit "Mon traître" pour qu'il devienne le tombeau de ma rancœur et, en fait, "Retour à Killybegs" est le tombeau de mon ami.


"Mon traître" ou le vertige infini dû à une trahison


Un homme blessé se raconte dans "Mon traître", le troisième roman, irlandais, de Sorj Chalandon, tout simplement bouleversant (texte écrit en 2008).

"J'avais toujours dit que je n'écrirais jamais de livre sur l'Irlande", raconte, Claddagh ring (la bague nationale) dorée au doigt, Sorj Chalandon, auteur de "Mon traître"… qui s'y déroule. Un roman vertigineux sur la trahison, d'une beauté et d'une force qui touchent le cœur et l'âme. Un roman qui appartient à ce que la littérature fait de mieux: une histoire et une écriture pour la raconter.

L'ancien journaliste de "Libération" – il a quitté le journal il y a un an, en même temps que Serge July – connaît bien l'Irlande: depuis les années 70, il a couvert le conflit pour son journal, y séjournant plusieurs mois par an. Depuis, il aime ce pays autant que la France. "Je trouve horrible, obscène, que des journalistes fictionnalisent un fait d"actualité", poursuit-il. "Pour moi, le journalisme, ce sont les faits, l'actualité. Ils méritent mieux qu'un roman: la rigueur, la lumière crue de la vérité."

Cela, c'était avant que la vie ne lui joue un sale tour."Je ne savais pas alors", continue-t-il, "qu'autour de moi, il y avait quelqu'un qui m'obligerait à écrire ce livre." A le lire, on devine que "Mon traître" est autobiographique, que l'Antoine du roman doit être un double littéraire de l'auteur. Pour peu qu'on ne soit pas spécialiste de l'histoire irlandaise, on va être surpris. Et fort. "Cette personne s'appelait Denis Donaldson – c'’est le Tyrone Meehan du livre", reprend Sorj Chalandon. "Cela faisait vingt-cinq ans qu'on était copains, puis très proches, puis amis. Denis était un soldat de l'IRA. Il avait fait de la prison avec Bobby Sands, le gréviste de la faim. Il était un de mes contacts à Belfast dans le camp républicain. C'est lui qui m'a expliqué comment fonctionne l'Irlande, les partis, l'engagement, le mot d'ordre “le fusil dans une main, le bulletin de vote dans l'autre”. C'est l'homme qui m'a toujours remis dans le droit chemin de “pourquoi on fait cela”, pourquoi cette guerre est juste."

Un long préambule avant le coup d’assommoir: "Le 3 décembre 2005, je vois pour la dernière fois Denis Donaldson à Belfast. Il était plus tendu que d'habitude. Il paraissait triste. Au départ, il me prend par les épaules et me dit: “I love you, Sorj.” Je lui réponds: “Mais, moi aussi, je t'aime, allez, arrête.” Il me redit: “No, really, I love you” et il s'en va". Treize jours plus tard, Sorj Chalandon est dans un aéroport parisien, prêt à partir en vacances au Sénégal. Son portable sonne. C'est la correspondante de "Libération" à Londres: "Sorj, juste un mot: Denis Donaldson, c'est ton copain?" Il se dit : "Ils l'ont tué." Elle reprend: "Non Sorj, ils ne l'ont pas tué, c'était un traître, il vient de l'avouer."

On imagine le séisme qui secoue l'homme, le vertige qui l'envahit. "Je suis parti. J'ai loué une chambre d'hôtel dont je ne suis pas sorti. Je n'ai pas vu le jour. Et j'ai revisité vingt-cinq ans d'amitié, de serments, de confidences, de fraternité sans faille, de peurs communes, de douleurs communes, d'espoirs communs, de rires, de formidable humour, de vie." Seule issue à ce tournis, à cette douleur, à cette tache, à ce poison: écrire, sortir cela de lui. Soit en journaliste, par une enquête. Mais ce n'est pas le journaliste qui a été trahi, "le journaliste a eu ce qu'il voulait, Denis été un formidable informateur", c'est l'homme. Reste l'autre voie, celle de la fiction. "Je voulais faire ce roman pour m'éloigner de Denis, pour m'éloigner de moi, et pour regarder bouger ces deux personnages: comment ils entrent en amitié, en respect."

Chalandon le reconnaît, l'écriture du roman a été hésitante jusqu'à la mort de Denis Donaldson, le 4 février 2006, de deux décharges de chevrotine. "Du jour où il est mort, j'ai repris l'écriture", explique l’auteur, "en sachant que je ne pourrais plus jamais le voir." Mais dans le livre, il envoie son Antoine rencontrer Tyrone Meehan. En fait le porte-parole de ses propres questions. Lui fait dire: "Et alors? Pas la guerre, pas l'Irlande, mais nous deux? C'était quoi nous deux?" Un cri, une plainte restés sans réponse dans la réalité comme dans le roman.

Emotionnellement chargé mais d'une lecture aisée, "Mon traître" est de la race des romans qui font avancer. Antoine, le luthier parisien découvre l'Irlande et ses conflits de l'intérieur. Comme l'auteur l'a fait. Il tombe en amour avec ce pays, avec ses habitants, aspirant à la paix mais vivant en guerre, ses modes de vie. Il nous entraîne à sa suite dans cette quête vertigineuse d'une vérité introuvable. Chalandon a une écriture déliée qui révèle, au plus profond, les âmes, blanches ou noires.