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lundi 6 février 2023

Enquête BD sur la première drogue au monde

Empathie et humour (c) Casterman.

Si la tournée minérale (un mois sans alcool) semble désormais bien installée en février en Belgique, elle est rejointe cette année par son cousin, le mois sans sucre. C'est dire si la bande dessinée illustrée par Emilie Gleason et coécrite avec Arthur Roque, "Junk Food, les dessous d'une addiction" (Casterman, 232 pages), vient à point  pour éclairer ados et adultes sur la malbouffe, sucre + gras, et ses  ravages. Des poisons qui peuvent générer de véritables dépendances. Comme l'alcool. Comme la cigarette. Comme le sexe. Mais qui ne sont pas reconnus.

Avec son graphisme rock 'n roll et ses personnages chewing-gum, Emilie Gleason met en scène toute une série de victimes qui ont enfin la parole, ces food addicts qui se réunissent comme le font les Alcooliques Anonymes. Elle et Arthur Roque ont conçu le livre qui suit Zazou, jeune boulimique anorexique victime de la junk food, première drogue consommée au monde quoique complètement ignorée, qui a tout à apprendre à ce sujet. Le lecteur fera les mêmes découvertes que l'héroïne dans cet épais volume extrêmement documenté, empathique et drôle, conçu pour susciter l'intérêt car étayé de nombreux témoignages et pour révéler un monde invisible. Jamais de morale mais une mise en garde bien utile aujourd'hui où la malbouffe, fruit de l'ultralibéralisme, ne l'oublions pas, triomphe. En cas de doute, il suffit de se balader sur le "piétonnier" de Bruxelles, désespérant de ce point de vue.

L'expérience cheesecake. (c) Casterman.

Née en 1992 au Mexique, la dessinatrice belge Emilie Gleason n'a pas chômé depuis 2015: huit bandes dessinées dont la dernière tout juste parue, "Junk Food, les dessous d'une addiction", sur un scénario d'Arthur Croque, et cinq albums jeunesse dont "Toute une histoire pour un sourire" (texte de Fred Marais, Les fourmis rouges, 2019) qui avait été mis en avant par le Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil en 2020. "Je n'en ai pas fini avec la jeunesse", sourit Emilie Gleason derrière ses grandes lunettes papillon dorées, venue parler de sa bande dessinée.

Rire ou pas. Avec "Junk Food, les dessous d'une addiction", BD ado et adulte, on ne rigole pas. Ou plutôt si, on rigole devant le graphisme rock'n roll des pages, devant les attitudes des personnages comme montés sur élastique. "J'ai fait cet album entièrement à l'iPad, ce qui m'a permis plus de détails mais m'a donné moins de droit à l'erreur. J'aime renouveler mon style graphique à chaque livre." On sourit en découvrant les noms des personnages, tous empruntés à Walt Disney. Winnie, Bambi, Duchesse, Bergère… On frémit en découvrant les propos de cet album très documenté dénonçant les ravages de l'addiction au sucre et aux aliments industriels dans la population, diabète, obésité ainsi que  tous les problèmes générés par une assuétude. "Personne n'en sait rien. Le corps médical la conteste. Arthur Roque et moi avons fait deux ans d'enquête et nous donnons la parole dans l'album aux patients diabétiques, aux food addicts (FA) qui ont perdu le contrôle de leur alimentation." Des personnes rencontrées lors de réunions de FA, organisées sur le modèle de celles des AA, "les Alcooliques Anonymes qui existent depuis 1935".

Les "food addicts", sur le modèle des AA. (c) Casterman.

Travail à deux. "Junk Food" est le travail de deux personnes, le journaliste Arthur Roque et la dessinatrice Emilie Gleason. "Nous avons défini et déblayé le sujet ensemble. Puis lui s'est plus chargé de l'enquête et moi du dessin. Mais nous travaillions ensemble. Nous avons construit les personnages ensemble. A la différence de la BD journalistique, la BD docu-fiction m'a permis une énorme liberté, dont j'avais besoin". Les informations, et elles sont nombreuses, sont rigoureusement exactes mais les personnages ont été créés pour l'histoire. "Je voulais donner la parole aux gens en créant des métaphores visuelles. Cela a été un gros travail mais c'est plus parlant. L'exagération du trait est destinée à mieux faire comprendre la situation, car on considère que les FA constituent 10 % de la population mondiale."

Une église peut servir de lieu de réunion. (c) Casterman.

Assuétude. "L'addiction au sucre et à la farine est un problème de cerveau", rappelle Emilie Gleason. "Tout comme les autres assuétudes. Personne ne choisit d'y tomber. Elle peut être due à la génétique, à un traumatisme, aux fréquentations. L'idée est aussi de trouver comment arrêter sans souffrir. De réapprendre à manger. Mais les lobbys de la junk food fonctionnent bien. Les industriels ont de l'argent et du pouvoir. Les rencontres avec les politiques ici pour faire passer une loi sur la malbouffe n'ont mené à rien." Une bonne nouvelle dans ce désastre: certains états mexicains ont interdit la vente de sodas aux mineurs.

Disney omniprésent. (c) Casterman.

Nécessaire. Cette addiction moderne est bien entendu en lien avec le capitalisme généralisé de l'argent, bien présent en arrière-fond des propos. Une BD richement documentée, d'approche facile grâce à ses personnages qu'on suit dans leur quotidien puis dans les réunions FA où ils sont pris individuellement en charge par un parrain ou une marraine, dans leur guérison et dans leurs rechutes. "J'avais l’impression de tenir un sujet nécessaire et inédit, pour les gens qui le vivent, pour les gens qui ne savent pas, pour les gens qui craignent – c'est pourquoi j’ai glissé un autotest -, pour leur faire comprendre qu'ils peuvent être pris au sérieux. Je suis très contente que Casterman m'aie donné une totale liberté dans ce projet."








mardi 9 novembre 2021

Treize lauréats pour huit prix littéraires en Fédération Wallonie-Bruxelles


Quatorze personnes sur scène: les deux lauréats 2020 ont rejoint 
ceux de 2021 (treize moins un absent excusé).
(c) Silvie Philippart.

Oyez, oyez, bonnes gens, voici la cérémonie de remise des prix littéraires 2021 en Fédération Wallonie-Bruxelles au Théâtre 140 ce lundi 8 novembre. Huit récompenses cette fois puisque tous les prix ne sont pas annuels. Attribués pour la plupart par la toute nouvelle Commission des Ecritures et du Livre (lire ici et ici) mais pas tous. Treize lauréats car il y a des ex-aequo, parfois même attribués à des auteurs écrivant en duo.

Au programme de la soirée, une ministre, Bénédicte Linard qui annonce "un futur contrat sur la filière du livre, de la création au public", une directrice générale adjointe au Service général des Lettres et du Livre, Nadine Vanwelkenhuyzen, qui dévoile le palmarès, une présentatrice ultra souriante qui s'embrouille et se fait reprendre par les auteurs sur scène, tous les lauréats, spontanés et volubiles, sauf un, excusé. Registre des prix remis: littérature de jeunesse, bande dessinée, littérature, langues régionales. Les grands absents: le public? même pas. Les grands absents de cette cérémonie enjouée, à compléter sur Objectif Plumes par les capsules vidéo de cinq à sept minutes réalisées sur les primés, ce sont les LIVRES! Pas un sur place pour montrer le travail des auteurs, auteure et autrices primés! Alors qu'un poème peut être lu, tout comme un extrait en picard ou en wallon. Quatre catégories illustrées et rien de ces œuvres à se mettre devant les yeux. D'autant plus dommage qu'un seul de ces prix graphiques avait déjà été annoncé.

Les lauréats à retrouver en capsules vidéo.


Palmarès

On pourrait le faire de façon classique mais allons-y autrement.

D'abord, les trois drôles de dames, ou dames drôles, tant elles se sont tout de suite entendues quand elles se sont rencontrées. 

A savoir, Anne Herbauts, prix triennal de Littérature de jeunesse pour l'ensemble de son œuvre (15.000 euros), 

Elisa Sartori, Prix de la première œuvre en littérature de jeunesse (5.000 euros) pour le leporello "Je connais peu de mots" (CotCotCot éditions) et 

Anna Ayanoglou, Prix de la première œuvre en langue française (5.000 euros) pour le recueil de poèmes "Le Fil des traversées" (Gallimard) *.

Ensuite, les trois hommes du Prix de la première œuvre en bande dessinée (5.000 euros), Antoine Boute, Stéphane De Groef et Adrien Herda, pour "Manuel de civilité biohardcore" (Editions Frmk & Tusitala). Trois garçons qui ne sont en rien des débutants mais qui ont travaillé ensemble pour la première fois.



Enfin, l'invisible José Parrondo, mais excusé, dont le  le Prix Atomium-Fédération Wallonie-Bruxelles en bande dessinée (10.000 euros) pour l'ensemble de son œuvre, avait déjà été annoncé.


Et aussi, Paul Pourveur, qui reçoit le Prix triennal de littérature dramatique en langue française (8.000 euros) pour "Aurore Boréale" (L'Arbre de Diane).

Du côté des langues régionales, les jurys aiment la parité et les ex-aequo.
Rose-Marie François pour "Filipè & Je.han" (Editions Micromania), un deuxième prix triennal pour le picard (lire ici) et le duo Michel Robert & Michel Meurée pour "Vauban Toudis Li!", au Prix triennal de littérature dramatique en langue régionale (2.500 euros), Michelle Fourez pour "Louise bel air" (picard de Tournai) et Armand Herbeto (wallon liégeois) pour "Mi sonle-t-i qui/ Il me semble que" au Prix de la première œuvre en langue régionale (500 euros).

 

* Je reviendrai prochainement sur ces trois drôles de dames.


lundi 13 avril 2020

Salut, patron, parti au paradis des livres

Temps de lire, de relire, de découvrir, de se souvenir, de faire fondre sa PAL,
pour les petits et pour les grands #confinothèque16

Jacques De Decker.

Un regard pétillant et malicieux derrière ses lunettes, un grand sourire, la parole généreuse et l'accolade spontanée, tel était Jacques De Decker, le couteau suisse de la littérature. Belge évidemment, mais pas seulement, toutes les littératures l'intéressaient. Tous les arts finalement. Le théâtre bien entendu, le cinéma, la musique. L'homme curieux de tout savait tout faire, écrire, lire, adapter, traduire, critiquer, jouer, enseigner, discourir, entreprendre. Sa bibliographie est édifiante, pièces de théâtre, romans, biographies, nouvelles, livrets d'opéra, poésie... Ses autres activités aussi, colloques, rencontres, festivals, cours, réflexions... Avec lui, le passionnant, le passionné, on pouvait faire beaucoup de choses. Puits de sciences littéraires, maille de nombreux réseaux, il ouvrait des portes, faisait naître des idées, aidait à les transformer en projets.

Né le 19 août 1945, Jacques De Decker est décédé le soir de ce dimanche de Pâques 2020, le 12 avril, d'une crise cardiaque. Dans sa septante-cinquième année. Difficile de penser à quelque chose en rapport avec les livres sans voir se dessiner sa longue silhouette. Il était partout. A peine parti, il manque déjà.

A l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique qu'il a dirigée dix-sept ans (lire ici), il se faisait appeler "Patron". Mais un patron plutôt bonhomme qui ne cessait de faire entendre les voix des auteurs en lesquels il croyait, qu'il débusquait, qu'il poussait. Un patron qui disposait d'un magnifique bureau mais préférait se servir du coin salon pour les nombreuses discussions qu'il y tenait. Un patron toujours occupé qui ne répondait pas toujours au téléphone et laissait s'empiler les messages dans sa boîte jusqu'à l'explosion. Un patron qui se moquait des ors de son cadre officiel mais pouvait aussi se réjouir d'avoir pu rénover les sanitaires avec la location du Palais des Académies à un énorme congrès étranger.

Si Jacques De Decker a commencé par le théâtre, et ne l'a jamais lâché, il a aussi été journaliste, notamment au "Soir". Théâtre, cinéma, littérature. A une époque où le journalisme était un art. Sa plume faisait mouche. Le lecteur était à la fois informé et charmé. S'il défendait avec acharnement la littérature belge, s'il était conquis par les lettres allemandes et flamandes - il était germaniste de formation -, il ne rechignait jamais à tenter autre chose. Je me souviens bien, lors de la répartition des livres dans l'équipe des "Livres du Soir", que je lui ai régulièrement mis entre les mains des bouquins qui lui faisaient froncer le nez. Mais lecture faite et critique envoyée, le "patron" m'appelait pour me dire qu'il avait été enchanté et qu'il m'invitait à encore choisir pour lui.

Pour une fois, la sacro-sainte et un peu ridicule expression "nous sommes en deuil", s'applique. Avec le décès de Jacques De Decker, les arts sont en deuil et nous sommes tous orphelins de ce père couteau suisse.



lundi 17 février 2020

Le portail littéraire qui marchera sur la Lune


"Objectif Lune", c'était Tintin. C'était Hergé. C'était en 1953.
"Plume", c'était Henri Michaux. En 1938.
"Objectif plumes", ce sont les littératures belges dont un nouveau portail de la Fédération Wallonie-Bruxelles fait la promotion en cette année 2020. Si le site sera officiellement lancé le mercredi 4 mars et donc accessible, lors de la soirée d'ouverture de la Foire du livre de Bruxelles, il a été annoncé à la presse ce 17 février, jour du début du premier sommet de la Francophonie à Versailles en 1986, via diverses interventions et des captures d'écran, dans le cadre prestigieux du Palais des Académies - qui fêtera officiellement ses cent ans le 7 novembre.

Bénédicte Linard, Vice-présidente et Ministre de l'Enfance, de la Santé, de la Culture, des Médias et des Droits des Femmes, se réjouit de la création d'un outil unique. "Nous avons des talents, nous devons les montrer, les visibiliser." Le bon point d'"Objectif plumes", avec "Objectif au singulier car il s'agit d'une porte d'entrée unique et plumes au pluriel pour montrer la diversité des littératures belges", est qu'il concerne tous les maillons de la chaîne du livre: les auteurs.trices et les maisons d'édition bien entendu, mais aussi les librairies indépendantes (53 sont labellisées) et les bibliothèques (194 en tout) qui ont vu leurs prêts croître de 25 %. "Chaque livre en bibliothèque est acheté dans une librairie indépendante", précise la Ministre. Super! car les librairies indépendantes, et c'est un euphémisme, souffrent de la concurrence des plateformes de vente. Pour lutter contre cela, Bénédicte Linard vante le prix unique du livre et la suppression de la tabelle. Approuve la politique de soutien au livre belge de la Fédération Wallonie-Bruxelles, la librairie étant fragile et souffrant du déficit de notoriété de la littérature dans le grand public. "Il faut renforcer l'accessibilité de la culture", affirme-t-elle.

A ce propos, "Objectif plumes" paraît fort utile. Nadine Vanwelkenhuyzen, Directrice générale adjointe du Service général des Lettres et du Livre, explique le projet, dédié aux littératures belges en langue française et en langues régionales de la Fédération Wallonie-Bruxelles. "Nous avons deux lignes de force: être un portail de référence et être une vitrine du dynamisme de la chaîne du livre. Nos quatre objectifs sont la découverte des littératures belges, la promotion des acteurs professionnels du livre, la valorisation des 14 sites partenaires, la consultation des informations pour les bibliothécaires, les libraires..."

En pratique, 37.000 œuvres et 5.000 auteurs sont déjà recensés sur le portail. "Objectif plumes" propose des notices et contenus de référence pour différents publics d'âges variés. Romans, nouvelles, poésie, essais, bandes dessinées, littérature de jeunesse y sont présents. Un menu classe les littératures par genre. Le moteur de recherche opère sur le nom des auteurs et sur celui des œuvres. Un annuaire alphabétique complète la recherche.


... d'auteur.
Deux notices















Concrètement, selon les captures d'écran projetées, une notice d'auteur propose biographie, bibliographie, un agenda à compléter soi-même et indique la possibilité d'inviter l'auteur en classe. Une notice d'œuvre comporte un résumé, des ressources, des critiques et des infos venant des sites partenaires, des pistes pour les enseignants; elle permet aussi aux internautes d'écrire des commentaires (après s'être enregistré sur le site) qui seront modérés.



Les 14 sites partenaires d'"Objectif plumes" sont des sites gérés par le Ministère de la FWB, Littérature au présent, Littérature de jeunesse, Bande dessinée, Culture.be, Le Carnet et les Instants, et par des opérateurs subsidiés ou non par la FWB, Espace Nord, Académie royale, Art et littérature, Bela, Service du livre luxembourgeois, Maison de la poésie, Sonalitté , Karoo et Revues.be.

Les deux # #litteraturebelge et #litteraturesbelges seront systématiquement utilisés sur les comptes Facebook et Instagram d'"Objectif plumes" qui sont déjà ouverts.

Et dans la réalité? Dans la réalité, "Objectif plumes" n'est pas encore en accès public. Ce sera pour le 4 mars, on l'a dit. Mais quatre testeurs s'y sont déjà baladés, dans une version non définitive.

  • L'autrice Isabelle Wéry se réjouit de la facilité d'utilisation. "Le site est à la fois un condensé d'informations et un outil pour diffuser nos infos surtout quand on n'a pas de site perso comme moi".
  • Le dessinateur et directeur de collection chez Sarbacane Max de Radiguès qui a, lui, son site perso apprécie qu'on présente et qu'on défende les auteurs belges, qu'ils soient ici tous rassemblés.
  • La libraire namuroise Anouk Delcourt (Point-Virgule) souligne le confort de navigation ainsi que l'agenda que sa librairie peut rapidement compléter.
  • Quant à Camille Walter, sa casquette de bookstragrammeuse aime qu'on puisse ajouter des commentaires sur un livre et celle de bibliothécaire (Forest) s'avère enchantée.


"Objectif plumes" marchera sur la Lune pour faire la promotion des auteurs belges ou assimilés,  c'est-à-dire de nationalité belge ou résident en Belgique depuis plus de cinq ans, publiés en français ou en langue régionale (picard, wallon, bruxellois, etc. ) par une maison d'édition professionnelle en tant qu'auteur.trice principale.

Il sera une ressource précieuse pour tous ceux qui s'intéressent à la littérature, en amateur, en curieux ou en professionnel.