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lundi 13 mars 2023

Les lauréats 2022 de l'Académie belge, l'ARLLFB

Cravaté de jaune, le secrétaire perpétuel Yves Namur distrait les lauréats.
De gauche à droite, Vincent Poth, Florian Pâque, Pascale Tison,
 Veronika Mabardi, Négar Djavadi, Jacques Vandenschrick,
Laurent Gosselin et Jan Baetens.

Quasi tous les finalistes des huit prix littéraires 2022 de l'Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises de Belgique - tous les prix ne sont pas annuels - étaient connus depuis l'automne dernier (lire ici). Ce samedi 11 mars, les lauréats ont été proclamés et leurs prix remis par Yves Namur, secrétaire perpétuel de l'ARLLFB, au cours d'une cérémonie ponctuée de lectures par Stéphanie Moriau. Les gagnants, cinq hommes et trois femmes, ont chaque fois répondu aux questions du jury qui les avait choisis. A noter que les argumentaires complets se trouvent sur le site de l'Académie (ici). On remarquera que plusieurs des primés avaient déjà gravi à d'autres occasions les marches de l'estrade. Une cérémonie qui a commencé avec un ascenseur et s'est terminée sur un escalator.


Palmarès

Grand Prix des Arts du spectacle

Florian Pâque
, né en 1992, pour "Sisyphes" (Lansman Editeur), avec "s" à Sisyphe, un sujet âpre et grave, l'ascenseur social en panne, traité d'une écriture légère. L'animateur de la compagnie Le Théâtre de l'Eclat, auteur, metteur en scène et acteur, avait déjà été distingué par l'Académie en 2021 (lire ici).

L'avis du jury (Luc Dellisse, Paul Emond, Xavier Hanotte, Caroline Lamarche, Nathalie Skowronek): ""Cette histoire est un mythe et tous les mythes s'écrivent au présent", déclare un acteur dans le prologue de la pièce. Particulièrement cruel dans sa vision de la condition humaine, le mythe de Sisyphe permet à Florian Pâque d'évoquer la situation des plus précaires condamnés à ne jamais s'élever dans une société en panne d'ascenseur social. Ce dont se fait l’écho l'absurdité d’une première scène qui reviendra tel un refrain: on a beau pousser sur le bouton d'un étage, à chaque fois qu'on sent monter l'ascenseur, puis que la porte s'ouvre, c'est le rez-de-chaussée qui apparaît. (...)"
Florian Pâque: "Lors d'un atelier dans une résidence à caractère social, j'ai raconté le mythe de Sisyphe. Manon m'a dit: "Mon rocher est dans mes bras. C'est mon enfant." Le thème de ce livre n'était pas prévu au départ. Il s'est imposé lors de l'atelier."

Grand prix de poésie

Jacques Vandenschrick
, né en 1943, pour son recueil de poèmes, "Tant suivre les fuyards" (Cheyne).

L'avis du jury (Éric Brogniet, Philippe Lekeuche, François Emmanuel, Yves Namur, Gabriel Ringlet): "C'est aux flammes de la "fuite" et non à celles de l'"errance" ou de l'"exil", souvent jusqu'ici évoquées, que la parole vient alimenter son feu. La nuance n'est pas mince: la fuite peut être immobile et se loger dans les sinuosités d'une pensée. (...) On sait toute l'importance de la spatialité dans l'œuvre de Vandenschrick, depuis "Vers l'Elégie obscure"  (1987) et "Du pays qui s'éloigne" (1988) jusqu'à ce livre que notre Académie distingue aujourd'hui en même temps que l'œuvre toute entière d'un poète voué pendant 45 ans, dans la discrétion la plus absolue, à une quête où le langage est le véhicule d'une approche de l'Être, mais aussi le révélateur d'une condition existentielle et spirituelle de l'Homme. Les titres de tous ses livres contiennent un marqueur d'écart ou de distance. (...)"
Jacques Vandenschrick: "La langue poétique, l'écriture de poésie, un exercice long pour moi, malaisé, est la recherche d'une langue qui se veut à distance du quotidien. J'essaie de créer une langue de l'utopie, une langue qui introduit l'autre dans l'être. Je réécris plus que je n'écris."

Prix André Gascht

Pascale Tison
, pour l'ensemble de son travail de critique.
Et quel travail! La lauréate est auteure de textes sur le théâtre, l'art et la danse, comédienne, de deux pièces de théâtre, de deux romans, réalisatrice en radio, productrice depuis 1995 de l'émission "Parole donnée" sur Musiq3, enseignante à l'INSAS et à l'IAD, responsable aujourd'hui de la création radiophonique sur la Première et productrice de l'émission quotidienne "Par Ouï-Dire", proposant des documentaires et des créations radiophoniques ainsi que des entretiens. 

L'avis du jury (Michel Brix, André Guyaux, Corinne Hoex, Caroline Lamarche, Yves Namur): "Pascale Tison consacre une émission hebdomadaire à la littérature et a recours, pour faire entendre la langue des auteurs, à nos meilleurs comédiens, comme Jo Deseure ou Angelo Bison, quand elle ne lit pas elle-même de sa voix précise et lumineuse. Elle y rend hommage, avec finesse et un métier très sûr, aux écrivains vivants ou disparus, de sorte que son émission constitue un remarquable trésor d'archives pour nombre d'auteurs, tels Marcel Moreau, Jacques De Decker, Pierre Mertens, Carl Norac, Corinne Hoex, Vinciane Despret, Veronika Mabardi, pour n'en citer que quelques-uns ou quelques-unes. (...) Créatrice tout-terrain, elle a fusionné à merveille son amour de la radio et sa passion pour la littérature."
Pascale Tison: "La radio est une autre forme donnée à l'ego de l'écrivain. La parole va vers le mot et le mot vers la parole. La radio est le garant de l'incandescence de la rencontre, une écoute d'être à être. Elle est l'écriture du réel. Tout se joue au montage. "Par Ouï-Dire" est une émission non filmée, ce qui est un grand avantage. A la radio, on ne cesse de déposer son visage."


Grand prix du roman

Veronika Mabardi
, née en 1962, pour "Sauvage est celui qui se sauve" (Esperluète, 2022, lire ici). Elle avait reçu le prix Georges Vaxelaire 2015 pour sa pièce de théâtre "Loin de Linden" (Lansman Editeur, lire ici).

L'avis du jury (Jean Claude Bologne, Gérard de Cortanze, Luc Dellisse, François Emmanuel, Pierre Mertens, Jean-Luc Outers, Nathalie Skowronek): "Ce livre  a touché et convaincu les jurés du Prix du Roman, par l'intensité de la démarche d'écriture en direction du frère absent, trop tôt disparu. 
Il est rare de ressentir à ce point combien les récits, sollicitant la mémoire, cherchent à cerner, circonvenir, tenter de donner sens, au silence qui fut le sien au temps où il vivait. 
A l'assaut de ce silence le livre avance par saccades, par détours, par saignées de sens, et c'est cette avancée tâtonnante, ce corps à corps de l'autrice avec l'énigme de son frère mort, qui donne à l'écriture du livre sa puissante dimension performative. Comme si le présent de la recherche tentait de rejoindre dans un découvrement progressif, le mouvement, la quête, la ligne brouillée et pour une grande part insaisissable de ce que fut la vie de Shin Do. (...)
Veronika Mabardi: "C'est un livre dont l'écriture reste dans le silence, les mots restent sur la page. Il m'a fallu vingt ans avant de trouver le calme pour l'écrire. J'avais besoin de parler de mon frère disparu, de l'identité, de la famille. La famille bricolée chez nous, fierté de nos parents. J'avais besoin de bricoler des identités. Revenir à son souvenir a été un accompagnement dans l'écriture. Dans le compagnonnage des vivants, pendant le confinement, j'ai eu le sentiment de sa présence. C'est un travail de mémoire et aussi de fiction, une réappropriation. J'ai écrit ce livre en disposant des cailloux sur le plancher de mon atelier, en les déplaçant, en leur ajoutant du bois, du verre, de l'or. Cela a été un travail sur le plancher, sur le papier et sur l'ordinateur.

 

Grand Prix de Linguistique et de Philologie

Laurent Gosselin
, né en 1960, pour "Aspect et formes verbales en français" (Classiques Garnier, 2021).

L'avis du jury (Michel Brix, Anne Carlier, Daniel Droixhe, Jean Klein, Jacques Charles Lemaire): "Laurent Gosselin est professeur à l'Université de Rouen et sa recherche consiste à démêler la complexité sémantique de ce qui est appelé parfois rapidement "les temps verbaux". Les temps ver­baux occupent un rôle central dans la langue, non seulement parce qu'ils per­mettent d'an­crer, dans le monde qui nous envi­ronne, les situa­tions évoquées au moyen des formes verbales, en les situant par rapport au hic et nunc du locuteur, mais aussi parce leur enchaînement dans un texte résulte non pas en une suite décousue d'énoncés, mais permet de construire un récit cohérent doté d'une chronologie."


Prix Découverte

Vincent Poth, né en 1989, pour "Aléas sans amarre. Ou livre de pensées" (aphorismes, inédit, 2022). Une première pour l'ARLLFB qui n'avait encore jamais récompensé de son histoire un livre d'aphorismes.

L'avis du jury (Véronique Bergen, Éric Brogniet, Philippe Lekeuche, Yves Namur, Gabriel Ringlet): "Vincent Poth est essentiellement poète. Il a commencé à écrire de la poésie il y a une dizaine d'années dès l'âge de 23 ans. (...) Le livre qui se voit honoré aujourd'hui est un ensemble d'aphorismes, le tout formant un volume d'une centaine de pages. Vincent Poth y évoque les thèmes de l'amour, de la destinée, de la création poétique, ses aphorismes circulant à travers les différentes dimensions de la condition humaine. Le jury a été très sensible au style, à l'écriture élégante voire classique, à la profondeur et à la finesse des pensées qui se trouvent formulées avec une grande exigence et une rigueur d'écriture remarquable. (...)"
Vincent Poth: "Poète, je suis passé aux aphorismes. Pourquoi? J'avais besoin d'écrire des choses claires et compréhensibles. J'étais fatigué de patauger dans la poésie. J'ai lu beaucoup d'aphorismes. J'ai écrit les miens dans le sillage de la joie de certains auteurs. C'est plus clair maintenant, je suis content. La poésie vient des profondeurs vers la surface, l'aphorisme vient de la surface et creuse en profondeur."

 

Grand Prix de l'essai

Jan Baetens
 pour "Illustrer Proust. Histoire d'un défi" (Les Impressions nouvelles, 2022).

L'avis du jury (Danielle Bajomée, Sophie Basch, Véronique Bergen, Luc Dellisse, Gabriel Ringlet): "Cet ouvrage à l'iconographie abondante examine les réponses successives données par les artistes et leurs éditeurs au désir et à la difficulté d'illustrer Marcel Proust, depuis plus d'un siècle. Il en retrace l'histoire, du premier livre de Proust, "Les Plaisirs et les jours" (1896), illustré par Madeleine Lemaire, un des modèles de Mme Verdurin, à la nouvelle édition d’"Un amour de Swann", "ornée" par Pierre Alechinsky en 2013.
Le jury a été particulièrement sensible à l'importance de la recherche, à la qualité de la réflexion et surtout, à l'originalité du point de vue choisi pour aborder l'œuvre de Marcel Proust dans sa radicalité poétique qui la rend "impossible" à illustrer tout en provoquant sans cesse le désir de le faire. (...)"
Jan Baetens: "Neuf fois sur dix, les livres illustrant Proust sont atroces. Ils sont totalement inconnus, heureusement. Le rapport texte-images n'est pas essentiel ici. J'ai plutôt regardé du côté du business éditorial. Qui? Pourquoi? Avec quelle concurrence? Les images vieillottes de van Dongen de l'édition de 1947 ont été reprises en 1972 par Folio parce que le graphiste Massin voulait montrer que Folio pouvait faire autre chose que du livre de poche. Le livre de poche a lui publié en 1965 une version illustrée par sept images de Pierre Faucheux. Pour moi, la meilleure façon de rendre hommage à Proust est de faire quelque chose de complètement différent." 


Prix Nessim Habif

Négar Djavadi
, née en Iran en 1969, pour l'ensemble de son œuvre (son premier roman "Désorientale", Liana Levi, 2016, lire ici; "Arène", Liana Levi, 2020).

On se rappellera que "Désorientale" commence par une scène d'escalator d'anthologie.
Pour lire en ligne le début de "Désorientale", c'est ici.
Pour lire en ligne le début de "Arène", c'est ici.



L'avis du jury (Corinne Hoex, Caroline Lamarche, Pierre Mertens, Jean-Luc Outers, Nathalie Skowronek): " (...) S'inspirant en partie du parcours de son auteure, "Désorientale", paru en 2016, raconte la saga d'une famille d'intellectuels iraniens sur trois générations. Il rencontre un grand succès critique et de librairie et sera traduit dans une dizaine de langues. Alors une question s'impose: pourquoi y revenir aujourd'hui, six ans plus tard? Parce que "Désorientale" nous fournit un formidable et nécessaire témoignage sur la résistance iranienne. D'abord au régime du Shah, ensuite à Khomeiny, par extension à ce que traverse le pays depuis de nombreux mois. Et qu'est-ce que la littérature si elle passe à côté de son temps? Négar Djavadi nous restitue un Iran des années 70 où l'on rêve de "corps SophiaLorenti" et de "cheveux coupés à la mode NathalieWoodi", où l'on a peur, où l'on se cache. En d'autres mots, la liberté qui a été enlevée aux Iraniens et pour laquelle ils se battent encore aujourd’hui. Hommes et femmes côte à côte. À qui nous voulions aussi, avec nos moyens, envoyer un signe de solidarité et de fraternité. (...)"

Négar Djavadi: "La révolution d'hier est restée en suspens, inachevée. Les révoltes écrasées de 2009, 2010, 2019 montrent la continuité entre le passé le présent. Aujourd'hui, les réseaux sociaux permettent de comprendre ce qui se passe en Iran sans devoir tout expliquer. Le téléphone portable est une arme mais il faut savoir l'utiliser.
A propos de l'identité: l'homme n'a pas de place définie sur terre. J'ai des racines mais je ne me sens pas un arbre. En tant qu'écrivain, je me mets dans la tête des autres. J'aime mieux parler d'appartenance que d'identité. 
Quelle suite? Je ne me sens pas missionnée en tant qu'Iranienne installée à Paris depuis 1980. Si j'ai un attachement très fort au réel, je ne me sens pas nécessairement dépositaire de la voix iranienne."

Nathalie Skowronek, porte-parole du jury Nessim Habif: "La littérature donne une voix au réel, elle l'absorbe."










mardi 8 novembre 2022

Le prix Médicis à Emmanuelle Bayamack-Tam




Le prix Médicis 2022 a été attribué ce mardi 8 novembre, au restaurant La Méditerranée, à Emmanuelle Bayamack-Tam, 56 ans, pour "La Treizième Heure" (P.O.L.). Son treizième roman paru chez cet éditeur sous son nom, elle en a aussi publié trois sous le nom de Rebecca Lighieri. On y retrouve la jeune Farah, découverte dans "Arcadie" (P.O.L., 2018).

Présentation de l'éditeur.

Farah, adolescente, a toujours connu L'Église de la Treizième Heure pour la bonne raison que Lenny, son père, en est le fondateur. Elle vit en communauté dans cette Église millénariste un peu spéciale: féministe, queer, animaliste. On y récite Nerval ou Rimbaud. Lenny rassemble ses ouailles autour de messes poétiques et d'ateliers de déparasitage psychique. La Treizième Heure, c’est aussi l'heure de la révélation, du triomphe des pauvres, des dominés, des humiliés. Les membres de la communauté l'espèrent, angoissés devant les menaces qui pèsent sur la planète: épidémies, guerres, réchauffement climatique… Lenny élève seul sa fille Farah. Hind, son grand amour, l''ayant abandonné à la naissance du bébé.

Le roman se divise en trois parties, racontées par chacun des membres de cette famille à la fois déglinguée et très contemporaine. Farah, née intersexuée, est acquise à la cause délirante de son père, et devient plus critique en grandissant: son père lui a menti sur sa filiation. En menant l'enquête, elle comprend qu'elle n'avait pas une mère mais deux! Hind et Sophie. Comment est-ce possible? Lenny prend la parole ensuite. Il raconte deux coups de foudre successifs: la poésie d'abord, Hind ensuite. Mais on s’aperçoit que les deux ne font qu'une: Hind est une chimère, une illumination, une fée baudelairienne. Lenny fondera l'Église de la Treizième Heure après le départ de son amour. La troisième partie est donc celle de Hind. Femme trans d'origine algérienne, elle avoue l'histoire violente de son parcours pour gagner sa liberté sexuelle et individuelle. Elle a aimé Lenny et voulu un enfant de lui, mais quittera Lenny et Farah pour vivre une passion amoureuse vouée à l'échec.

Pour en lire en ligne le début, c'est ici.




Le prix Médicis roman étranger va à Andreï Kourkov pour "Les abeilles grises" (traduit du russe (Ukraine) par Paul Lequesne, Editions Liana Levi, 400 pages).

Présentation de l'éditeur.
Dans un petit village abandonné de la "zone grise", coincé entre armée ukrainienne et séparatistes prorusses, vivent deux laissés-pour-compte: Sergueïtch et Pachka. Désormais seuls habitants de ce no man's land, ces ennemis d'enfance sont obligés de coopérer pour ne pas sombrer, et cela malgré des points de vue divergents vis-à-vis du conflit. Aux conditions de vie rudimentaires s'ajoute la monotonie des journées d'hiver, animées, pour Sergueïtch, de rêves visionnaires et de souvenirs. Apiculteur dévoué, il croit au pouvoir bénéfique de ses abeilles qui autrefois attirait des clients venus de loin pour dormir sur ses ruches lors de séances d'"apithérapie". Le printemps venu, Sergueïtch décide de leur chercher un endroit plus calme. Ayant chargé ses six ruches sur la remorque de sa vieille Tchetviorka, le voilà qui part à l'aventure. Mais même au milieu des douces prairies fleuries de l'Ukraine de l'ouest et du silence des montagnes de Crimée, l'œil de Moscou reste grand ouvert…


Pour en lire en ligne le début, c'est ici.

Le prix Médicis de l'essai couronne Georges Didi-Uberman pour "Le Témoin jusqu'au bout" (Minuit).

Présentation de l'éditeur.
Être témoin: être sensible. En quel sens faut-il l'entendre?
Dans un procès, on ne demande au témoin que d'être précis, puisque ce sont des faits qu'il s'agit de rendre compte. Mais celui qui décide de témoigner contre vents et marées, sans que personne ne lui ait rien demandé, se tient dans une position différente: il porte aussi en lui l'exigence d'un partage de la sensibilité. Il considère implicitement que ses émotions constituent en elles-mêmes des faits d'histoire, voire des gestes politiques.

C'est ce que montre une lecture du "Journal" de Victor Klemperer tenu clandestinement entre 1933 et 1945 depuis la ville de Dresde où il aura subi, comme Juif, tout l'enchaînement de l'oppression nazie. Témoignage extraordinaire par sa précision, en particulier dans l'analyse qu'y mena Klemperer — qui était philologue — du fonctionnement totalitaire de la langue. Mais aussi par sa sensibilité. Par son ouverture littéraire à la complexité des affects, avec la position éthique — celle du partage — que cette sensibilité supposait.
Entre la langue totalitaire, qui ne se prive jamais d'en appeler aux émotions sans partage, et l'écriture de ce "Journal", ce sont donc deux positions que l'on voit ici s'affronter autour des faits d’affects. Combat politique lisible dans chaque repli, dans chaque inflexion de ce chef-d'œuvre d'écriture et de témoignage.

Pour en feuilleter en ligne le début, c'est ici.

Jury: Marianne Alphant, Michel Braudeau, Marie Darrieussecq, Dominique Fernandez, Anne Garreta, Patrick Grainville, Andreï Makine, Frédéric Mitterrand, Pascale Roze et Alain Veinstein.


 

mercredi 19 septembre 2018

Murakami se retire du Nobel alternatif


Update. L'écrivain japonais Haruki Murakami, un des quatre finalistes du New  Academy Prize in Literature, Nobel alternatif  (lire ici) , a demandé à être retiré de la sélection, expliquant que "sa préférence est de se concentrer sur son écriture, loin de l'attention des médias". Restent donc en lice Maryse Condé, Neil Gaiman et Kim Thúy. Verdict le 12 octobre.

Le prix a été créé par la journaliste suédoise Alexandra Pascalidou dans le but de décerner un prix international de littérature puisque le prix Nobel de littérature 2018 ne sera pas décerné (lire ici). La Nouvelle Académie prévoit de se dissoudre en décembre 2018.

Le prix est doté d'un million de couronnes suédoises (quasiment 100.000 euros). Le/la lauréat(e) sera présenté(e) lors d'un événement officiel le 9 décembre 2018.

jeudi 30 août 2018

Les 4 finalistes du Nobel alternatif sont connus


Faute de Prix Nobel de littérature 2018, la Nouvelle académie (New Academy) a mis en place un prix littéraire alternatif au début de l'été. Quatre finalistes devaient être choisis sur les 47 écrivains proposés, trois par les votes des internautes (30.332 au total), un par des bibliothécaires (lire ici).

Ces finalistes sont aujourd'hui connus. Il s'agit de deux femmes, francophones toutes les deux, et de deux hommes.

J'ai nommé


Maryse Condé (née en 1937 à Pointe-à-Pitre, Guadeloupe), publiée chez JC Lattès.

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Kim Thúy (née en 1968 à Saigon, Vietnam, arrivée au Canada en tant que réfugiée en 1978), publiée chez Liana Levi.




Haruki Murakami (né en 1949 à Kyoto, Japon), publié chez Belfond.





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Neil Gaiman (né en 1960 à Portchester, Grande-Bretagne), publié au Diable Vauvert.








Maintenant, c'est à un jury de spécialistes de travailler et de choisir le/la lauréat/e dont le nom sera communiqué le 12 octobre et qui sera convié(e) à une réception le 9 décembre. Juste avant la dissolution de l'éphémère académie.




mercredi 18 juillet 2018

DTPE 10 Quand la terre promise est multiple

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans, des récits, des essais et des BD. L'été, le temps de relire ou de se rattraper aussi.

Cagliari.


Quel est l'enchantement de l'écriture de Milena Agus, et de la qualité de sa traductrice Marianne Faurobert, pour qu'on soit happé par son texte dès le deuxième paragraphe lu et qu'on ne puisse plus le lâcher? C'est à nouveau le cas avec le dernier roman en date de l'écrivaine sarde, l'excellentissime "Terres promises" ("Terre promesse", traduit de l'italien par Marianne Faurobert, Editions Liana Levi, 176 pages), une succession de voyages, géographiques et intérieurs, afin de trouver la paix de l'âme.

Une fois de plus chez Milena Agus, on découvre l'histoire des différents protagonistes comme de l'intérieur, avec tous les détails nécessaires pour imaginer leur décor et suivre de près les héros. On est avec Ester quand Raffaele rentre dans leur village de Sardaigne après avoir fait la guerre à Gênes. Que va-t-il se passer entre les deux fiancés? Lui qui ne songe qu'à retourner sur le Continent, ce Continent qui la fait aussi rêver, elle. Quand ils arrivent à Milan, jeunes mariés, la réalité les rattrape. Ester a le mal du pays, Raffaele, lui, porte toujours la guerre en lui et son ami noir américain qui lui a fait connaître le jazz.

On est encore avec Ester quand naît sa fille Felicita, qui porte aussi superbement son prénom qu'elle a une personnalité affirmée. Les années vont passer cahin-caha, avec leur lot de joies et de déconvenues quand sera prise la décision de revenir en Sardaigne. Un autre rêve qui se heurte lui aussi à la réalité. La famille est très présente, tout le monde ne s'entend pas bien. Ester s'enfonce dans la dépression, Raffaele tisse une très belle relation avec sa fille. Felicita s'accommode aisément de ce déménagement. Elle a toujours son cœur qui bat pour Sisternes, le jeune voisin noble. Mieux, elle s'adapte aux humeurs locales et s'initie avec la même conviction au communisme et au sexe.

Des amours de Felicita et Pietro Maria naîtra Gregorio, dans les conditions choisies par son honnête maman. Encore une nouvelle vie pour elle, qui lui fera rencontrer, à Cagliari cette fois, Marianna, sa logeuse qui est bien autre chose que la femme revêche dont elle se donne l'apparence. En grandissant, Gregorio trouvera sa voie dans la musique et entraînera les siens à sa suite dans encore une autre terre promise, établissant des ponts entre les différentes générations.

C'est une saga familiale prenante, tendre et extrêmement réussie que nous offre Milena Agus dans "Terres promises", dont on notera bien la formulation au pluriel. Ses personnages sont magnifiques dans la liberté que leur accorde l'écrivaine, dans leurs vies imparfaites, dans leur quête de bonheur. Entre eux tous, cette splendide Felicita sans aucun préjugé que chacun voudrait avoir près de soi. Une femme qui a choisi de vivre et d'aimer dans la joie et la bienveillance et rend ces qualités contagieuses. Une splendeur que ce roman.

Pour lire le début de "Terres promises", c'est ici.
Pour en savoir plus sur Milena Agus, c'est ici.

Sans oublier
DTPE 1: "Moria" de Marie Doutrepont (récit, 180° éditions)
DTPE 2: "The t'Serstevens collection" (photos, Husson éditeur/IRPA)
DTPE 3: "La maison à droite de celle de ma grand-mère" de Michaël Uras (roman, Préludes)
DTPE 4: "Le passé définitif" de Jean-Daniel Verhaeghe (roman, Serge Safran éditeur)
DTPE 5: "Ecrire en marchant" de Chantal Deltenre (récit, maelström reEvolution)
DTPE 6: "Encyclopædia Inutilis" de Hervé Le Tellier (nouvelles, Le Castor Astral)
DTPE 7: "Poisson dans l'eau" d'Albane Gellé et Séverine Bérard (jeunesse) et "Trente cette mère - maintenant" de Marcella et Pépée (poésie, Editions Les Carnets du Dessert de Lune)
DTPE 8: "Christian Bérard clochard magnifique" de Jean Pierre Pastori (biographie, Séguier)
DTPE 9: "N'essuie jamais de larmes sans gants" de Jonas Gardell (roman, Gaïa)




vendredi 24 mars 2017

Le Passa Porta Festival est en vue

- Tu viens à Livre Paris? (nouvelle appellation du Salon du livre de Paris)?
- Ben non, moi, j'ai Passa Porta Festival! (sans compter que j'épargne le prix prohibitif des entrées à la porte de Versailles).

Et quel festival! En trois langues principalement et partout dans Bruxelles (lire ici).
Cent auteurs et cent rencontres en deux jours, les samedi 25 et dimanche 26 mars, et une soirée d'ouverture, le vendredi 24 mars...
Surtout que la météo semble vouloir être une alliée de dernière minute.


Vendredi
Changement de programme à propos de la soirée du vendredi: Paul Auster a remis un certificat médical et ne viendra pas à Bruxelles. Septuagénaire - on ne dirait vraiment pas -, il souffre d'un problème aux cordes vocales et doit, sur avis de ses médecins, respecter une période de repos. Mais une nouvelle date pour sa venue à Flagey autour de son œuvre et de son nouveau livre "4321" est à l'étude.

Négar Djavadi. (c) Matsas-Opale-Levi.
Ece Temelkuran.
Pas de panique pour autant.
La soirée d'ouverture change de braquet et se concentrera plutôt sur la relation entre littérature et politique. Comment lire le monde? Un thème qui sera débattu avec trois auteurs du Festival, la Turque Ece Temelkuran, la Franco-Iranienne Négar Djavadi et le Colombien Juan Gabriel Vásquez. Ils ont tous les trois signé des livres retentissants. "A quoi bon la révolution si je ne peux danser" (JC Lattès, 2016) un road-story pour la première, "Désorientale" (Liana Levi, 2016, Prix Première 2017, lire ici) son premier roman pour la deuxième, "Les dénonciateurs" (Seuil, 2015) pour l'auteur de "Le bruit des choses qui tombent" (Seuil, 2012). Ils répondront aux questions d'Annelies Beck et Nathalie Skowronek.
en anglais et en français, Flagey, vendredi 24 mars, 20h15.

Juan Gabriel Vásquez


Ensuite place au Parcours littéraire.
Voici le mien, essentiellement en français, mais l'ensemble des activités possibles est à consulter ici.

Samedi

En mise en jambes, une session de The Quiet Volume.
Suivre à deux participants, amis ou inconnus, les instructions écrites ou murmurées pour venir au bout d'une montagne de livres de manière absolument surprenante. .
Bibliothèque Muntpunt, 1 heure, réservation conseillée via festival@passaporta.be, de 10 heures à 17h40.

Caroline Lamarche. (c) E. Michiels.
📅 Caroline Lamarche,
guide d'exposition
La romancière  propose une visite guidée personnelle de l'exposition "BXL UNIVERSEL", qui présente un portrait subjectif de la capitale bruxelloise et européenne par des artistes contemporains.
Centrale for contemporary art, 14.30-15.30.

📅 La Rimbaudmobile
Sur le toit d'une vieille Citroën, ma voiture préférée, Peter Holvoet-Hanssen a aménagé une installation sonore. Il y présente sa "Cartographie du monde de la poésie", un jeu de piste à travers l'histoire de la poésie. Accompagné du poète Antoine Boute, il déverse un flot de poèmes sur le centre-ville de Bruxelles. Le duo s’arrête un moment au Vieux Marché aux Grains.
devant De Martkten, 15.00-15.30 (ailleurs à d'autres moments).

📅📅📅 Première rencontre, panoplie littéraire et voyage cosmique
J'irai à l'un, mes hologrammes aux autres. Ou, plus classiquement, mes clones.

Marcus Malte. (c) R. Gaillarde.
Jean-Baptiste Del Amo.
📅 Jean-Baptiste Del Amo a écrit "Règne animal" (Gallimard), Marcus Malte "Le garçon" (Zulma). Deux romans unis par la même force vitale, quasi animale. Ils se rencontrent pour la première fois pour un entretien croisé animé par Ysaline Parisis.
La Bellone, 15.30-16.30.


Maylis de Kerangal. (c) Hélie-Gallim.
📅 S'inspirant de la rubrique qu'il a imaginée dans la revue de littérature contemporaine "Décapage", Jean-Baptiste Gendarme demande à Maylis de Kerangal de présenter sa panoplie littéraire au moyen de textes, de photos et de documents.
Beursschouwburg, 15.30-16.30.


Erika Fatland. (c) Reineord.
📅 Si on envoyait une sonde dans les régions les plus éloignées du cosmos avec le meilleur de l'humanité peut à bord, quels seraient les livres, les films, les albums qui mériteraient de faire partie du voyage selon Erika Fatland? Questions posées par Lies Steppe.
Muntpunt, en anglais, 15.30-15.45.





📅 Repos graphique
Les téméraires dessinatrices Flore Balthazar et Judith Vanistendael vont dévoiler les vérités ultimes. Il suffit d'aller à leur rencontre et de leur poser la question qui vous préoccupe le plus. Quelques minutes plus tard, la réponse tant attendue est à portée de main, sur papier.
Beursschouwburg, 16.30-17.30.


Ivan Jablonka.
📅 Littérature et journalisme d'investigation
Dans "Laëtitia, ou la fin des hommes" (Seuil), prix Médicis 2016, Ivan Jablonka dissèque un fait divers survenu en 2011, en même temps qu'il offre une sépulture littéraire d'une femme broyée par les hommes. La littérature peut-elle s'aventurer sur le terrain du journalisme d'investigation? L'écrivain s'entretiendra avec Myriam Leroy.
Beursschouwburg, 17.00-18.00.

📅📅📅 Appel de Dimitri Verhulst, Voyage en Soviétistan et Prix des Cinq continents
Avec appel à mes clones de nouveau.

📅 Les écrivains Fikry El Azzouzi, Thomas Gunzig, Nathalie Skowronek, Christophe Vekeman et Isabelle Wéry sont invités à écrire un nouveau texte, en réponse à l'appel de Dimitri Verhulst: "Répondre à la terreur par la beauté et la littérature". La dessinatrice Judith Vanistendael donnera vie à ces textes en live. La présentation sera faite par Béatrice Delvaux.
Beursschouwburg, 18.30-19.30.

📅 Retrouver l'écrivaine et anthropologue norvégienne Erika Fatland qui avait brillamment ouvert l'édition 2017 du Passa Porta Festival et son livre "Sovietistan" (Gaïa). Elle y emmène le lecteur en voyage à travers le Turkménistan, le Kazakhstan, le Tadjikistan, le Kirghizistan et l'Ouzbékistan. Fine observatrice, collectionneuse d'histoires absurdes, elle dévoile un visage jusqu'ici inconnu de cet univers particulier.
De Markten, en anglais, 18.30-19.30

Fawzia Zouari.
📅 Qui est Fawzia Zouari, écrivaine et journaliste tunisienne dont le roman "Le corps de ma mère" (Editions Joëlle Losfeld) a remporté l'édition 2016 du Prix des cinq continents de la Francophonie? Entretien avec Vanessa Herzet.
Tuliti, 18.30-19.30.



② Soirée sous le signe du chiffre 2
Duality: dans tout le Beursschouwburg, écrivains, poètes, slammeurs et illustrateurs forment des duos avec d'autres artistes. Exemples.
Bertrand Belin & Max de Radiguès (en français),  un auteur et chanteur français & un dessinateur belge.
Martje Wortel & Randall Casaer (en néerlandais), un écrivain néerlandais & un artiste belge.
Aura Xilonen & Halfdan Pisket (en anglais), une auteur et réalisatrice mexicaine & un dessinateur danois.
Peter Verhelst & Wide Vercnocke (en néerlandais), un auteur belge lit un extrait de son prochain roman en avant-première & un dessinateur belge.
Dimitri Verhulst &  Peter Vandenberghe (en néerlandais), un écrivain belge & un pianiste belge.
Jeroen Olyslaegers & Scale (en néerlandais), un romancier belge & le roi du hip-hop anversois.
Gerard Herman & Milan Warmoeskerken (en néerlandais), un artiste néo-dadaïste belge & un compositeur belge.
Sukina Abdul Noor & Timothy Nouzak (en anglais), une poétesse et slammeuse britannique & un danseur.
(Joy) Gioia Kayaga &  Milady Renoir, (en français),  deux poétesses belges contemporaines.
Négar Djavadi & Eve Bonfanti (en français),  une cinéaste et romancière franco-iranienne & une actrice et metteuse en scène belge sur les lieux de leur jeunesse.
Jean-Baptiste Del Amo &  Olivier Cornil (en français),  un écrivain français & un photographe belge.
In bed with Andy Fierens & Milady Renoir (dans les trois langues), les deux poètes se font et vous font la lecture.

💃💃💃 Et à 22h30, ce sera piste de danse, version littéraire. 
Beursschouwburg, 20.00-00.00.


Dimanche (heure d'été)

Livres de seconde main
Stands de bouquinistes et troc de livres.
Derrière la Bourse, 10.30-18.00.

📅📅📅📅 Read Write Repeat, Littérature jazzy, Retour au pays natal et Lecture intergénérationnelle
Les clones sont priés de se présenter à midi.

José Eduardo Agualusa.
📅 Importante voix littéraire du monde lusophone, José Eduardo Agualusa ("Le Marchand de passés", Métailié) sélectionne un extrait littéraire qui lui donne une envie irrésistible de saisir sa plume. Sven Speybrouck (Radio 1) part à la recherche de ce qui le surprend et l’inspire.
Muntpunt, en anglais, 12.00-12.15.
De 13.30 à 13.45, même programme avec Rosa Montero (Métailié).
De 15.00 à 15.15, même programme avec Juan Gabriel Vásquez (Seuil).

📅 Des extraits du roman "Les harmoniques" (Gallimard, Série noire) de Marcus Malte sont mis en bouche par l'auteur et accompagnés par les musiciens Gérard Maurin et Virginie Teychené. 
Théâtre des Martyrs, 12.00-13.00.

📅 Après des années d'exil forcé, Juan Gabriel Vásquez retrouve son pays natal, la Colombie. Entretien à propos de ce retour et de son nouveau livre, "La forma de las ruinas", avec Catherine Vuylsteke.
Beursschouwburg, en anglais, 12.00-13.00.

Toon Tellegen.
📅 L'épatant écrivain néerlandais Toon Tellegen lit ses histoires d'animaux pleines de rebondissements, accompagné par ses alliés musicaux du Wisselend Toonkwintet. Un programme pour toutes les générations.
La Monnaie, en néerlandais, 12.00-13.00.







📅📅📅📅 Opération à crâne ouvert, Correspondance, Nouvelles voix belges et Lecture musicale
Les clones sont attendus après un rapide déjeuner.

Patrick Declerck. (c) Hélie-Gallimard.
📅 Patrick Declerck raconte dans "Crâne" (Gallimard) l'opération chirurgicale du cerveau qu'il a subie par son auteur. Lucidité et humour abrasif à prévoir pour cet entretien animé par Laurent Moosen.
Théâtre des Martyrs, 13.30-14.30.

📅 L'écrivaine et journaliste politique turque Ece Temelkuran s'est liée d'amitié avec sa consœur belge Annelies Beck lors d'une résidence à Passa Porta. Elles liront des extraits de la correspondance qu'elles entretiennent depuis les attentats de Paris.
Théâtre du Vaudeville, en anglais, 13.30-14.30.


Aiko Solovkine.
Jean-Marc Ceci.
📅 "Rodéo" d'Aiko Solovkine (Filipson, 2014) et "Monsieur Origami" de Jean-Marc Ceci (Gallimard, 2016) ont révélé deux nouvelles voix littéraires en Belgique. Comment ces auteurs sont-ils arrivés en littérature? Réponses croisées aux questions de Lorent Corbeel.
Tropismes Librairie, 13.30-14.30.

📅 On connaissait Bertrand Belin chanteur, le voici écrivain. Après "Requin" (P.O.L.), il signe "Littoral" (même éditeur), dans lequel on retrouve son épatant rapport à l'oralité et la musicalité. Logiquement, il a fait de ce texte un concert littéraire, qu'il présente avec le musicien Thibaut Frisoni.
Librairie Quartiers Latins, 13.30-14.30.

Céline Minard. (c) Lea Crespi.
📅 Solitude
Ecrivaine singulière, Céline Minard surprend sans cesse. "Le grand jeu" (Rivages), dans lequel la narratrice affronte sa solitude, en est la dernière illustration. Rencontre avec cette auteur inclassable, passionnée de montagne et de philosophie, animée par Laurent de Sutter.
Beursschouwburg, 15.00-16.00.



📅📅📅📅 Iran, France, Belgique, Une vie intense, Sofi Oksanen, Lionel Shriver
Pas de goûter pour les clones.

📅 Négar Djavadi, auteure du premier roman "Désorientale" (Liana Levi), a fait une entrée remarquée en littérature. Elle qui adore Bruxelles et y a vécu durant ses études à l'INSAS parlera de son itinéraire atypique, entre l'Iran et la France. 
Théâtre du Vaudeville, 16.30-17.30.

📅 Tristan Garcia et Véronique Bergen débattent de la peur du banal qui gouverne nos vies, de la quête d'intensité sans répit. Cette soif du "fort", de l'intense, assez récente, ne signale-t-elle pas aussi une difficulté à accepter la vie comme elle est? Modération : Laurent de Sutter. 
Beursschouwburg, 16.30-17.30.

Sofi Oksanen (c) Harkonen.
📅 Dans ses romans, la star de la littérature finno-estonienne Sofi Oksanen rend intelligibles des événements historiques. Elle évoque son œuvre et dialogue avec Saskia De Coster sur des thèmes actuels qui sont chers aux deux auteurs tels que la crise des réfugiés et le féminisme contemporain.
Bozar, en anglais, 16.30-17.30.

📅 Le dollar s'effondre, le président plaide l'isolationnisme, un mur est construit… par le Mexique. Dans son roman futuriste "Les Mandibules" (en français en mai 2017 chez Belfond), écrit avant l'élection de Donald Trump, Lionel Shriver dresse un portrait à la fois sombre et comique de l'Amérique. Entretien avec Ruth Joos.
La Monnaie, en anglais, 16.30-17.30.

Annie Ernaux. (c) Catherine Hélie-Gallimard.

📅 Finale magistrale
Figure majeure de la littérature française contemporaine, Annie Ernaux ("Mémoire de fille", Gallimard) a bâti une œuvre essentiellement autobiographique, dans laquelle elle part à la recherche d'elle-même comme d'une étrangère dont elle a la mémoire. Dans une démarche qui n'est pas sans lien avec la sociologie, et avec une écriture dont elle revendique la neutralité, elle évoque ainsi ses parents et leur trajectoire sociale, sa sexualité ou son avortement.
La rencontre animée par Ysaline Parisis sera précédée d'une lecture de "Mémoire de fille" par la comédienne Virginie Efira.
Bozar,  18.00-19.30.


Sans oublier
Le parcours enfant
Les joutes de traduction
Les balades littéraires
Le compte-rendu artistique en images par Halfdan Pisket, Mélanie Ruttern et Wide Vercnocke.



vendredi 10 mars 2017

Le Prix Prem1ère 2017 à Négar Djavadi

Négar Djavadi. (c) RTBF/Pierre Havrenne.


Fin du suspense ce 9 mars à la Foire du livre de Bruxelles avec l'attribution du Prix Prem1ère 2017 (5.000 €), le onzième déjà, au très beau premier roman de Négar Djavadi, "Désorientale" (Editions Liana Levi, 350 pages). Une fresque enthousiasmante faisant le pont entre l'Iran d'hier et la France d'aujourd'hui par l'intermédiaire de son personnage principal, une jeune femme, Kimiâ. Un premier roman sorti le 25 août dernier, très remarqué, déjà lauréat du prix du Style 2016 qui reçoit ici une récompense méritée.

Le livre a été préféré de justesse par les dix auditeurs de la Première composant le jury à ceux de Jean-Marc Ceci, "Monsieur Origami" (Gallimard, lire ici) et Oscar Lalo, "Contes défaits" (Belfond, lire ici) dans une sélection de dix titres (lire ici).


"Désorientale" est un superbe roman qui peut désorienter en début de lecture. En effet, il est construit autour de Kimiâ qui patiente interminablement dans une salle d'attente de l'hôpital Cochin à Paris, au service de procréation médicalement assistée. Là, sur sa chaise, seule au milieu des couples, elle laisse vagabonder sa mémoire. Elle se rappelle la petite fille qu'elle a été dans l'Iran d'hier. Un souvenir en appelle un autre, qui lui-même en convoque un troisième. On vogue avec elle sur les vagues qui naissent de sa mémoire-puzzle. On découvre ses parents, très engagés politiquement, ses grands-parents, ses deux sœurs aînées, ses oncles dûment numérotés - une généalogie termine le roman, repère utile pour ceux qui s'égareraient entre les Sadr des différentes générations. Mais Kimiâ n'est plus Orientale à cent pour cent. Pas Française pour autant. Elle s'est en partie "désorientalisée", elle nous expliquera pourquoi.

La jeune femme se remémore également son chemin depuis qu'elle est arrivée à Paris, enfant, clandestinement, un itinéraire parsemé de joies et de drames, de crises et de fuites qui lui permettront de belles rencontres et de se découvrir. Ses deux vies, ici et là, s'entremêlent, s'additionnent, se soustraient. C'est très finement amené, comme si la buée d'un miroir disparaissait peu à peu pour laisser apparaître une jeune femme, héritière d'un destin mais unique. Qui a su trouver sa voie personnelle et qui souhaite tomber enceinte. Anna, Pierre? Tout sera dit et expliqué au moment adéquat, à la manière des conteurs d'Orient.

Négar Djavadi a fait de sa narratrice une musicienne. Elle ouvre donc son texte par une phrase de PJ Harvey: "One day there'll be a place for us/ A place called home". Des mots qui prendront tout leur sens une fois achevée la lecture de ce livre de mémoire et d'identité. Se suivent une brève introduction, clé du livre, une face A et une face B. "Face A, face B, c'est en hommage au vinyle", me dit la primo-romancière, venue de Paris à Bruxelles afin de recevoir son prix et de rencontrer le jury. "Je savais qu'il y aurait deux tonalités dans le livre. L'Iran des années 60, haut en couleurs, avec des souvenirs, des histoires, des personnages très drôles. Et la partie en France, à partir des années 80, plus mélancolique, plus fado, plus saudade."

Il est extrêmement plaisant, parfois flippant, de découvrir cette famille aux histoires incroyables qui rit, pleure et vit. De suivre de près le quotidien à Téhéran de Darius Sadr, journaliste engagé, et Sara, son épouse, très impliqués politiquement, et de leurs trois filles. Une existence où la mort rôde continuellement, surveillance par les services secrets, guerre civile, révolution...Un couple hors des normes de l'époque. "La famille paraît peu conventionnelle", admet Négar Djavadi. "Mais c'est ce que j'ai vécu moi. Comme dans le livre, mes parents ont une passion commune pour la chose politique. Cela génère moins de conflits intérieurs. En France, on est devenus une famille plus conventionnelle." Comme les Sadr de papier, les Djavadi ont dû fuir clandestinement l'Iran.

Ce n'est pas pour cela qu'il faut considérer "Désorientale" comme un livre biographique. "Je ne suis pas un des personnages du roman. Par contre, il y a un peu de moi dans tous. La famille de Kimiâ n'est pas la mienne. Je ne suis pas née le jour de la mort de ma grand-mère. Je n'ai qu'une sœur aînée. La part autobiographique est davantage dans les situations et dans les ambiances que dans les personnages."

C'est un vrai roman qui nous emmène à la fois loin, en Iran durant trois générations jusqu'à l'arrivée de Khomeiny, et tout près, en chacun de nous, au plus proche de l'intime. "Je voulais faire une histoire de l'Iran et de ses différentes cultures, un livre de mémoire et d'identité. Au départ, Kimiâ n'était pas comme maintenant. J'ai écrit 100-150 pages, que j'ai jetées. J'ai ensuite eu l'idée de lui donner une identité différente, des sœurs, une famille, pour qu'elle puisse avoir une place à part, ni en Iran, ni en France, et un point de vue sur les deux cultures, iranienne et française." Le livre pouvait être alors mené à sa fin, avec tous les épisodes là et ici que nous partage l'auteure. Ses récits de maternité, ses histoires d'amour.

"Je n'avais pas envie d'un roman sur l'Iran. Je ne peux pas être la porte-parole d'un pays que je ne connais pas." Que Négar Djavadi ne connaît plus puisque ni elle ni ses parents n'y sont retournés en trente-cinq ans. "J'ai quitté l'Iran clandestinement en 1980. Je n'ai aucun papier iranien. Mes parents, opposants politiques, ne peuvent pas y retourner. Et moi, si j'y allais, je ne sais pas à quelle porte je pourrais frapper. Beaucoup de gens que je connaissais sont morts. Alors, autant ne pas y aller."

Kimiâ, elle, veut trouver sa place. "Je pense qu'il faut savoir lâcher quand on change de pays", estime sa créatrice. "Tout n'est pas important à garder. Comme quand on fait une valise. On ne peut pas tout y mettre mais on peut vivre ainsi sans problème. Il faut se désintégrer avant de pouvoir s'intégrer. Il faut faire un peu le vide sinon il n'y a pas de place pour ce qui est nouveau. On ne peut pas faire cohabiter deux êtres identiques dans un seul corps. Il faut pouvoir avancer."

On le voit, mené tambour battant et dont chaque chapitre impose de vite découvrir le suivant, "Désorientale" aborde beaucoup de thèmes, amenés naturellement par des personnages remarquablement construits. Kimiâ, qui aurait dû naître garçon selon les prédictions de sa grand-mère maternelle, est-elle un garçon manqué comme elle le pense ou une homosexuelle comme le lui disent ses sœurs aînées? Autant de questions subtilement traitées dans ce roman plein de péripéties, de joies et de drames dont "L’ÉVÉNEMENT", superbement construit et raconté avec une sacrée maîtrise. "Mes études de cinéma (montage image à l'INSAS à Bruxelles, NDLR) m'ont plus aidée pour apprendre à raconter une histoire que mon goût pour la littérature", sourit modestement la nouvelle écrivaine. Son épais roman emmène le lecteur dans le passé d'un autre pays pour mieux le ramener dans le présent d'un autre.


Pour lire le début de "Désorientale", c'est ici.


Les précédents lauréats du prix Prem1ère

2016 Pascal Manoukian, "Les échoués" (Don Quichotte, lire ici)
2015 Océane Madelaine, "D'argile et de feu" (Editions des Busclats, lire ici)
2014 Antoine Wauters, "Nos mères" (Verdier, lire ici)
2013 Hoai Huong Nguyen, "L'ombre douce" (Viviane Hamy)
2012 Virginie Deloffre, "Lena" (Albin Michel)
2011 Nicole Roland, "Kosaburo, 1945" (Actes Sud, lire ici)
2010 Liliana Hazar, "Terre des affranchis" (Gaïa)
2009 Nicolas Marchal, "Les Conquêtes véritables" (Les Éditions namuroises)
2008 Marc Lepape, "Vasilsca" (Galaade)
2007 Houda Rouane, "Pieds-blancs" (Philippe Rey)



A noter que Négar Djavadi sera bientôt de retour à Bruxelles pour le Festival Passa Porta, du 24 au 26 mars.