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mercredi 6 novembre 2024

Le prix Médicis à Julia Deck

Premier prix littéraire de l'automne attribué à une femme, le prix Médicis a été remis décerné ce mercredi 6 novembre à Julia Deck, 50 ans, pour le roman autobiographique que, fille unique, elle a consacré à sa mère, "Ann d'Angleterre" (Seuil, 256 pages). Elle l'a emporté au troisième tour par cinq voix contre quatre à Thomas Clerc ("Paris, musée du XXIe siècle", Minuit).
 
Présentation de l'éditeur.
En avril 2022, la mère de Julia Deck est victime d’un accident cérébral. Selon les médecins, ses chances de survie sont infimes. Mais la patiente déjoue les diagnostics. Commence alors un long cheminement, dans l'espoir d'une convalescence, à travers le dédale des établissements de soins. En parallèle, Julia Deck raconte, sur un rythme vif et non dénué d’humour british, la vie de cette femme issue d'une famille ouvrière anglaise, passionnée de littérature, qui s'est élevée socialement, est venue habiter en France, tout en continuant d'entretenir un rapport complexe avec sa famille d'Angleterre. Car au milieu de son histoire, Julia décèle une étrangeté, peut-être un secret – un point aveugle dans le récit de sa filiation. Mais à cette interrogation, seule sa mère, précisément, pourrait répondre. Ce texte splendide, qui questionne les liens entre l’écriture et la vie, est aussi un geste d’amour bouleversant d'une fille envers sa mère.
 
 Pour lire en ligne le début d'"Ann d'Angleterre", c'est ici.
 
 
Le prix Médicis du roman étranger est allé au Guatémaltèque Eduardo Halfon, pour "Tarentule" (traduit de l'espagnol (Guatemala) par David Fauquemberg, Quai Voltaire, 208 pages), au huitième tour par quatre voix contre deux à l'Autrichien Josef Winkler ("Le champ", traduit de l'allemand (Autriche) par Bernard Banoun, Verdier).
 
Présentation de l'éditeur.
 En 1984, deux jeunes frères exilés aux États-Unis retournent au Guatemala, au cœur de la forêt de l'Altiplano, participer à un camp de survie pour enfants juifs où les envoient leurs parents afin qu'ils n’oublient pas leurs racines. Mais un matin, les enfants, réveillés par des cris, découvrent que le camp s'est transformé en une chose bien plus sombre.
Les raisons et les ramifications de cet épisode de l'enfance du narrateur ne commenceront à s'éclaircir que des années plus tard au fil de rencontres fortuites – à Paris avec une lectrice de Salinger devenue avocate, ou à Berlin avec un ancien instructeur en chef du camp, aux yeux d'un bleu changeant, qui se promenait avec un serpent dans la poche et une énorme tarentule sur le bras.
Entrelaçant passé et présent, réalité et fiction, Eduardo Halfon tisse un récit foisonnant de symboles pour toucher du doigt les fondements de son identité: le cadre strict et rigoureux de la religion juive et le giron enveloppant et maternel du Guatemala.


Le prix Médicis de l'essai a été attribué au premier tour par six voix à l'Allemand Reiner Stach pour le troisième tome de sa biographie de Franz Kafka, "Les années de jeunesse" (traduit de l'allemand par Régis Quatresous, Editions du Cherche Midi, 800 pages).
 
Présentation de l'éditeur.
Le dernier tome de la monumentale biographie de Reiner Stach: les années de jeunesse et de formation, ou comment Franz devient Kafka.
Conclusion de la vaste enquête biographique de Reiner Stach, ce troisième tome est consacré aux années 1883 à 1911, de la naissance de Kafka à la veille de sa grande percée créatrice. Années d'enfance et de silence, années de balbutiements, de premières tentatives littéraires et de lente maturation.
 
Autant qu'un récit de formation, ce volume est le portrait d'une ville et d'une époque. La ville: Prague, avec son conflit historique de plus en plus brûlant entre Allemands et Tchèques, qui place les Juifs entre le marteau et l’enclume. L'époque: le tournant du XXe siècle, où la montée des conflits sociaux, des idéologies et de l'antisémitisme, les bouleversements intellectuels, scientifiques et technologiques font peu à peu tomber les structures sociales anciennes.
 
C'est au milieu de ces ruptures que naît et grandit Franz Kafka, enfant isolé pris entre le conflit avec son père et la pression de l'autorité scolaire. Il trouve bientôt dans l'écriture une échappatoire qui, à terme, le ramènera au monde et lui permettra de dénuder la vérité de son époque et de la nôtre. De son premier projet de roman à l'ouverture décisive de son journal, on voit ici, au fil d'une narration virtuose, Franz devenir Kafka.
 
 
Jury:  Anne F. Garréta (présidente), Marianne Alphant, Michel Braudeau, Marie Darrieussecq, Patrick Grainville, Dominique Fernandez, Andreï Makine, Pascale Roze et Alain Veinstein.

lundi 5 novembre 2018

Le Femina à Philippe Lançon pour "Le lambeau"

Philippe Lançon, prix Femina 2018. (c) Gallimard.


Vivent les femmes! Les dames du prix Femina réunies au Cercle Interallié tirent les premières dans la grosse semaine des prix littéraires qui s'ouvre ce lundi. Elles couronnent crânement "Le lambeau" de Philippe Lançon (Gallimard, 512 pages) paru en avril de cette année dans la collection Blanche. A l'unanimité moins une voix qui est allée à David Diop. Un livre indispensable que le Goncourt n'avait pas jugé utile de sélectionner parce que non "œuvre de fiction" - à se demander s'il avait été lu.

Philippe Lançon.
(c) C. Hélie/Gallimard.
Le journaliste et romancier, rescapé de l'attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo en janvier 2015, très gravement blessé à la mâchoire, y raconte sa lente reconstruction à la fois physique et spirituelle. Une remontée vers la vie bouleversante qui n'épargne rien, ni les douleurs physiques, ni les douleurs morales. "Le lambeau" est sans doute LE livre de l'année 2018. C'est aussi un chef-d'œuvre et il est réconfortant que le prix Femina lui ait attribué ses lauriers.

Pour lire le début de l'épais "Le lambeau", déjà vendu à 110.000 exemplaires, c'est ici.


Première apparition publique depuis l'attentat de Philippe Lançon, pour le prix Femina.

Le jury du prix Femina est composé d'Eveyline Bloch-Dano, Claire Gallois, Anna-Marie Garat, Paula Jacques, Christine Jordis, Camille Laurens, Mona Ozouf, Josyane Savigneau et Chantal Thomas (présidente). Le secrétariat est assuré par Anne de Caumont.

Le prix Femina étranger couronne l'Américaine Alice McDermott pour son roman "La neuvième heure" (traduit de l'anglais par Cécile Arnaud, La Table Ronde/Quao Voltaire, 282 pages).

Jim, jeune homme aux grands yeux bleus qui a dû mal à se lever le matin, vient d'être congédié de son emploi aux chemins de fer. Il referme la porte derrière sa femme Annie qu'il a envoyée faire des courses, puis enroule soigneusement son pardessus "dans le sens de la longueur" pour le poser au pied de la porte. Quand Annie reviendra, elle manquera de faire sauter la maison entière en craquant une allumette dans l'appartement rempli de gaz.

Malgré la fatigue et ses chevilles enflées, Sœur Saint-Sauveur, en chemin vers le couvent voisin après une journée à faire l'aumône, prend la relève des pompiers auprès de la jeune femme enceinte et des voisins sinistrés de ce petit immeuble de Brooklyn. Elle tente de faire jouer ses relations pour que Jim soit enterré dans le cimetière catholique où le couple avait acheté une concession, mais la nouvelle du suicide est déjà parue dans le journal. Il lui reste à veiller son corps, en compagnie de l'acariâtre Sœur Lucy et de la novice Sœur Jeanne, en attendant que le croque-mort l'emporte à la fosse commune...

Pour lire le début en ligne, c'est ici.

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Un Prix Femina spécial 2018 pour l'ensemble de son œuvre va à Pierre Guyotat pour "Idiotie" (Grasset, 249 pages), récompensé il y a une quinzaine par le Prix de la langue française de Brive (lire ici).










Enfin, le Femina de l'essai va à la philosophe Elisabeth de Fontenay pour "Gaspard de la nuit, Autobiographie de mon frère" (Stock, 140 pages), un livre où elle explore, entre biographie et cheminement philosophique le parcours de ce "petit frère" de 80 ans dont on saura seulement qu'il est handicapé.

Pour en lire le début en ligne, c'est ici.




Les finalistes du prix Femina

Roman français

  • Emmanuelle Bayamack-Tam, "Arcadie" (P.O.L.)
  • Yves Bichet, "Trois enfants du tumulte" (Mercure de France)
  • David Diop, "Frère d'âme" (Seuil)
  • Michaël Ferrier, "François, portrait d’un absent" (Gallimard)
  • Pierre Guyotat, "Idiotie" (Grasset)
  • Philippe Lançon, "Le lambeau" (Gallimard)
  • Tiffany Tavernier, "Roissy" (Sabine Wespieser)

Roman étranger

  • Javier Cercas, "Le monarque des ombres" (Actes Sud) traduit de l'espagnol par Aleksandar Grujicic, avec la collaboration de Karine Louesdon
  • Davide Enia, "La loi de la mer" (Albin Michel) traduit de l’italien par Françoise Brun
  • Stefan Hertmans, "Le cœur converti"(Gallimard) traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin
  • Alice McDermott, "La neuvième heure" (La Table Ronde/Quai Voltaire) traduit de l'anglais par Cécile Arnaud
  • Gabriel Tallent, "My absolute darling" (Gallmeister) traduit de l’américain par Laura Derajinski
  • Olga Tokarczuk, "Les livres de Jakob" (Noir sur blanc) traduit du polonais par Maryla Laurent
  • Samar Yazbek, "La marcheuse" (Stock) traduit de l'arabe par Khaled Osman

Essai

  • Antoine de Baecque, "Histoire des crétins des Alpes" (Vuibert)
  • Stéphane Beaud, "La France des Belhoumi" (La Découverte)
  • Marc Dugain, "Intérieur jour" (Laffont)
  • Colette Fellous, "Camille Claudel" (Fayard)
  • Elisabeth de Fontenay, "Gaspard de la nuit" (Stock)
  • Laurent Nunez, "Il nous faudrait des mots nouveaux" (Cerf)
  • Dominique Schnapper, "La citoyenneté à l'épreuve" (Gallimard)
  • Marc Weitzmann, "Un temps pour haïr" (Grasset)





samedi 18 février 2017

Deux romancières du XIXe à Bruxelles...

Une des dix cartes postales proposées par les Brussels Book Days.

En écho à une des dix cartes postales créées à l'occasion des premiers "Brussels Book Days" (lire ici), où on peut lire "Au 19e siècle, deux célèbres romancières anglaises sont venues apprendre le français dans une institution pour jeunes filles située rue Baron Horta. De qui s'agit-il?", je propose de lire ou de relire l'excellent roman de Sheila Kohler, "Quand j'étais Jane Eyre" (traduit de l'anglais par Michèle Hechter, Quai Voltaire/La Table Ronde, 2012, 10/18, 2013). Lire ici.
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mardi 18 novembre 2014

Chic, le Prix du Style 2014 va à Olivier Rolin

Olivier Rolin est un écrivain français magnifique, auteur d'une vingtaine de romans formidables, largement traduits, mais il n'est pas assez reconnu. Ni par les jurés des prix. Ni par les lecteurs français ou belges francophones. "Par contre", me confiait-il un soir d'octobre 2010, un peu dépité devant un public bruxellois clairsemé, "quand je me rends à Anvers, je fais salle comble!" C'était dans l'Anvers d'avant, oui, mais les écrivains français y sont toujours merveilleusement bien accueillis. Olivier Rolin n'est pas le seul à me le dire régulièrement.

C'est dire si je suis enchantée qu'il reçoive aujourd'hui 18 novembre le dixième Prix du Style pour son dernier roman en date,  "Le météorologue" (Seuil/Paulsen, 304 pages), ce qui lui vaudra entre autres un chèque en euros équivalent au nombre de pages du livre. Il l'obtient par neuf voix contre une à "Faux nègres" de Thierry Beinstingel (Fayard) et une au roman "Les Grands" de Sylvain Prudhomme (Gallimard/L'Arbalète).

Dans ce quatrième livre sur la Russie (après "En Russie" (Quai Voltaire, 1987, Points, 1997), "Bakou, derniers jours" (Seuil, 2010, Points, 2011) et "Sibérie" (Inculte, 2011)) , l'écrivain retrace cette fois la vie d'Alexéi Feodossévitch Vangengheim. Qui est-ce? Il fut le premier directeur du service hydro-météorologiste d'URSS et fut envoyé au goulag pour avoir donné de mauvaises prévisions. Le météorologue croupit aux îles Solovki de 1934 à 1937, avant d'être exécuté avec 1.115 autres malheureux dans le plus grand secret.

Olivier Rolin.
De ce livre, Olivier Rolin dit ceci: "Son domaine c'était les nuages. Sur toute l'étendue immense de l'URSS, les avions avaient besoin de ses prévisions pour atterrir, les navires pour se frayer un chemin à travers les glaces, les tracteurs pour labourer les terres noires. Dans la conquête de l'espace commençante, ses instruments sondaient la stratosphère, il rêvait de domestiquer l'énergie des vents et du soleil, il croyait "construire le socialisme", jusqu'au jour de 1934 où il fut arrêté comme "saboteur". À partir de cette date, sa vie, celle d"une victime parmi des millions d"autres de la terreur stalinienne, fut une descente aux enfers.
Pendant ses années de camp, et jusq'à la veille de sa mort atroce, il envoyait à sa toute jeune fille, Éléonora, des dessins, des herbiers, des devinettes. C'est la découverte de cette correspondance adressée à une enfant qu'il ne reverrait pas qui m'a décidé à enquêter sur le destin d'Alexéï Féodossévitch Vangengheim, le météorologue. Mais aussi la conviction que ces histoires d'un autre temps, d'un autre pays, ne sont pas lointaines comme on pourrait le penser: le triomphe mondial du capitalisme ne s'expliquerait pas sans la fin terrible de l'espérance révolutionnaire."

Pas d'extrait du livre "Le météorologue" sur le site des Editions du Seuil.

Pour savourer le style d'Olivier Rolin, on peut lire ici le début du superbe roman "Un chasseur de lions" (Seuil, 2008, Points, 2009). Un roman d'aventures sur un explorateur inconnu, portraitisé par Edouard Manet, qui  se double d'une subtile réflexion sur le temps qui passe.

Avec ce livre qui embarque son lecteur pour ne plus le lâcher, dense, romanesque, lettré et extrêmement réjouissant, Olivier Rolin réussit l'impressionnant exercice de nous intéresser à la vie d'un obscur chasseur de lions (le fauve du tableau mesure "quatre mètres quarante du mufle au bout de la queue") de la fin du XIXe siècle, "chasseur de gaffes", inventeur d'une "balle explosible", équipé d'une "poudrière de voyage". Il nous entrouvre des portes sur la manière dont vivaient Manet ("un habitué des insultes, il ne cherche pas à choquer, pourtant, seulement à peindre ce qu'il voit"), les autres peintres de l'époque, les artistes d'autres disciplines, le bon peuple de Paris, le racontant tellement bien qu'on ne peut que se rendre compte qu'on n'en savait fichtre rien. Un passé qu'il éclaire de constants va-et-vient avec le présent, le sien, le nôtre.

Ces enquêtes croisées sur Pertuiset et Manet, où l'on se rend de la Commune aux grands espaces africains, où l'on explore la Terre de Feu comme on se tient dans un petit coin d'atelier d'artiste sont les bases sur lesquelles Olivier Rolin pose un roman passionnant de bout en bout, où souffle l'aventure, au gré des pérégrinations exploratrices ou amoureuses du chasseur de lions. Où se glisse l'introspection quand l'écrivain se donne rendez-vous avec lui-même, s'interrogeant sur ce qu'il voit et ressent.

La rencontre entre l'auteur et Eugène Pertuiset a été double et fortuite: entre un livre acheté en Patagonie et un tableau vu au musée de São Paulo, il s'est écoulé un quart de siècle. Formidable déclencheur pour un homme à l'imagination foisonnante, qui en abreuve une belle série de personnes ayant existé. Le tout dans une langue superbe, émaillée de mots rares, "un peu disparus", ajoute Rolin qui en fait ses délices, comme "coquecigrue" ou "olibrius". Devant tant de beauté littéraire, le plaisir est immense. "J'aime bien une langue moderne mais qui tienne compte de ses strates anciennes", explique le "non économe de mots".

Assemblés à sa mode, ces mots où jamais l'on ne s'égare, qui caressent l'imaginaire, orchestrent un livre exigeant, nourrissant et grand public.

Le tableau d'Edouard Manet.






mardi 19 novembre 2013

LE entrée dans la tête de Jane Eyre

La littérature réserve d'incroyables bonnes surprises. Par exemple, le roman "Quand j'étais Jane Eyre" de Sheila Kohler (traduit de l'anglais par Michèle Hechter, Quai Voltaire/La Table Ronde, 2012) tout juste passé en poche, chez 10/18. Le troisième traduit en français de l'auteure née en 1942 à Johannesburg, partie en 1981 aux Etats-Unis après avoir passé quatorze ans à Paris. Depuis est sorti cette année un quatrième livre en français d'elle, "L'enfant de l'amour" (Quai Voltaire/La Table Ronde).

Pourquoi cette curiosité pour un roman alors que des centaines d'autres attendent dans la bibliothèque? Le fait que Charlotte Brontë a passé quelques mois à Bruxelles ? Le titre qui intrigue ? Ou tout simplement la baguette d'une bonne fée qui m'a guidée vers ce formidable roman?

Il commence quand Charlotte Brontë veille son pasteur de père, tout juste opéré des yeux. Nous sommes en 1846, à Manchester. C'est dans ce calme que la jeune femme commence à écrire "Jane Eyre", très différent de son premier roman, "Le professeur", malhabile et distancié alors qu'il raconte une peine de cœur. Le vieil homme guéri, toute la famille se retrouve au presbytère de Haworth. Enfin, ce qu'il reste de la famille. La mère est décédée, les deux filles aînées aussi. Dans la sombre bicoque se meuvent les rescapés, le père, sa belle-sœur et quatre enfants : un garçon, le fils unique idolâtré, empêtré dans l'alcool et l'opium, et celles qu'on appellera plus tard les sœurs Brontë. Les trois écrivent, sous un pseudonyme masculin commun, et tentent de se faire publier.

Ce magnifique texte nous entraîne, insensiblement mais de plus en plus profondément, dans la tête de Charlotte Brontë, sensible, souvent blessée, sœur aimable mais aussi jalouse. Il dépasse les événements biographiques pour nous plonger dans les dédales de la création littéraire. Il livre en parallèle un percutant portrait de la société britannique de l'époque en général et de la vie des femmes, combien ennuyeuse, en particulier.

Sheila Kohler explique qu'elle a essayé d'imaginer ce qui avait pu se produire pendant que Charlotte écrivait "Jane Eyre" et comment ce livre a changé la vie des Brontë et de beaucoup de lectrices. "Est-ce que ce sont les moments qu'elle a passés avec son père immobile, impotent, qui lui ont donné la permission d'écrire “ je” sur la page, de s'approcher plus près du matériel qu'elle-même était?"  

"Quand je me pose une question, je commence à écrire", ajoute la romancière. "J’ai choisi des parties de la vie de Charlotte Brontë qui m’intéressaient: la compétition entre les sœurs et le soutien qu’elles se portent les unes aux autres, l’équivalent de nos actuels cours d’écriture".

"Quand j'étais Jane Eyre" nous entraîne dans le sillage de Charlotte Brontë, jeune femme peu gâtée par le destin, à laquelle Sheila Kohler est liée depuis toujours. "J'avais sept ans quand mon père est mort. A cet âge, ma tante m'a lu le premier chapitre de "Jane Eyre". C'était une idée bizarre mais elle a déclenché quelque chose en moi. J'ai commencé à écrire à ce moment-là."

Toute son enfance, la future romancière et professeure universitaire a écrit. Elle a eu ses enfants très jeune. La mort de sa sœur, dans un accident de voiture inexpliqué, a déclenché son premier livre, écrit en trois mois, "par terreur et rage". Refusé, il lui a permis de prendre de la distance.

Depuis, elle se partage entre l'écriture (neuf romans et trois recueils de nouvelles, pas tous traduits) et l'enseignement aux universités de Columbia et de Princeton. Et elle suit à merveille le conseil de l'écrivain J.M. Coetzee: "Quand vous écrivez sur quelqu'un, ne restez pas trop près de la vérité".





Sheila Kohler. (c) Hélène Bamberger.
Sheila Kohler
est aussi depuis toujours une fervente admiratrice de
Charles Dickens



Elle nous confie pourquoi elle aime l'écrivain dans un texte personnel.


"Dickens a été très important dans ma vie comme dans la vie de beaucoup d’écrivains, j’imagine. Ses livres sont peuplés de personnages, souvent mineurs mais qu’on ne peut pas oublier. Ces personnages demeurent peut-être plus vivants dans la mémoire que les vrais membres d’une famille.

Qui pourrait oublier le personnage de Miss Havisham dans "Les Grandes espérances", par exemple? La vieille dame toujours vêtue de sa robe de mariage qui force le pauvre Pip à marcher avec elle autour de la table, couverte de poussière et de toiles d’araignées et présentant les restes du repas de noces? Ou le forçat qui, dans le même ouvrage, apparaît tout un coup, sortant des brumes, renversant le petit Pip, le tenant par les pieds, et lui montrant les tombeaux de sa famille sous cet angle surprenant? 

Comment oublier le bon Joe Gargery ou sa femme qui arrive à mettre des aiguilles dans le pain qu’elle presse contre sa poitrine? Comment oublier Mr. Micawber se tirant par ses propres cheveux dans "David Copperfield", ou le personnage du titre lui-même, qui essaie d’apprendre la sténographie avec autant de difficultés; ou David amoureux et portant des chaussures trop petites pour plaire à sa Dora?

Ces êtres imaginaires sont rendus inoubliables par une phrase ou par un geste qui les expriment parfaitement dans leur entièreté, à moins que ce ne soit qu’un nom ou une simple sensation comme les mains moites de Uriah Heep, aussi dans David Copperfield. Ce sont des personnages exagérés, peut-être, mais rendus éternellement crédibles et vivants par des détails qui nous parlent si éloquemment."