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mardi 28 septembre 2021

Décès de l'auteur suédois Ulf Nilsson



Ulf Nilsson.
Le site Actualitté nous apprend le décès de l'excellent auteur jeunesse suédois Ulf Nilsson, le 22 septembre dernier, quatre jours après ses 73 ans. Mais le site se trompe quand il écrit: "Auteur ou illustrateur de près de 140 titres en quarante ans de carrière, il avait reçu en 2006 le Prix Astrid Lindgren, considéré comme le Prix Nobel de la littérature pour les plus jeunes." Car Ulf Nilsson a en réalité reçu le prix Astrid Lindgren de l'éditeur suédois Raben, réservée d'ailleurs aux Suédois (lire ici).





Une confusion fréquente qui ne doit pas faire oublier le talent de celui qui a écrit notamment la série de ""La petite sœur de Cricri-Lapin" (Lilla syster Kanin) et de nombreux autres titres souvent illustrés par Eva Eriksson. Traduits en français au Centurion dans les années 1980 et pour la plupart disparus, chez Pastel de l'école des loisirs depuis 1990. Citons ainsi "Nos petits enterrements", "Le meilleur spectacle du monde", "Les cinq cochons surdoués", "Le jour où nous étions seuls au monde" (plus de détails sur ces titres ici), et, plus récemment (2013), illustré cette fois par Catherine Pineur, "Petit singe tout seul".



vendredi 15 mars 2019

Depuis 50 ans, un futur homme et une future femme dialoguent chez Agnès Rosenstiehl

Dans "La naissance". (c) La ville brûle.

Mai 68 a incontestablement apporté un coup de neuf à la littérature de jeunesse. Un vent frais qui a fait tomber quelques murs de la bien-pensance, a vivifié les esprits et a permis la création d'albums qui ne verraient sans doute plus le jour aujourd'hui, cinquante ans plus tard... Parmi ceux-ci, l'œuvre merveilleuse et abondante d'Agnès Rosenstiehl, née à Paris en 1941, qui révolutionne le genre par son fin trait noir, son graphisme épuré et ses textes minimalistes, par ses héroïnes espiègles et libres également. Ses livres ont peu à peu disparu des rayons des librairies au fil des non-réimpressions. Heureusement, Marianne Zuzula des Editions La ville brûle a eu la bonne idée de rééditer trois livres en noir et blanc de la créatrice de Mimi Cracra, ses trois premiers, "De la coiffure" (1967), "La naissance" (1973) et "Les filles" (1976). Génial, ils n'ont pas pris une ride.


Le deuxième, "La naissance" (La ville brûle, 52 pages), apparaît dans un format légèrement réduit par rapport à la version originale parue au Canada à La Presse en 1973 - en France au Centurion Jeunesse en 1977 -  mais dans la couverture de l'époque (la réédition chez Autrement Jeunesse en 2008 en avait banni la cadre). Le texte et certaines images ont été très légèrement modifiés pour suivre les évolutions de la société. "En effet, "La Naissance" a été écrit en 1972", explique Marianne Zuzula, "dans une France où une famille, cela ne pouvait être autre chose qu'un père, une mère et des enfants: la loi Veil n'avait pas été votée, les familles mariées étaient, plus encore qu'une norme, une évidence. L'homosexualité n'était pas dite, l'homoparentalité n'était pas envisagée, la PMA n'existait pas (Amandine, le premier bébé éprouvette français, est née en 1982). Agnès Rosenstiehl et moi avons donc retravaillé le texte, sans rien enlever de ses qualités et de sa force, mais en reformulant, en précisant les choses afin d'ouvrir le champ des possibles, des modèles de familles possibles, des amours possibles... Car comment parler d'amour et de sexualité sans parler de liberté?"

"La naissance" parle donc d'amour aux enfants. Sans tabou, avec justesse, avec art. Un petit garçon et une petite fille rentrent de l'école. Ils discutent. Lui annonce qu'il sera grand frère. Elle répond le peu qu'elle sait d'une grossesse. Ensuite, ils partagent leurs informations, souvent obtenues du papa ou de la maman. La rencontre des parents, l'amour, les baisers, le désir, la grossesse, la vie à deux, le corps masculin et le corps féminin, l'embryon et le fœtus, la naissance, pour en revenir à l'avenir des deux enfants qui sera avec enfants ou pas.

L'ouverture aux autres modes de vie. (c) La ville brûle.

Guère de différences entre les deux éditions. Le marié a disparu d'un dessin. La mise en pages tient parfois mieux compte du pli central pour mettre les illustrations en valeur. Le texte est parfois légèrement modifié pour être plus compréhensible ou s'ouvrir aux nouveaux modes de vie en famille, à l'allaitement par la maman ou aux biberons du papa... Mais l'album d'Agnès Rosenstiehl demeure un chef-d'œuvre qui répond clairement et franchement aux questions que se posent les enfants. L'auteure-illustratrice aborde autant la sexualité que l'amour dans ses diverses formes. Avec une telle légèreté qu'on admire la facilité qu'elle offre. Quant aux dessins, ils sont suffisamment réalistes pour être explicites et tellement simples et évidents qu'ils permettent toutes les identifications. Cet album est véritablement magnifique et indispensable par sa légèreté de ton dans un sujet essentiel.

Heureuse réédition qui remplace celle de 2008 par Autrement Jeunesse, maison d'édition qui a été fermée et pour laquelle Agnès Rosenstiehl avait beaucoup travaillé en tant qu'éditrice, y créant notamment une formidable collection de peinture pour les plus jeunes.

1977. (c) Le Centurion.
2018. (c) La ville brûle.















L'album "La naissance" pourrait-il encore être créé aujourd'hui? Pas sûr tellement l'époque où nous vivons est devenue pudibonde. Alors que les enfants ont toujours autant besoin qu'on leur explique avec naturel les choses de la vie.


Que dire alors de cette autre merveille qu'est le petit format carré "Les filles" (La ville brûle, 52 pages) où un petit garçon et une petite fille discutent... des filles. Agnès Rosenstiehl le publia en 1976 aux Editions des Femmes mais qui le sait? Et même, qui connaît ce livre? Il n'avait jamais été réédité!

"Moi, je suis une fille, tu connais?", commence l'héroïne. "Montre", lui répond un blondinet. Et les voilà partis pour se dénuder, se montrer l'un l'autre leur sexe, le toucher, se chatouiller, jouer au pipi le plus loin, se bagarrer pour de rire... Des intérêts universels, tellement bien mis en scène. Comment être choqué? Pas plus que quand la demoiselle à la sombre chevelure explique à son camarade qu'elle aura ses règles plus tard. La deuxième partie de l'album est délicieuse aussi quand elle explique ce qu'aiment faire les filles, bousculant tellement son comparse qu'elle en rate presque un goûter préparé par lui. C'est mal connaître ces enfants qui se jaugent et montent sur leurs grands chevaux pour mieux se réconcilier et s'aimer.

"Les filles". (c) La ville brûle.

Les images sont délicieuses encore une fois dans leur liberté et leur vérité, dans le plaisir qu'elles disent et dans celui qu'elles donnent. Le ton extra avec cette féministe en herbe qui joue à être dire. Et l'album s'achève sur l'idée de parler des garçons.


"Les filles". (c) La ville brûle.



 Avec son format tout en hauteur, "De la coiffure" est le premier album pour enfants qu'a publié Agnès Rosenstiehl. C'était aux Editions des Jumeaux en 1969. Il sera repris aux Editions des Femmes en 1977, puis à La ville brûle (48 pages) en 2018. Voilà un livre éminemment graphique qui n'est que plaisir. On y voit toutes les coiffures avec des cheveux longs et même ultra-longs dont rêve une petite fille aux cheveux courts. Aucun regret mais une jubilation infinie devant les merveilles que permet l'imagination. Les propositions se succèdent à bon rythme, de plus en plus extravagantes et on se prend à y croire tellement elles semblent évidentes dans cette autre merveille d'album. Que le noir et blanc est beau quand il est de cette qualité.

La premier et modeste proposition. (c) La ville brûle.

La réalité. (c) La ville brûle.



samedi 27 décembre 2014

Les miroirs que nous tend Béatrice Poncelet


Béatrice Poncelet affiche une superbe bibliographie, une bonne quinzaine d'albums en solo  depuis son entrée en littérature de jeunesse en 1980, même si elle-même préfère le terme de littérature:

  • "Dans la véranda", L'Art à la page, 2012;
  • "Non ou l'envol", Seuil Jeunesse, 2010;
  • "Le panier, l'immense panier", Seuil Jeunesse, 2008;
  • "Semer en ligne ou à la volée", Seuil Jeunesse, 2006;
  • "Les cubes", Seuil Jeunesse, 2003;
  • "Et la gelée framboise ou cassis", Seuil Jeunesse, 2001;
  • "Chaise et café", Seuil Jeunesse, 2000;
  • "Chez elle ou chez elle", Seuil Jeunesse, 1997;
  • "Chut elle lit", Seuil Jeunesse, 1995;
  • "Je, le loup et moi", La joie de lire, 1994;
  • "Galipette", Albin Michel, 1992;
  • "Fée?", Ouest-France, 1991;
  • "T'aurais tombé", Syros, 1989;
  • "Je pars à la guerre, je serai là pour le goûter", Centurion, 1985;
  • "Je reviendrai le dimanche 39", Albin Michel, 1983;
  • "Tiens un clou", La Farandole, 1980.

Des couvertures qui ont imprégné les rétines. Des titres qui résonnent toujours familièrement à l'oreille tant ces livres ont marqué leur temps - certains n'existent plus qu'en seconde main. Des albums qui ont accompagné les enfants. Chacun d'eux représente un immense travail, on sait l'exigence de la créatrice envers elle-même. Mais quel bonheur de la donner à connaître au jeune public! Son œuvre à la fois poétique et philosophique donne à voir autrement le quotidien. Pratique l'osmose entre texte et images. Quoi de neuf chez elle aujourd'hui?

Aujourd'hui?  Béatrice Poncelet publie un magnifique album de grand format, "Miroirs" (Editions Thierry Magnier, 48 pages cartonnées), aux pages de carton satiné tellement doux qu'on a envie de les caresser. Dès la couverture, on retrouve son style graphique, mêlant peinture à l'ancienne et éléments contemporains, son humour qui fait apparaître son nom à l'envers, suite logique du titre choisi, également inversé, son sens de l'ellipse avec cette sardine et ce poisson rouge qui s'éloignent l'un de l'autre.

Miroir, mon beau miroir... Qui cherche-t-on dans ce reflet? Soi-même sans doute. Comme on peut aussi espérer se retrouver dans sa descendance, s'y prolonger. Le nez de?.. Les oreilles de?.. Les attitudes de?... Ce sont ces questions délicates de transmission et de personnalité propre qu'aborde Béatrice Poncelet dans ce superbe ouvrage faisant évidemment très largement référence à Lewis Carroll. La narratrice s'adresse à une interlocutrice qu'on va suivre à toutes les étapes de son enfance. Du bébé à l'ado! Avec cette supplique: qu'on la laisse être elle-même.


Les deux premières doubles pages de "Miroirs". (c) Ed. Thierry Magnier.

Les images glissent d'autres indices que le texte abondant, mais judicieusement disposé, dont des clins d’œil aux livres précédents. On voit plein de choses dans ces magnifiques doubles pages, à l'endroit et à l'envers dans les miroirs posés devant nous. Ou brisés. On en comprend d'autres, grâce aux éléments familiers qui entrent dans les images, balles bicolores ou corde à sauter,  ou à d'autres données, une page de "De l'autre côté du miroir", quelques briques Lego, des conques, un collier de perles, une basket posée sur les lettres détachées du mot "assez", une silhouette de Walt Disney qui a le même doigt peint en rouge comme une autre main vue précédemment...

Sans oublier tout ce qu'on mange dans ces discussions animées sur fond de tableaux anciens, Vélasquez, de Latour, Cézanne... Tout est à regarder chez Béatrice Poncelet au fil des saisons qui passent. Dont bien sûr les sardines qui traversent inlassablement les pages, de gauche à droite sauf en toute fin du livre où elles ont fait demi-tour et où la route vers la droite est désormais empruntée par des poissons rouges. Jusqu'à cette superbe image finale qui montre le chemin parcouru depuis la première page-image.


Quel beau livre que "Miroirs"! Que chacun interprétera bien sûr à sa guise.
Comment s'est-il fait? Au téléphone, Béatrice Poncelet m'annonce qu'elle espère devenir philosophe, l'âge venant. Mais je la retrouve pareille aux fois précédentes, énergique, exigeante, pleine de projets. Je découvre qu'elle est grande lectrice, entre un et quatre livres par semaine.
"Sans livre, c'est comme si le frigo est vide", me dit-elle.

J'ai eu un plaisir incroyable à faire ce livre. Je suis très exigeante avec moi-même et avec ceux avec qui je travaille aussi. Toute une équipe, dont une super graphiste, a fait en sorte que j'aie le livre que je voulais. Je suis contente du résultat, j'avais la hantise qu'il ne soit un livre-gadget. L'objet est réussi. Le papier et l'encre donnent envie de caresser les pages. Leur pliure est un élément des images. Dans cet album, j'ai voulu montrer et non raconter. Il concerne le quotidien, comme tous mes précédents.

Ce livre montre un parcours de vie. Je n'aurais pas pu le faire avant. Il s'inscrit dans la suite logique de mon travail. Même s'il est parfois difficile pour le lecteur adulte de ne pas trouver d'histoire. Le grand-parent se projette, se prolonge. Après, c'est halte-là! Un enfant est ce qu'il est. C'est un livre de constatations d'adulte à enfant et vice-versa.

Je suis compliquée, je le sais, mais il faut faire avec ce qu'on est, tout en ne se prenant pas au sérieux. Je considère que j'ai un seul lecteur. Je fais juste attention aux mots que j'utilise pour que les enfants comprennent bien.

Mon travail doit être irréprochable. On le doit aux enfants. L'enfance est la période la plus courte de la vie mais c'est celle qui marque le plus.