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lundi 4 mars 2019

E1P2FDL 7 Pour un ours, "time is honey"

Encore un peu de Foire du Livre de Bruxelles, E1P2FDL 

Au hasard de mes pérégrinations, entre rendez-vous fixés et rencontres de hasard.
L'édition 2019, la quarante-neuvième, la quatrième où l'entrée est gratuite, a été illuminée par le déploiement du Flirt Flamand et de l'espace européen qui n'ont pas désempli. Elle marquait les 50 ans de la Foire, créée en 1969. On a dénombré 72.000 visiteurs dans les allées de Tour & Taxis, dont 5.000 scolaires, au cours des quatre jours (du jeudi 14 au dimanche 17 février), soit 5 % de plus que l'an dernier.


Huit heures du matin. (c) Hélium.

Aujourd'hui, un album jeunesse drôlement enlevé, mêlant joyeusement quelques humains accueillants, un gros ours sympathique, le temps qui passe, une horloge à apprivoiser, quelques pizzas dont s'empiffrer et diverses activités dans une folle ronde autour du cadran. Sans heure d'hiver ni heure d'été. On pourrait en faire une devinette. Quel est l'album sur le temps qui tourne qui ajoute le "R" du mot "rire" à un vêtement classique bien connu en Tunisie, le "burnous", pour aboutir à un "burn-ours" extrêmement bien amené?


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La réponse est l'impeccable album grand format "L'ours contre la montre" de Jean-Luc Fromental et Joëlle Jolivet (Hélium, 56 pages), avec ses belles couleurs qui pètent. Le duo bien rodé (lire ici, ici et ici) pratique l'humour comme un art de vivre et de créer mais ne cesse néanmoins de se renouveler. On notera au passage que l'illustratrice a abandonné ses linogravures habituelles le temps de cet album au profit de dessins joyeux et enlevés, terriblement expressifs, donnant à aimer les personnages, saisissant les détails des décors.

L'album évoque en finale un "burn-ours", déclinaison oursique du trop connu "burn-out", mais il s'agit avant tout d'apprendre à lire l'heure de façon originale, gourmande et humoristique. Après il sera question de savoir comment gérer ce temps soudainement maîtrisé. D'apprendre à prendre le temps.


Deuxième séance contre la montre. (c) Hélium.

Tout commence à 7 heures un matin dans une famille citadine. Un garçon est en bas des lits superposés, un gros ours orange en haut mais cela n'étonne heureusement personne. Les ennuis commencent tout de suite car l'ours ne sait pas ce que c'est qu'un réveil et se rendort. On imagine le désastre quand il déboule à 8 heures à la table du petit déjeuner. Jeté hors de la cuisine, il se réfugie dans un bain moussant et ne voit pas les enfants partir pour l'école. Evidemment, il rate le bus de 8h15, arrive non sans péripéties à l'école à 9 heures et se voit refuser l'ouverture du portail.

Un répit de courte durée. (c) Hélium.

Pauvre ours, il est toujours à côté de la plaque. Dehors quand les élèves sont en cours, en classe quand les élèves sont en récréation. "Ces histoires d'horaires, ça le dépasse carrément". La preuve dans le reste de la journée à l'école, cantine fermée à 13 heures quand il s'y présente, cours de musique à 15 heures et non de gymnastique. A 16h30, notre héros rate de nouveau le bus et est encore contraint de rentrer à pied. Repas sautés et marches contraintes lui creusent fameusement l'estomac.

La famille comprendra où il a disparu quand la police l'appelle à 8 heures du soir pour signaler que l'ours est au poste de police et pourquoi il y est. Une seule solution, apprendre à l'"idiot en pelisse" à lire l'heure. Le week-end va y suffire, à grand renfort de pizzas et de patience, d'énervement et de rires. Autant de scènes croquignolettes que Fromental nous détaille d'un impitoyable humour et que Jolivet traite successivement avant de nous offrir une magistrale double page faisant référence à plusieurs œuvres d'art en rapport avec les montres ou le temps.

Week-end d'apprentissage. (c) Hélium.

La suite de l'histoire va nous montrer combien connaître l'heure peut aussi être dangereux. Car notre ours, maître du temps, n'est plus maître de son temps. Tout fier de ses acquis, il est d'une ponctualité sidérante quand il n'est pas largement à l'avance. Désormais, les matins et l'école sont tout différents et notre héros d'une bonne humeur inextinguible dont on prend connaissance dans des scènes toujours aussi finement croquées.

Les choses se corsent quand l'ours reçoit un agenda-pro et une montre-chrono. Car le planning de sa semaine se révèle plus que serré. Et donc plus que rempli. Voilà notre bon gros qui court "comme le lapin d'Alice, avec effroi, avec délice, toujours pressé d'arriver quelque part..." Un rythme infernal qui aura raison du héros pour qui "time" n'est plus "honey". Il fait un "burn-ours".

Un planning d'enfer. (c) Hélium.


Envoyé se reposer seul à la montagne, face à des paysages sublimes de vide, l'ours va enfin se retrouver face à lui-même. Il va se requinquer, réfléchir à cette vie où "le cadran peut perdre ses aiguilles". Un jour de balade, il rencontre une ourse sans montre... Philosophe, amoureux, disponible, il est capable d'énoncer sa nouvelle manière de vivre:

"On dit que le temps c'est de l'argent.
Mais pour les ours comme pour les gens,
le bonheur, c'est de savoir prendre le temps
d'écouter son cœur battant."

Une opinion qu'il viendra faire partager à la famille qui l'avait accueilli.

Avec ses formules fortes, ses démonstrations hilarantes, ses changements de rythme, ses illustrations très réussies, "L'ours contre la montre" traite merveilleusement des choix qu'on fait par rapport au temps qui passe, qui coule ou qui file. Un excellent album pour les enfants à partir de 5 ans.



Rappel

E1P2FDL 1 "La jeune fille et le soldat", Aline Sax et Ann de Bode (roman enfant, La joie de lire, ici)
E1P2FDL 2 "Le banc au milieu du monde", Paul Verrept et Ingrid Godon (roman ado, Alice Jeunesse, ici)
E1P2FDL 3  "Ceci est ma ferme", Chris de Stoop (récit, Christian Bourgois, ici)
E1P2FDL 4  "Mon bison", Gaya Wisniewski (album jeunesse, MeMo, ici)
E1P2FDL 5 "Et puis", Icinori (album jeunesse, Albin Michel Jeunesse, ici)
E1P2FDL 6 "La nuit de Berk" (album jeunesse, l'école des loisirs/Pastel, ici)



E1P2FDL 6 La "terrible" nuit de Berk à l'école

Encore un peu de Foire du Livre de Bruxelles, E1P2FDL
Au hasard de mes pérégrinations, entre rendez-vous fixés et rencontres de hasard. L'édition 2019, la quarante-neuvième, la quatrième où l'entrée est gratuite, a été illuminée par le déploiement du Flirt Flamand et de l'espace européen qui n'ont pas désempli. Elle marquait les 50 ans de la Foire, créée en 1969. On a dénombré 72.000 visiteurs dans les allées de Tour & Taxis, dont 5.000 scolaires, au cours des quatre jours (du jeudi 14 au dimanche 17 février), soit 5 % de plus que l'an dernier.


Le couloir-vestiaire. (c) l'école des loisirs/Pastel.

Aujourd'hui, un album jeunesse de Julien Béziat qui était invité au Palais des Imaginaires. Il s'agit de "La nuit de Berk" (l'école des loisirs, Pastel, 40 pages), délicieux album en doubles pages où on se fait peur par plaisir et où l'on retrouve l'impayable canard-doudou Berk et ses jolies couleurs déjà vu dans deux albums précédents (lire ici). Idéal pour les classes maternelles.

La nuit tombe sur l'école. (c) l'école des loisirs/Pastel.

L'histoire commence dans un couloir de l'école, le vestiaire de la classe du narrateur. Ce dernier nous relate l'aventure "terrible" que son canard à la bouille ultra-sympathique lui a confiée. Au-dessus des patères alignées, on remarque des dessins d'enfants représentant quelques héros classiques de la littérature de jeunesse, teasing malicieux. Dans la caisse à doudous se trouve par contre Berk, inexplicablement oublié. Heureusement, le canard aux tons multiples n'est pas seul. Un croco-sac-à-dos tout vert va lui tenir compagnie durant cette nuit d'explorations, riche en émotions diverses.

Croc et Berk vont visiter la classe plongée dans l'obscurité. Ses zones d'ombre sont zébrées de belles touches de lumière, celle du couloir par la porte entrebâillée, celle de la lampe de la maîtresse tombée au sol. Toutefois ce noir omniprésent intensifie les bruits, le "Badaboum" identifié d'une chute mais aussi des "Sprouitch" inconnus répétitifs beaucoup plus inquiétants. De quoi s'agit-il? Croc et Berk ont des idées: "de grosses pattes qui écrabouillent", "des ogres qui mâchouillent, des sorcières qui bidouillent"... Les deux compères fanfaronnent moins quand ils lèvent la tête. Ils sont carrément même terrorisés - les lecteurs de littérature de jeunesse reconnaîtront pourquoi. Ils ne sont pas encore au bout de leurs inquiétudes. La lumière s'éteint. Le bruit s'accélère: "SPROUITCH SPROUITCH SPROUITCH SPROUITCH..."

Lumière! (c) l'école des loisirs/Pastel.

Le suspense est à son comble et la réponse sera superbe, surtout qu'elle se prolonge jusqu'à la scène finale, une fois le nouveau jour de classe arrivé et la maîtresse assise sur sa chaise. "La nuit de Berk" est un remarquable album pour frémir et rire. Il est même plus que cela car il présente un très beau travail sur la couleur. Jouant harmonieusement avec la lumière et les ombres dans des plans identiques ou en changeant de lieu, il permet au lecteur de participer à cette séance nocturne inopinée et de découvrir lui-même l'origine des bruits étranges tout en rigolant un bon coup.


Rappel

E1P2FDL 1 "La jeune fille et le soldat", Aline Sax et Ann de Bode (roman enfant, La joie de lire, ici)
E1P2FDL 2 "Le banc au milieu du monde", Paul Verrept et Ingrid Godon (roman ado, Alice Jeunesse, ici)
E1P2FDL 3  "Ceci est ma ferme", Chris de Stoop (récit, Christian Bourgois, ici)
E1P2FDL 4  "Mon bison", Gaya Wisniewski (album jeunesse, MeMo, ici)
E1P2FDL 5 "Et puis", Icinori (album jeunesse, Albin Michel Jeunesse, ici)

jeudi 28 février 2019

E1P2FDL 5 Et puis? L'album "Et puis" pose la question à ceux qui savent se passer des mots

Encore un peu de Foire du Livre de Bruxelles, E1P2FDL 

Au hasard de mes pérégrinations, entre rendez-vous fixés et rencontres de hasard.
L'édition 2019, la quarante-neuvième, la quatrième où l'entrée est gratuite, a été illuminée par le déploiement du Flirt Flamand et de l'espace européen qui n'ont pas désempli. Elle marquait les 50 ans de la Foire, créée en 1969. On a dénombré 72.000 visiteurs dans les allées de Tour & Taxis, dont 5.000 scolaires, au cours des quatre jours (du jeudi 14 au dimanche 17 février), soit 5 % de plus que l'an dernier.


Les pages de garde avant de "Et puis". (c) Albin Michel Jeunesse.

Aujourd'hui, un album jeunesse muet à part les treize mots qui égrènent les pages, aux tonalités chromatiques peu habituelles dans le genre, nous convie à raconter des histoires autour de cinq personnages principaux. Corps humain mais tête d'outil (marteau, pince, boulon, scie, clé), les artisans se meuvent dans douze tableaux, un par mois de l'année, dans un paysage qu'ils modèlent selon leurs spécialités.

Le titre de l'album est déjà une invitation en soi: "Et puis" (Albin Michel Jeunesse, 32 pages). Il est signé du couple/duo/studio de dessinateurs Icinori, à savoir Mayumi Otero et Raphael Urwiller qui travaillent ensemble ou séparément. Dessinateurs, plasticiens, éditeurs, ils se distinguent par une intense recherche graphique, visible dans la presse, lors d'expos ou dans leurs livres. Après s'être auto-édités, les voici publiés en tant qu'auteur-illustrateur pour un premier titre dans la remarquable collection "Trapèze" d'Albin Michel Jeunesse.

On est d'abord frappé par la palette de tons utilisée: un bleu outremer qui claque et revient comme un fil rouge entre les différents tableaux. Il se pose sur les troncs des arbres de cette curieuse forêt, sur des bottes et des gants des cinq protagonistes, qui sont habillés d'un ocre très présent aussi, sur d'autres détails aussi. Ensuite on regarde de plus près. On comprend que le paysage face à nous est fixe malgré les transformations qu'il subit. Et quelles transformations! Les cinq personnages-outils le construisent et le déconstruisent de mois en mois, de septembre à août. Une année défile sur cette scène de théâtre qui accueille de fantastiques expérimentations graphiques.

Mars. (c) Albin Michel Jeunesse.

Au fil des tableaux, les arbres se dénudent, des décors disparaissent, d'autres sont déroulés, ou gonflés, sur fond montagnard, les arbres servent à autre chose. Les régisseurs travaillent comme des fous, jouent même avec les formes des dessins pour raconter d'autres histoires. Le lac deviendra ainsi une gare où embarqueront en finale tous les acteurs! Les constructeurs ne sont pas seuls à l'œuvre. Une foule de personnages secondaires très occupés eux aussi les accompagnent, des animaux de toutes sortes et des humains qui deviennent vite familiers et dont les portraits apparaissent en gardes arrières.

Mai. (c) Albin Michel Jeunesse.

"Et puis" est un spectacle sans fin à élaborer en interprétant les scènes évolutives présentées dans les magnifiques images. On peut suivre le raton-laveur ou la famille oiseau ou le cerf ou la tortue géante ou la chenille ou le cygne ou l'ours et tous les autres animaux présents en masse. Et évidemment les personnages humains autres que les régisseurs qui apparaissent dès le mois d'octobre, l'écrivain, le dessinateur, la Vénus de Botticelli, la patineuse,.. et même quelques champignons. Autant de mini-récits montrant joies, rires, travail, drames, détente et un avenir bien présent, que ce soit dans les oisillons ou dans la femme enceinte.


Juin. (c) Albin Michel Jeunesse.

"Et puis" est un album qui peut déstabiliser, car peu habituel. Laissons-nous porter plutôt par son côté intriguant et son propos très construit de scènes à imaginer. Voilà un tremplin pour l'imagination, et un régal pour les yeux avec son dessin un peu raide qui convient très bien ici, ses mille détails, ses profils à l'égyptienne, ses couleurs qui vont du froid au chaud selon la saison et son sens inouï de la composition. Pour tous dès 5 ou 6 ans.

Septembre. (c) Albin Michel Jeunesse.

Grand format presque carré qui se déploie en majestueuses doubles pages, imprimé sur un très élégant papier épais et mat, "Et puis" vient de valoir deux distinctions à ses auteurs. Un mention spéciale fiction aux BolognaRagazzi Awards 2019 (lire ici) et le prix ovni Libbylit 2018 (lire ici).

Rappel

E1P2FDL 1 "La jeune fille et le soldat", Aline Sax et Ann de Bode (roman enfant, La joie de lire, ici)
E1P2FDL 2 "Le banc au milieu du monde", Paul Verrept et Ingrid Godon (roman ado, Alice Jeunesse, ici)
E1P2FDL 3  "Ceci est ma ferme", Chris de Stoop (récit, Christian Bourgois, ici)
E1P2FDL 4  "Mon bison", Gaya Wisniewski (album jeunesse, MeMo, ici)



mardi 26 février 2019

E1P2FDL 4 Une fillette et un bison amis à vie

Encore un peu de Foire du Livre de Bruxelles, E1P2FDL 

Au hasard de mes pérégrinations, entre rendez-vous fixés et rencontres de hasard.
L'édition 2019, la quarante-neuvième, la quatrième où l'entrée est gratuite, a été illuminée par le déploiement du Flirt Flamand et de l'espace européen qui n'ont pas désempli. Elle marquait les 50 ans de la Foire, créée en 1969. On a dénombré 72.000 visiteurs dans les allées de Tour & Taxis, dont 5.000 scolaires, au cours des quatre jours (du jeudi 14 au dimanche 17 février), soit 5 % de plus que l'an dernier.

Le plaisir d'être ensemble. (c) MeMo.

Aujourd'hui, le premier album jeunesse d'une auteure-illustratrice belge, aussi remarquable par le fond que par la forme, "Mon bison", au possessif goûteux, signé Gaya Wisniewski (MeMo, 36 pages, 2018). Il a obtenu le prix Libbylit 2018 en catégorie "album belge" (palmarès complet en fin de note).

Le livre frappe dès sa couverture, le dessin au fusain d'une petite fille et d'un bison dont les visages se pressent, s'épousent. Le titre est simple. "Mon bison". Comme on aurait pu dire "Mon chien", ou "Mon chat", ou "Mon cheval". L'attitude du dessin et le titre laissent deviner une histoire de tendresse, une histoire de complicité au-delà des apparences. Ce sera le cas.
Toujours au fusain noir, relevé d'un peu de feutre Posca blanc et de traits d'aquarelle bleutée, les doubles pages nous entraînent dans une merveilleuse amitié. Dans une histoire de vie qui est, comme toutes les histoires de vie, aussi une histoire de mort.

Il y a du "Ernest et Célestine" (lire ici) pour la complicité entre les deux héros, du "Zuza" (lire ici) pour la différence de taille, du trentenaire "Chien bleu" ou du "Prince tigre" (lire ici) pour l'ami imaginaire, ou pas, protecteur dans ce très beau premier album.

Retour annuel. (c) MeMo.

La narratrice nous conte son histoire: "La première fois que je l'ai vu, c'était le printemps. Dans les herbes hautes, je ne voyais pas grand-chose du haut de mes quatre ans." C'est sa maman qui lui montre le bison, nous dit-elle: "Regarde! Il est revenu!". Pas l'ombre d'un questionnement sur la nature de l'animal, relié à la mère de la petite. Ami réel, ami rêvé? A chacun de choisir.

Première rencontre. (c) MeMo.

La toute petite fille et l'énorme bête s'apprivoisent peu à peu, se découvrent, se trouvent bien ensemble. Se respectent aussi. Le bison n'aime pas toujours ce qu'elle lui cuisine. La fillette apprend à admettre qu'il va partir chaque printemps rejoindre les siens mais qu'il reviendra à l'hiver suivant. Leurs retrouvailles sont toujours enthousiastes. Comme s'ils s'étaient quittés la veille. L'amitié est là, grandit, se double de tendresse. Se mue en amour. Les années passent. Le duo s'épanouit. Chacun veille sur l'autre. Ils s'entendent, se sentent, se parlent, s'écoutent. Les années passent et la maman disparue apparaît dans leurs conversations. Des souvenirs chaleureux qui annoncent peut-être la suite. Un hiver, le bison ne revient pas. Mais ses larmes séchées, l'ancienne petite fille devenue une très vieille femme sent que le bison, son bison, est toujours à ses côtés et elle se souvient de leurs conversations.

Un ami précieux. (c) MeMo.
On découvre une très belle force de vie dans cette histoire. Une énergie que rendent remarquablement les dessins en noir et blanc, illuminés parfois de quelques touches bleues. Voilà un noir et blanc qui n'a rien de sombre, au contraire. Les scènes captent finement les attitudes des protagonistes. Quelle douceur quand ils se reposent l'un sur l'autre, au sens propre comme au sens figuré. Quelle tendresse quand ils devisent ensemble près du feu. Quelle belle image que les souvenirs qui naissent dans la fumée du lait chaud. Quelle lumière dans la nuit qui compte une étoile de plus. Vraiment, "Mon bison" est un premier album d'exception, qui enchante et nourrit, d'une merveilleuse richesse sous son apparente simplicité.



Après avoir fait des études d'illustration à l'institut Saint-Luc à Bruxelles, y être devenue professeur de dessin et avoir animé des ateliers d'illustration à Bruxelles pendant six ans, Gaya Wisniewski a eu envie de raconter des histoires. A trente-six ans, en 2016, elle s'est installée dans le Gers et s'y consacre à l'illustration. Son second album jeunesse, "Chnourka", toujours chez MeMo mais en couleurs, paraîtra le 21 mars.





Palmarès des prix Libbylit 2018

Album belge
"Mon bison", Gaya Wisniewski (MeMo)
Roman belge
"Deux secondes en moins", Marie Colot et Nancy Guilbert (Magnard)
Traduction belge
"Le trésor de Barracuda", Llanos Campos (traduit par Anne Cohen Beucher, illustré par Nicolas Pitz, l'école des loisirs, lire ici)
Petite enfance
"L'œuf",  Kevin Henkes (Le Genévrier)
Album
"Cache-cache cauchemars", Jean Lecointre (Thierry Magnier)
Ovni
"Et puis", Icinori (Albin Michel Jeunesse)
Roman 
"La peau de mon tambour", Marie Sellier (Thierry Magnier)
Roman graphique
"Les amours d'un fantôme en temps de guerre", Nicolas de Crécy (Albin Michel)
Théâtre
"La poupée barbue", Edouard Elvis Bvouma (Lansman)


Rappel

E1P2FDL 1 "La jeune fille et le soldat", Aline Sax et Ann de Bode (roman enfant, La joie de lire, ici)
E1P2FDL 2 "Le banc au milieu du monde", Paul Verrept et Ingrid Godon (roman ado, Alice Jeunesse, ici)
E1P2FDL 3  "Ceci est ma ferme", Chris de Stoop (récit, Christian Bourgois, ici)



vendredi 22 février 2019

E1P2FDL 3 Raser des paysages ancestraux et les remplacer par des sites écologiquement corrects

Chris de Stoop au Flirt Flamand de la FLB.
(c) Michiel Devijver.

Encore un peu de Foire du Livre de Bruxelles, E1P2FDL 

Au hasard de mes pérégrinations, entre rendez-vous fixés et rencontres de hasard.
L'édition 2019, la quarante-neuvième, la quatrième où l'entrée est gratuite, a été illuminée par le déploiement du Flirt Flamand et de l'espace européen qui n'ont pas désempli. Elle marquait les 50 ans de la Foire, créée en 1969. On a dénombré 72.000 visiteurs dans les allées de Tour & Taxis, dont 5.000 scolaires, au cours des quatre jours (du jeudi 14 au dimanche 17 février), soit 5 % de plus que l'an dernier.



Aujourd'hui, interrogations littéraires, paysagères, paysannes même, avec le journaliste flamand Chris de Stoop à propos de l'évolution du monde agricole dans les polders belges. On y détruit les fermes qui existent, nous explique-t-il. On comble les fossés. On rase les haies. Dans quel but? Autoriser le développement industriel du port d'Anvers en saupoudrant ces interventions mortifères d'une dose d'écologie mal pensée. Bien sûr, je caricature un peu, mais pas tant que ça finalement à lire ce texte magnifique où il consigne la vie de ses parents, surtout de sa mère, veuve depuis longtemps et mémoire du lieu, et de son frère fermiers. Déclaration d'amour filial à l'une, hommage posthume à l'autre. Pour nous, lecteurs, plongée dans un monde contemporain quasiment disparu. "Maman, mon frère, la ferme, c'était un trio", note l'auteur.

Quand j'ai vu l'an dernier dans le programme éditorial des Editions Christian Bourgois l'annonce de la traduction du livre de Chris de Stoop "Dit is mijn hof" (De Bezige Bij, 2015), j'ai bondi de joie. Enfin, la société agricole belge traitée de l'intérieur dans une optique littéraire et pas par n'importe qui. Quand le livre est arrivé, je me suis précipitée sur "Ceci est ma ferme" (traduit du néerlandais (Belgique) par Micheline Goche, Editions Christian Bourgois, 2018, 318 pages). Et j'ai été enchantée par ces pages qui racontent un monde que j'ai connu de loin, qui est notre monde et qui est en train de s'éteindre. Qu'"on" est en train d'éteindre plutôt. D'un ton naturel, sans indignation, ses mots suffisent, le journaliste nous conte la disparition de la ferme familiale. L'air de rien, il nous interroge sur la place accordée à la nature dans nos vies, sur le rapport qu'on a aujourd'hui au vivant, animal ou végétal. Il dénonce sans fard les politiques agricoles européennes et remet sans cesse l'humain au centre des préoccupations.

Quand j'ai appris que Chris de Stoop venait à la Foire du livre de Bruxelles dans le cadre du Flirt Flamand, j'ai coché le jour et l'heure dans mon agenda. Et j'y suis allée. J'ai entendu un homme de bon sens consigner l'effacement des fermiers de l'espace agricole, pointer les horreurs dont sont capables les industriels pour augmenter encore leur puissance et leurs profits, jauger le fossé qu'on creuse entre la nature et les enfants qui ne savent plus ce qu'est le pis d'une vache, la saillie d'une jument, pointer l'hypocrisie qu'implique l'établissement de zones artificiellement vertes pour remplacer des champs, des prés, des arbres et des lieux centenaires. J'ai entendu un homme connecté à la vie paysanne traquer toutes les erreurs qui se commettent au nom de l'écologie. J'ai senti un homme amoureux de ses polders meurtri par des décisions imbéciles, un fils de paysan révolté par l'injustice des décisions administratives. J'ai vu un homme rappeler inlassablement son amour à cette terre qui nous rend humains.

En fin de note, on trouvera un extrait du texte "Ceci est ma ferme" que Chris de Stoop a lu à la Foire du livre, assis à sa table fleurie d'un bouquet, devant le public attentif réuni sur les gradins de la bibliothèque ronde du Flirt Flamand. En l'écoutant, je pensais à ces nouveaux arrivants dans un village en France qui ont demandé à l'agriculteur local de tuer ses coqs qui les réveillaient. On a beaucoup ri de cette histoire, non belge, mais française en l’occurrence. Mais fait-on mieux ici en décidant dans des bureaux ce qui s'avérera parfaitement contre-productif sur le terrain? En journaliste aguerri - il a passé trente ans chez "Knack", Chris de Stoop va sur le terrain. Il regarde, il écoute, il fait parler, il constate, il questionne, il enquête, il confronte. Pas de pathos, des faits. Pas de harangue, de la réflexion. Pas d'aigreur, mais une énergie contenue. Son regard d'airain nous permet de réfléchir, de voir plus loin. Ses mots nous ouvrent des horizons larges et nous emportent dans ce coin de Belgique près d'Anvers. La terre de ses parents qui y avaient déménagé, quittant leur village natal à 70 kilomètres de là. Sa terre.

Chris de Stoop.
(c) Lenny Oosterwijk.
Chris de Stoop est né en 1958 dans le polder de Waas, près d'Anvers, où ses parents exploitaient une ferme. Attiré très jeune par la littérature, condisciple de l'écrivain belge flamand Tom Lanoye, il quitte la ferme familiale pour se consacrer à l'écriture. Après des études de philologie germanique et de communication à la KUL, il est engagé en 1982 comme grand reporter par le magazine flamand "Knack" où, pendant plus de trente ans, il signe de nombreux reportages à l'étranger et des articles sur la société belge. Il est également depuis 1992 l'auteur d'une dizaine d'ouvrages relatant ses enquêtes de terrain, traite des êtres humains, prostituées de l'Est, SDF... Il a mis un terme à sa carrière de journaliste en 2016 pour ne plus se consacrer qu'à l'écriture et, à temps partiel, à la ferme familiale où il est retourné en 2010, après le suicide de son frère aîné, qui s'en occupait.

"Ceci est ma ferme", mots que son frère crache à un voisin importun et qui sont repris en titre, consigne la lente destruction d'un paysage, vécue de l'intérieur. Les aberrations des règlements. Le recul d'une nature ancestrale au profit d'une nature reconstituée, évidemment fausse et bancale. La déshumanisation d'un métier. La peur des contrôleurs. L'inquiétude permanente. La disparition des polders nourriciers au profit d'extensions d'un port. Les déséquilibres de la faune et de la flore qui en découlent. Les nouveaux voisins, qui construisent des villas. Les ombres d'une administration inquisitrice qui planent. Cet atroce sentiment d'être perdu. Chris de Stoop le fait à travers les souvenirs de sa mère, désormais en maison de soins à la suite d'une chute, à l'esprit alerte et à la mémoire intacte, et à de multiples rencontres. Des hommes et des femmes du coin qu'il rencontre inlassablement, qu'il fait raconter.

Mais son livre n'est pas une enquête journalistique. C'est un livre, au sens littéraire du terme, grâce auquel on s'offusque. Grâce auquel on s'émeut aussi. On suit l'auteur dans ses enthousiasmes pour le bâti d'une ferme, un labour tout frais, une vache croisée, un paysage qui se dessine, le bleu des fleurs de lin. Ses mots consignent en douceur ces déclins avant que leur sens ne vous claque à la figure. Chris de Stoop, ce sont aussi des phrases qui touchent. "Un polder qui vous interpelle comme un poème", écrit-il. Plus loin, "Emmener la dernière vache, engranger la dernière moisson, arrêter le métier de paysan, cela fait trop mal." Il sait d'où il vient: "La ferme a contribué à faire de moi ce que j'ai été, ou suis, ou ne suis pas."

Son livre, écrit en hommage à son frère qui, un jour, n'a plus pu résister et s'est suicidé, interpelle. Inquiète et rassure en même temps. Ses mots disent la poésie de la nature aux sens ancien et humain du terme.

Là où Chris de Stoop écrit.



Ceci est ma ferme

La crise agricole est partout, et quand même, il y a peu ou pas de solidarité envers les paysans en détresse, si nombreux aujourd'hui. Moi, j'ai parcouru le monde comme reporter et écrivain, mais après 30 ans, je suis retourné à notre ferme familiale où j'ai grandi. C'était après le suicide de mon frère aîné qui avait repris la ferme et à qui ce livre est dédié. Et oui, maintenant je suis officiellement écrivain-paysan, je suis fermier à temps partiel. C'est une ancienne ferme en Flandres, située dans une région agricole, qui a toujours été une véritable terre de fermiers, depuis le Moyen Age, et qui disparaît maintenant à cause de l’expansion du port d'Anvers et des compensations écologiques; donc beaucoup de fermiers doivent céder la place, d'abord pour l’industrie et puis pour les nouvelles réserves naturelles. Pendant ma jeunesse, il y avait encore douze fermiers et un berger dans ma rue; aujourd'hui, il reste un seul fermier (sans successeur). Et tout cela est représentatif pour la crise et l’évolution dans toute l’Europe, mais nulle part, le phénomène n’a été aussi brutal que chez nous.

Mon livre "Ceci est ma ferme" est ce que j'appellerais une œuvre littéraire narrative de non-fiction, avec beaucoup de récits, beaucoup de descriptions, beaucoup d’émotions aussi. Donc c'est une enquête, bien sûr, je visite la terre agricole brisée de ma famille et je parle avec toutes les parties concernées – surtout les paysans - mais c'est aussi un récit littéraire, écrit comme un roman. Et, à mon grand étonnement, ce livre est devenu mon plus grand best-seller, aux Pays-Bas et en Belgique, traduit en plusieurs langues, et il paraîtra aussi en Chine. Donc c'est une histoire personnelle mais aussi universelle. Le livre éveille apparemment un sentiment de perte, un sentiment de manque, je pense, la sensation d'être déraciné. Nous perdons le lien qui nous rattache à notre terre, à notre nourriture, à nos racines.

Non, je pense que non. Chez nous, après que le mouvement écologique a lutté, avec les paysans, contre l'extension mégalomane du port, il a conclu un accord avec ce dernier. Et la population en a été blessée dans l’âme, parce que les vieux polders doivent devenir des marécages, et tout cela se passe contre la volonté des personnes concernées.

Des dizaines de fermes historiques et même des hameaux entiers doivent à présent disparaître devant cette nouvelle nature. Et l'homme est exclu de cette nouvelle nature artificielle. J'ai suivi ça de près.

Je ne suis pas opposé aux réserves naturelles elles-mêmes; au contraire, pour moi, la nature est l'une des valeurs les plus importantes. Mais je m'oppose à ces nouvelles réserves lorsqu'elles s'accompagnent de souffrances humaines, et lorsqu'elles causent la destruction de paysages séculaires, qui sont, à nos yeux, le patrimoine de notre région, la mémoire de notre région.

En plus de sa valeur écologique, notre paysage a aussi des valeurs historique, agricole, culturelle, sociale, familiale et morale. Le paysage détermine aussi notre identité. Je l'écris quelque part dans mon livre: "Cette ferme, c'est nous".

Mon livre, "Ceci est ma ferme", est un hommage au traditionnel monde du paysan, tel qu'il était encore représenté par notre propre ferme. Mais évidemment, c'est aussi un cri d'alarme. J'ai parlé avec beaucoup de fermiers, et ils me posent la question fondamentale de savoir s'ils ont encore le droit d'exister – et cela concerne presque tous les paysans maintenant, en Belgique, en France, partout. Beaucoup d'entre eux ont l'impression d'être la dernière génération. Ils se sentent attaqués de toutes parts, ils veulent simplement une perspective.

Malheureusement, beaucoup de citadins veulent des produits de rebut, à des prix très bas, et ces prix, l'agroindustrie et les supermarchés les pratiquent, en exploitant les fermiers, qui finissent par travailler à perte. Il y a cinquante ans, les prix de certains produits agricoles étaient plus élevés qu'aujourd’hui; il y a cinquante ans, le citadin consacrait la moitié de son budget à son alimentation; maintenant, à peu près douze pour cents, maintenant, il consacre le double à ses loisirs…

Chaque année, des milliers de paysans cessent leurs activités; une longue chaîne familiale, parfois depuis des siècles, est coupée, et cela fait mal. Une étude montre que, dans plusieurs pays occidentaux, près de deux fois plus de paysans que de citadins mettent fin à leurs jours. Et pourtant, pourtant tout cela n'est pas ressenti comme un drame social par notre société, c'est incroyable.

J'écris en dernière page: "Nous sommes peut-être tombés du temps, mais le temps nous a aussi laissés tomber".

Mois, je pense que l'agriculture, malgré toutes les critiques, justifiées parfois, n'est pas un secteur économique comme les autres, mais un service de base, comme l'enseignement ou les soins de santé, et caetera.

Moi, personnellement, en général, je suis optimiste, je pense que l'homme va trouver des solutions pour les problèmes de la planète. Et pour ce qui concerne mon sujet, j'espère, et je crois, que l'esprit de l'époque est en train de basculer, qu'une revalorisation de la campagne et de notre alimentation arrive, et qu'on va redécouvrir qu'il y a là encore une vie, qui n'est peut-être pas à la mode maintenant, qui n'est peut-être pas chic pour notre époque, mais qui est vraie, et qui est authentique. Et ça, c'est aussi important.

Oui, mon livre raconte comment l'agriculture est en train de disparaître sous nos yeux, et que c'est un drame sociale et culturel qui concerne tout le monde. J'espère pouvoir percer une petite brèche dans la pensée économique des dernières années. Pour que tout ne soit pas soumis à la croissance et à l'argent. Pour qu'on puisse garder certaines valeurs fondamentales, comme la personne humaine, l'environnement, le patrimoine, le paysage, et – et, aussi – l'agriculture. Si nous voulons une campagne durable et rentable, nous devons la réaliser avec les derniers paysans, en dialogue avec le mouvement écologique, et pour cela, aucun paysan n'est de trop, au contraire.

Chris de Stoop



Rappel

E1P2FDL 1 "La jeune fille et le soldat", Aline Sax et Ann de Bode (roman enfant, La joie de lire, ici)
E1P2FDL 2 "Le banc au milieu du monde", Paul Verrept et Ingrid Godon (roman ado, Alice Jeunesse, ici)


mardi 19 février 2019

E1P2FDL 2 Depuis le banc d'un parc, un fils endeuillé parvient à devenir un homme

Encore un peu de Foire du Livre de Bruxelles, E1P2FDL

Au hasard de mes pérégrinations, entre rendez-vous fixés et rencontres de hasard.
L'édition 2019, la quarante-neuvième, la quatrième où l'entrée est gratuite, a été illuminée par le déploiement du Flirt Flamand et de l'espace européen qui n'ont pas désempli. Elle marquait les 50 ans de la Foire, créée en 1969. On a dénombré 72.000 visiteurs dans les allées de Tour & Taxis, dont 5.000 scolaires, au cours des quatre jours (du jeudi 14 au dimanche 17 février), soit 5 % de plus que l'an dernier.



Tout juste sorti en français, un autre roman jeunesse illustré venu de Flandres où il était paru en 2014, plutôt pour ados, le très délicat et subtil "Le banc au milieu du monde" de Paul Verrept, finement illustré par Ingrid Godon (traduit du néerlandais par Emmanuèle Sandron, Alice Jeunesse, "Le chapelier fou", 88 pages). Il y est aussi question d'un banc. Comme dans "La jeune fille et le soldat" d'Aline Sax et Ann de Bode (lire ici). Mais ce banc n'accueille qu'une seule personne, le narrateur, perdu dans la vie, dit-il, depuis que ses parents sont morts.


Le banc. (c) Alice Jeunesse.

Ce roman illustré se distingue aussi par l'originalité de son rapport texte-images. Pour ces dernières, Ingrid Godon a choisi de montrer aussi ce que le texte ne dit pas, ce qu'il suggère. Par exemple, le narrateur enfant en compagnie de ses parents au début, ou des images plus colorées et plus abstraites que les autres scènes en crayons de couleur au centre, ou encore une longue séquence sans texte vers la fin pour montrer le temps qui passe. "Le banc au milieu du monde" est en effet le livre d'un deuil, d'une tristesse, d'un chemin de vie, d'une introspection qu'il faut un jour affronter. Quand on est prêt. Quand le narrateur est prêt. On le suit dans un texte à la première personne, dont les mots évoquent différentes situations se déroulant près du banc, ou des souvenirs, laissant les émotions qui en émanent toucher le lecteur. S'il le veut, s'il est prêt.

La première double page du roman.(c) Alice Jeunesse.

On découvre le narrateur perdant son père enfant, perdant sa mère adulte. Des deuils qui lui causent de terribles chagrins à tel point qu'il se cloître dans la maison familiale vide désormais. Pour toujours? Non, jusqu'à ce que son corps réclame à manger et à boire. Jusqu'à ce que ce besoin primaire le fasse sortir de chez lui. Croiser ce banc qui l'invite à s'asseoir pour ne pas rentrer tout de suite chez lui.

Une mise en page soignée. (c) Alice Jeunesse.

Le banc. Le parc. D'autres humains. Des adultes, des enfants. Du temps passé à observer le monde mais aussi à réfléchir. Au temps qui passe ou au temps qu'il reste à vivre. A sa place sur terre. A ses choix de vie. A son passé, à son présent, à son futur. Le narrateur nous confie les rencontres qu'il fait autour de son banc. Les conversations relatent d'autres vies, souvent d'autres tracas. Elles sont l'occasion de mots assemblés avec talent. La poésie du quotidien, sa fantaisie, ses imprévus. Un brin de philosophie. Ainsi, cette remarque: l'amour entre deux personnes se fatigue-t-il un jour?

Le narrateur voit la jolie fille. (c) Alice Jeun.
Petit à petit, celui qui écoute bien devient celui qui parle le premier aux autres occupants du banc. Qui ouvre davantage les yeux. Qui voit la jeune fille jolie. Qui rigole en imaginant une scène avec deux frères assis aux deux bouts du siège. Qui a le courage d'affronter les ombres qui le hantent. Le fils grandit. Change de statut. Dépasse celui de fils. Pour cela, Paul Verrept passe aux lettres que le narrateur, qui restera anonyme, adresse à Anne, qui était à l'école avec lui. Une bouteille à la mer. Mais comme on sait, ce type de message atteint parfois son destinataire. "Le banc au milieu du monde" est un magnifique roman sur le deuil, la vie et l'amour. Remarquablement mis en pages, il est véritablement porté par l'écriture toute en nuances de Paul Verrept et les illustrations splendides d'Ingrid Godon qui est devenue la co-auteure du livre par la qualité de ses dessins, vignettes ou pleines pages, parallèles à l'histoire ou autonomes. Un très grand roman pour ados.


Rappel

E1P2FDL 1 "La jeune fille et le soldat", Aline Sax et Ann de Bode (roman enfant, La joie de lire, ici)

mardi 29 janvier 2019

La nostalgie lumineuse d'Alain Verster

Alain Verster.

Il reste une quinzaine de jours pour visiter l'exposition-installation au Wolf (rue de la Violette, 20, 1000 Bruxelles) de l'illustrateur jeunesse belge flamand Alain Verster - jusqu'au vendredi 15 février. Un superbe univers graphique incitant à la rêverie, à la fois poétique, nostalgique et extrêmement vivant, composé de photographies anciennes travaillées à l'acrylique, à la peinture à l'huile et au  ruban adhésif. A le voir, on pense un peu à Carll Cneut (lire ici) qui a été son professeur au KASK et au Norvégien Stian Hole (lire ici). Surtout, on se dit que c'est drôlement réussi. Son style rétro manie avec talent l'humour et les clins d'œil.

Alain Verster a déjà publié six albums pour enfants en Flandres, cinq chez De Eenhoorn, un chez Lannoo. Son avant-dernier, "Ik zie jou, zie jij mij?", avec un long texte de Saskia Goeminne, a été traduit en français par Marie Hooghe, "Je te vois, et toi?" (Versant Sud Jeunesse, 2018). C'est un album puisqu'il est largement et superbement illustré, mais pour les grands enfants, à partir de 9/10 ans, sans limite d'âge. Il se déroule le temps d'une journée sur une place et met en scène une vieille dame, un homme, une femme, une petite fille, un chien et un poisson rouge.

La place centrale. (c) Versant Sud Jeunesse.

L'album propose de faire un arrêt sur une place où sonne joliment une fontaine et de regarder tout ce qui s'y passe. Le soleil, les maisons, les pigeons et bien entendu les gens. Pas tous ceux qui passent mais certains qui s'y arrêtent. La vieille dame assise sur un banc avec son pique-nique. L'homme au nœud papillon, si propre sur lui et attiré par une femme derrière sa fenêtre. Le petit garçon qui rêve d'un chien. Le chien sauvé jeune par la vielle dame. Le bébé fille endormi sur un vélo. Le poisson rouge fatigué de son bocal.


Quelques-uns des personnages principaux.
(c) Versant Sud Jeunesse.






















Des liens vont se tisser entre tous ces personnages, dans un texte qui met la focale sur chacun d'eux successivement avant de revenir à la place, élément central. Les illustrations, elles, donnent mille choses de plus à voir, dans leur réalisme photographique bousculé par de formidables collages. Car la technique d'Alain Verster accroche le regard autant qu'elle l'interpelle. Elle séduit par ses compositions et son choix de couleurs et pousse le texte plus loin que ses mots.

Tout est à voir et à raconter. (c) Versant Sud Jeunesse.

Né en 1984 à Braschaat près d'Anvers, Alain Verster y habite toujours. Il a étudié le graphisme à la Royal Academy of Fine Arts de Gand. Il est professeur d'éducation plastique. Sa technique d'illustration se caractérise par une superposition de couches d'images. Sa base est composée de photographies anciennes traitées numériquement, puis imprimées sur du papier non couché et travaillées  avec du ruban adhésif. Cela floute un peu l'image originale dont certains traits sont accentués au crayon, à l'acrylique et à la peinture à l'huile. A ce procédé s'ajoutent des couleurs en arrière-plan. Ces différents éléments sont assemblés sur écran. Malgré le traitement numérique, la matière des dessins originaux est conservée et confère de la vérité et de l'intensité aux compositions.

Pour feuilleter en ligne "Je te vois, et toi?", c'est ici.

L'album "Je te vois, et toi?" a été sélectionné par "La Petite Fureur" (jusqu'au 1er mars), concours littéraire de la Fédération Wallonie-Bruxelles visant à promouvoir la lecture des enfants tout en assurant la visibilité des auteurs et illustrateurs de la Communauté française. Il propose aux enfants de 3 à 13 ans de choisir un des douze livres d'auteurs, illustrateurs et/ou traducteurs belges sélectionnés et d'en prolonger la lecture par un dessin, un collage, une poésie, une chanson, une adaptation théâtrale... Tout est permis sauf les réalisations en 3D.

Sélection "Petite fureur 2018"




 Alain Verster sera présent à la Foire du livre de Bruxelles le samedi 16 février à 11 heures.




jeudi 17 janvier 2019

FLB 2019: "Il faut être deux pour flirter"


Qui se rappelle de la première édition de la Foire du livre de Bruxelles? C'était à la salle Arlequin avenue Louise, en 1969, il y a tout juste cinquante ans. Qui s'en rappelle? En tout cas, Hervé Gérard, président du conseil d'administration de la FLB, et Jimmy Jamar, chef de la la Représentation de la Commission européenne en Belgique, deux des orateurs qui ont présenté la Foire du livre de Bruxelles qui fête ses cinquante ans en cette 49e édition. Sven Gatz, notamment ministre de la Culture au sein du Gouvernement flamand, également présent, ne peut en dire autant: il a à peine 51 ans.
Pour rappel, la FLB 2019, se tiendra dans quatre magasins de Tour & Taxis du jeudi 14 février, jour de la Saint-Valentin, au dimanche 17 février (infos pratiques ici).

On le sait, c'est la Flandre qui en est l'invitée d'honneur, par le biais d'une appellation en deux mots, Flirt flamand, l'un anglais, l'autre français (lire ici). Un programme complet et très prometteur (lire ici). Un teasing ici.

Sven Gatz l'a rappelé: "Les francophones connaissent mal la littérature flamande, et l'inverse est vrai également. Il n'y a pas de reproche là-dedans. Notre objectif durant cette Foire est de charmer les lecteurs francophones. Il y a plus de cinquante ans que les auteurs flamands voient leurs œuvres traduites en français." 

Koen Van Bockstal, directeur de Flanders Literature/Vlaams Fonds voor de letteren (FVL), complète: "Flanders Literature contribue en moyenne à la traduction d'environ 125 titres par an, dans plus de trente langues différentes." Il précise: "Au cours des dernières années, plus de soixante livres ont été traduits en français." Et il regrette que "les auteurs flamands rencontrent souvent pour la première fois leurs collègues francophones sur des festivals littéraires en France." Raison pour laquelle il lance un pont entre les deux communautés belges. Il poursuit: "Puisque la Saint-Valentin, cette fête si spéciale, a lieu pendant cette édition,  nous avons décidé de faire plus ample connaissance de la manière la plus séduisante possible. Un rendez-vous galant réussi commence souvent par des préliminaires remarquables, or la littérature flamande regorge de telles entrées en matière. En outre, pour pouvoir flirter, il faut être deux."

Savamment construit en un mélange entre théâtre grec, salle de séjour et bibliothèque, le pavillon flamand fera donc la part belle aux auteurs flamands et à leurs traducteurs. Il sera accessible aussi bien aux lecteurs francophones que néerlandophones, au rythme d'une rencontre toutes les heures pendant les quatre jours de la Foire, sans oublier les sept événements programmés sur les grandes scènes de la Foire. Au menu, fiction, non-fiction, slam, théâtre, poésie, BD, jeunesse, roman graphique... En fil rouge, l'idée de jeter un pont entre littérature flamande et lecteurs francophones et aussi entre secteurs éditoriaux de part et d'autre de la frontière linguistique.

La nouveauté 2019 est que la FLB s'ouvre à un public bilingue ou même néerlandophone via un accord de trois ans avec la BoekenBeurs d'Anvers. La librairie proposera des ouvrages en néerlandais et dans leur traduction française. De nombreux auteurs seront présents pour en parler et les dédicacer. Sont attendus Wauter Mannaert, Aline Sax, Ann De Bode, Tom Schamp, Ingrid Godon, Jolien Janzing, Pieter Gaudesaboos, Sabien Clement, Leo Timmers, Jeroen Olyslaegers, Els Beerten, Annelies Verbeke, Chris De Stoop, Pascal Verbeken, Bart Vonck, Daniel Cunin, Isabel Rosselin, Rokus Hofstede, Marijke Arijs, Carll Cneut, Charlotte Van den Broeck, Kim Andringa, Bram Dehouck, David Van Reybrouck, Jan Baetens, Karel Vanhaesebrouck, Tom Lanoye, Harold Polis, Willem Elsschot, Alain Van Crugten, Brecht Vandenbroucke, Herr Seele, Brecht Evens, Lize Spit, Stefan Hertmans, Bart Moeyaert, Gerda Dendooven, Stefan Brijs…

Autre pavillon remarquable par sa taille et ses dispositifs techniques, la Place de l'Europe. Outre des rencontres, multilangues grâce aux cabines de traduction, il proposera une librairie mettant en avant les littératures européennes et mettra en contact auteurs et éditeurs étrangers. "Plus de quarante rencontres seront organisées sur notre espace", précise Jimmy Lamar, qui se présente comme "le lien entre la Commission européenne et la Belgique".  "L'Europe est dans une phase difficile. Pour en sortir, il faut créer le débat."




Pour le reste, on a appris de la bouche de Grégory Laurent, commissaire général, que le thème de la foire qui s'ouvre dans quatre semaines est "Nos futurS". Et que ses deux invités d'honneur sont l'écrivain algérien Boualem Sansal ("Le train d'Erlingen ou La métamorphose de Dieu", Gallimard, 2018) et l'Américain à multiples facettes Michael Chabon ("Moonglow ", traduit de l'anglais par Isabelle-D Philippe, Robert Laffont, 2018). Un habitué des travées bruxelloises et un nouveau. Le premier à la Foire les vendredi 15 à 19 heures, samedi 16 à 14 heures et dimanche 17 à 14 heures. Le second à Bozar le jeudi 14 à 20 heures, le vendredi 15 à la Foire à 20 heures et le samedi 16 à 16 heures.

"Nos FuturS" se déclinera en différents thèmes, société, dystopie et romans d'anticipation, lecteurs de demain, carnets de route, futurs du livre...

Côté jeunesse, sont annoncés Marie-Aude Murail, Marie Desplechin, Pef, Carl Norac,  François Roca, Kitty Crowther, Bertrand Puard, Thierry Robberecht, Christos... Du beau monde, habitué de la FLB (programme ici).


La Foire du livre de Bruxelles, c'est ce qui se passe au sein de Tour & Taxis et ce qui se passe en dehors, grâce à de multiples partenariats menés avec Passa Porta, Muntpunt, Bozar, Art Basics for Children, le Kaaitheater, le Théâtre Royal Flamand (KVS), les Midis de la Poésie, le Musée de la BD, le Pianofabriek et d'autres.

Au fil du programme du pavillon Flirt flamand

(et sur d'autres scènes si indiqué)

jeudi 14 février
14 heures Paul Verrept et Ingrid Godon (littérature jeunesse)
15 heures slam avec Philip Meersman
15 heures Tom Lanoye (Théâtre des mots)
16 heures poésie en mode Girrrlpower

vendredi 15 février
14 heures poésie
16 heures Chris de Stoop pour "Ceci est ma ferme" (Christian Bourgois), une magnifique évocation de sa jeunesse dans les Polders.
18 heures Jeroen Olyslaegers
19 heures, 20 heures et 21 heures, la traduction littéraire

samedi 16 février
10 heures Alain Verster (dont une exposition d'originaux se tient au Wolf jusqu'au 15 février)
13 heures le classique Willem Elsschot
14 heures Congo avec David Van Reybrouck, Alain Mabanckou et Stefan Brijs (Place de l'Europe)
15 heures BD Flandres (Palais des imaginaires)
17 heures Tom Lanoye

dimanche 17 février
13 heures la ligne claire en BD
14 heures rencontre entre Lieve Spit et Adeline Dieudonné
15 heures Kitty Crowther et Gerda Dendooven dessinent sur un texte de Bart Moeyaert (Théâtre des mots)
16 heures flirter dans les deux langues
16 heures Stefan Hertmans (Théâtre des mots)

Le programme de la FLB 2019 est consultable ici.

Dans le registre littéraire, notons la présence à Tour & Taxis de Sophie Divry, Jean Hagland, Alain Mabanckou, Andreï Kourov, Flore Vasseur, sans oublier les très nombreux écrivains belges qui y participeront aussi.

Ma Foire du livre à moi, ça pourrait être

jeudi 14 février
dès 12 heures Quatrième journée de la traduction (Place de l'Europe, lire ici)
10h30 François Roca (Palais des imaginaires)
17h30 Bruno Coppens, "Loverbooké" (Théâtre des mots)

vendredi 15 février 
17h30 Le roman graphique, avec Jean-Luc Cornette, Sébastien Goethaels, Sébastien Gnaedig et Thomas Gunzig
18 heures  Souvenirs de la fin du monde, avec Antoine Wauters, Sophie Divry et Jean Hegland (Grand-Place du livre)
18 heures Grand entretien avec Andreï Kourkov (Place de l'Europe)
18 heures Marie-Christine Barrault lit Yourcenar (Théâtre des mots)

samedi 16 février
10h15 Jean-Luc Fromental et Joëlle Jolivet (jeunesse, Scène verte)
11 heures présentation du recueil "Des traversées et des mots" (Place de l'Europe)
12 heures Histoires de familles, avec Adeline Dieudonné et Isabelle Spaak (scène Fintro)
13 heures Rencontre croisée entre Amélie Nothomb et Keiichiro Hirano (Théâtre des mots)
14 heures Congo, avec David Van Reybrouck, Alain Mabanckou et Stefan Brijs (Place de l'Europe)
15 heures La bande dessinée néerlandophone, avec Brecht Evens, Herr Seele et Brecht Vandenbroucke
18 heures L'accueil citoyen peut-il changer notre regard sur les migrants, avec Pierre Verbeeren, Adriana Costa Santos, Anouck Van Gestel  et Laure Naïmski (Studio Première)

dimanche 17 février
10h45 Julien Beziat, auteur jeunesse (Palais des imaginaires)
14 heures Trois femmes puissantes,  avec Kim Thuy, Juliana Léveillé-Trudel et Victoire de Changy (Grand Place du livre)
16 heures Le grec, c'est génial, avec Andrea Marcolongo (Place de l'Europe, lire ici)
16 heures Grégoire Delacourt à propos de son nouveau roman (Grand Place du livre)
18 heures Alex Vizorek lit Baudelaire (Théâtre des mots)

et bien sûr tous ces livres et tous ces auteurs qui se découvrent au hasard des pérégrinations dans les allées.