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mardi 16 décembre 2025

Le décès de la romancière Joanna Trollope

Joanna Trollope en 2022. (c) The Trollope Society.

Elle était surnommée la "queen of the Aga saga" à cause de ses romans sur l'Angleterre rurale, mais elle jugeait le surnom condescendant. A raison. L'autrice britannique Joanna Trollope, connue pour ses sagas familiales, est morte paisiblement à 82 ans chez elle, ont annoncé ses deux filles, Louise et Antonia. Elle était née le 9 décembre 1943 à Minchinhampton (Gloucestershire) et est décédée le 11 décembre 2025 dans l'Oxfordshire. Juste après son anniversaire. Elle était la nièce à la cinquième génération d'Anthony Trollope, l'un des écrivains britanniques les plus célèbres de l'époque victorienne.
 
Elle a d'abord écrit des romans historiques sous le pseudonyme de Caroline Harvey, ainsi que la saga Legacy. A partir de 1987, elle écrira sous son nom. Une vingtaine de romans, parlant de ruptures conjugales et de liaisons extraconjugales, de parentalité, d'adoption et de familles recomposées, de remariage et des difficultés rencontrées par la "génération sandwich", qui devait s'occuper à la fois de ses enfants et de ses parents. Les livres de Joanna Trollope ont été traduits en plus de 25 langues, certains ont été adaptés pour la télévision britannique. Plusieurs sont encore disponibles en français. En 2013, elle a contribué au Austen Project en réécrivant de façon moderne "Raison et Sentiments", tout en en disant "Il y a un gouffre entre être grande et être bonne. Je sais exactement dans quelle catégorie je me situe." Un roman dont la Britannique Sophie Kinsella ("L'accro du shopping"), elle aussi tout juste décédée (12 décembre 1969 - 10 décembre 2025) avait dit "Un pur délice!" En 2019, Joanna Trollope a été faite commandeur de l'ordre de l’Empire britannique (CBE) par la défunte reine Elizabeth II, pour service rendu à la littérature.
 
Son lectorat était complètement divisé, les "pour" adorant ses intrigues familiales solidement ficelées, miroir de la société, les "contre" lui reprochant des romans à l'eau de rose. Jeremy Trevathan, son éditeur chez Pan Macmillan, a rendu hommage à une autrice "spirituelle, sage et empathique". Et c'est exactement ce qu'elle était. J'avais eu la chance de la rencontrer à Bruxelles où elle se rendait alors souvent en 2012 à propos de "Désaccords mineurs". Plus de dix ans après, je garde un merveilleux souvenir de cet entretien. Voici la note de blog que j'avais alors publiée (ici).



lundi 10 décembre 2018

La Grande Librairie passe en mode jeunesse le mercredi 19 décembre

Le mercredi 19 décembre, François Busnel consacrera pour la troisième fois son émission "La Grande Librairie" à la littérature de jeunesse (France 5, 20h50). Il invitera divers auteurs à réfléchir ensemble à un grand sujet: comment faire lire les jeunes?  

Seront les invités de l'émission

  • Daniel Pennac, "Le tour du ciel" (RMN/Calmann-Lévy)
  • Anne Sylvestre, "Coquelicot et autres mots que j'aime" (Points)
  • Benoît Minville, "Héros" (Sarbacane)
  • Timothée de Fombelle, "Capitaine Rosalie" (Gallimard Jeunesse)
  • Catel et Anne Goscinny, "Le monde de Lucrèce" (Casterman Jeunesse)
  • Benjamin Lacombe, "Le magicien d'Oz" (Albin Michel Jeunesse)
  • Wassim et Eloïse (1er et 2e prix des Petits Champions de la lecture)     





mardi 23 août 2016

DTPE 12: Michel Moutot prix des lecteurs Points


Créé en 2013, le prix du Meilleur Roman des lecteurs de Points vient de révéler le nom du lauréat de la quatrième édition.

La sélection
  • "Les Partisans", Aharon Appelfeld
  • "Retour à Little Wing", Nickolas Butler  
  • "Scipion", Pablo Casacuberta
  • "Academy Street", Marie Costello
  • "Le cœur du pélican , Cécile Coulon 
  • "Passent les heures", Justin Gakuto Go
  • "La route de Beit Zeira", Hubert Mingarelli
  • "Ciel d'acier", Michel Moutot
  • "Hérétiques", Leonardo Padura
  • "Métamorphoses", François Vallejo
  • "Les Réputations", Juan Gabriel Vásquez
  • "La vie amoureuse de Nathaniel P.", Adelle Waldman


Le lauréat est Michel Moutot, pour "Ciel d'acier" (Arléa, 2015, Points, 2016, 442 pages). Un très beau premier roman se déroulant autour des tours jumelles du World Trade Center à deux époques: leur déblaiement après les attentats du 11 septembre, dans l'espoir d'abord d'y retrouver des rescapés, et leur construction dans les années 1960. Le pont? Les Indiens Mohawks, ces géniaux "ironworkers" qui découpaient et rivetaient l'acier comme insensibles au vertige, et le narrateur, John LaLiberté qui est un de leurs descendants. Bien sûr, ceci n'est que l'ossature de ce roman fouillant le passé, le présent et les âmes. A noter que c'est la première fois qu'un livre écrit en français est récompensé.

Pour lire tout le premier chapitre de "Ciel d'acier", c'est ici.

Les lauréats précédents
  • 2013 David Grossman, "Une femme fuyant l'annonce"
  • 2014 Steve Tesich, "Karoo"
  • 2015 Joyce Carol Oates, "Mudwoman"

Michel Moutot.
"Ciel d'acier" est un très beau roman, une vaste fresque prenante,  mais ce n'était pas mon préféré, puisque, oui, j'étais cette année jurée du prix du Meilleur roman des lecteurs de Points  (40 lecteurs et 20 libraires). J'ai reçu les douze livres sélectionnés par l'éditeur et je les ai lus entre janvier et juin. Une expérience très intéressante.


Mon livre préféré de la sélection était "La route de Beit Zera", d'Hubert Mingarelli (Stock, 2015, Points, 2016, 157 pages), une exploration très originale du thème du conflit israélo-palestinien, qui montre les souffrances et les blessures des deux parties. Mais mon cœur a longuement balancé entre celui-ci et "Le cœur du pélican", de Cécile Coulon (Editions Viviane Hamy, 2015, Points, 2016), le destin brutal d'Anthime sur fond de course à pied et dans un ton sans concession. Sans oublier le remarquable "Retour à Little Wing" de Nickolas Butler (Autrement, 2015, Points, 2016). Voilààààààààà!

Le détail des 60 voix
  • "Ciel d'acier", Michel Moutot: 15 voix
  • "Hérétiques", Leonardo Padura: 12 voix
  • "Le cœur du pélican", Cécile Coulon: 7 voix
  • "Retour à Little Wing", Nickolas Butler: 6 voix
  • "Academy Street", Mary Costello: 6 voix
  • "Les Réputations", Juan Gabriel Vásquez: 4 voix
  • "Scipion", Pablo Casacuberta: 4 voix
  • "La route de Beit Zeira", Hubert Mingarelli: 3 voix
  • "Passent les heures", Justin Gakuto Go: 2 voix
  • "Métamorphoses", François Vallejo: 1 voix
  • "La vie amoureuse de Nathaniel P.", Adelle Waldman: 0 voix
  • "Les Partisans", Aharon Appelfeld: 0 voix

Rappel
DTPE 1: "Le Roi René", René Urtreger par Agnès Desarthe (Odile Jacob).
DTPE 2: "Cœur Croisé", Pilar Pujadas (Mercure de France).
DTPE 3: "Sens dessus dessous", Milena Agus (Liana Levi).
DTPE 4: "La reine du tango", Akli Tadjer (JC Lattès).
DTPE 5: le lapin à toutes les sauces.
DTPE 6: "L'enjoliveur", Robert Goolrick (Anne Carrière).
DTPE 7: "Eurêk'art!", Philippe Brasseur (Palette...).
DTPE 8: livres d'art pour enfants.
DTPE 9: "Elvis Cadillac", Nadine Monfils (Fleuve) et "Agatha Raisin", (M.C. Beaton, Albin Michel).
DTPE 10: "Blood Family", Anne Fine (l'école des loisirs) et "Sauveur & Fils saison 1" de Marie-Aude Murail (l'école des loisirs).
DTPE 11: "Mariages de saison", Jean-Philippe Blondel (Buchet-Chastel) et "Bel-Ordure", d'Elise Fontenaille (Calmann-Lévy).





mardi 18 novembre 2014

Chic, le Prix du Style 2014 va à Olivier Rolin

Olivier Rolin est un écrivain français magnifique, auteur d'une vingtaine de romans formidables, largement traduits, mais il n'est pas assez reconnu. Ni par les jurés des prix. Ni par les lecteurs français ou belges francophones. "Par contre", me confiait-il un soir d'octobre 2010, un peu dépité devant un public bruxellois clairsemé, "quand je me rends à Anvers, je fais salle comble!" C'était dans l'Anvers d'avant, oui, mais les écrivains français y sont toujours merveilleusement bien accueillis. Olivier Rolin n'est pas le seul à me le dire régulièrement.

C'est dire si je suis enchantée qu'il reçoive aujourd'hui 18 novembre le dixième Prix du Style pour son dernier roman en date,  "Le météorologue" (Seuil/Paulsen, 304 pages), ce qui lui vaudra entre autres un chèque en euros équivalent au nombre de pages du livre. Il l'obtient par neuf voix contre une à "Faux nègres" de Thierry Beinstingel (Fayard) et une au roman "Les Grands" de Sylvain Prudhomme (Gallimard/L'Arbalète).

Dans ce quatrième livre sur la Russie (après "En Russie" (Quai Voltaire, 1987, Points, 1997), "Bakou, derniers jours" (Seuil, 2010, Points, 2011) et "Sibérie" (Inculte, 2011)) , l'écrivain retrace cette fois la vie d'Alexéi Feodossévitch Vangengheim. Qui est-ce? Il fut le premier directeur du service hydro-météorologiste d'URSS et fut envoyé au goulag pour avoir donné de mauvaises prévisions. Le météorologue croupit aux îles Solovki de 1934 à 1937, avant d'être exécuté avec 1.115 autres malheureux dans le plus grand secret.

Olivier Rolin.
De ce livre, Olivier Rolin dit ceci: "Son domaine c'était les nuages. Sur toute l'étendue immense de l'URSS, les avions avaient besoin de ses prévisions pour atterrir, les navires pour se frayer un chemin à travers les glaces, les tracteurs pour labourer les terres noires. Dans la conquête de l'espace commençante, ses instruments sondaient la stratosphère, il rêvait de domestiquer l'énergie des vents et du soleil, il croyait "construire le socialisme", jusqu'au jour de 1934 où il fut arrêté comme "saboteur". À partir de cette date, sa vie, celle d"une victime parmi des millions d"autres de la terreur stalinienne, fut une descente aux enfers.
Pendant ses années de camp, et jusq'à la veille de sa mort atroce, il envoyait à sa toute jeune fille, Éléonora, des dessins, des herbiers, des devinettes. C'est la découverte de cette correspondance adressée à une enfant qu'il ne reverrait pas qui m'a décidé à enquêter sur le destin d'Alexéï Féodossévitch Vangengheim, le météorologue. Mais aussi la conviction que ces histoires d'un autre temps, d'un autre pays, ne sont pas lointaines comme on pourrait le penser: le triomphe mondial du capitalisme ne s'expliquerait pas sans la fin terrible de l'espérance révolutionnaire."

Pas d'extrait du livre "Le météorologue" sur le site des Editions du Seuil.

Pour savourer le style d'Olivier Rolin, on peut lire ici le début du superbe roman "Un chasseur de lions" (Seuil, 2008, Points, 2009). Un roman d'aventures sur un explorateur inconnu, portraitisé par Edouard Manet, qui  se double d'une subtile réflexion sur le temps qui passe.

Avec ce livre qui embarque son lecteur pour ne plus le lâcher, dense, romanesque, lettré et extrêmement réjouissant, Olivier Rolin réussit l'impressionnant exercice de nous intéresser à la vie d'un obscur chasseur de lions (le fauve du tableau mesure "quatre mètres quarante du mufle au bout de la queue") de la fin du XIXe siècle, "chasseur de gaffes", inventeur d'une "balle explosible", équipé d'une "poudrière de voyage". Il nous entrouvre des portes sur la manière dont vivaient Manet ("un habitué des insultes, il ne cherche pas à choquer, pourtant, seulement à peindre ce qu'il voit"), les autres peintres de l'époque, les artistes d'autres disciplines, le bon peuple de Paris, le racontant tellement bien qu'on ne peut que se rendre compte qu'on n'en savait fichtre rien. Un passé qu'il éclaire de constants va-et-vient avec le présent, le sien, le nôtre.

Ces enquêtes croisées sur Pertuiset et Manet, où l'on se rend de la Commune aux grands espaces africains, où l'on explore la Terre de Feu comme on se tient dans un petit coin d'atelier d'artiste sont les bases sur lesquelles Olivier Rolin pose un roman passionnant de bout en bout, où souffle l'aventure, au gré des pérégrinations exploratrices ou amoureuses du chasseur de lions. Où se glisse l'introspection quand l'écrivain se donne rendez-vous avec lui-même, s'interrogeant sur ce qu'il voit et ressent.

La rencontre entre l'auteur et Eugène Pertuiset a été double et fortuite: entre un livre acheté en Patagonie et un tableau vu au musée de São Paulo, il s'est écoulé un quart de siècle. Formidable déclencheur pour un homme à l'imagination foisonnante, qui en abreuve une belle série de personnes ayant existé. Le tout dans une langue superbe, émaillée de mots rares, "un peu disparus", ajoute Rolin qui en fait ses délices, comme "coquecigrue" ou "olibrius". Devant tant de beauté littéraire, le plaisir est immense. "J'aime bien une langue moderne mais qui tienne compte de ses strates anciennes", explique le "non économe de mots".

Assemblés à sa mode, ces mots où jamais l'on ne s'égare, qui caressent l'imaginaire, orchestrent un livre exigeant, nourrissant et grand public.

Le tableau d'Edouard Manet.






mercredi 5 novembre 2014

La bonne surprise du prix Goncourt 2014


C'est la fête au Seuil avec le Prix Goncourt 2014 attribué à Lydie Salvayre pour son roman "Pas pleurer" (Seuil, 281 pages). L'éditeur n'avait pas eu la prestigieuse récompense, un chèque de dix euros donné à l'auteur mais l'assurance de vendre quelques centaines de milliers d'exemplaires, depuis 1988 où Erik Orsenna l'avait reçu pour "L'exposition coloniale". Depuis? Rien, mais 2014 est favorable au Seuil qui a aussi empoché hier le prix Médicis avec Antoine Volodine et "Terminus radieux".

Lydie Salvayre, Goncourt 2014.
Considérée de façon assez amusante par certains critiques comme une outsider, dans un dernier carré de quatre personnes!, Lydie Salvayre a été élue par le jury du Goncourt ce mercredi 5 novembre au cinquième tour de scrutin par six voix contre quatre à Kamel Daoud ("Meursault, contre-enquête", Actes Sud). Ce dernier avait déjà reçu en octobre les Prix François Mauriac et des Cinq continents de la Francophonie et, pas plus tard que dimanche, le Prix La liste Goncourt/Le choix de l'Orient pour son premier roman où il revisite "L'étranger" de Camus du côté arabe.

Née Lydie Arjona en 1948 dans le sud de la France d'un couple de républicains espagnols exilés, Lydie Salvayre n'a pas le français comme langue maternelle. Elle entreprend des études de médecine après ses études de lettres modernes à Toulouse et exerce plusieurs années comme psychiatre, discipline en laquelle elle s'est spécialisée. Son premier roman paraît en 1990, "La déclaration" (Julliard), et obtient le prix Hermès du premier roman. Près d'une vingtaine suivront, auréolés des prix Novembre (futur Décembre) et meilleur livre de l'année de "Lire", ainsi que des adaptations théâtrales de certains de ses livres.

Au restaurant Drouant, c'est la foule habituelle et c'est avec peine que la nouvelle lauréate, toujours rousse mais les cheveux plus courts, se fraie un chemin pour rejoindre le jury à l'étage. Son livre, écrit avec force et à la première personne, fait entendre la voix de sa mère, la forte Montse, qui ne se rappelle que de l'année 36 de la guerre d'Espagne. Une année dont l'évocation ravive sa lumière. Le reste, ce qui s'est passé après, jusqu'à aujourd'hui, elle l'a oublié. Dans "Pas pleurer", qui est évidemment un roman même s'il plonge dans la vie de l'auteure, douzième femme à obtenir le Prix Goncourt, on découvre aussi une autre voix, celle de Georges Bernanos, écrivain très catholique pour le dire ainsi, autre témoin de la guerre d'Espagne.  Un point de vue original porté par une écriture qui l'est tout autant. "Je pense à ma mère, déclare Lydie Salvayre devant le public massé pour sa consécration en tant qu’écrivaine, "que j'ai mise en sûreté dans ce livre."

Les trente premières pages de "Pas pleurer" sont à lire ici.

Sans oublier le menu que le restaurant Drouant a réservé aux jurés du prix Goncourt
Amuse-bouche
Coquilles Saint-Jacques et gelée de poule au poivre noir de Madagascar
Homard breton rôti aux pommes de reinette
Bar à la vapeur d’algues et tartare d’huîtres, betteraves rouges confites et foie de canard poêlé au vinaigre de xérès
Boudin et râble de lièvre, sauce civet et mousseline de céleri
Fromage de chèvre de chez Dominique Fabre
Omelette norvégienne

On se croirait presque dans le train pour Brive (qui part ce vendredi).



Dans la salle voisine chez Drouant se réunissait l'autre jury du jour, celui du Prix Renaudot, jamais opposé à un coup fourré. Le prix a été attribué à David Foenkinos pour son roman "Charlotte" (Gallimard, 221 pages). Au sixième tour, OK, avec cinq voix, MAIS devant deux écrivains qui ne figuraient pas dans la dernière sélection, Jean-Marc Parisis ("Les inoubliables", Flammarion) qui en reçut trois et Kamel Daoud ("Meursault, contre-enquête", Actes sud), encore lui, une voix.

Belle récolte 2014 pour Gallimard donc avec le Nobel de littérature à Patrick Modiano et le Femina étranger à Zeruya Shalev.

L'arrivée de David Foenkinos chez Drouant.
De forme très maîtrisée, surprenante même de la part de l'auteur, mais fort agréable à lire, "Charlotte", long poème narratif en vers libres et treizième roman de David Foenkinos, retrace la vie de Charlotte Salomon (1917-1943), artiste peintre allemande morte à vingt-six ans, victime du nazisme, alors qu'elle était enceinte.
"Ce roman", écrit l'auteur, tout juste 40 ans,"s'inspire de la vie de Charlotte Salomon. (...) Ma principale source d'inspiration est son œuvre autobiographique, "Vie? ou Théâtre?"" 

"Leben? oder Theater?" est une sorte d'autobiographie en images, composée de 800 gouaches et textes peints, assortie d'indications musicales.  Depuis 1975, c'est le Musée juif d'Amsterdam qui détient cette œuvre.

De ce livre, David Foenkinos dit encore:
"Pendant des années, j'ai pris des notes.
J'ai cité ou évoqué Charlotte dans plusieurs de mes romans.
J'ai tenté d'écrire ce livre tant de fois.
Entre chaque roman, j'ai voulu l'écrire.
Mais je ne savais pas comment faire.
Devais-je être présent?
Devais-je romancer son histoire?
Quelle forme cela devait-il prendre?
Je n'arrivais pas à écrire deux phrases de suite.
Alors, je me suis dit qu'il fallait l’écrire comme ça."
Les premières pages de "Charlotte" sont à lire ici.


Le Prix Renaudot Essai a été décerné à Christian Authier  pour "De chez nous" (Stock, 171 pages). Un livre qui n'est pas tout à fait un essai, mais qui l'est quand même. Un livre qui n'est pas tout à fait un récit, mais qui l'est quand même. Une promenade intime dans la vie d'un écrivain né en 1969, mais qui touche à l'universel. Il y est question du passé mais aussi du présent, d'identité nationale, de vivants et de morts, de football, de vin et d'écrivain. De langue française aussi. Et il est dédié à Jean-Marc Roberts, patron de Stock mort en mars 2013.

Les premières pages de "De chez nous" sont à lire ici.


Enfin le Prix Renaudot Poche est allé à Florence Seyvos pour "Le garçon incassable" (Points), précédemment publié à L'Olivier, dont j'ai dit tout le bien que j'en pensais ici.

"L'un des plus beaux livres de l'année", en disait "Libération", formule reprise en bandeau.
Et bien, c'est vrai!

lundi 3 mars 2014

LAP récie la nouvelle insouciance de Gilles Paris

L'autre samedi, à la Foire du livre de Bruxelles, lors d'un débat SACD-Scam sur le grand méchant loup et les prétendues tranches d'âge des livres pour enfants, deux auteurs ont déclaré penser écrire avec un âge constant. Thomas Lavachery se sent alors adolescent et Jeanne Ashbé, logiquement, bébé.

Gilles Paris, lui, qui vient de publier son quatrième roman, le réjouissant "L'été des lucioles" (Editions Héloïse d'Ormesson, 222 pages), tout en finesse, en surprises et en émotions, reconnaît volontiers qu'il ne se glisse pas dans une autre peau que celle d'un garçon de neuf ans quand il écrit. Victor dans ce nouveau roman. Jean-Jean dans "Papa et Maman sont morts" (Seuil, 1991, Points, 2012), Icare dans "Autobiographie d'une courgette" (Plon, 2002, J'ai lu, 2003, Flammarion, "Etonnantissimes", 2013), et Simon dans "Au pays des kangourous" (Don Quichotte, 2012, J'ai lu, 2014). A la différence par rapport à mes deux exemples que Gilles Paris destine ses livres aux adultes.

Gilles Paris. (c) D. Ignaszweski.
"J’aime bien redevenir enfant pendant l’écriture du roman", me dit Gilles Paris, de passage à Bruxelles. "Ce bonheur est fugace. Pour celui-ci, j'ai pris de temps en temps une semaine pour l'écrire avec des horaires d’écriture indécents! Ensuite j'ai beaucoup retravaillé mon texte."

"L'été des lucioles", tout juste paru, paraît plus insouciant que le livre précédent. "J’ai fait beaucoup de conférences à la sortie des "kangourous" (comprendre "Au pays des kangourous"), qui traitait de la dépression", m'explique Gilles Paris. "J’ai eu plaisir à les faire. Mais j’étais aussi frappé par la crise économique qui dure maintenant depuis six ans, j’ai eu moi-même de difficiles périodes de dépression. J’ai eu envie d’un léger tournant. Il m’est difficile de sortir de la peau d’un enfant, entre l’ombre et la lumière, mais en étant davantage du côté lumineux que de celui ombragé. J’ai pris une feuille de papier et j’y ai noté différents mots: "été", "plus léger que mes précédents", "lucioles: magie", "chemin des douaniers", entre autres."

Le voici donc, ce tournant, personnalisé par Victor, 9 ans et toute sa fraîcheur d'enfant. Le roman de Gilles Paris, qui est aussi celui qu'écrit son narrateur, commence ainsi: "J'ai deux mamans et un papa qui ne veut pas grandir". Une annonce simple qui n'appelle pas de commentaire du héros. On va suivre avec plaisir et intérêt le petit bonhomme, bien planté sur ses jambes, le temps d'un été dans une superbe résidence à Roquebrune. Un été étrange météorologiquement parlant, avec le retour des lucioles absentes depuis des années, des pluies sèches et des orages.

Un été plein des questions que Victor va se poser et tenter de résoudre... Pourquoi François, son papa, ne veut-il pas grandir? Pourquoi sa sœur Alicia, 14 ans, est-elle aussi horripilante? Qu'est-ce qui unit ses deux mamans, Claire, la vraie, libraire addictive à la lecture, et Pilar, l'autre, peintre venue d'Amérique du Sud? Qui sont les jumeaux, Tom et Nathan, qui apparaissent de temps en temps sur le Chemin des douaniers et semblent tout connaître des villas anciennes abandonnées? Quel est ce sentiment que Victor éprouve pour la jeune Justine, sa voisine au Grand-Hôtel du Cap-Martin? Qui était enfin, Félicité, la sœur disparue de son père dont personne ne peut parler?

Victor n'est heureusement pas seul face à toutes ces questions. Gaspard, son meilleur ami, l'assiste dans toutes leurs entreprises. Et on passe de merveilleuses heures en compagnie de ce roman délicat qui pousse parfois, sans qu'on s'en rende compte, vers le fantastique. Gilles Paris a composé une nouvelle fois dans "L'été des lucioles" une formidable galerie de portraits, auxquels se joignent d'étonnants personnages secondaires qui ont toute leur importance. Il maîtrise allègrement son récit, et offre de très plaisants moments de lecture affectueuse.


Quelques secrets de fabrication

Le chemin des douaniers entre Roquebrune et Monaco. "C’est comme si le temps s’y était arrêté. On y trouve un côté désuet, proche des années '30. Il y a les senteurs, les pins maritimes, les palmiers, des espèces rares là-bas comme des agaves ou des aloés. On y voit d’un côté la Méditerranée et de l’autre, on aperçoit des villas-palais cachées derrière leurs murs. Le chemin des douaniers est un terrain de jeu pour les enfants et le point de départ de mon histoire. La Résidence du Grand-Hôtel du Cap-Martin existe. Elle est considérée comme un des plus beaux palaces de la Côte d’Azur. Quel cadre formidable pour un roman!"

Victor. "Il vient d’un précédent roman: il est le fils du gendarme dans "Autobiographie d’une courgette". Il est plus actif que mon précédent narrateur, Simon. Il écrit lui-même un roman du même titre que le mien, "L’été des lucioles". Petit bonhomme attachant, il est de plein pied dans sa réalité. Sa sœur Alicia a 14 ans. Elle est agaçante au départ, rebelle, elle fait des fugues. Mais elle est plus romantique qu’elle ne le montre. Elle cherche le premier amour et elle est proche de son père."

Les deux mamans. "L'idée est déjà ancienne. J’ai une amie d’enfance qui, après plusieurs histoires d’amour avec des hommes qui ne se sont pas toujours bien finies, a connu une parenthèse amoureuse de deux-trois ans avec une femme. Elle a trouvé là de la douceur, de la quiétude, du calme, puis elle est revenue vers les hommes. Les deux mamans de Victor ont eu une rencontre coup de foudre. Et puis comme le dit le narrateur, "il fallait qu’un adulte veille sur maman"."

Les jumeaux. "Ils existent vraiment, ils vivent près de La Rochelle. Ce sont deux adolescents blogueurs. Tom et Nathan lisent entre 80 et 100 livres par an. Ils ont tout donné à la lecture, mais contrairement à ce que j’écris, ils détestent l’histoire. Le site de Tom, celui de Nathan." 

Les papillons et les lucioles. "Ils sont le symbole de la métamorphose, de ce qui va arriver à chacun. Le père de Victor, personnage dans l’air du temps car irresponsable, se réhabilite à la fin quand il ose enfin affronter ses démons. Il  sera alors un homme transformé. Pilar aussi, elle qui a cette phobie fréquente chez les gens qui ont peur du changement. Les lucioles se situent bien dans mes thèmes, entre ombre et lumière. Petit, j’en ai vu." 

Faut-il grandir? "Sur certaines choses, c’est indispensable. Oui, pour avoir des armes pour affronter le quotidien. Non, pour continuer à garder l’enfant en soi, sa joie, son enthousiasme. Il faut grandir pour rendre sa vie merveilleuse, penser aux autres en plus de soi."

Changement de rythme d'écriture. "Après trois romans écrits avec un intervalle de dix ans entre eux, et celui-ci qui a suivi bien plus vite, je vais changer de rythme d’écriture, passer à un livre tous les deux-trois ans maintenant. Si j’ai des idées bien entendu, car j’écris pour me surprendre moi et pour surprendre mes lecteurs."

Pour "L'été des lucioles", la surprise est au rendez-vous et elle est bonne.


Les précédents romans de Gilles Paris 











dimanche 13 octobre 2013

LA des sacs à main pour tous les goûts


Un album 
pour enfants
celui tout neuf, 
d'André Bouchard,
"L'abominable
sac à main"
(Seuil Jeunesse).





Un essai de
Jean-Claude Kaufmann,
 "Le sac, un petit monde d'amour"  
(JC Lattès, 2011, 
Le Livre de poche, 2012).






Une fiction de
 Marie Desplechin, 
"Le sac à main"
(illustré par Eric Lambé, Estuaire, 2005, Points, 2006)







Revue en détail 

 

"Maman est inconsciente du danger, le sac est une créature sournoise et féroce", avance André Bouchard. (c) Seuil Jeunesse.

"L'abominable sac à main" d'André Bouchard le montre dès la couverture: il est une créature sournoise et dangereuse. N'a-t-il pas plein de dents? Car il en faut beaucoup pour avaler les clés de maman. Et tout le reste, dont le détail nous est donné et par une liste aussi interminable que cocasse et par un dessin éloquent.

Un sac si vilain que la narratrice dont on devine le jeune âge, ne peut que s'inquiéter pour sa pauvre maman. Surtout quand cette dernière est obligée de vider tout le contenu dudit sac autour d'elle pour récupérer les fameuses clés de la maison. Une scène qui a la force de la vérité et du vécu. Qui n'en a pas été témoin? Mais pourquoi s'en offusquer?

L'auteur-illustrateur a su prolonger par l'humour et l'exagération des situations quotidiennes qui peuvent paraître  mystérieuses ou inquiétantes aux enfants. Le sac maternel n'est-il pas souvent d'accès interdit? Que cache-t-il donc?

La petite fille de l'album livre un portrait négatif  à 90 % du sac de sa maman. Elle trouve aussi bien des raisons d'exister à cette bizarre créature à pattes que des idées pour l'anéantir, ou la dompter, ou la gaver préventivement, tout cela dans de très plaisants dessins. Et elle en remet une couche et une autre couche. Et on rit, de plus en plus fort, devant ces scènes quotidiennes réinterprétées et piquetées de vrais-faux malentendus.
André Bouchard en rajoute et c'est justement ce qu'on aime chez lui. Même qu'on relirait bien ses précédents albums "Les lions ne mangent pas de croquettes" et "Beurk!" (Seuil Jeunesse tous les deux). Et qu'on ne regardera jamais plus un sac à main comme avant.



L'essai de Jean-Claude Kaufmann, "Le sac, un petit monde d'amour", est né d'une demande faite dans "Psychologie magazine", toute bête,  "Avez-vous envie de parler de votre sac ?",  question qui a reçu plein de réponses. De quoi permettre au sociologue de rédiger un essai à sa mode, c'est-à-dire un livre attachant, à mille lieues du traité théorique, bien plus subtil que l’analyse du contenu d’un sac. "C’est très intrusif d’ouvrir le sac des femmes pour le commenter, nous disait en 2011 le sociologue français, de passage à Bruxelles. Le sac est certes révélateur de la personne, mais on ne peut pas le décrypter en trois secondes."

Dans les témoignages, beaucoup de souvenirs d'enfance : les femmes lui ont raconté leur vie par leur sac. « Dans ce livre, je m'éloigne encore un peu plus de la sociologie. Je raconte le roman du sac avec des témoignages bourrés d'émotions. Les femmes ont utilisé des images qui parlent. Quelle trouvaille d'écriture que “le sac sentait maman” ».

Ce qui a le plus frappé l'auteur dans les témoignages recueillis? Les objets insolites trouvés dans les sacs. Il les appelle les "cailloux", ses témoins disent "petite pierre" ou "petit coquillage". "Ils expliquent bien l'âme du sac. Ces cailloux sont là pour prolonger un moment de beauté, de bien-être, pour en rappeler le souvenir. Le caillou pèse vingt grammes mais on ne le pèse pas, pas plus que l'amour ou l'affection."

Nombreuses aussi, les photos papier "alors que les téléphones sont pleins de photos électroniques". Pour le sociologue, "dans le sac, on est au cœur de la petite fabrique de soi. On y trouve les papiers d'identité, mais aussi beaucoup d'écritures, de listes (des courses aux résolutions)".

Son analyse est d'autant plus intéressante qu'elle va au-delà des apparences: sac en désordre ne signifie pas personnalité désordonnée, pas plus qu'une collectionneuse de sacs n'aligne nécessairement les hommes. Elle met aussi en lumière le sentiment amoureux posé sur le sac, tendresse ou passion.

Le sac est un objet assez nouveau finalement. "Le sac est un phénomène récent qu'on a du mal à comprendre. Avant, il n'y avait pas vraiment de sac à main. Le sac était plutôt masculin. Les hommes, nomades, y mettaient leur casse-croûte, leurs outils, quelques pièces de monnaie. Le sac à main apparaît à la Renaissance: c'est l'aumônière, qui devient vite un accessoire de mode. Plus près de nous, il y a un demi-siècle environ, la société était rurale. Les paysannes n'avaient pas de sac à main, sauf le dimanche pour aller à la messe. Depuis l'après-guerre, les sacs se sont généralisés. Ils se sont collés au corps de la femme quand elle part de chez elle. Ce qui arrive souvent puisque désormais la femme travaille. Son sac devient de plus en plus grand, de plus en plus lourd. Ce que ne démentent pas les trouvailles récentes de l'électronique et leur miniaturisation."


Dans "Le sac à main", œuvre de fiction de Marie Desplechin, l'héroïne vide son sac. Au sens propre comme au sens figuré: trousseau de clés, bâton de rouge à lèvres, bon de commande, liste de courses, peigne en écaille, téléphone portable,  paquet de Kleenex, pierre lisse qui rappelle l'été au bord de l'eau... "Il faut que tu m'écoutes, et que tu n'oublies pas de m'aimer. Je commence. Un bâton de rouge à lèvres…", écrit-elle.
Chaque objet du sac à main révèle un morceau de vie de la narratrice. Les petites histoires se recoupent et deviennent un roman. On comprend à la fin pourquoi il fallait les raconter. Un roman en fragments qui ne doivent rien au hasard et  auquel les illustrations d'Eric Lambé offrent encore une autre dimension.




vendredi 4 octobre 2013

LA son tiercé gagnant en "Points"

Trois poches dans la collection Points.

La chère et délicieuse Agnès Desarthe et "Une partie de chasse"(L'Olivier à l'origine).
Le merveilleux conteur qu'est Michael Ondaatje dans "La table des autres" (traduit de l'anglais, Canada, par Michel Lederer, L'Olivier à l'origine).
Une petite nouvelle prometteuse, Carole Fives et son premier roman, "Que nos vies aient l'air d'un film parfait"(Le Passage à l'origine).


Agnès Desarthe réunit dans "Une partie de chasse" quatre hommes équipés de gibecières, armés de fusils et de chiens, et un jeune lapin tout doux. Qui va gagner? La romancière s'amuse à désorienter le lecteur et elle y réussit dès l'entame du livre. Il faut quelques lignes pour comprendre que c'est le lapin de garenne qui s'exprime. Pourquoi pas, au  fond ? Cette fantaisie s'installe avec naturel dans un récit dont la violence va se révéler en même temps qu'explose une tempête.

Les chasseurs sont arrivés à l'aube avec leurs chiens.  Un trio de vieux copains auquel tente de s'intégrer Tristan, le plus jeune, le dernier arrivé au village, un littéraire poussé par sa femme. Très vite, c'est l'accident. Dumestre chute lourdement dans une galerie souterraine. Faute de réseau téléphonique, Farnèse et Peretti partent chercher des secours. C'est urgent, le vent se lève, la pluie menace. Le cadet reste auprès du blessé, le transporte, le réconforte malgré la distance entre eux. Pour meubler l'attente, ils parlent, ils se racontent des histoires, les leurs surtout. On découvre notamment, mais pas seulement, la jeunesse particulière de Tristan, sa rencontre avec Emma, future romancière, sa vie à Londres.

(c) Patrice Normand.
Agnès Desarthe est magnifiquement inspirée dans ce texte qui oppose la fureur de la tempête omniprésente à la douceur du lapin caché  dans la gibecière – Tristan n'a pas pu se résoudre à le tuer. Elle agence les mots avec bonheur, corse son suspense. Pointe les passions humaines, leur aveuglement, leur veulerie. Des secrets vont claquer, des apparences exploser, des destins misérables être mis au jour. Les hommes sont peu de chose finalement. Pas plus que les lapins.

Dans ce roman bref et tendu, violent, remarquablement construit, qui va et vient dans le temps, une tempête extraordinaire révèle les natures humaines. Au centre, Tristan, qui fut obligé de se comporter en homme quand il était un petit garçon, et qui peine, devenu adulte, à s'affirmer devant les femmes.



Vingt ans après avoir publié "Un air de famille", Michael Ondaatje (auteur du célébrissime "Patient anglais") poursuit son autoportrait avec "La table des autres", nouveau mélange de fiction et réalité. On y suit Michael, 11 ans, qui embarque du Sri Lanka vers l'Angleterre où l'attend sa mère. Seul, comme l'écrivain le fit en 1954 – depuis 1962, il vit au Canada. L'idée du livre lui est venue il y a quelques années quand des gens s'étonnaient de son histoire, qu'il soit arrivé par bateau, et devenu adulte de cette manière. Du coup, il a réinventé pour ce roman une histoire dont il ne se souvenait plus vraiment. Le voyage du paquebot Oronsay dure trois semaines. "La structure idéale d'un roman" pour l'écrivain amateur de jazz,  rencontré en 2012 à Paris, qui fait alterner dans son texte morceaux en groupe et solos.

La table des autres, celle du titre, est la 76 du restaurant flottant, la moins considérée. Y prennent place Michael, le narrateur, ses deux copains, le "bon" Ramadhin et le "mauvais" Cassius, ainsi que différents adultes, un botaniste, un tailleur, un pianiste, un démolisseur, sans oublier Miss Lasqueti, bien moins effacée qu'elle ne le paraît.

Avec ses ponts, ses canots de sauvetage, ses salons et ses classes différentes, le paquebot est un terreau à histoires parfait. Et permet de mêler bien des destins. Que se trame-t-il entre Sir Hector le philanthrope et le prisonnier secret? "J'étais à la page 20 du roman, quand la soirée est terminée et que tout le monde s'en va, quand a surgi la phrase “On sortait le prisonnier”, se souvient Michael Ondaatje. D'un coup, j'ai senti que le roman prenait une dimension plus profonde et j'ai développé le personnage." Qui est encore l'énigmatique Baron, l'amateur de poker? Qui sont ces différents collectionneurs, de plantes, de chiens, ou de pigeons? Que veulent les femmes du roman, la cousine Emily, la tante Flavia, l'Australienne en patins à roulettes, Asuntha la jeune sourde?

Avoir un narrateur de 11 ans a beaucoup plu au romancier : "C'était très agréable d'écrire de son point de vue, parce qu'il ne sait pas tout et a beaucoup à découvrir. J'étais étonné de me sentir aussi libre en écrivant à sa place. Moi-même, à 11 ans, j'étais timide, un peu polisson." Dans le livre, le trio de gamins se promet de faire chaque jour au moins une chose interdite. Ce qui occasionne quelques surprises...

Bien sûr, la traversée est un rite de passage pour le narrateur qui part enfant et arrive presque adulte. Mais le roman n'est pas qu'initiatique. Il offre aussi les points de vue d'exilés, "non politiques" précise l'auteur. Il relate encore ce que deviendront les trois. "Je pensais en commençant que ce serait le récit linéaire de la vie des trois garçons. A la scène du canal de Suez, il m'a été nécessaire de savoir ce qu'ils allaient devenir." Ces allers-retours dans le temps enrichissent beaucoup le récit. On y croise même le cinéaste belge Luc Dardenne ! "Il est un de mes héros. Je faisais partie, il y a quelques années, du jury d'un festival en Grèce où un de ses films était présenté et où avait lieu une master class où il intervenait. Je lui ai parlé et j'ai été très impressionné par ce qu'il disait."

Avec sa terrible tempête, par hasard pile à la moitié du volume mais "obligatoire dans un livre sur un bateau", "La table des autres" tient bien la mer. L'arche de Noé un peu folklorique qu'on y découvre au début se mue irrémédiablement en fosse aux lions où sévissent violence et noirceur.




Se lancer dans un roman sur le divorce, sujet ô combien rebattu, est une entreprise risquée. Sauf quand on s'appelle Carole Fives et qu'on concocte un premier roman à trois voix croisées, "Que nos vies aient l'air d'un film parfait". Un titre qui résonnera immédiatement dans la tête de ceux qui ont connu les années 80.

Le père et la mère donnent chacun leur version de la séparation, à la première personne du singulier. La grande sœur la raconte également mais en disant "tu" à son petit frère, Tom. Un gamin de 8 ans qui ne s'exprime pas mais dont on découvre la personnalité en creux, par les comptes-rendus de ses proches. La souffrance aussi. L'incompréhension. Le déséquilibre. Leurs voix disent aussi les chansons de l'époque, ces années Mitterrand où la France était passée au rose et aux divorces massifs.

(c) Pascal Brocard.
"Que nos vies aient l'air d'un film parfait", que Lio nous chantonne à l'oreille, ne juge pas la séparation. Le roman se contente de dire la douleur d'un père à bout de patience, d'une mère à bout de nerfs, d'une fille qui remâche sa trahison, d'un fils qui ne supporte pas ces peines et ces chagrins. Qui en bave même tellement qu'il gardera le silence jusqu'à l'ultime partie, emplie de surprises, de ce trèsbeau texte sur l'amour fraternel.

Un premier roman savamment composé, qui sonne juste et  touchant en diable.