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lundi 19 avril 2021

Comment réparer le cœur brisé de Thomas

#belgicothèque 11

Thomas demande l'aide de la couturière. (c) D'Eux.


Simplement titré du prénom "Thomas", cet album jeunesse de Martine Arpin au texte et Claude K. Dubois aux illustrations (D'Eux, 48 pages), raconte avec beaucoup de douceur comment un tout petit bonhomme réagit au décès de sa maman. Il ressent un trou dans son cœur. Il parcourt la ville, de magasin en officine ou atelier, pour trouver quelqu'un qui l'aidera à réparer son cœur brisé. Mais ni la couturière, ni le docteur, ni le menuisier chez qui il s'était rendu précédemment avec sa maman, n'ont d'outils ou de méthode pour lui venir en aide.

C'est en rentrant chez lui et en regardant avec son papa, effondré lui aussi, des photos de sa maman que Thomas a l'idée qui va l'aider. "Dans ce grand trou qui avait pris place dans mon cœur, j'ai décidé de mettre de petits morceaux de ma maman." Le voilà qui parcourt ses souvenirs. La voix de sa maman est là, et l'odeur du feu de camp, et la chaleur de ses sourires, et plein d'autres images qui lui remplissent le cœur et qu'il partage avec son papa.

Les illustrations de Claude K. Dubois épousent superbement le texte du premier album de Martine Arpin. En tons extrêmement doux, ses aquarelles tout juste esquissées semblent effleurer le papier, conférant beaucoup de douceur aux scènes douloureuses que sont le cimetière ou le périple en ville infructueux de Thomas. Qu'il semble petit dans les paysages, le héros. L'atmosphère passe ensuite de l'empathie à la véritable tendresse quand sont évoquées les scènes avec la maman. Des moments de bonheur que père et fils se promettent de poursuivre. "Thomas" entrera dans la liste des beaux albums qui traitent du deuil. Dès 4 ans.

Souvenirs. (c) D'Eux.


mercredi 14 avril 2021

La stupéfaction d'un deuil familial

Une gravure datée de 1875.

"Disaster Falls", le lieu qui donne son titre au terrible récit de Stéphane Gerson (traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Thomas Grillot, Alma Editeur, octobre 2020, 240 pages) résonne comme une menace. C'est le nom que porte depuis belle lurette un passage de rapides sur la Green River, entre l'Utah et le Colorado. Un nom sur lequel on ne s'interroge pas, sauf quand survient un drame. Une tragédie dans le cas de la famille Gerson. Partie faire du rafting en voyage organisé à l'été 2008, elle y a perdu, le premier jour de l'excursion, Owen, 8 ans, le fils cadet, installé avec son père dans un kayak qui s'est retourné. Julian, 11 ans, était sur une autre embarcation avec la maman.
"Ce que nous avons appelé l'accident eut lieu sur la rivière Green, non loin de la frontière séparant l'Utah du Colorado. Jusqu'à ce moment, notre vie avait suivi son cours ordinaire, avec ses moments de bonheur et ses désirs insatisfaits. Mais Owen a disparu ce jour-là, et nous nous sommes retrouvés à trois, sans lui."
Ainsi débute le prologue qui introduit le livre bouleversant de Stéphane Gerson. Publié aux Etats-Unis en 2017, il nous est parvenu en traduction française en octobre 2020. "Disaster falls" scrute sous toutes les coutures la douleur inouïe d'un père, d'une mère, d'un frère, d'une famille, d'une communauté d'amis. La culpabilité, l'anéantissement, l'incompréhension, le manque, le refus de la réalité et les rêves les plus fous, les réactions tellement différentes de l'un à l'autre, le livre dit tout. L'accident, le retour à la maison, les jours après, la vie avant, le temps après, infiniment long, la voix d'Owen qui s'oublie, le vide laissé, qui semble ne jamais pouvoir être comblé, le mur invisible qui s'érige entre les Gerson et les autres, les conseils et les recommandations. Le lecteur entre dans l'intimité de la famille Gerson. Il participe à son désespoir car il est impossible de ne pas se projeter dans cet épouvantable accident. Mais il n'en est pas pour autant le voyeur de ce drame.

Stéphane Gerson est parvenu à rendre son texte universel, convoquant de nombreux écrivains confrontés au même drame que lui, invitant chacun à méditer sur cette mort, cette absence soudaine engendrant tant de réaménagements. En vingt-quatre chapitres merveilleusement titrés de questions d'enfants et un épilogue, "Disaster Falls" est certes le tombeau d'Owen, l'histoire d'une famille à ce moment-là mais est aussi un livre de deuil et le livre d'un historien. Celui qui fouille le passé du lieu maudit, celui qui, quand son propre père devient gravement malade et envisage sa fin, remonte le cours de sa propre histoire familiale. Un parcours compliqué qui démarre en Europe centrale mais que les persécutions contre les Juifs et la guerre poussent à l'exil en Belgique, en France ou aux Etats-Unis.

"Disaster Falls" est un livre qui émeut profondément. Par le chagrin et la douleur qu'il dépeint mais aussi par la sincérité du narrateur, son honnêteté face à sa façon de réagir, son empathie envers son épouse et son fils aîné dont les comportements sont si différents du sien, sa lucidité par rapport aux relations entre les humains, sa franchise d'un bout à l'autre. Si Stéphane Gerson dépose d'abord son cœur brisé dans son texte, il arrive à faire de son livre un objet littéraire dépassant la plainte, inscrivant Owen dans une histoire qui n'aurait pas dû être la sienne. Ce petit garçon qui aura toujours huit ans aura profondément marqué les siens par son décès, parfois silencieusement, ce que Stéphane Gerson analyse très bien dans la dernière partie de son ouvrage où il est confronté à la demande d'euthanasie de son père. "Disaster Falls" est un récit immensément riche, entrant en résonnance avec le lecteur, lui suggérant des questions et des réflexions. Je crois qu'il n'y a pas une seule page de mon exemplaire où je n'ai souligné ou coché plusieurs lignes.

Neuf questions à Stéphane Gerson

Stéphane Gerson. (c) Nina Subin.
Historien de profession, historien culturel de la France contemporaine plus précisément, Stéphane Gerson dirige l'Institute of French Studies à la New York University. Il a dirigé l'édition américaine de l'"Histoire mondiale de la France" de Patrick Boucheron. Ayant les nationalités belge et américaine, parlant français et anglais, il était à Bruxelles l'autre jour. L'occasion de lui poser quelques questions.


Vous êtes Belge et Américain, vous parlez anglais et français.
Mon père est Américain, ma mère est Belge. J'ai passé mon enfance à Groenendael, près de Bruxelles. Mes grands-parents maternels habitaient à la Bascule, à Uccle. J'ai grandi hors de la ville mais j'ai toujours aimé la ville.
L'anglais est ma langue dominante mais le français est ma langue maternelle. Je suis allé à l’école Decroly, puis à Catteau, puis à l'Ecole internationale. A treize ans, j'ai fait mes études aux Etats-Unis mais je suis revenu ensuite un an en Belgique faire mon service militaire à Vilvorde.

Pourquoi avoir écrit le livre en anglais?
J'ai écrit le livre en anglais parce que j'ai vécu l'accident en anglais et que l'anglais est la langue du deuil. C'est cohérent avec ce que je voulais dire, ancré dans un moment historique particulier.
Après l'accident, nous avons passé vingt-quatre heures dans la tente, sans téléphone, à trois. Cela a créé un attachement très fort entre nous, une communication, un désir très fort de ne pas se couper les uns des autres.

Quand avez-vous décidé de l'écrire?
J'ai commencé à l'écrire en 2012, quatre ans après la mort d'Owen. J'ai beaucoup travaillé avec mon éditrice, elle m'a beaucoup aidé, j'ai beaucoup appris. Ecrire le livre s'imposait à moi. J'avais tenu en 2008 un journal intime obsessionnel, une chronique détaillée de ces jours. J'en ai fait la mise en récit quelques années plus tard. Je sentais que je devais le faire. J'ai eu beaucoup de réactions de lecteurs, avec de fortes émotions. J'ai ressenti en parent endeuillé combien on projette ses propres craintes. J'ai fait œuvre de sincérité en ne me censurant pas. J'ai voulu parler de choses qui me faisaient honte, que j'aurais préféré ne pas divulguer. J'ai usé d’une écriture simple sans pathos.

C'est le livre d'un historien mais aussi d'un père, d'un mari et d'un fils.
C'est une histoire vraie mais le lecteur s'y projette. Je voulais cette distance. Moi, je suis historien. Ce livre marque une rupture dans mon écriture. J'ai été intéressé par le "je". L'historien en moi a estimé, pour répondre à l'horreur de ce décès, devoir devenir l'historien de ce drame, du monde social. J'ai été parfaitement honnête. Je mets tout et tout ce que je mets est vrai, sans m'épancher. Au plus j'allais en moi, au plus je m'éloignais de moi. Je transformais ma propre vie en spécimen. Je devenais l’historien chroniquant cet homme confronté à la mort de son fils. L'ironie tragique est que ce désastre a libéré en moi une autre forme d'écriture, celle d'un historien ouvert à l'émotion, dont l'écriture a une forme, est le façonnement d'un savoir. La littérature et l'histoire peuvent se répondre.

Vous tenez une chronique familiale.
Le "je" est intime, non seulement personnel mais social et familial, comme le dit le titre en anglais, "A Family Story". Ce qui s'est passe sous la "tente" a scellé la famille. Je suis un père endeuillé, mais je suis aussi un mari et aussi le père de Julian. La mort d'Owen a tout transformé.
C'est une épreuve pour le couple. Il y a tant de différences entre Alison et moi. Je voulais rendre compte de ces différences et interroger mon statut de père par rapport à Julian. Ce dernier a été le protecteur de ses parents, peut-être pour se protéger lui-même.
Et c'est une injonction à tenir bon, à rester ensemble.
Je pose aussi un regard rétrospectif sur la responsabilité à notre égard, sur les responsabilités dans tous les sens. Le procès que nous avons intenté n'apparaissait pas dans la première version de mon manuscrit. Mais vu les fautes commises par la société qui organisait le voyage, j'ai jugé nécessaire de l'ajouter. C'était une colère nécessaire.

Les questions des enfants en titre des chapitres (*) sont une magnifique idée.
Les phrases d'enfants qui ouvrent les chapitres ont été récoltées en novembre 2008 à l'école d'Owen. Mon épouse Alison et moi y étions allés pour maintenir les liens sociaux. Personne ne pouvait comprendre ce qui était arrivé. Moi, à ce moment, je voulais me séparer du monde, vivre avec d'autres gens qui ont connu la même chose. Après un moment, je me suis ravisé.
Nous nous demandions comment des enfants de huit ans allaient réagir. Nous leur avons donné les livres qu'Owen avait aimé lire. Ils avaient écrit leurs questions et nous en ont remis les fiches. Ce livre porte sur des questions. Les enfants ont exprimé tout ce que les adultes n'osent pas toujours dire. Les questions ont aussi une autre fonction, inscrire le livre dans le temps, en novembre 2008.

Alison et vous-même avez eu des perceptions différentes d'Owen disparu.
Alison ressent la présence d'Owen. Un medium a communiqué avec lui. Cela lui a procuré du réconfort. Pas à moi. Si c'est faux, c'est une arnaque. Mais si c'est vrai, je me suis demandé pourquoi je n'entre pas moi en communication avec mon fils alors qu'une voyante le fait? Mais j'ai accepté son récit. Alison m'a autorisé à écrire ce livre, Julian aussi. Cela m'a sauvé.

Vous faites beaucoup référence à des livres et à leurs auteurs.
En lisant, on apprend des choses sur soi-même. J'étais moins seul. La littérature m'a beaucoup apporté, l'écriture des autres. Mon moi de père, mon moi de prof, mon moi d'historien s'étaient dissous. J'ai trouvé une nouvelle forme d'interaction avec les morts de l'histoire, pour inscrire aussi Owen dans l'histoire.

Avez-vous modifié votre maison?
Owen est toujours chez nous aujourd'hui en photos. Nous avons gardé sa chambre, non comme un mausolée mais comme un lieu de présence positive. On parle beaucoup d'Owen. On est entourés de gens qui parlent de lui. Julian qui est maintenant un jeune adulte, en parle peu, lui. Est-ce son deuil du frère? Après, comme je l'évoque dans le livre, nous avons eu un autre enfant. Elliott a maintenant sept ans. Il a deux frères, un vivant et un mort. Il pose des questions, plus sur l'accident que sur Owen lui-même. Mais il est encore petit. Il n'a pas de tabou.


(*) Quelques-unes des 25 questions des enfants.

  1. Drew: Une petite question: comment cela se passe à la maison?
  2. Michaël: J'aimerais savoir en quoi Owen était un gentil garçon.
  3. Amanda: Je suis teeeellement désolée. Owen et moi étions amis en CE1.
  4. June: Est-ce que vous vous sentez vraiment tristes ou mal à l'aise?
  5. Zack: Pour que vous sachiez, je suis vraiment triste pour vous et Owen était un garçon formidable.
  6. Natalie: Ça s'est passé le matin ou l'après-midi?
  7. Tessa: Je me souviens, à la ferme, un poulet a fait caca sur Owen!
  8. Matthew: Quelle était l'activité préférée d'Owen?
  9. Meghan: Je suis désolée qu'Owen soit mort et puis vous devez être si tristes de ce qui s'est passé.
  10. Blake: Owen était-il le meilleur à la Playstation?
  11. Fiona
  12. Delia
  13. Claire
  14. Ella
  15. Henry
  16. Iris
  17. Zara
  18. Julie
  19. Kara
  20. Sarah
  21. Cory
  22. Thomas
  23. Nicky
  24. Ryan
  25. Samantha






jeudi 8 novembre 2018

Michaël Ferrier, lauréat du prix Décembre 2018




Michaäl Ferrier.
La saison des prix se poursuit en beauté avec l'attribution du prix Décembre, ce jeudi 8 novembre, à Michaël Ferrier, 51 ans, pour le superbe "François, portrait d'un absent" (Gallimard, "L'Infini",  236 pages). L'écrivain a été choisi au troisième tour grâce à la double voix de la présidente du jury, Cécile Guilbert.

Bonne nouvelle, le lauréat du prix Décembre 2018 recevra 20.000 euros, la dotation du prix ayant été en suspens l'an dernier en raison du décès de Pierre Bergé, son mécène (lire ici).
Le jury du prix est composé de Cécile Guilbert, Laure Adler, Michel Crépu, Charles Dantzig, Arnaud Viviant, Dominique Noguez, Patricia Martin et Amélie Nothomb.

Professeur de littérature française à Tokyo depuis 1992, auteur de plusieurs livres remarquables pas assez connus du public, Michaël Ferrier a composé ici un tombeau pour son ami de jeunesse, François Christophe, emporté à l'âge de 47 ans, ainsi que Bahia, la fille de douze ans de ce dernier, par une vague sur l'île de La Graciosa, au large des Canaries, le 26 décembre 2013.

"François, portrait d'un absent" est le sensible récit du deuil inattendu, du choc de la nouvelle, de la souffrance terrible et de la séparation brutale. Mais le livre fait aussi revivre une longue amitié, depuis le lycée jusqu'aux années à Radio France où François Christophe avait en charge les fictions, en passant par les voyages au Japon, en Afrique et la passion commune pour le cinéma.

Hommage magnifique à l'ami disparu, mort par noyade, ce récit à la première personne, bouleversant, entre France et Japon, montre aussi comment la mémoire peut se déployer et composer la chronique d'une amitié plus forte que la mort bien entendu, mais aussi celle, profonde, riche, longue de trente ans, de eux adultes qui se sont rencontrés grands ados. Michaël Ferrier enfile les souvenirs en une prose simple qui touche au cœur. Il nous partage son chagrin en laissant une place pour les nôtres.

Pour lire en ligne le début de "François, portait d'un absent", c'est ici.


Les finalistes du prix Décembre 2018
  • Michael Ferrier, "François, portrait d'un absent" (Gallimard)
  • Elisabeth de Fontenay, "Gaspard de la nuit" (Stock)
  • Francesco Rapazzini, "Un été vénitien" (Bartillat)







vendredi 2 novembre 2018

Inventer une manière joyeuse d'être triste

Olivia de Lamberterie. (c) Jean-Luc Bertini/Stock.

Olivia de Lamberterie, on l'entend certains dimanches soirs sur France Inter. Crânement, de sa petite voix qui porte et en formules finement tournées, elle s'oppose aux critiques du "Masque et la Plume" et défend, souvent seule contre tous, les livres qu'elle a lus et aimés. Olivia de Lamberterie, on la voit certains matins sur France 2 dans "Télématin". Elle essaie que les téléspectateurs lèvent le nez de leur bol de Ricoré et l'écoutent  leur parler d'un livre. Pour cela, elle cherche un fil, un angle d'attaque, une image. Rien de scientifique, de l'intuition, de l'émotion. Olivia de Lamberterie, on la lit chaque semaine dans le "Elle" français dont elle dirige les pages littéraires et l'équipe. Là, plus sûre de l'attention de la lectrice, la journaliste tente davantage de la charmer. Lui ouvre des tas d'horizons littéraires. Partage avec elle son goût immense pour les livres, la manière dont ils la nourrissent.

Olivia de Lamberterie, c'est la passion de la littérature. Des milliers de romans et de récits lus, soupesés, chroniqués. En bien très souvent, en mal parfois. L'expertise à propos de la difficulté d'écrire un bon roman. Une certaine sagesse à ne pas se lancer elle-même dans l'aventure littéraire. Olivia de Lamberterie, c'est aussi une amoureuse de la famille, de sa famille, "très curieuse, très recomposée, une famille qui s'aime", comme elle dit. Hier, une fratrie de quatre enfants avec tous les jeux, les aventures et les confidences que cela permet. Aujourd'hui, ces quatre enfants ont grandi, ont fondé des familles et s'aiment toujours. Il n'y a pas de meilleures vacances pour l'écrivaine que celles qui les rassemblent tous avec leurs tribus respectives. Plage, mer, piscine, pique-niques, repas, veillées, balades...

Sauf que le 14 octobre 2015, Alex, son frère adoré, le troisième des quatre enfants, un graphiste à l'immense talent, s'est suicidé à Montréal, perdant sa bataille contre la mélancolie, pétrifiant ses trois sœurs et les siens. Et Olivia de Lamberterie a pris la plume pour raconter cet être flamboyant, aimant et aimé. "Avec toutes mes sympathies" (Stock, 254 pages) chronique ce chagrin infini, doublé de colère et illuminé d'amour aux formes multiples. Ancré dans le réel, le livre dit un homme désormais physiquement absent mais éternel dans le cœur de tous ceux et celles qui l'ont côtoyé. Un récit beau et digne, triste et lumineux, qui laisse de la place au lecteur.

"Je n'aime pas les livres qui sont fermés sur eux-mêmes", me confie Olivia de Lamberterie, de passage à Bruxelles. "Quand je lis, j'aime qu'une histoire singulière résonne chez les lecteurs, que l'auteur mette des mots sur des émotions que j'ai ressenties. Je voulais écrire sur comment on fait pour vivre en bonne compagnie avec les morts". Son livre est la chronique de l'automne 2015 à Paris, qui a suivi la disparition d'Alex, en alternance avec l'été 2015 à Cadaquès et Montréal, où les systèmes d'alarme s'étaient déjà déclenchés. On suit la journaliste dans son quotidien de travail, lectures et rencontres professionnelles, dans ses souvenirs d'enfant, dans ses questionnements multiples, à propos de son enfance, de celle des ses trois propres fils, de l'éducation, de la génétique familiale (pourquoi les hommes chez eux mettent-ils fin à leur vie?), des notions de famille et de bien-être, aussi importantes chez les Lamberterie que celle de travail.

On plonge avec elle dans le choc de l'annonce, la douleur de la perte, la colère devant l'inéluctable, les mots et les silences, les explications et les souvenirs heureux. Des montagnes russes qui mènent à un apaisement où s'épaulent joie et tristesse. "Les enfants expliquent qu'on est mort parce qu'on a fini de vivre", rappelle l'auteure. "Ils ont une naïveté qui donne un bon éclairage. César, l'aîné de mes deux derniers fils, a écrit à sa cousine Juliette qu'Alex avait une bonne raison de mourir."

En même temps, rien n'est éludé de la violence que représente un suicide. "Moi, je n'ai pas voulu chercher à l'élucider. C'est le choix de mon frère et je le respecte. C'est mieux pour moi et c'est mieux pour lui. Mais le suicide est une douleur morale en plus d'une douleur physique. Quand, par exemple, on a mal aux dents, cela prend toute la place dans la vie, quand Alex est mort, ma douleur morale a été aussi une douleur physique."

Un jour, Olivia de Lamberterie a écrit, expérimentant la formule de Françoise Sagan, "On n'a pas envie d'écrire, on écrit". Elle a écrit Alex, son roi, son roi fêlé. Pour le chérir. Pour qu'il redevienne vivant. Pour prolonger son existence. Pour s'empêcher de sombrer. Pour Juliette, sa fille, pour Florence, sa compagne. Pour tous ceux qui sont en deuil car ses mots touchent à l'universel. "Je me revois devant l'ordinateur de mon bureau", se rappelle-t-elle. "Avec la photo à bonnet qu'il m'avait envoyée et ce titre, "Avec toutes mes sympathies", venu de Montréal. Je revois ma première phrase, "Où es-tu, mon frère?" J'ai d'abord écrit dans l'inconscience, sans filtre, sur le scandale qu'a été sa mort. Puis sont venues les questions sur la forme, le rythme. Quand cette entreprise insensée est devenue du travail, mot prôné dans ma famille, je me suis sentie rassurée. C'était une manière pour moi d'éloigner le chagrin. Je m'inventais des histoires pour me mettre au travail sans en avoir l'impression."

Un premier livre et un récit où la journaliste parle d'elle! "Pour moi, parler de moi, c'est tomber l'armure. Par rapport à d'où je viens, c'est une transgression. La mort d'Alex était tellement énorme que je devais "être à la hauteur", pour reprendre une formule en usage dans la famille, formidable mais compliquée. Je voulais raconter l'inéluctable avec cette mort que je redoutais tant et que même notre amour n'a pas empêchée, inventer une nostalgie heureuse, une manière heureuse d'être triste, garder les absents dans nos vies, apprivoiser la mort comme un animal féroce, la transformer, retrouver notre gaieté."

"Avec toutes mes sympathies" pose des mots justes sur des émotions, questionne l'incompris et permet d'aborder la mort des êtres aimés de manière plus libre. C'est un livre de vie autant qu'un tombeau, un récit dont on sort plus fort.












dimanche 22 juillet 2018

DPTE 11 Des mots sur des maux

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans, des récits, des essais et des BD. L'été, le temps de relire ou de se rattraper aussi.


Anne Dufourmantelle.

Il y a eu un an hier que, le 21 juillet 2017, disparaissait soudainement la philosophe, psychanalyste et romancière française Anne Dufourmantelle. Elle tentait de sauver des enfants qui allaient se noyer dans la mer devant Ramatuelle et son cœur la lâcha. Ce fut un fameux coup de froid dans le monde de la littérature et de la pensée, un souffle de blizzard dans l'été. Quelques mois plus tard, le 4 janvier 2018, le monde apprenait la mort, dans un accident de voiture en Guadeloupe survenu deux jours plus tôt, de l'éditeur Paul Otchakovsky-Laurens. Là encore, ce fut une immense douleur et une terrible émotion. Deux décès par surprise qui ont plongé dans l'effarement, dans le saisissement.

Que dire? Que lire? Quand les maux sont trop forts, il reste les mots. Par exemple, ceux des deux livres qui sont sortis cette année et célèbrent ces morts.

Le premier de ces livres est "Peut-être pas immortelle" (P.O.L., 87 pages) où Frédéric Boyer, le compagnon d'Anne Dufourmantelle, nous partage "trois textes intimes rédigés comme des notes personnelles dans la noirceur de la perte et de la séparation, les jours et les semaines qui ont suivi la mort d'Anne. Trois textes précipités face à une chose monstrueuse". Trois textes, trois poèmes, ceux d'un homme qui aimait profondément sa compagne, qui l'"aimait" tout court.

Le premier qui est aussi le titre du livre est construit autour de la lettre A, initiale du prénom Anne, comme pour la retenir, qu'elle ne s'efface pas. Ce texte de douleur et d'incompréhension est suivi de "La lettre", lettre à celle qui a disparu, évocation de souvenirs et revue de questions. Le troisième, "Les Vies", élargit le propos en insérant celle qui n'est plus dans les survivants qui la rappellent. Des mots qui cherchent la lumière pour avancer dans la nuit noire du deuil. Des mots qui saisiront tous ceux qui sont en deuil.

A ce moment, Frédéric Boyer ignorait qu'il sera l'année suivante le nouveau directeur des éditions P.O.L. Curieux arrangements du destin.

Pour lire en ligne le début de "Peut-être pas immortelle", c'est ici.


Toujours à propos d'Anne Dufourmantelle, on peut annoncer le livre à paraître le 6 septembre, le récit que lui consacre Jean-Philippe Domecq dans "L'amie, la mort, le fils" (Thierry Marchaisse, 128 pages).

L'éditeur le présente ainsi:
"Anne Dufourmantelle a péri le 21 juillet 2017 pour sauver des enfants de la noyade en Méditerranée, dont le propre fils de l'auteur.
Elle était psychanalyste, philosophe, romancière, auteure d'une œuvre reconnue de par le monde. Sa notoriété culturelle ne suffit pourtant pas à expliquer l'émotion considérable qui s'est répandue à l'annonce de sa mort, en France et au-delà, jusqu'auprès de gens qui ne l'avaient jamais lue ni entendue.​
Ce récit de chagrin livre le portrait d'une femme exceptionnelle, en même temps qu'il médite sur les rapports père-fils, l'origine du sacré et l'aura d'un être qui avait "la passion de l’amitié"."
"Ses traits s'étiraient dès qu'elle voyait autrui heureux. Il n'y a pas beaucoup de gens qui nous donneraient envie d'être heureux rien que pour les rendre heureux."

Paul Otchakovsky-Laurens par François Matton. (c) P.O.L.

Le second livre est le mince livre de Dominique Fourcade (P.O.L., 62 pages), simplement titré "Deuil", dénué de quatrième de couverture, et dédié "à tous ceux qui ont connu Paul Otchakovsky-Laurens et en gardent à jamais le souvenir."
Le texte reprend les émotions de l'auteur durant les trois mois qui ont suivi l'annonce par téléphone du décès de son éditeur: "Dominique, j'ai une très mauvaise nouvelle à vous annoncer. Paul est mort", lui glisse  le 3 janvier Jean-Paul Hirsch, au boulot la "moitié" de Paul Otchakovsky-Laurens, bien plus que l'appellation officielle d'attaché de presse qu'il endosse.

Dans ce livre, Dominique Fourcade consigne les premières heures d'un deuil dévastant, puis s'interroge sur quel nouvel homme cette mort inimaginable a fait de lui.

D'autres textes et témoignages d'auteurs P.O.L. à propos de la mort de Paul Otchakovsky-Laurens peuvent être lus en ligne sur le site de la maison d'édition, dans la rubrique "Atelier". Le dernier billet publié est celui d'Emmanuelle Pagano (lire ici). Il suffit ensuite de cliquer sur "billet précédent" pour découvrir vingt textes pleins de larmes et d'émotions.



Sans oublier
DTPE 1: "Moria" de Marie Doutrepont (récit, 180° éditions)
DTPE 2: "The t'Serstevens collection" (photos, Husson éditeur/IRPA)
DTPE 3: "La maison à droite de celle de ma grand-mère" de Michaël Uras (roman, Préludes)
DTPE 4: "Le passé définitif" de Jean-Daniel Verhaeghe (roman, Serge Safran éditeur)
DTPE 5: "Ecrire en marchant" de Chantal Deltenre (récit, maelström reEvolution)
DTPE 6: "Encyclopædia Inutilis" de Hervé Le Tellier (nouvelles, Le Castor Astral)
DTPE 7: "Poisson dans l'eau" d'Albane Gellé et Séverine Bérard (jeunesse) et "Trente cette mère - maintenant" de Marcella et Pépée (poésie, Editions Les Carnets du Dessert de Lune)
DTPE 8: "Christian Bérard clochard magnifique" de Jean Pierre Pastori (biographie, Séguier)
DTPE 9: "N'essuie jamais de larmes sans gants" de Jonas Gardell (roman, Gaïa)
DTPE 10: "Terres promises" de Milena Agus (roman, Liana Levi)