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jeudi 12 novembre 2020

Marie Desplechin, Grande Ourse du Salon de Montreuil qui dévoile son programme


Ouiiiiii, je sais, on ne dit pas Salon de Montreuil mais Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis, mais bon tout le monde sait de quoi on parle.
On savait déjà que l'édition 2020, la 36e, se tiendrait mais sans les stands d'éditeurs (lire ici), on sait aujourd'hui mieux comment se déroulera du 2 au 7 décembre, dates d'origine, cette édition "très spéciale et originale en raison de la crise sanitaire" selon les mots de sa directrice. Sylvie Vassallo a en effet présenté les grands axes de ce salon sans public mais pas sans auteurs ni sans livres, ni sans animations. Une édition spéciale qui a reçu le nom d'"Inséparaaaaaaables!!!"


Avant cela, Sylvie Vassallo a dévoilé le nom de la titulaire de la Grande Ourse 2020, distinction lancée l'an dernier. Il s'agit de l'écrivaine Marie Desplechin, qui succède à Gilles Bachelet (lire ici). Un choix de l'équipe du Salon, menée par Ramona Badescu pour cette aventure, que la directrice commente: "Il s'agit d'un choix éclairé, heureux, étincelant même en cette année si sombre. Nous avons voulu mettre en lumière les personnages tendres et humains de Marie Desplechin, son écriture claire et forte, le fait qu'elle est une autrice engagée sans relâche et qu'elle fait confiance aux enfants. Elle est une vraie Grande Ourse".

Marie Desplechin. (c) Thierry Dupièreux.

Marie Desplechin, ce sont des dizaines de romans pour toutes les tranches d'âge d'enfants, publiés principalement à l'école des loisirs. Quelques titres en vrac, qui suscitent immédiatement de bons souvenirs, que ce soient les plus récents, "Mauve", "Pome", "Verte" ou d'autres plus anciens, devenus des classiques: "Le journal d'Aurore" en trois tomes, "Une vague d'amour sur un lac d'amitié", "Le coup du kiwi", "Le monde de Joseph", "Séraphine"... Enchantée, la lauréate s'est immédiatement engagée à "essayer d'amener les gens à la lecture. Amener des gens au livre légitime une existence. J'ai une chance incroyable d'être à cette place."

Et le Salon?

Comme dit Sylvie Vassallo, "le fait qu'il se tienne est un événement" alors que tant d'autres manifestations littéraires sont annulées.

  1. Une chaîne TV maison sera créée, centrée sur la littérature de jeunesse (interviews d'auteurs, discussions, dessins, critiques, lectures...); diffusion en direct de 9 heures à 21 heures, en replay de 21 heures à 9 heures, podcasts une fois le salon terminé (programme ici).
  2. Invitation a été faite à la chaîne du livre d'adopter le salon: 500 partenaires ont été trouvés dans la France entière. Le Salon sera dans les vitrines des libraires et des bibliothèques, les enseignants auront l'exposition, des affiches, des visioconférences en classe.
  3. Les journées professionnelles se dérouleront le vendredi et le lundi, soit 70 conférences sur plateforme numérique.
  4. Un achat de 25.000 livres dans des librairies indépendantes permettra au Salon d'organiser l'opération "Une histoire pour toi" en Seine-Saint-Denis, soit le cadeau d'un livre à chaque enfant de sixième, agrémenté d'un marque-page réalisé par l'auteur (20.000 écoliers ainsi que les enfants placés par l'aide à l'enfance, les mineurs isolés, les enfants du personnel soignant).
  5. Une exposition "La tête dans les images", en vrai sur la place Aimé Césaire, lieu de naissance historique du Salon, en face de la mairie (sauf nouvelles mesures) et chez les partenaires.
  6. Deux cents auteurs ont répondu présent et interviendront, ou sont intervenus, d'une manière ou d'une autre. Gilles ABIER, Zeina ABIRACHED, Marguerite ABOUET, Marion ACHARD, Beatrice ALEMAGNA (affiche), Sylvie ALLOUCHE, Katerina APOSTOLOPOULOU, Magali ATTIOGBÉ, Gaël AYMON, Gilles BACHELET, Ramona BADESCU, Sigrid BAFFERT, Lisa BALAVOINE, Anne-Gaëlle BALPE, Patrick BARD, Élodie BARTHELEMY, Sandrine BEAU, Cécile BECQ, Fred BERNARD, Nathalie BERNARD, Julien BILLAUDEAU, Jean-Michel BILLIOUD, Muriel BLOCH, Caroline BOIDÉ, Sandrine BONINI, Marion BONNEAU, Pierre BORDAGE, Marc BOUTAVANT, Soledad BRAVI, Camille BRISSOT, Camille BRUNEL, Marion BRUNET, Michel BUSSI, Annabelle BUXTON, Sandrine CAILLIS, Antonio CARMONA, Geneviève CASTERMAN, Carole CHAIX, Benjamin CHAUD, Julia CHAUSSON, Delphine CHEDRU, Nathalie CHOUX, Fabrice COLIN, Marion COLLÉ, Charline COLLETTE, Marie COLOT, Rémi COURGEON, Alex COUSSEAU, Catherine CUENCA, Ronald CURCHOD, Vincent CUVELLIER, Marc DANIAU, Fleur DAUGEY, Rebecca DAUTREMER, Gwénaël DAVID, Nicolas DE CRECY, Timothée DE FOMBELLE, Léa DECAN, Pauline DELABROYALLARD, Gerda DENDOOVEN, Xavier DENEUX, Marie DESPLECHIN, Jean-Christophe DEVENEY, Éléonore DEVILLEPOIX, Antoine DOLE / Mr TAN, Marie DORLÉANS, Bruno DOUCEY, Olivier DOUZOU, Anne-Hélène DUBRAY, Yomgui DUMONT, Joëlle ECORMIER, Silène EDGAR, Thierry ELIEZ, Michaël ESCOFFIER, Pascale ESTELLON, Manon FARGETTON, Rémi FARNOS, Estelle FAYE, Gaël FAYE, Christine FÉRET-FLEURY, Madeleine FÉRET-FLEURY, Bertrand FICHOU, Manuele FIOR, Odile FIX, Natali FORTIER, Catherine FRADIER, Claudine GALEA, Praline GAY-PARA, Eve GENTILHOMME, Bernadette GERVAIS, Emma GIULIANI, Emilie GLEASON, Valentine GOBY, Thomas GOSSELIN, Ilya GREEN, Yves GREVET, Théo GROSJEAN, Guillaume GUERAUD, Judith GUEYFIER, Emmanuel GUIBERT, Benoît GUILLAUME, Antoine GUILLOPPÉ, Lancelot HAMELIN, Natacha HENRY, Gregoire HERVIER, Florence HINCKEL, HIPPOLYTE, Paula JACQUES, Joëlle JOLIVET, Camille JOURDY, Pauline KALIOUJNY, Olivier KA, Pierre-François KETTLER, Stéphane KIEHL, Maxe L’HERMENIER, Jean-Baptiste LABRUNE, Benjamin LACOMBE, Blandine LE CALLET, Diane LE FEYER, Gwen LE GAC (affiche), Magali LE HUCHE, Joséphine LEBARD, Philippe LECHERMEIER, Régis LEJONC, Marjolaine LERAY, Benjamin LESAGE, Sylvain LEVEY, LIBON, Gérard LO MONACO, Roxane LUMERET, Souleymane M’BODJ, Jeanne MACAIGNE, Jessie MAGANA, Aylin MANÇO, Ménéas MARPHIL, Julien MARTINIÈRE, Jean-Marc MATHIS (affiche), Claire MAZARD, Léa MAZÉ, Louise MEY, Stéphane MICHAKA, Nicolas MICHEL, Marion MONTAIGNE, Jérémie MOREAU, Rémi MOREL, Susie MORGENSTERN, Bérénice MOTAIS DE NARBONNE, Guillaume NAIL, Nadia NAKHLÉ, Aurélie NEYRET, Carl NORAC, Nathalie NOVI, Laura NSAFOU, Cassandra O’DONNELL, Dominique PAQUET, Olivia PAROLDI, Tatiana PATCHAMA, Jean-Michel PAYET, Nancy PENA, Delphine PESSIN, Xavier-Laurent PETIT, Florence PINAUD, François PLACE, Ceilin POGGI, Victor POUCHET, Bertrand PUARD, Lauranne QUENTRIC, Hélène RAJCAK, Marine RIVOAL, François ROCA, Agnès ROSENSTIEHL, Cécile ROUMIGUIERE, Clément ROUSSIER, Florie SAINT-VAL, Bertrand SANTINI, Mathieu SAPIN, Amélie SARN, Riad SATTOUF (affiche), Marine SCHNEIDER, Thomas SCOTTO, Lolita SÉCHAN, Éric SENABRE, Caroline SOLÉ, Nathalie SOUSSANA, STEDHO, Caroline STELLA, Emma STRACK, Erwann SURCOUF, Murielle SZAC, Nuria TAMARIT, Britta TECKENTRUP, Julia THÉVENOT, Jean-Christophe TIXIER, Carole TREBOR, Page TSOU, Hervé TULLET, Philippe UG, Anaïs VACHEZ, Elsa VALENTIN, Delphine VALLETTE, Thibault VERMOT /Benoît MALEWICZ, Séverine VIDAL, Vincent VILLEMINOT, Tillie WALDEN, Chloé WARY, Jo WITEK, Cathy YTAK.

Avant de mettre le cap sur l'édition 2020, un petit jeu. En effet, l'affiche du Salon est déclinée en dix versions où des yeux de personnage de papier se posent sur ceux de la jeune mannequin. Qui sont ces personnages et quels sont leurs auteurs? Quelques indices dans la liste ci-dessus.


Crédits.
Belleville 2020 © Christophe Urbain © C’est quoi un enfant ? Beatrice Alemagna, Casterman, 2017
Belleville 2020 © Christophe Urbain © Akissi, dessin de Mathieu Sapin, scénario Marguerite Abouet, Gallimard Jeunesse, 2015
Belleville 2020 © Christophe Urbain © Mortelle Adèle est un univers créé par Mr Tan et illustré par Diane Le Feyer, d’après les illustrations et l’univers graphique original de Miss Prickly – Bayard Éditions
Belleville 2020 © Christophe Urbain © Quand mon chat était petit, Gilles Bachelet, Seuil jeunesse, 2004
Belleville 2020 © Christophe Urbain © Vues d’ici, illustrations Joëlle Jolivet, texte Fani Marceau, hélium, 2005
Belleville 2020 © Christophe Urbain © Le Terrible six heures du soir, illustrations Gwen Le Gac, texte Christophe Honoré, Actes Sud Junior, 2008
Belleville 2020 © Christophe Urbain © Pomelo est amoureux, illustrations Benjamin Chaud, texte Ramona Bãdescu, Albin Michel Jeunesse, 2003
Belleville 2020 © Christophe Urbain © Boris, qu’est ce que tu fais ? Mathis, éditions Thierry Magnier, 2011
Belleville 2020 © Christophe Urbain © Les Carnets de Cerise, volume 5, illustrations Aurélie Neyret, texte Joris Chamlain, Collection Métamorphose, dirigée par Barbara Canepa et Clotilde Vu, Éditions Soleil, 2017
Belleville 2020 © Christophe Urbain © Les Cahiers d’Esther, Histoires de mes 10 ans, Riad Sattouf, Allary Éditions, 2016





jeudi 29 novembre 2018

Du "Fleuve" aux "Enfances" avec Claude Ponti

Rouh-Dang et Louz-Nour. (c) l'école des loisirs.


Début septembre, alors que paraissait le livre "Enfances" dont il est le coauteur (lire plus bas), Claude Ponti m'indiquait être "terriblement en retard" pour son nouvel album. Apparemment, il s'est bien rattrapé, ou il a mis les bouchées doubles, ou il a engagé des poussins, ou... En tout cas, "Le fleuve" est là et bien là, réjouissant sur le fond et sur la forme. En format à l'italienne (63,5 cm d'envergure!), avec un joli dos toilé couleur de chocolat noir (l'école des loisirs, 60 pages). "Le fleuve", c'est une histoire-fleuve qui coule de source. De splendides illustrations déployant toute la palette de l'artiste aux plus de soixante livres jeunesse, des paysages magnifiques, des maisons complexes et très habitées, des personnages délicieux, proches de ceux qu'on a déjà rencontrés, des inventions surréalistes mais logiques, un monstre extrêmement terrifiant, quelques ossements subtilement assemblés, des couleurs joliment choisies, des cadrages parfois facétieux, une mise en pages rendant honneur à tant de talent. Au point qu'on peut dire que Claude Ponti s'est encore surpassé dans ce "Fleuve" dont les habitants coulent de longues vies tranquilles.

Le paysage enchanteur du fleuve l'Ongoh. (c) l'école des loisirs.

Pas sûr toutefois que "Le fleuve" plaira à tous les parents avec ses épisodes qui marient le genre masculin et le genre féminin en rendant naturelle la quête de l'identité sexuelle de l'enfant mais c'est tant pis pour eux. L'important est que Claude Ponti parvient à raconter ici une superbe histoire dont le rythme en deux temps initiaux fait bien comprendre le propos et dont le sujet s'expose à qui veut bien le voir. Sans préjugés, eux, les enfants y prendront, comme dans tous les albums de l'auteur-illustrateur, ce dont ils ont besoin. Accueil, respect, attention à soi et à l'autre, soutien, tout cela passant par un livre splendidement construit, plein de jeux sur les mots et dans les illustrations, faciles à comprendre ou à simplement laisser infuser. Un album à plutôt proposer aux enfants d'école primaire. Surtout, un album à examiner dans tous ses détails tant les illustrations luxuriantes sont volubiles et à lire bien haut pour en savourer toutes les trouvailles phonétiques.

Chez les Oolong. (c) l'école des loisirs.

L'album se déroule sur le fleuve l'Ongoh. A un endroit vivent les Oolong, grands ramasseurs de nourritures végétales dont ils font une exquise cuisine qu'ils échangent volontiers avec d'autres peuples. A un autre vivent les Dong-Ding qui eux, cueillent, ramassent, conservent et échangent des plantosoins, des revigores et des enchantissements. Mais ceux-là, on ne les rencontre que plus tard car Claude Ponti nous fait d'abord connaître les Oolong et leur mode de vie. Notamment, Louz-Nour, un bébé fille dont la famille a fait un garçon pour satisfaire le dernier vœu de la grand-mère, renaître en garçon. On le suit dans ses occupations, lui et sa natte unique de garçon, les filles en portant trois et cinq "les enfants qui ne savent pas encore si elles seront fille ou garçon" - remarquer au passage l'usage du "elles" pluriel au lieu de l'habituel "ils". Le plus important: "Quel que soit le nombre de nattes, les enfants s'occupent à jouer et jouent à s'occuper".

Occupations chez les Dong-Ding. (c) edl.
Occupations chez les Oolong. (c) edl.








Jeux divers, à l'ancienne ou contemporains, conte, chant (avec Bili-Ô-lidée), cueillaisons diverses dont celle des très demandées cosses de Blavière Trempeuse, espèce acoquinée avec la dangereuse Clapouille-à-loquet, conservation des graines, fruits, baies, légumes aux noms délicieux comme la nourriture qui en est tirée, Claude Ponti fait très fort.

Chez les Dong-Ding. (c) l'école des loisirs.

Quand les Dong-Ding arrivent dans le récit, comme en écho et en miroir aux habitants du fleuve rencontrés en premier, on assiste aussi à une naissance, celle de Rouh-Dang, un bébé garçon dont la famille fait une fille pour satisfaire le dernier vœu du grand-père, renaître en fille. "Le fleuve" nous présente la deuxième héroïne exactement comme l'album l'avait fait pour Louz-Nour, répétition facétieuse et interpellante. On suit aussi Rouh-Dang dans ses récoltes de plantes, au "sommet de montagnes équilibristes" ou "bas perchées dans l'eau claire" ou encore bien mieux cachées ou perchées.

Louz-Nour et Rouh-Dong et leurs oreilles occupées. (c) l'école des loisirs.

L'album se poursuit par la rencontre des deux héros, chacun ayant son grand-père ou sa grand-mère caché dans son oreille, tout réjoui de vivre la vie de l'autre sexe. Louz-Nour et Rouh-Dang échangent eux aussi sur leurs avantages respectifs - il faut se rappeler qu'ils sont nés du sexe opposé à celui qu'ils affichent. Cette sérénité est violemment interrompue avec l'arrivée d'un horrible montre, sans nom ni prénom, le Kapadnon, qui exige des "Lixirs de Longue Vie Éternelle pour..." (formule imparable qui se résume en "LLVÉÊJMPMJFMDADDCRÊORFT"). Ses sanctions sont terribles, gel des mamans, glaçonnage de tous les papas. A la grande terreur des enfants Oolong et Dong-Ding. Les images en donnent un aperçu criant, le texte est aussi effrayant que jubilatoire (on rappelle ici que les enfants aiment se faire peur).

Le monstre sans nom qui s'appelle Kapadnon. (c) l'école des loisirs.

Ce sera le moment d'intervenir pour Louz-Nour et Rouh-Dang qui, entre-temps, ont découvert leur sexe véritable mais préfèrent continuer comme ils ont commencé. Ils préparent les "Lixirs...." en en recueillant avec adresse, virtuosité même, les ingrédients et découvrent que leur potion préparée par "une fille et un garçon de deux peuples différents" aura un effet inattendu sur le Kapadnon. Une fois de plus, Claude Ponti mêle le grave et le joyeux, terminant l'aventure sur une note de paix retrouvée, de fête achalandée avec gourmandise et de liberté absolue. "Le fleuve" est un album splendide qui aborde l'air de rien un sujet difficile et inquiétant, la question du genre, et apporte toutes les assurances par rapport aux choix que chacun fera tout en emmenant ses lecteurs, pas trop jeunes, dans une formidable aventure.



"Enfances".
(c) l'école des loisirs.


En début de saison littéraire, Claude Ponti a publié en duo avec Marie Desplechin, leur première œuvre ensemble, l'épais moyen format "Enfances" (l'école des loisirs, 136 pages). Un formidable recueil illustré où les auteurs racontent à leur manière l'enfance de soixante-deux personnes. Car chaque adulte a commencé enfant. Souvent même, enfant créatif ou créateur, on l'oublie trop. Avec un tel duo d'auteurs, on n'est évidemment pas face à des biographies classiques. Chaque portrait se compose de deux textes et d'un dessin, les trois s'épaulant.

(c) l'école des loisirs.

Au départ, Claude Ponti et Marie Desplechin voulaient raconter mille histoires d'enfants. En pratique, ils ont fait des listes, réunissant 372 noms. Il leur a fallu élaguer et arriver au total de soixante-deux enfants, connus ou non, réels ou non, artistes ou non, savants ou non, rois ou non, qui ont, chacun à sa façon, marqué leur époque et changé le monde. Comme le feront certains enfants d'aujourd'hui. Chaque portrait d'enfant raconte son histoire de manière originale, vivante et agréable et dit sur le même ton ce qu'il/elle a accompli adulte tandis que le dessin permet de pousser plus loin les informations du texte tout en réjouissant l'œil.


(c) l'école des loisirs.

Trente-deux hommes, vingt-huit femmes, deux de genre indéterminé, le tout premier enfant du monde, qui est fille ou garçon, et Iqallijuq, Inuit venue au monde en 1918 dans un corps de fille mais réincarnation de son grand-père aux yeux de sa famille et donc garçon - tiens tiens, on voit cela aussi dans "Le fleuve". "Enfances" commence avec Sophie Rostopchine, la Comtesse de Ségur, Charles de Gaulle et Hans Christian Andersen. Le recueil finit avec le tout premier enfant du monde, Honoré de Balzac et Sophie Germain. On aura rencontré au passage des incontournables, comme Albert Einstein, Anne Frank, Charlie Chaplin, Nelson Mandela ou Frida Kahlo. Des surprises aussi comme l'enfant des Grottes, le fils de Guillaume Tell, Romulus et Remus, Eve ou Alice Liddell (celle de Lewis Carroll). Et des moins connus, ou pas connus du tout comme Sophie Germain, Nicolas Hardenpont, Emily, Andrée Descamps ou Iqbal Masih. Que de trouvailles, que de bonnes surprises! Voilà un panachage qui a vraiment du panache! Et qui reflète la personnalité des auteurs, plus fantaisiste pour lui, plus documentaire pour elle. Qu'importe. A deux, ils font la paire. Et nous, des découvertes. Pour tous.


(c) l'école des loisirs.






lundi 11 septembre 2017

Les romans en lice au prix Vendredi (jeunesse)


On est lundi et on reçoit la liste des dix titres en lice pour la première édition du prix Vendredi, en référence à Michel Tournier.

Pour rappel, ce nouveau prix français, indépendant, de littérature de jeunesse ado, est organisé par les éditeurs Jeunesse du Syndicat national de l'édition. Il récompensera un roman francophone de littérature destiné aux plus de treize ans.

Trente-six éditeurs de littérature jeunesse ont proposé au jury un total de 55 romans. Ont été retenus ce 11 septembre les dix titres suivants:

  • "L'Aube sera grandiose", Anne-Laure Bondoux (Gallimard Jeunesse)
  • "La loi du Phajaan", Jean-François Chabas (Didier Jeunesse)
  • "Rage", Orianne Charpentier (Gallimard Jeunesse)
  • "Magnetic Island", Fabrice Colin (Albin Michel)
  • "Naissance des cœurs de pierre", Antoine Dole (Actes Sud Junior)
  • "Power club - l'apprentissage", Alain Gagnol (Syros)
  • "Dans la forêt d'Hokkaido", Éric Pessan (l'école des loisirs)
  • "Star trip", Éric Senabre (Didier Jeunesse)
  • "Sirius", Stéphane Servant (Rouergue)
  • "Colorado Train", Thibault Vermot (Sarbacane)

Le jury est composé de Philippe-Jean Catinchi ("Le Monde"), Françoise Dargent ("Le Figaro"), Catherine Fruchon-Toussaint ("RFI"), Michel Abescat ("Télérama"), Raphaële Botte ("Mon Quotidien", "Lire"), Marie Desplechin, écrivain, et Sophie Van der Linden, critique.

Verdict le 9 octobre, un autre lundi.


mercredi 12 juillet 2017

DTPE 2: changement climatique, récits d'artistes

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans, des récits, des essais et des BD. L'été, le temps de relire ou de se rattraper aussi.

Ours blancs sur la banquise.

Tout le monde a en mémoire cette photo de l'an dernier montrant une famille d'ours blancs sur un bout de banquise qui dérive. Y a-t-il meilleure illustration pour le réchauffement climatique?

Une image analogue mais largement antérieure puisque prise en 2007, celle d'un ours polaire au zoo de Stuttgart, illustre la couverture de "Pour une poignée de degrés" (photographies de Klara Beck, Antoine Bruy, Cyrus Cornut, Charles Delcourt, Tim Franco, Lek Kiatsirikajom, Olivia Lavergne, Simon Norfolk, Nyani Quarmyne et Sébastien Tixier, textes de Marie Desplechin et Thierry Salomon, Light Motiv et MRES, 112 pages).

Un paysan chinois contraint de migrer en ville.
(c) Light Motiv.
L'ouvrage composé de dizaines de photos relatives au changement climatique et de deux textes coup de poing illustre de façon originale et efficace le réchauffement de notre planète, un processus irréversible qui peut encore être contrôlé si on s'y prend vite. Plus question de le nier, d'accuser les autres, de tergiverser ou de se mettre la tête dans la sable. Il faut agir et vite. On s'en rend aisément compte en parcourant ces pages richement illustrées, notre planète est encore belle mais elle est en danger.

Le livre est issu d'une exposition photographique collective menée à l'occasion de la COP21: des photographes étrangers et français renommés pour leurs œuvres liées à la transformation du paysage naturel ou urbain et la participation du public invité à y réagir par ses propres photos. L'expo, augmentée de 400 photographies du public, a été présentée à Lille, Nantes et Dunkerque. Une fameuse matière qui a servi pour construire aujourd'hui ces pages éditées.

Chaque artiste bénéficie de quatre doubles pages: une photo sélectionnée, une courte explication et sa biographie, la photo sélectionnée agrandie et trois autres, une belle série de vignettes, un dernier choix de trois ou quatre en face duquel se tient un haïku en accord avec la thématique du photographe.




(c) Light Motiv.


Entre ces séquences d'images agréablement mises en pages, invitant à la rêverie et à la réflexion, on tombe, pile au milieu du livre, sur un magnifique texte de sept pages de Marie Desplechin, intitulé "Aux enfants". Elle l'avait écrit dans le cadre du Parlement sensible des auteurs, à la demande de la MEL (Maison des écrivains et de la littérature) qui avait proposé à trente écrivains (31 en réalité) d'écrire sur le thème du climat - l'ensemble des contributions a paru chez Arthaud en novembre 2015 sous le titre "Du souffle dans les mots".

Voici le début de "Aux enfants"

"Chers amis de sept à dix-sept ans, chers amis,
Ce discours s'adresse aux enfants et aux adolescents, à eux d'abord, et même à eux seulement. Après tout, la plupart des gens qui prennent les décisions aujourd'hui seront morts ou dans un sale état quand les conséquences du changement climatique se feront sentir. Je veux dire:quand ça va chauffer pour de bon. Les vieux ont fait de bonnes choses, l'imprimerie, les droits de l'homme, le vélo, les vaccins, le cinéma, la contraception, l'Internet, bravo, très bien. Mais compte tenu de l'état dans lequel ils vont laisser la planète en partant, ils devraient évaluer courageusement ce qu'ils ont fait, pas fait, et ce qu'ils ont laissé faire. Ils devraient faire preuve d'un peu de modestie. Parce que franchement, il n'y a pas de quoi se vanter. Personnellement, je ne serais pas choquée qu'on accorde demain le droit de vote à des enfants de sept ans. Ce sont eux qui vont boire la tasse."

Marie Desplechin poursuit sa lettre en rappelant les goûts d'un enfant de sept ans, "simples et peu coûteux". Elle les compare à ceux des adultes, compliqués et chers. Et elle exhorte ses lecteurs:
"Vous allez grandir. Mais n'oubliez jamais la personne que vous avez été à sept ans."
Ensuite, elle explique l'état de la planète, les choses déplaisantes et la réversibilité de l'état actuel de la terre. Un texte à partager tant il est explicatif, imagé et limpide. Et qu'il pose noir sur blanc les bonnes questions.

"Pour une poignée de degrés" se termine par un texte fort de Thierry Salomon, vice-président de l'association négaWatt. Il reprend la thématique de l'évolution du climat en évoquant le budget carbone, les états de réaction de l'humanité, entre incroyants, aquoibonistes, autruches et foutus-pour-foutus, les actions possibles. Un appel vibrant où il reprend la phrase de Bergson, "Nous avons du mal à croire ce que nous savons" et qu'il termine de ces mots: "Puissent ces photographies nous aider à croire en la venue de la catastrophe afin de nous convaincre d'éviter qu'elle ne survienne."

Pour feuilleter "Pour une poignée de degrés", c'est ici.

Marie Desplechin était l'invitée de Giulia Foïs ce mercredi matin sur France Inter ("Dans quel monde on vit", à réécouter ici).


Rappel
DTPE 1: "La fissure", Carlos Spottorno et Guillermo Abril (Gallimard bande dessinée).

dimanche 1 décembre 2013

LM quand Emmanuelle Houdart parle d'argent

Le deuxième Festival des illustrateurs qui s'est tenu à Moulins en septembre 2013 avait entre autres invité Emmanuelle Houdart qui, avec sa complice l'écrivaine Marie Desplechin, vient de publier un album où elles abordent formidablement le difficile thème du rapport à l'argent.

Une aventure qu'elle relate, ainsi que son parcours en littérature jeunesse, dans une séquence vidéo, filmée par l'Ecole Estienne pour le site Ricochet.

Ecoutons-la.



"L'argent" est le nouvel album de Marie Desplechin et Emmanuelle Houdart (Ed. Thierry Magnier, 48 pages). Le duo en avait déjà signé un précédent, excellent aussi, dans le même grand format, "Saltimbanques" (même éditeur, 2011, 48 pages).
Le moins qu'on puisse dire est que le sujet, le rapport à l'argent, est traité de manière peu convenue. Un mariage, celui de Virginie et Ernesto, est au cœur d'une galerie de portraits.

Edward, Bonnie, Sylvia, Franz, Dimitri, Arturo, Camil, Sofie, Nana, Fortunée, ainsi que les fiancés, chacun des membres des deux familles est raconté séparément, par un dessin extrêmement fouillé et un long texte, très agréable à lire. Avec leurs commentaires sur le mariage à venir et bien sûr, sur les oncles, tantes, pères, mères déjà entrevus...

En découvrant successivement ces différentes attitudes par rapport à l'argent, on identifie un chef d'entreprise cynique, une hackeuse, une héritière qui vit de rien, un SDF par choix, un futur légataire, un trader, un mafieux menacé de mort, une jeune entrepreneuse... Chaque fois, une attitude subtilement amenée qui suscite différents émois chez le lecteur, aussitôt contredits par le portrait suivant qui lui fournit un autre point de vue sur la même situation.

Le procédé est excellent et captivant, fine la manière de fouiller le sujet sans lasser ni moraliser, et riche le rapport texte-images.

Et à la fin, Virginie et Ernesto se marient, parce que le plus important est l'amour.




dimanche 13 octobre 2013

LA des sacs à main pour tous les goûts


Un album 
pour enfants
celui tout neuf, 
d'André Bouchard,
"L'abominable
sac à main"
(Seuil Jeunesse).





Un essai de
Jean-Claude Kaufmann,
 "Le sac, un petit monde d'amour"  
(JC Lattès, 2011, 
Le Livre de poche, 2012).






Une fiction de
 Marie Desplechin, 
"Le sac à main"
(illustré par Eric Lambé, Estuaire, 2005, Points, 2006)







Revue en détail 

 

"Maman est inconsciente du danger, le sac est une créature sournoise et féroce", avance André Bouchard. (c) Seuil Jeunesse.

"L'abominable sac à main" d'André Bouchard le montre dès la couverture: il est une créature sournoise et dangereuse. N'a-t-il pas plein de dents? Car il en faut beaucoup pour avaler les clés de maman. Et tout le reste, dont le détail nous est donné et par une liste aussi interminable que cocasse et par un dessin éloquent.

Un sac si vilain que la narratrice dont on devine le jeune âge, ne peut que s'inquiéter pour sa pauvre maman. Surtout quand cette dernière est obligée de vider tout le contenu dudit sac autour d'elle pour récupérer les fameuses clés de la maison. Une scène qui a la force de la vérité et du vécu. Qui n'en a pas été témoin? Mais pourquoi s'en offusquer?

L'auteur-illustrateur a su prolonger par l'humour et l'exagération des situations quotidiennes qui peuvent paraître  mystérieuses ou inquiétantes aux enfants. Le sac maternel n'est-il pas souvent d'accès interdit? Que cache-t-il donc?

La petite fille de l'album livre un portrait négatif  à 90 % du sac de sa maman. Elle trouve aussi bien des raisons d'exister à cette bizarre créature à pattes que des idées pour l'anéantir, ou la dompter, ou la gaver préventivement, tout cela dans de très plaisants dessins. Et elle en remet une couche et une autre couche. Et on rit, de plus en plus fort, devant ces scènes quotidiennes réinterprétées et piquetées de vrais-faux malentendus.
André Bouchard en rajoute et c'est justement ce qu'on aime chez lui. Même qu'on relirait bien ses précédents albums "Les lions ne mangent pas de croquettes" et "Beurk!" (Seuil Jeunesse tous les deux). Et qu'on ne regardera jamais plus un sac à main comme avant.



L'essai de Jean-Claude Kaufmann, "Le sac, un petit monde d'amour", est né d'une demande faite dans "Psychologie magazine", toute bête,  "Avez-vous envie de parler de votre sac ?",  question qui a reçu plein de réponses. De quoi permettre au sociologue de rédiger un essai à sa mode, c'est-à-dire un livre attachant, à mille lieues du traité théorique, bien plus subtil que l’analyse du contenu d’un sac. "C’est très intrusif d’ouvrir le sac des femmes pour le commenter, nous disait en 2011 le sociologue français, de passage à Bruxelles. Le sac est certes révélateur de la personne, mais on ne peut pas le décrypter en trois secondes."

Dans les témoignages, beaucoup de souvenirs d'enfance : les femmes lui ont raconté leur vie par leur sac. « Dans ce livre, je m'éloigne encore un peu plus de la sociologie. Je raconte le roman du sac avec des témoignages bourrés d'émotions. Les femmes ont utilisé des images qui parlent. Quelle trouvaille d'écriture que “le sac sentait maman” ».

Ce qui a le plus frappé l'auteur dans les témoignages recueillis? Les objets insolites trouvés dans les sacs. Il les appelle les "cailloux", ses témoins disent "petite pierre" ou "petit coquillage". "Ils expliquent bien l'âme du sac. Ces cailloux sont là pour prolonger un moment de beauté, de bien-être, pour en rappeler le souvenir. Le caillou pèse vingt grammes mais on ne le pèse pas, pas plus que l'amour ou l'affection."

Nombreuses aussi, les photos papier "alors que les téléphones sont pleins de photos électroniques". Pour le sociologue, "dans le sac, on est au cœur de la petite fabrique de soi. On y trouve les papiers d'identité, mais aussi beaucoup d'écritures, de listes (des courses aux résolutions)".

Son analyse est d'autant plus intéressante qu'elle va au-delà des apparences: sac en désordre ne signifie pas personnalité désordonnée, pas plus qu'une collectionneuse de sacs n'aligne nécessairement les hommes. Elle met aussi en lumière le sentiment amoureux posé sur le sac, tendresse ou passion.

Le sac est un objet assez nouveau finalement. "Le sac est un phénomène récent qu'on a du mal à comprendre. Avant, il n'y avait pas vraiment de sac à main. Le sac était plutôt masculin. Les hommes, nomades, y mettaient leur casse-croûte, leurs outils, quelques pièces de monnaie. Le sac à main apparaît à la Renaissance: c'est l'aumônière, qui devient vite un accessoire de mode. Plus près de nous, il y a un demi-siècle environ, la société était rurale. Les paysannes n'avaient pas de sac à main, sauf le dimanche pour aller à la messe. Depuis l'après-guerre, les sacs se sont généralisés. Ils se sont collés au corps de la femme quand elle part de chez elle. Ce qui arrive souvent puisque désormais la femme travaille. Son sac devient de plus en plus grand, de plus en plus lourd. Ce que ne démentent pas les trouvailles récentes de l'électronique et leur miniaturisation."


Dans "Le sac à main", œuvre de fiction de Marie Desplechin, l'héroïne vide son sac. Au sens propre comme au sens figuré: trousseau de clés, bâton de rouge à lèvres, bon de commande, liste de courses, peigne en écaille, téléphone portable,  paquet de Kleenex, pierre lisse qui rappelle l'été au bord de l'eau... "Il faut que tu m'écoutes, et que tu n'oublies pas de m'aimer. Je commence. Un bâton de rouge à lèvres…", écrit-elle.
Chaque objet du sac à main révèle un morceau de vie de la narratrice. Les petites histoires se recoupent et deviennent un roman. On comprend à la fin pourquoi il fallait les raconter. Un roman en fragments qui ne doivent rien au hasard et  auquel les illustrations d'Eric Lambé offrent encore une autre dimension.