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vendredi 4 octobre 2013

LA son tiercé gagnant en "Points"

Trois poches dans la collection Points.

La chère et délicieuse Agnès Desarthe et "Une partie de chasse"(L'Olivier à l'origine).
Le merveilleux conteur qu'est Michael Ondaatje dans "La table des autres" (traduit de l'anglais, Canada, par Michel Lederer, L'Olivier à l'origine).
Une petite nouvelle prometteuse, Carole Fives et son premier roman, "Que nos vies aient l'air d'un film parfait"(Le Passage à l'origine).


Agnès Desarthe réunit dans "Une partie de chasse" quatre hommes équipés de gibecières, armés de fusils et de chiens, et un jeune lapin tout doux. Qui va gagner? La romancière s'amuse à désorienter le lecteur et elle y réussit dès l'entame du livre. Il faut quelques lignes pour comprendre que c'est le lapin de garenne qui s'exprime. Pourquoi pas, au  fond ? Cette fantaisie s'installe avec naturel dans un récit dont la violence va se révéler en même temps qu'explose une tempête.

Les chasseurs sont arrivés à l'aube avec leurs chiens.  Un trio de vieux copains auquel tente de s'intégrer Tristan, le plus jeune, le dernier arrivé au village, un littéraire poussé par sa femme. Très vite, c'est l'accident. Dumestre chute lourdement dans une galerie souterraine. Faute de réseau téléphonique, Farnèse et Peretti partent chercher des secours. C'est urgent, le vent se lève, la pluie menace. Le cadet reste auprès du blessé, le transporte, le réconforte malgré la distance entre eux. Pour meubler l'attente, ils parlent, ils se racontent des histoires, les leurs surtout. On découvre notamment, mais pas seulement, la jeunesse particulière de Tristan, sa rencontre avec Emma, future romancière, sa vie à Londres.

(c) Patrice Normand.
Agnès Desarthe est magnifiquement inspirée dans ce texte qui oppose la fureur de la tempête omniprésente à la douceur du lapin caché  dans la gibecière – Tristan n'a pas pu se résoudre à le tuer. Elle agence les mots avec bonheur, corse son suspense. Pointe les passions humaines, leur aveuglement, leur veulerie. Des secrets vont claquer, des apparences exploser, des destins misérables être mis au jour. Les hommes sont peu de chose finalement. Pas plus que les lapins.

Dans ce roman bref et tendu, violent, remarquablement construit, qui va et vient dans le temps, une tempête extraordinaire révèle les natures humaines. Au centre, Tristan, qui fut obligé de se comporter en homme quand il était un petit garçon, et qui peine, devenu adulte, à s'affirmer devant les femmes.



Vingt ans après avoir publié "Un air de famille", Michael Ondaatje (auteur du célébrissime "Patient anglais") poursuit son autoportrait avec "La table des autres", nouveau mélange de fiction et réalité. On y suit Michael, 11 ans, qui embarque du Sri Lanka vers l'Angleterre où l'attend sa mère. Seul, comme l'écrivain le fit en 1954 – depuis 1962, il vit au Canada. L'idée du livre lui est venue il y a quelques années quand des gens s'étonnaient de son histoire, qu'il soit arrivé par bateau, et devenu adulte de cette manière. Du coup, il a réinventé pour ce roman une histoire dont il ne se souvenait plus vraiment. Le voyage du paquebot Oronsay dure trois semaines. "La structure idéale d'un roman" pour l'écrivain amateur de jazz,  rencontré en 2012 à Paris, qui fait alterner dans son texte morceaux en groupe et solos.

La table des autres, celle du titre, est la 76 du restaurant flottant, la moins considérée. Y prennent place Michael, le narrateur, ses deux copains, le "bon" Ramadhin et le "mauvais" Cassius, ainsi que différents adultes, un botaniste, un tailleur, un pianiste, un démolisseur, sans oublier Miss Lasqueti, bien moins effacée qu'elle ne le paraît.

Avec ses ponts, ses canots de sauvetage, ses salons et ses classes différentes, le paquebot est un terreau à histoires parfait. Et permet de mêler bien des destins. Que se trame-t-il entre Sir Hector le philanthrope et le prisonnier secret? "J'étais à la page 20 du roman, quand la soirée est terminée et que tout le monde s'en va, quand a surgi la phrase “On sortait le prisonnier”, se souvient Michael Ondaatje. D'un coup, j'ai senti que le roman prenait une dimension plus profonde et j'ai développé le personnage." Qui est encore l'énigmatique Baron, l'amateur de poker? Qui sont ces différents collectionneurs, de plantes, de chiens, ou de pigeons? Que veulent les femmes du roman, la cousine Emily, la tante Flavia, l'Australienne en patins à roulettes, Asuntha la jeune sourde?

Avoir un narrateur de 11 ans a beaucoup plu au romancier : "C'était très agréable d'écrire de son point de vue, parce qu'il ne sait pas tout et a beaucoup à découvrir. J'étais étonné de me sentir aussi libre en écrivant à sa place. Moi-même, à 11 ans, j'étais timide, un peu polisson." Dans le livre, le trio de gamins se promet de faire chaque jour au moins une chose interdite. Ce qui occasionne quelques surprises...

Bien sûr, la traversée est un rite de passage pour le narrateur qui part enfant et arrive presque adulte. Mais le roman n'est pas qu'initiatique. Il offre aussi les points de vue d'exilés, "non politiques" précise l'auteur. Il relate encore ce que deviendront les trois. "Je pensais en commençant que ce serait le récit linéaire de la vie des trois garçons. A la scène du canal de Suez, il m'a été nécessaire de savoir ce qu'ils allaient devenir." Ces allers-retours dans le temps enrichissent beaucoup le récit. On y croise même le cinéaste belge Luc Dardenne ! "Il est un de mes héros. Je faisais partie, il y a quelques années, du jury d'un festival en Grèce où un de ses films était présenté et où avait lieu une master class où il intervenait. Je lui ai parlé et j'ai été très impressionné par ce qu'il disait."

Avec sa terrible tempête, par hasard pile à la moitié du volume mais "obligatoire dans un livre sur un bateau", "La table des autres" tient bien la mer. L'arche de Noé un peu folklorique qu'on y découvre au début se mue irrémédiablement en fosse aux lions où sévissent violence et noirceur.




Se lancer dans un roman sur le divorce, sujet ô combien rebattu, est une entreprise risquée. Sauf quand on s'appelle Carole Fives et qu'on concocte un premier roman à trois voix croisées, "Que nos vies aient l'air d'un film parfait". Un titre qui résonnera immédiatement dans la tête de ceux qui ont connu les années 80.

Le père et la mère donnent chacun leur version de la séparation, à la première personne du singulier. La grande sœur la raconte également mais en disant "tu" à son petit frère, Tom. Un gamin de 8 ans qui ne s'exprime pas mais dont on découvre la personnalité en creux, par les comptes-rendus de ses proches. La souffrance aussi. L'incompréhension. Le déséquilibre. Leurs voix disent aussi les chansons de l'époque, ces années Mitterrand où la France était passée au rose et aux divorces massifs.

(c) Pascal Brocard.
"Que nos vies aient l'air d'un film parfait", que Lio nous chantonne à l'oreille, ne juge pas la séparation. Le roman se contente de dire la douleur d'un père à bout de patience, d'une mère à bout de nerfs, d'une fille qui remâche sa trahison, d'un fils qui ne supporte pas ces peines et ces chagrins. Qui en bave même tellement qu'il gardera le silence jusqu'à l'ultime partie, emplie de surprises, de ce trèsbeau texte sur l'amour fraternel.

Un premier roman savamment composé, qui sonne juste et  touchant en diable.

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