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jeudi 3 novembre 2022

Les prix Goncourt et Renaudot 2022


Ils n'ont pas rigolé ce jeudi matin parisien pluvieux, les jurés du 120e prix Goncourt, le plus prestigieux des prix littéraires français. Dix personnes, sept hommes et trois femmes. Ils avaient choisi leurs quatre finalistes mardi dernier à Beyrouth (lire ici): 
  • Giuliano da Empoli, "Le Mage du Kremlin" (Gallimard)
  • Brigitte Giraud, "Vivre vite" (Flammarion)
  • Cloé Korman, "Les Presque Sœurs" (Seuil)
  • Makenzy Orcel, "Une somme humaine" (Rivages)
Fort bien, sauf qu'en une semaine, différents éléments sont apparus. Giuliano da Empoli a remporté le Grand prix du roman de l'Académie française jeudi dernier (lire ici). Pas qu'un doublé soit interdit mais le fait est assez rare: Jonathan Littell en 2006, Patrick Rambaud en 1997. De son côté, Cloé Korman est empêtrée dans une polémique autour de son livre. Enfin, l'Académie Goncourt récompense presque toujours des hommes.

C'est donc finalement à Brigitte Giraud qu'est attribué le prix Goncourt 2022 pour "Vivre vite" (Flammarion, 208 pages), son quatorzième livre et son dixième roman. Paule Constant a annoncé la décision du jury dans le célèbre escalier du célèbre restaurant Drouant. Mais la romancière de 62 ans ne l'a emporté qu'au 14e et ultime tour, selon le règlement, d'un scrutin très serré face à Giuliano da Empoli, grâce à la voix du président Didier Decoin qui compte alors double. L'Académie Goncourt qui prônait le renouveau a opté pour une romancière de qualité mais peu connue du grand public. La lauréate est la treizième femme a remporter le prix, créé il y a 120 ans.

"Nous récompensons une femme écrivain qui a déjà derrière elle une carrière forte, et un livre qui sous une apparence d'être très simple pose une question très grave, celle du destin", a justifié Didier Decoin. "Je défendais depuis le début le roman de Brigitte Giraud et nous avons eu des discussions vives. Le roman d'Empoli est un excellent roman également, plus immédiat et actuel, mais moins romanesque, moins fascinant. Je suis toutefois extrêmement content qu'il ait eu le prix de l'Académie française, ce livre ne va pas s'arrêter là et va continuer de monter très haut", a-t-il ajouté. 

Pour "Vivre vite", Brigitte Giraud s'est inspirée du drame de sa vie, survenu le 22 juin 1999 à Lyon. Claude, son compagnon, a démarré trop vite à un feu, avec une moto trop puissante qui n'était pas la sienne. Il est tombé et ne s'est jamais relevé. Il avait quarante et un ans. Le couple venait d'acheter une maison où vivre avec leur petit garçon de huit ans. Dans le livre, vingt ans plus tard, elle fait le tour de la maison, avant d'en rendre les clés et pose chaque fois la question "si". Si elle n'avait pas fait ça, si il n'avait pas fait fait, s'ils n'avaient pas fait ça. Une terrible scansion qui rythme le récit et en fait la beauté.

Pour en lire en ligne le début, c'est ici.
Jury: Didier Decoin (président), Eric-Emmanuel Schmitt, Pascal Bruckner, Paule Constant, Patrick Rambaud, Tahar Ben Jelloun, Camille Laurens, Françoise Chandernagor, Philippe Claudel et Pierre Assouline.

Les treize femmes lauréates du Goncourt
2022 Brigitte Giraud, "Vivre vite" (Flammarion)
2016 Leïla Slimani, "Chanson douce" (Gallimard)
2014 Lydie Salvayre, "Pas pleurer" (Seuil)
2009 Marie Ndiaye, "Trois Femmes puissantes" (Gallimard)
1998 Paule Constant, "Confidence pour confidence" (Gallimard)
1996 Pascale Roze, "Le Chasseur Zéro" (Albin Michel)
1984 Marguerite Duras, "L'Amant" (Minuit)
1979 Antonine Maillet, "Pélagie la Charrette" (Grasset)
1966 Edmonde Charles-Roux, "Oublier Palerme" (Grasset)
1962 Anna Langfus, "Les Bagages de sable" (Gallimard)
1954 Simone de Beauvoir, "Les Mandarins" (Gallimard)
1952 Béatrix Beck, "Léon Morin, prêtre" (Gallimard)
1944 Elsa Triolet, "Le premier accroc coûte 200 francs" (Gallimard)




    Le prix Renaudot a été décerné ce même jeudi et au même endroit à Simon Liberati pour "Performance" (Grasset, 252 pages). Un écrivain vieillissant saisit au vol les dernières bribes que la vie lui accorde, un livre à écrire, un amour à vivre.

    Pour en lire le début en ligne, c'est ici.

    Guillaume Durand
    remporte le prix Renaudot essai pour son livre "Déjeunons sur l'herbe" (Bouquins, 256 pages), consacré au peintre Edouard Manet.

    Delphine Horvilleur
    reçoit le prix Renaudot poche pour "Vivre avec nos morts" (Grasset, 2021; Livre de Poche, 2022). Un petit traité de consolation où la femme rabbin témoigne de sa fréquentation assidue des cimetières. 

    Pour en lire le début en ligne, c'est ici.






    Jury: Dominique Bona (présidente), Frédéric Beigbeder, Patrick Besson, Georges-Olivier Châteaureynaud, Franz-Olivier Giesbert, Cécile Guilbert, Stéphanie Janicot, J.M.G. Le Clézio et Jean-Noël Pancrazi. 




    mercredi 14 mars 2018

    PEP: "Monsieur Origami" en Folio


    PEP = passage en poche.

    Plaisir d'apprendre que vient de sortir en édition de poche, l'étonnant et excellent premier roman de l'Italo-Belge Jean-Marc Ceci, "Monsieur Origami" (Gallimard, Folio, 157 pages), découverte de la rentrée littéraire de l'automne 2016. Pour en savoir davantage sur ce livre, c'est ici.


    vendredi 8 janvier 2016

    Des lutins renommés et à prix diminué

    Ce soir, une devinette.

    Qu'est-ce qui mesure 19 x 15 cm?
    Se présente debout ou couché?
    Se décline actuellement de 823 manières (ici)?
    Fête quasiment ses 40 ans (naissance en 1977)?
    Change un peu de nom?
    Et surtout baisse de prix de 10 %
    depuis le 1er janvier?
    (Passe de 5,60 euros à 5 euros tout ronds le livre.)

    Réponse.

    C'est tout simple.

    C'est la collection Lutin poche de l'école des loisirs qui devient la collection Les lutins.

    Un choix de titres de qualité, en format de poche, balayant le catalogue albums de l'éditeur parisien ainsi que ceux de ses filiales, la belge Pastel, celle pour les bébés, loulou & cie, auxquelles se joint l'éditeur ami Kaléidoscope.
    Du fonds et des nouveautés.

    Avec un nouveau logo de lutin, signé Claude Ponti.

    En voici ici la version animée!

    Mais moi, ce qui m'intrigue, ce sont les titres de la première livraison de 1977...
    Mes recherches sur le net n'ont rien donné.






    dimanche 27 décembre 2015

    Quand 10/18 se met en habits de fêtes


    Un cadeau de dernière minute? Pourquoi pas un livre de poche mais en version "collector"?
    10/18 a revêtu quatre de ses titres, et pas des moindres, d'habits de fête, dont une nouvelle agréable couverture illustrée, à rabats de surcroît.


    Un demi-siècle plus tard


    Les choses
    Georges Perec
    10/18, 170 pages

    "Une histoire des années 60", selon la définition que Georges Perec donne lui-même de son livre. Se rappelle-t-on que "Les Choses" parut en 1965 chez Julliard, à l'initiative de Maurice Nadeau, et reçut la même année le prix Renaudot? Un demi-siècle plus tard, il est passionnant de (re)lire ce roman, celui de Perec qui eut le plus grand succès. Un livre culte qui met en scène Sylvie et Jérôme, jeunes psychosociologues de la classe moyenne qui cultivent une idée matérialiste du bonheur au risque d'être happés par le vertige des choses... Oui, il y a cinquante ans.

    Les premières lignes
    "L'œil, d'abord, glisserait sur la moquette grise d'un long corridor, haut et étroit. Les murs seraient des placards de bois clair, dont les ferrures de cuivre luiraient. Trois gravures, représentant l'une Thunderbird, vainqueur à Epsom, l'autre un navire à aubes, le Ville-de-Montereau, la troisième une locomotive de Stephenson, mèneraient à une tenture de cuir, retenue par de gros anneaux de bois noire veiné, et qu'un simple geste suffirait à faire glisser. La moquette, alors, laisserait place à un parquet presque jaune, que trois tapis aux couleurs éteintes recouvriraient partiellement."



    Le Cercle littéraire des amateurs
    d'épluchures de patates
    Mary Ann Shaffer et Annie Barrows
    traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Aline Azoulay
    10/18, 412 pages

    Sorti au printemps 2009 en français chez Nil éditions (et en 2014 chez 10/18), le livre aussi délicieux que poignant eut un destin aussi incroyable que sa genèse: un formidable succès tant public (vingt mille exemplaires de la traduction française avaient trouvé preneur en quinze jours de mise en vente) que critique couronna ce roman épistolaire situé durant la Seconde Guerre mondiale. Malgré son titre. En effet, titrer un roman "Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates", il faut l'oser! Et encore, la traduction française n'est qu'un raccourci de la version originale, "The Guernsey Literary and Potato Peel Pie Society" (Le cercle des amateurs de littérature et de tourte aux épluchures de patates de Guernesey).

    Sous l'appellation déconcertante se niche un formidable roman, touchant, surprenant et très addictif, qui mêle littérature, amour et esprit de résistance à l'envahisseur. Sa genèse est déjà un roman en soi. Il est l'œuvre unique de Mary Ann Shaffer, une bibliothécaire et libraire américaine née en 1934. En 1976, elle visite l'île de Guernesey et découvre la vie des habitants sous l'occupation allemande durant la Seconde Guerre mondiale. Vingt-cinq ans plus tard, pressée par son cercle littéraire de se lancer dans l'écriture, elle repense à son excursion anglo-normande – toute sa vie, elle avait rêvé d'"écrire un livre que quelqu'un aimerait assez pour avoir envie de le publier". Elle se lance et opte immédiatement pour la forme épistolaire qu'elle pense plus aisée. Sa première version enchante son entourage et trouve un éditeur. Mais le contrat signé, Mary Ann Shaffer tombe gravement malade. Elle demande alors à sa nièce, Annie Barrows, de poursuivre son travail. Elle décédera en février 2008, peu avant la sortie du livre aux Etats-Unis.

    Le roman débute en janvier 1946. Londres se relève péniblement de la guerre. Alors que Juliet Ashton, jeune écrivain, cherche un sujet pour son prochain livre, elle reçoit la lettre d'un jeune fermier de Guernesey, Dawsey Adams, qui possède un livre mentionnant son nom et son adresse. Il lui fait part de son admiration pour l'écrivain Charles Lamb et évoque une affaire de cochon rôti pendant la guerre et la création d'un cercle littéraire local pour échapper aux Allemands. Curieuse, Juliet lui répond, lui pose des questions, s'intéresse à lui, à ses voisins, à leur passé durant la guerre, raconte tout cela à son éditeur, à une amie. Avant de se décider à se rendre sur place, par amitié pour ces amis postaux.

    D'autres prennent également la plume: les membres du cercle littéraire, une voisine acariâtre, peu enthousiaste à l'idée que Juliet écrive un roman à partir de ce que les habitants de Guernesey lui racontent. Surtout qu'elle veut y évoquer Elizabeth, personnage finalement central de ce superbe roman. Une jeune originale qui a disparu depuis son arrestation par les Allemands (pour avoir secouru un prisonnier polonais) et a laissé une petite fille née de son amour pour un médecin militaire allemand.

    Des séquences du passé se révèlent dans ces échanges épistoliers, d'autres histoires d'amour se construisent au jour le jour. Plein de douceur, de beaux sentiments et de références littéraires, original et percutant, jamais mièvre, cet épatant roman offre une lecture extrêmement réjouissante.

    Les premières lignes
    "8 janvier 1946
    Mr. Sidney Stark, Editeur
    Stephens & Stark Ltd.
    21 St. James Place
    Londres SW1
    Angleterre

    Cher Sidney
    Susan Scott est une perle. Nous avons vendu plus de quarante exemplaires du livre, ce qui est plutôt réjouissant, mais le plus merveilleux, de mon point de vue, a été la partie ravitaillement. Susan nous a déniché des tickets de rationnement pour du sucre glace et de vrais œufs afin de nous confectionner des meringues. Si tousses déjeuners littéraires atteignent ces sommets, je suis partante pour une tournée dans tout le pays. Penses-tu qu'un somptueux bonus l'encouragerait à nous trouver du beurre? Essayons, tu n'auras qu'à déduire la somme de mes droits d'auteur.
    A présent, les mauvaises nouvelles. Tu m'as demandé si mon nouveau livre progressait. Non, Sidney, il ne progresse pas."




    Un jour
    David Nicholls
    traduit de l'anglais par Karine Regnier
    10/18, 622 pages

    Cette excellente comédie romantique et sociale venue de Grande-Bretagne est arrivée en traduction française chez Befond début 2011 (elle sera reprise en 10/18 l'année suivante). Le troisième livre du Britannique David Nicholls, mais le premier à être traduit en français, est l'histoire d'un coup de foudre que ni Emma ni Dexter ne veulent voir. Sous une apparente légèreté, le roman fouille à fond l'humain et la société ! Cette comédie pleine d'humour et de charme raconte le long chemin qui mènera Emma et Dexter l'un vers l'autre tout en pointant, l'air de rien, les grands thèmes de l'actualité britannique des vingt dernières années.

    Le roman débute le 15 juillet 1988, à Saint-Swithin. Dexter Mayhew et Emma Morley ont passé ensemble la nuit qui a suivi la remise de leurs diplômes universitaires. La vie s'ouvre devant ces jeunes gens, 23 ans, qui se sont à peine vus durant leurs études. Se seraient-ils trouvés en ce dernier jour? Lui vient d'un milieu bourgeois ; il est sûr de lui, insouciant, frivole. Elle est d'origine modeste, bourrée de complexes et de convictions.

    Que vont-ils en faire de cette vie qui les attend? David Nicholls a eu l'excellente idée de raconter leur histoire, non de manière linéaire, mais de 15 juillet en 15 juillet. Un rendez-vous annuel qui photographie les mois écoulés au moyen de procédés graphiques d'écriture variés: narration, dialogues, lettres, flash-back, points de vue d'autres personnages, répétitions volontaires de textes. Une belle trouvaille qui aiguise l'appétit de lecture.

    Si Dexter entame son existence adulte par deux ans de vacances, Emma étanche sa passion pour le théâtre. Mais elle peine à trouver du travail et à subvenir à ses besoins. Les petits boulots, comme serveuse dans un restaurant tex-mex, seront pour elle avant de se lancer dans l'enseignement où elle rayonne. Ecrire des livres? Elle y pense plus qu'elle ne le pratique avant que ses choix de vie, faits parfois à reculons, ne lui en donnent l'occasion. Dexter de son côté, deviendra une star de la télé qui découvre les paillettes, avec tout ce que cela suppose: femmes, alcool, drogue… L'ascension, puis la descente…

    Les années se succèdent sans que Dexter et Emma se perdent de vue. Ils se voient plus ou moins selon les moments, se chamaillent souvent, pensent en réalité bien plus l'un à l'autre qu'ils ne l'avouent. S'aimeraient-ils?

    Comédie romantique, "Un jour" brosse aussi un vif portrait de l'Angleterre récente. "Le livre était une histoire d'amour au départ", me disait à sa sortie David Nicholls. "Mais je voulais aussi décrire l'ambiance de la fin des années 80. Je suis sorti de l'université en 1988, comme Dexter et Emma. Les temps étaient austères, rigoureux. Tout le monde était politisé. Puis, en quatre ou cinq ans, tout cela s'est évanoui. L'époque est devenue frivole. C'était très désorientant."

    Bien entendu, le lecteur voit tout de suite le coup de foudre entre Dexter et Emma. Eux pas. David Nicholls s'explique: "J'ai voulu m'inscrire dans la grande tradition des écrits romantiques, où les promis s'aiment mais se querellent sans cesse. Cela a donné de grandes œuvres, dont "Beaucoup de bruit pour rien", de Shakespeare, qui m'émeut plus que "Le Roi Lear". J'aime beaucoup le moment où les querelles s'apaisent et où le couple comprend qu'ils étaient faits l'un pour l'autre. Le challenge d'écriture était d'autant plus intéressant que, dans la vie occidentale moderne, les gens peuvent se mettre ensemble comme ils veulent. Il n'y a plus d'obstacle comme avant: famille, parents, tradition, etc. Comment maintenir alors le suspense? Outre ceux de l'intrigue, j'ai placé des obstacles liés aux étapes par lesquelles passent les héros. Dexter à 23 ans est beaucoup trop frivole et immature pour comprendre qu'Emma est la personne qu'il lui faut. Emma à 25 ans est trop centrée sur ses problèmes pour s'ouvrir et aller vers ce que lui propose Dexter."

    Serait-ce à dire q'un jour peut conditionner toute une vie? "Je suis sûr que oui. Il n'y a pas de jour qui n'ait d'influence sur le reste de notre vie. C'est le mot d'ordre du livre. Aucun jour de notre vie n'est ordinaire, banal, ou inutile. Dickens dit que si on enlève un jour, toute la chaîne de notre vie en est modifiée. C'est vrai pour moi. Quand je reviens en arrière sur ma vie, je m'aperçois qu'il y a eu à tel moment, une rencontre, un coup de téléphone, qui aurait pu modifier le cours de ma vie s'il ne s'était pas produit."

    Bourré d'humour de tous les types, jusqu'au plus noir, ce roman séduit aussi par la finesse de sa construction, dont on ne s'aperçoit heureusement qu'à la toute fin du livre.

    Les premières lignes
    "Vendredi 15 juillet 1988
    Rankeillor Street, Edimbourg
    "Je crois que... ce qui compte, c'est de faire bouger les choses, dit-elle. D'arriver à les changer.
    - Comment ça? Changer le monde, tu veux dire?
    - Pas le monde tout entier, mais celui qui t'entoure... Si tu pouvais y changer quelque chose, ce serait déjà pas mal, non?"
    Le jour allait bientôt se lever. Allongés l'un contre l'autre dans le petit lit, ils marquèrent un silence, puis se mirent à rire d'une voix rauque, cassée par leur longue nuit blanche."



    Ainsi résonne l'écho infini des montagnes
    Khaled Hosseini
    traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Valérie Bourgeois
    10/18, 498 pages

    Il était vraiment attendu il y a deux ans, le troisième roman de Khaled Hosseini, qui avait déjà réjoui des millions de lecteurs avec "Les cerfs-volants de Kaboul" (2005) et "Mille soleils splendides" (2007), des romans se déroulant entre l'Aghanistan et les Etats-Unis, en parallèle à l'itinéraire de l'auteur. Il est paru chez Belfond en 2013 et a été repris en 10/18 en 2014. Le revoilà sous de nouveaux atours.

    Khaled Hosseini est en effet né à Kaboul, en 1965. Cadet de cinq enfants, fils d'un diplomate et d'une professeur de farsi et d'Histoire, il a passé son enfance en Iran, puis à Paris, déménageant au gré des affectations de son père fixées par le ministère des Affaires étrangères. En 1980, alors que l'Afghanistan est occupé par l’armée soviétique, les Hosseini obtiennent le droit d'asile aux Etats-Unis et s’installent à San Jose, en Californie. Après une licence de biologie et des études de médecine, Khaled Hosseini devient interne au Cedars-Sinai Medical Center de Los Angeles en 1996.

    En 2001, parallèlement à la pratique de la médecine, il entame l'écriture de son premier roman, "Les cerfs-volants de Kaboul". Le livre sort en 2003 aux Etats-Unis et bénéficie d'un extraordinaire bouche à oreille. Traduit dans plus de 70 pays, vendu à plus de 15 millions d'exemplaires dans le monde, acclamé par la critique, il devient un phénomène international.  Dès sa sortie en 2007, son deuxième roman, "Mille soleils splendides", se classe aussi sur les listes des meilleures ventes aux États-Unis et en Europe.

    Marié et père de deux enfants, Khaled Hosseini vit actuellement dans le nord de la Californie. En 2006, il a été nommé ambassadeur par l’UNHCR, l'agence internationale des Nations unies pour les réfugiés. Depuis, l'écrivain s'est investi dans de nombreuses causes humanitaires. A l'occasion d'un voyage en Afghanistan, en 2007, il a créé sa fondation personnelle, afin de venir en aide aux populations réfugiées afghanes. "En tant qu'originaire d'Afghanistan, pays où la population de réfugiés est l'une des plus importantes du monde, la question des réfugiés est une cause dont je me sens proche et qui est chère à mon cœur. Mon rôle est de parler au nom de cette cause et d'être l'avocat public des réfugiés du monde entier."

    Après une attente de six ans, la parution du troisième roman de Khaled Hosseini, "Ainsi résonne l'écho infini des montagnes", a été mondialement saluée. Il nous conduit d'un village afghan des années 1950 à la Californie des années 2000, en passant par Kaboul sous les talibans, Paris durant des  seventies et une petite île perdue de l'archipel grec aujourd'hui. Cette fresque historico-familiale nous donne à  connaître les destins de Pari, petite fille de 3 ans vendue par son père veuf trop pauvre, et de son entourage, dont son frère de 10 ans, Abdullah, sous forme d'un roman choral bouleversant.

    Après le lien père-fils dans "Les cerfs-volants de Kaboul", le destin des femmes afghanes dans "Mille soleils splendides", Khaled Hosseini prend comme fil rouge de "Ainsi résonne l'écho infini des montagnes" l'amour entre un frère et une sœur.


     Les premières lignes
    "Bien. Vous voulez une histoire, je vais vous en raconter une. Mais seulement une. Inutile de m'en réclamer une autre ensuite. Il est tard et un long voyage nous attend demain, Pari et moi. Vous aurez besoin de dormir cette nuit. Oui, toi aussi, Abdullah. Je compte sur toi, mon garçon, pendant que ta sœur et moi nous serons partis. Tout comme ta mère. Bon, une histoire, donc. Ecoutez-moi, tous les deux. Ecoutez-moi bien et ne m'interrompez pas."





    mardi 3 novembre 2015

    Le prix Renaudot à Delphine de Vigan


    Livre le plus vendu de la rentrée littéraire (déjà plus de cent mille exemplaires), "D'après une histoire vraie" de Delphine de Vigan (JC Lattès) a été récompensé par le prix Renaudot 2015 ce mardi 3 novembre. Au cinquième tour de scrutin, il est vrai. Bon, je ne vais pas revenir sur ce roman dont j'ai déjà dit tout ce que je pensais ici.
    Avec ces ventes foudroyantes, le prix Renaudot dépassera peut-être cette année le prix Goncourt de Mathias Enard (lire ici).

    Hasard de calendrier, c'est aussi ce 3 novembre que sort la version audio de "D'après une histoire vraie" (Audiolib, 9 heures de lecture). Le roman est lu par Marianne Epin, interprète fétiche de Delphine de Vigan et complété d'un entretien entre la romancière et l'actrice. Un extrait audio à écouter ici.

    Choix nettement plus intéressant, le Prix Renaudot Essais qui  a été attribué à Didier Blonde pour "Leïlah Mahi 1932" (Gallimard, 123 pages). Une passionnante enquête littéraire menée après une découverte lors d'une visite au cimetière du Père-Lachaise à Paris, qui s'ouvre sur un bel hommage à JB Pontalis (1924-2013). Qui est cette femme morte en 1932? Didier Blonde nous entraîne dans ses investigations et ses réflexions. Enfin une reconnaissance pour un écrivain de talent.

    Quant au Prix Renaudot Poche, il a été attribué à "La fiancée était à dos d'âne" de Vénus Khoury-Ghata (Folio, 2014) qui avait été initialement publié au Mercure de France (2013). L'histoire de Yudah, une jeune fille juive du désert algérien, choisie par le rabbin Haïm pour être la nouvelle épouse de l'Émir Abdelkader.


    Les sélections et prix
    Jean Giono (remis), ici, ici et ici 
    Grand Prix du roman de l'Académie française (remis), ici,  ici et ici
    Décembre (remis), iciici  et ici
    Goncourt (remis) et Goncourt des lycéens, ici, iciici et ici
    Wepler, ici
    Renaudot, ici,  ici et ici
    Médicis, ici,  ici et ici
    Flore, ici et ici
    Femina, iciici et ici 
    Interallié, ici et ici
    Grand Prix de littérature américaine, ici et ici




    vendredi 29 mai 2015

    Avoir la chance de découvrir "Rosa Candida"

    Dieu que les roses sont belles en ce moment dans les jardins.

    L'occasion de lire ou de relire l'excellent roman d'Audur Ava Ólafsdóttir, "Rosa candida" (traduit de l'islandais par Catherine Eyjólfsson, Zulma, 334 pages), de retrouver sa merveilleuse roseraie. Une de ces pépites littéraires qu'on a un tel enchantement à découvrir qu'on voudrait presque effacer une partie de son cerveau pour avoir le plaisir de la découvrir une seconde fois.

    2015
    2010
    Le livre qui avait enchanté la rentrée littéraire étrangère de l'automne 2010 a depuis rencontré 300.000 lecteurs dans sa version française. Il parut ensuite en poche chez Points en 2012. Et le voilà qui rentre à la maison en quelque sorte puisqu'il reparaît ce mois-ci en collection Z/a, les poches de Zulma (264 pages).

    Particularité de ce passage en poche, David Pearson, le graphiste de la maison d'édition parisienne, a imaginé quatre variations colorées de la couverture grand format. A chacun de choisir celle qu'il préfère.



    "Rosa candida" est un bonheur de lecture absolu, plein de charme et de surprises. Imaginez un paysage de lave et de lichens et une serre à rosiers. L'Islande qu'Arnljótur, 22 ans, s'apprête à quitter. Il laisse là son père de 77 ans, son jumeau autiste, et son bébé, Flóra Sól. Dans ses valises, trois boutures de Rosa candida, variété à huit pétales acclimatée par sa mère, avant sa mort dans un accident de voiture. Arnljótur s'en va. Il veut retrouver le monastère connu depuis le Moyen Age pour sa roseraie, à l'abandon, dont sa mère lui a souvent parlé.

    Avec ces matériaux insolites, l'Islandaise Audur Ava Ólafsdóttir compose un épatant roman, le premier des siens à être traduit en français, dont le charme fonctionne de la première à la dernière ligne. On y mange, on y boit, on y vit. Durant 77 chapitres numérotés en guise de titre, la romancière nous présente son gentil personnage et ses questions. On découvre sa vie en Islande, sa complicité avec sa mère, les circonstances de sa paternité. On chemine vers le monastère du continent et on s'installe avec lui au village. Avec lui encore, on restaure la roseraie, on l'écoute questionner frère Thomas, cinéphile et linguiste. On le suit dans son premier appartement: Anna lui a demandé de s'occuper de leur fille durant un mois avant de décider de rester avec eux. Tout est surprenant, léger, coloré et réussi dans ce superbe roman initiatique.

    Et comme un bonheur peut être accompagné, ici la lecture du premier chapitre de "Rosa candida" par Guillaume Ravoire.





    mercredi 5 novembre 2014

    La bonne surprise du prix Goncourt 2014


    C'est la fête au Seuil avec le Prix Goncourt 2014 attribué à Lydie Salvayre pour son roman "Pas pleurer" (Seuil, 281 pages). L'éditeur n'avait pas eu la prestigieuse récompense, un chèque de dix euros donné à l'auteur mais l'assurance de vendre quelques centaines de milliers d'exemplaires, depuis 1988 où Erik Orsenna l'avait reçu pour "L'exposition coloniale". Depuis? Rien, mais 2014 est favorable au Seuil qui a aussi empoché hier le prix Médicis avec Antoine Volodine et "Terminus radieux".

    Lydie Salvayre, Goncourt 2014.
    Considérée de façon assez amusante par certains critiques comme une outsider, dans un dernier carré de quatre personnes!, Lydie Salvayre a été élue par le jury du Goncourt ce mercredi 5 novembre au cinquième tour de scrutin par six voix contre quatre à Kamel Daoud ("Meursault, contre-enquête", Actes Sud). Ce dernier avait déjà reçu en octobre les Prix François Mauriac et des Cinq continents de la Francophonie et, pas plus tard que dimanche, le Prix La liste Goncourt/Le choix de l'Orient pour son premier roman où il revisite "L'étranger" de Camus du côté arabe.

    Née Lydie Arjona en 1948 dans le sud de la France d'un couple de républicains espagnols exilés, Lydie Salvayre n'a pas le français comme langue maternelle. Elle entreprend des études de médecine après ses études de lettres modernes à Toulouse et exerce plusieurs années comme psychiatre, discipline en laquelle elle s'est spécialisée. Son premier roman paraît en 1990, "La déclaration" (Julliard), et obtient le prix Hermès du premier roman. Près d'une vingtaine suivront, auréolés des prix Novembre (futur Décembre) et meilleur livre de l'année de "Lire", ainsi que des adaptations théâtrales de certains de ses livres.

    Au restaurant Drouant, c'est la foule habituelle et c'est avec peine que la nouvelle lauréate, toujours rousse mais les cheveux plus courts, se fraie un chemin pour rejoindre le jury à l'étage. Son livre, écrit avec force et à la première personne, fait entendre la voix de sa mère, la forte Montse, qui ne se rappelle que de l'année 36 de la guerre d'Espagne. Une année dont l'évocation ravive sa lumière. Le reste, ce qui s'est passé après, jusqu'à aujourd'hui, elle l'a oublié. Dans "Pas pleurer", qui est évidemment un roman même s'il plonge dans la vie de l'auteure, douzième femme à obtenir le Prix Goncourt, on découvre aussi une autre voix, celle de Georges Bernanos, écrivain très catholique pour le dire ainsi, autre témoin de la guerre d'Espagne.  Un point de vue original porté par une écriture qui l'est tout autant. "Je pense à ma mère, déclare Lydie Salvayre devant le public massé pour sa consécration en tant qu’écrivaine, "que j'ai mise en sûreté dans ce livre."

    Les trente premières pages de "Pas pleurer" sont à lire ici.

    Sans oublier le menu que le restaurant Drouant a réservé aux jurés du prix Goncourt
    Amuse-bouche
    Coquilles Saint-Jacques et gelée de poule au poivre noir de Madagascar
    Homard breton rôti aux pommes de reinette
    Bar à la vapeur d’algues et tartare d’huîtres, betteraves rouges confites et foie de canard poêlé au vinaigre de xérès
    Boudin et râble de lièvre, sauce civet et mousseline de céleri
    Fromage de chèvre de chez Dominique Fabre
    Omelette norvégienne

    On se croirait presque dans le train pour Brive (qui part ce vendredi).



    Dans la salle voisine chez Drouant se réunissait l'autre jury du jour, celui du Prix Renaudot, jamais opposé à un coup fourré. Le prix a été attribué à David Foenkinos pour son roman "Charlotte" (Gallimard, 221 pages). Au sixième tour, OK, avec cinq voix, MAIS devant deux écrivains qui ne figuraient pas dans la dernière sélection, Jean-Marc Parisis ("Les inoubliables", Flammarion) qui en reçut trois et Kamel Daoud ("Meursault, contre-enquête", Actes sud), encore lui, une voix.

    Belle récolte 2014 pour Gallimard donc avec le Nobel de littérature à Patrick Modiano et le Femina étranger à Zeruya Shalev.

    L'arrivée de David Foenkinos chez Drouant.
    De forme très maîtrisée, surprenante même de la part de l'auteur, mais fort agréable à lire, "Charlotte", long poème narratif en vers libres et treizième roman de David Foenkinos, retrace la vie de Charlotte Salomon (1917-1943), artiste peintre allemande morte à vingt-six ans, victime du nazisme, alors qu'elle était enceinte.
    "Ce roman", écrit l'auteur, tout juste 40 ans,"s'inspire de la vie de Charlotte Salomon. (...) Ma principale source d'inspiration est son œuvre autobiographique, "Vie? ou Théâtre?"" 

    "Leben? oder Theater?" est une sorte d'autobiographie en images, composée de 800 gouaches et textes peints, assortie d'indications musicales.  Depuis 1975, c'est le Musée juif d'Amsterdam qui détient cette œuvre.

    De ce livre, David Foenkinos dit encore:
    "Pendant des années, j'ai pris des notes.
    J'ai cité ou évoqué Charlotte dans plusieurs de mes romans.
    J'ai tenté d'écrire ce livre tant de fois.
    Entre chaque roman, j'ai voulu l'écrire.
    Mais je ne savais pas comment faire.
    Devais-je être présent?
    Devais-je romancer son histoire?
    Quelle forme cela devait-il prendre?
    Je n'arrivais pas à écrire deux phrases de suite.
    Alors, je me suis dit qu'il fallait l’écrire comme ça."
    Les premières pages de "Charlotte" sont à lire ici.


    Le Prix Renaudot Essai a été décerné à Christian Authier  pour "De chez nous" (Stock, 171 pages). Un livre qui n'est pas tout à fait un essai, mais qui l'est quand même. Un livre qui n'est pas tout à fait un récit, mais qui l'est quand même. Une promenade intime dans la vie d'un écrivain né en 1969, mais qui touche à l'universel. Il y est question du passé mais aussi du présent, d'identité nationale, de vivants et de morts, de football, de vin et d'écrivain. De langue française aussi. Et il est dédié à Jean-Marc Roberts, patron de Stock mort en mars 2013.

    Les premières pages de "De chez nous" sont à lire ici.


    Enfin le Prix Renaudot Poche est allé à Florence Seyvos pour "Le garçon incassable" (Points), précédemment publié à L'Olivier, dont j'ai dit tout le bien que j'en pensais ici.

    "L'un des plus beaux livres de l'année", en disait "Libération", formule reprise en bandeau.
    Et bien, c'est vrai!