Nombre total de pages vues

Affichage des articles dont le libellé est Essai dessiné. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Essai dessiné. Afficher tous les articles

vendredi 24 décembre 2021

Frédéric Pajak, merveilleux passeur

LU & approuvé

L'attachement mélancolique à l'enfance de Frédéric Pajak.
(c) Noir sur Blanc.

Comment présenter Frédéric Pajak? Voyageur, écrivain, dessinateur, éditeur, commissaire d'exposition, réalisateur? Insuffisant. Frédéric Pajak est ce gars dont la culture, historique, littéraire, philosophique, est aussi immense que son incroyable don pour la partager sans compter. Et sans nous assommer. Il a le talent  fou d'emporter ses lecteurs à sa suite, croisant les disciplines où il excelle, à l'occasion d'épais récits écrits et dessinés.

L'auteur du "Manifeste incertain" (lire ici) nous entraîne cette fois avec l'épais volume illustré titré selon Rimbaud  "J'irai sur les sentiers" (Noir sur Blanc, 296 pages) à la rencontre de trois poètes, Isidore Ducasse, mieux connu sous le nom de comte de Lautréamont, Arthur Rimbaud et Germain Nouveau. Trois figures du genre poétique qui vécurent à Paris à la fin du XIXe siècle. Trois poètes précoces qui furent à leur meilleur à leurs dix-sept ans. Dix-sept ans, c'est également l'âge qu'avait Frédéric Pajak quand il découvrit la poésie et en fut renversé. Envoûté à vie.

L'auteur a eu l'excellente idée pour ce nouveau livre, conçu comme ses précédents en textes et en dessins jouant tellement bien sur le noir, de se pencher sur cette partie de sa vie, quasiment cinquante ans après, et de placer ses souvenirs personnels en ouverture et en fermeture de ce carnet magnifique relatant évidemment principalement les destins des trois jeunes poètes. Une merveille que ces biographies documentées et virevoltantes, riches de mille faits, illuminées de réflexions et de croisements judicieux, abondamment illustrées. Le noir et le format unique créent un épatant tempo. La patte Pajak.

Fin connaisseur de ses sujets, il est aussi un conteur chevronné qui sait tenir ses lecteurs en haleine, les combler de son savoir et à qui il dépose son vivifiant rapport texte-images. Qui imaginerait trouver tout un bestiaire, pélicans, rhinocéros, renard, etc., dans un traité de poésie? Des animaux qui ont autant leur place que les portraits des trois poètes et de leurs familles ou les lieux où ils ont vécu/sont passés ou les scènes croquées sur l'instant. Sans oublier les dessins liés aux dix-sept ans de l'auteur. 

Parfois nostalgique, "J'irai sur les sentiers" est un livre qui nous entraîne surtout dans le formidable appétit de vivre, même à la folie, de ses protagonistes, donnés ici dans toute leur vérité et qui ont fait écho chez Frédéric Pajak grand ado.





Une belle diversité de dessins magnifiques.
(c) Noir sur Blanc.





jeudi 17 décembre 2020

Frédéric Pajak clôt son "Manifeste incertain"

New York. (c) Noir sur Blanc.

En huit ans, Frédérik Pajak a publié les neuf épisodes de son sensationnel "Manifeste incertain" qui s'achève avec "Manifeste incertain 9. Avec Pessoa. L'Horizon des événements. Souvenirs. Fin du Manifeste" (Noir sur Blanc, 352 pages). "Fin de l'histoire", en dit-il, à la fois dessinateur et écrivain. Mais quelle histoire! Un paysage de l'incertitude inouï où il nous a fait découvrir des écrivains, des peintres, des penseurs, leurs destins, leurs cheminements et aussi le sien, assorti de sa pensée bouillonnante - y compris sur les gilets jaunes et le coronavirus. Des êtres dont les destins ont été incertains, notamment parce qu'ils n'ont été reconnus qu'après leur mort. Des "ratés magnifiques", en dit-il.

Frédéric Pajak. (c) Louise Oligny.
Travailleur acharné, en guerre perpétuelle contre la bêtise, même s'il dit aussi rêver et "fermenter", Frédéric Pajak achève ici un cycle d'une valeur inestimable pour nous, lecteurs. Neuf épais volumes de format moyen, en noir et blanc sur un beau papier crème. Neuf exigeantes expéditions en littérature, neuf voyages labyrinthiques dont il est le guide lumineux, neuf escapades peu communes à la rencontre de ces destins croisés avec le sien, neuf randonnées superbement illustrées de son trait vigoureux et expressif. Une œuvre unique et magistrale.

Fernando Pessoa. (c) Noir sur Blanc.

Entamé par une réflexion sur l'actualité récente, un hommage à ses chats, la défense des animaux maltraités, l'évocation de la poésie et de ses voyages, "Manifeste incertain 9" rappelle tout de suite qui est Pajak: "La plupart de ceux qui épousent une cause, au mieux m'indiffèrent, au pire me répugnent. Plus la cause est honorable, plus ils aggravent leur cas. (...) Dès que j'aperçois un homme - ou une femme - pétri de convictions, je m'enfuis. Je vais boire un verre dans les vignes, chez l'ami Gilles. Nous prenons soin de ne pas refaire le monde."

On passe ensuite au sujet annoncé en couverture, Pessoa. Frédéric Pajak nous le fait rencontrer, découvrir depuis son enfance, lors de ses voyages, à sa mode si particulière, tellement pleine d'énergie et d'intelligence, balançant entre textes et dessins (plus de deux cents),  Des épisodes de vie qu'il entrecoupe par trois fois de souvenirs personnels, glanés aux quatre coins du monde et dans l'intimité de son cœur. Un deuxième pas de danse avec ses années récentes et l'auteur nous mène à l'épilogue, consacré à... Jésus-Christ.

Les sommaires du "Manifeste incertain"

  1.  Avec Walter Benjamin, rêveur abîmé dans le paysage (2012)
  2. Avec Nadja. André Breton et Walter Benjamin sous le ciel de Paris (2013)
  3. La mort de Walter Benjamin. Ezra Pound mis en cage (2014)
  4. La liberté obligatoire. Gobineau l'irrécupérable (2015)
  5. Van Gogh, l'étincellement (2017)
  6. Blessures (2017)
  7. Emily Dickinson, Marina Tsvetaieva. L'immense poésie (2018, lire ici)
  8. Cartographie du souvenir (2019)
  9. Avec Pessoa. L'horizon des événements, Souvenirs, Fin du manifeste (2020)              


lundi 10 juin 2019

Frédéric Pajak, Goncourt de la biographie 2019

Frédéric Pajak. (c) Léa Lund/Noir sur Blanc.

Joie immense. Aussi immense que la poésie d'Emily Dickinson et Marina Tsvetaieva, si bien mises en lumière dans les mots choisis et les somptueux dessins en noir et blanc et gris, à l'encre, de Frédéric Pajak dans "Manifeste incertain, volume 7" (Noir sur Blanc, Les cahiers dessinés, 2018, 320 pages). Cet ouvrage magnifique, dont la lecture emporte, vient de recevoir le prix Goncourt de la biographie Edmonde Charles-Roux 2019, nouvelle appellation du prix Goncourt de la biographie, existant depuis 1980, en hommage à la présidente de l'Académie Goncourt (1920-2016), elle-même biographe.

"La plupart des gens se défient de la poésie, quand ils ne l'ignorent pas tout à fait", écrit Frédéric Pajak dans l'introduction à l'épais ouvrage de bon format. Lui-même est tombé dedans tout petit, composant chansons et poèmes, en récitant à l'école, et surtout en en lisant un chaque matin, au réveil. Il se souvient des "scintillements", des "étourdissements", que lui procurent les poètes. Et puis, il y a une trentaine d'années, il a découvert Emily Dickinson et Marina Tsvetaieva, deux femmes poètes qui l'ont renversé. "J'ai alors éprouvé une sensation inconnue, comme si j'étais happé de l'autre côté du miroir, derrière ma maigre réalité visible", poursuit-il. Il nous partage son amour, son admiration, son élan, vers ces deux femmes qui s'attachent à tout, révèlent l'être, scrutent l'âme. Chacune dans son continent, l'une en Amérique, l'autre en Russie. Chacune dans son époque, le XIXe siècle pour la première, la première moitié du XXe pour la seconde. En commun, elles ont leurs certitudes sur leur art, au-delà de toutes les embûches qui les entourent, sur leur féminité. "Quelque chose d'existentiellement féminin s'exprime dans leurs poèmes. Formellement, rythmiquement, métaphoriquement, elles bousculent l'ordre littéraire établi et révolutionnent l'art poétique." Elles partagent l'usage du tiret, remarque encore Pajak, et le fait d'écrire sur une table, principalement de nuit.

Le premier dessin du "Manifeste incertain 7". (c) Noir sur Blanc.

Son "essai dessiné", la forme littéraire que Frédéric Pajak affectionne le plus (lire ici), est une fois de plus une merveille, conduisant le lecteur dans une vie et une œuvre. Dans deux vies et dans deux œuvres ici. Emily Dickinson prend forme dans un texte vivant et lumineux, qu'accompagnent de nombreux dessins d'apiculture. Elle, qui ne vit que pour sa poésie, révélation qu'elle a eue très tôt, et qui entretient de magnifiques relations épistolières desquelles s'échappent aussi des bribes de la femme qu'elle est, se dessine peu à peu dans cette biographie hommage basée sur ses écrits, poèmes, lettres, correspondances, notes diverses. C'est un bonheur de la (re)découvrir.

"Manifeste incertain 7". (c) Noir sur Blanc.


Les deux autres tiers du livre sont consacrés à Marina Tsvetaieva, le texte établissant sa biographie se situant au milieu du journal qu'a tenu Frédéric Pajak quand il s'est rendu en Russie en mai 2018. La forme est aussi enchanteresse, avec ces allers-retours entre présent et passé, entre écrits et épisodes de vie. Noirs, gris et blancs, les dessins renforcent terriblement les émotions qui naissent à la lecture de l'incroyable parcours de cette femme née poète. Née femme dans un monde d'hommes. Née rebelle et restée rebelle jusqu'à la fin de sa vie. Poète et non poétesse comme elle se définissait, elle a parcouru l'Europe, entre autres à cause des guerres, rencontré tout le milieu artistique et politique du temps. Elle a aimé, sans se soucier du qu'en dira-t-on. Et elle a écrit. Des vers d'une beauté et d'une force stupéfiantes que Pajak nous partage avec générosité. Quel régal que ce "Manifeste incertain 7"!

Marina Tsvetaieva et sa fille Alia. (c) Noir sur Blanc.