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vendredi 1 décembre 2017

Dix histoires fortes pour enfants d'aujourd'hui

Parce que les enfants aiment aussi des histoires fortes, qui leur parlent d'eux, de ce qu'ils craignent ou de ceux qui les entourent.


La merveilleuse Dr Pépita de Kristien Aertssen. (c) Pastel.

Le docteur du cœur
Kristien Aertssen
l'école des loisirs
Pastel
32 pages

D'habitude, les quatre amis aiment jouer aux cartes à l'heure du thé. Mais ce jour-là, rien ne va pour eux. Ecureuil et Hérissonne souffrent d'un accident domestique, Ours s'endort tout le temps et Lapin a les oreilles qui tombent. Le loup, lui, éternel exclus, a mal au cœur. Heureusement, bientôt se font entendre dans la forêt un violoncelle et une flûte. Le signal du début des consultations du docteur Pépita qu'assiste son petit chien.

Trampoline sur le canapé, prescrit le Dr Pépita. (c) Pastel.
Robe rose, blouse blanche, la doctoresse n'a pas son pareil pour écouter ses patients lui raconter leurs souffrances. Installée dans son cabinet décoré de cœurs, elle compatit, soigne et complète ses remèdes adaptés à chaque malade de propositions étonnantes mais très efficaces. Les quatre joueurs de cartes et aussi le loup défilent tour à tour dans son cabinet. Autant de séquences exquises dont les images, bien plus disertes que le texte, s'avèrent délicieuses à détailler. Surtout quand le "docteur du cœur" prend part aux remèdes prescrits.

Cette belle joie de vivre s'interrompt le jour où seul résonne le violoncelle. Les cinq amis n'hésitent pas une seconde. Ils vont réconforter la pauvre Pépita endeuillée. Ils lui appliquent les remèdes dont ils ont bénéficié, écoute, empathie et chaleur. La séquence finale est du coup des plus drôles avec ses clins d'œil aux éléments précédents et l'album s'achève avec un nouveau qualificatif pour le loup.

Non seulement Kristien Aertssen déploie une très jolie histoire, toute en tendresse et en humanité, jamais nunuche, mais elle y instille de nombreux éléments singuliers et inattendus qui renforcent encore son attrait. A partir de 4 ans.



Retrouve-moi!
Anthony Browne
traduit de l'anglais par Camille Guénot
Kaléidoscope
40 pages

Poppy et Cyril n'ont pas le moral. Ils ont perdu leur chienne, Goldie. Pour se remonter le moral, le frère et la sœur décident de jouer à cache-cache. Cyril ira le plus loin possible dans les bois et Poppy, avec son joli cardigan coquelicot, le retrouvera. C'est parti.

Sauf que Poppy ne trouve pas Cyril dans ses cachettes habituelles et que ce dernier voudrait bien être découvert sans trop attendre. Surtout que les deux entendent séparément un bruit qui les effraie. Anthony Browne joue habilement avec la taille de ses images et celle de ses personnages. Plusieurs illustrations peuvent être posées sur le blanc de la page ou alors on voit une image unique s'étendre à bords perdus sur la double page. On aura bien sûr remarqué que l'auteur-britannique glisse des tas d'éléments bizarres dans les arbres de sa forêt, ce qui ne contribue pas à diminuer le suspense du récit. Ou qu'il joue sur les similitudes comme la pomme posée sur un tas de bûches et le pompon du bonnet de Cyril. Il y a tant à regarder dans son magnifique travail.

La fin sera heureuse. Encore plus de retrouvailles qu'attendu. Mais Anthony Browne garde une dernière surprise pour la conclusion, quand on découvre le lieu où habitent les enfants. Un très bel album à regarder, rêver et interpréter à partir de 4 ans.

"Il est allé super loin...", dit Poppy. (c) Kaléidoscope.



Puisque c'est ça, je pars!
Yvan Pommaux
couleurs de Nicole Pommaux
l'école des loisirs
44 pages

Après de longs détours par divers albums magnifiques dans les veines historique ("La Commune", "Nous, notre Histoire"), sportive ("Passe à Beau") ou  relative à la mythologie et aux textes anciens ("Troie", "Ulysse", "Œdipe", "Thésée", "Orphée"), voilà Yvan Pommaux qui renoue avec l'album "classique", dix-sept après "L'île du Monstril".

Très agréable découverte que cet album qui traite de la relation entre Norma et sa mère, à l'heure actuelle, avec smartphones etc. L'histoire commence dans un parc citadin. Norma joue dans le bac à sable avec Jojo, son singe en peluche. Elle joue, elle imagine ceci et cela, sans savoir nécessairement qu'elle est raccord avec le livre que lit sa mère.

Le climat se gâche quand retentit le maternel signal du départ. Norma ne l'entend pas mais quand elle est prête, sa mère est au téléphone et plus pressée de partir du tout. Elles se prennent le chou et Norma annonce: "Puisque c'est ça, je pars!" Et elle le fait! Tout de suite, elle rencontre son pote Félix, qui souffre du même mal, une mère trop occupée par mille choses pour regarder son enfant.


Quitter le parc ou téléphoner? (c) l'école des loisirs.

En format à l'italienne, l'album nous emmène dans les pérégrinations du duo, pleines de péripéties et même de magie, entre animaux sauvages et peintres de fresques, entre robots sauvages et bateau sauveur, entre carpes et sirènes. Une aventure qui a sans doute déplu à Jojo. Le singe est parti de son côté lui aussi.Les enfants progressent dans des décors impressionnants où on repère divers éléments du parc, mais transformés.  Bref, tout va mal, surtout quand les enfants réalisent qu'ils se sont perdus. Le terrible périple se terminera cependant bien et tout le monde se promettra de prendre davantage soin de l'autre.

Si le texte est relativement court et facile à lire, les images donnent toute sa richesse à cette aventure contemporaine où nous entraîne l'auteur-illustrateur. On dirait que dans cet album, il s'est vraiment lâché, convoquant notamment un de ses démons, l'informatique, pour le plus grand bonheur de cette histoire rocambolesque qu'on suit avec le plus grand des plaisirs. Lui qui voulait voir s'il pouvait faire un livre en se lançant au hasard, sans plan préalable, peut être rassuré. Il a toujours la patte! A partir de 5 ans.



L'histoire de la petite maison
qui recherchait des habitants
Piret Raud
traduit de l'estonien par Olek Sekki
Rouergue
32 pages

En général, on cherche une maison où habiter. Ici, une petite maison cherche un occupant. Elle est triste d'être seule et vide. Un jour, elle transforme les roses de sa façade en roues et s'en va prospecter. "Merci, mais non!", lui répondent tous les animaux qu'elle croise. Ils ont tous déjà une maison, pas toujours idéale, mais c'est la leur, et ils souhaitent la conserver. Cela donne l'occasion de très jolies et amusantes séquences illustrées où la petite maison se transforme pour mieux séduire un éventuel habitant: des charcuteries lui poussent pour le chien, un bateau la fait flotter pour le poisson, des brindilles l'aménagent en nid douillet pour l'oiseau.

"Merci, mais non!", dit l'oiseau à la petite maison. (c) Rouergue.

Mais la petite maison n'a aucun succès. Même Jim le vagabond ne veut pas d'elle! Le soir tombe et la maison est de plus en plus triste. Elle se met même à pleurer. Elle entend une voix qui tente de la réconforter mais ne voit personne. Un autre solitaire plein de larmes. Elle va l'accueillir, cet habitant extraordinaire et ils vivront merveilleusement ensemble.

Un superbe travail graphique, technique du point et aquarelle, pour une histoire entre poésie et philosophie, décalée mais qui permet d'aborder les questions de la solitude et du vivre ensemble. A partir de 5 ans.



L'abri
Céline Claire
Qin Leng
Bayard
48 pages

Que faire quand la tempête s'annonce, que chaque famille d'animaux de la forêt se prépare pour s'enfermer bien au chaud et qu'apparaissent dans la brume deux étrangers perdus et frigorifiés? Ils frappent aux portes, proposent un peu de thé en échange d'un moment au chaud, de quelques biscuits, d'un peu de calme. Chaque fois, ils se font remballer avec des arguments dont les images montrent qu'ils sont faux. Quand la méfiance règne...

La famille Renard erre dans le froid de la nuit. (c) Bayard.
Le seul à se soucier des inconnus est Petit Renard qui apporte à Grand Frère et Petit Frère une lampe-tempête. La neige se met à tomber, ce qui enchante les deux ours qui savent comment se mettre à l'abri. Ce qui n'est pas le cas de la famille Renard, obligée de sortir car son toit a plié sous le poids de la neige. Où vont-ils aller dans le froid? Tiens, une lumière brille sur la colline et une bonne odeur de thé se répand dans l'air. Ce sont bien sûr les deux étrangers qui ont construit un igloo de fortune et y accueillent volontiers les naufragés de la nuit noire.

De douces aquarelles portent cette histoire de partage et de pardon au-delà des préjugés. Qui montre aussi que celui qui est chanceux aujourd'hui est celui qui aura peut-être besoin d'aide demain. A partir de 4 ans.



Le partisan
Maurizio A.C. Quarello
Editions des Eléphants
collection "Mémoire d'éléphant"
96 pages

Cette magnifique bande dessinée muette raconte en six chapitres les derniers jours de la Seconde Guerre mondiale dans l'Italie fasciste, quand le grand-père de l'auteur, Maurizio Damarco,  rejoint la résistance et que son épouse, Maria Siccardi, fait face aux soldats allemands. Les images à l'aquarelle montrent de manière éloquente une embuscade nocturne, l'arrivée de deux soldats allemands affamés dans une ferme, la résistance, l'arrivée du printemps, le maquis et la libération. Tout est dans les scènes et dans les regards, montrant l'humain au-delà des étiquettes politiques. La peur bien entendu, l'amour, la défense de la patrie, les valeurs, la haine mais aussi le désespoir et la détresse avant la joie et les émotions des retrouvailles.

Deux soldats allemands arrivent. (c) Editions des Eléphants.
Les heurts se multiplient. (c) Editions des Éléphants.
Une page historique clôture ce très bel album, qui explique l'Italie de l'époque. Peut-être aurait-elle dû être en amont du récit graphique. Mussolini a été destitué en 1943 et l'armistice signé. Mais Hitler a fait délivrer Mussolini qui a créé la République de Salò, fasciste elle aussi.
On est à la toute fin de l'année 1944 quand l'album s'ouvre. Les embuscades contre les nazis et les fascistes se multiplient, les rafles et les exécutions de partisans en représailles aussi. Le printemps voit l'affaiblissement des nazis et des fascistes qui aboutira le 25 avril 1945 à la Libération.

Autant de faits historiques qu'évoquent avec pudeur ce superbe album pour ne pas oublier. A partir de 11-12 ans.



Ville bleue ville jaune
Ljerka Rebrovic
Ivana Pipal
Alice jeunesse
collection "Histoires comme ça"
32 pages

Peindre à en perdre la raison, tel pourrait être le résumé de ce très bel album sur les conflits frontaliers par exemple ou sur tous les autres conflits dénués de sens en général, où les belligérants se montent butés jusqu'à la plus extrême bêtise tant qu'un élément extérieur ne les arrête pas.

Deux villes amies ne se doutent pas de ce qui les attend. (c) Alice Jeunesse.

Le récit est porté par de dynamiques illustrations sur double page à bords perdus. Tout va bien dans ce petit coin du monde. Une rivière sépare la Ville bleue où l'on fabrique des parapluies de la Ville jaune où l'on confectionne des chaussures. Un pont en bois réunit les deux rives et permet aux habitants qui sont souvent amis de se rendre en face. Pourquoi ces villes portent-elles ces noms? On n'en sait rien car tout y est multicolore de part et d'autre. Mais on verra vite à quoi peut servir un nom.

On le verra précisément le jour où il faut repeindre le pont en bois. Les enfants ont proposé de "jolies couleurs". Les habitants ne les ont pas écoutés. Ils se sont tellement peu entendus entre eux qu'ils ont peint la moitié du pont en jaune et l'autre moitié en bleu. De quoi mécontenter tout le monde. S'en suit une incroyable escalade dans l'identification par le bleu ou par le jaune. On peint et on repeint chez soi. On se restreint à une seule couleur pour tout. On va peindre en cachette chez le voisin d'en face. On se dispute et on s'engueule. On pousse l'absurde à l'extrême. Pour le lecteur, c'est à la fois cocasse et extravagant, surtout que les images sont bien expressives.

Le fond sera atteint lors d'une bagarre avec les pots de peinture. Tout le monde devient vert. Qui est désormais l'ennemi? Cette première étape sera suivie d'une autre, encore plus radicale: une pluie qui dilue toutes les couches de peinture superposées et restaure les deux villes dans leurs couleurs originales. "Les habitants des deux rives étaient honteux de ce qui s'était passé, et contents que tout soit terminé." Et le pont, me direz-vous? Hé bien, raison ayant été retrouvée, la solution proposée par les enfants a été approuvée.

Conçu en Croatie, l'album "Ville bleue ville jaune" traite par une belle dérision des rivalités débiles et insensées qui rendent la vie pénible à petite ou à grande échelle. A partir de 4-5 ans.



Le renard et l'étoile
Coralie Bickford-Smith
traduit de l'anglais par Marie Ollier
Gallimard Jeunesse
64 pages

Une couverture un peu austère malgré son bel orange de feu abrite une création fort intéressante du point de vue graphique. C'est le premier album d'une graphiste des Editions Penguin, nous dit-on. Une graphiste qui voue une grande admiration, à juste titre, à William Morris, typographe de talent, aisément reconnaissable dans son travail. Son autre inspirateur est le poète William Blake. Pas mal.

En format broché souplé, son histoire est celle d'un Renard solitaire qui a trouvé en son unique amie, l'Etoile, un guide quotidien. Elle illumine son chemin chaque nuit dans la forêt. Le soir où elle ne brille plus, Renard se retrouve très seul. Apeuré, il se réfugie dans sa tanière. Il finira par en sortir, l'appétit le titillant, et se mettra en quête de son étoile. Une recherche qui lui fera découvrir un superbe ciel étoilé et lui donnera confiance en lui.

Des jeux graphiques au service de l'histoire. (c) Gallimard Jeunesse.

Cette histoire de résilience vaut terriblement par son graphisme sur doubles pages. Différents tons de gris campent les atmosphères nocturnes dans la forêt où évolue le héros, aidé par son amie. Quand celle-ci s'éteint, le gris se fait plus foncé. On n'y voit plus les traces d'orange qui le réveillait précédemment. Ces pages sombres alternent avec celles où Renard étale majestueusement sa fourrure de feu. Avec d'autres aussi qui jouent véritablement avec le texte, faisant apparaître ici des lapins, posant là Renard dans un petit coin, ou jouant tout simplement avec la forme des arbres et des étoiles. Un album très réfléchi mais pas du tout pesant pour autant, bien au contraire. A partir de 4 ans.

Le début de l'album peut être feuilleté ici.



Un tout petit silence bleu
Alain Serres
Sandra Poirot Cherif
Rue du Monde
48 pages

A l'école, on joue, on s'amuse, on crie. Dans la rue, sous la pluie, on râle, on crie, on fait du bruit. Au centre-ville, on klaxonne, on pétarade, on fait du bruit. Même la plage n'est pas épargnée par de tonitruants hélicos. Entre ces doubles pages colorées et assourdissantes, on découvre celles sur fond blanc où Joan nous explique sa collection de silences. Il les détaille un par un jusqu'au tout petit silence bleu du titre. Un contraste saisissant qui donne envie de cultiver les instants de calme et de sérénité. A partir de 4 ans.

La ville. (c) Rue du Monde.

Joan et les bulles de silence des poissons rouges. (c) Rue du Monde.



Ici
Gaëtan Dorémus
La ville brûle
88 pages

Ovni terriblement intéressant car reflétant notre monde que cet album où Gaétan Dorémus a dessiné à la craie dans les rues d'une ville et qu'il a pris des photos de ce street art originale. Cela donne une succession de microrécits écrits et dessinés à la craie dans leur contexte urbain.

Ajouter une légende
Un homme, "il", et une femme, "elle", se côtoient dans cet espace urbain. Ils commentent les petits riens et posent aussi de sérieuses questions sur la vie en ville, du déterminisme social à la gentrification en passant par la confrontation au regard des autres (et à la vidéosurveillance), la nostalgie, la solitude, la nature, le bruit...

Il y a à la fois un côté désabusé dans ces cours récits et une interrogation politique sur la nouvelle place de l'humain. Et de l''humour, plutôt mordant. Car cette appropriation à la craie des espaces de la ville est aussi une invitation graphiquement joyeuse et joyeusement graphique à tâter de nouveaux lieux de culture. Pour les plus grands, sans limite d'âge.



Trois doubles pages d'"Ici". (c) La ville brûle.





jeudi 3 mars 2016

Lydia Flem - Georges Perec: 479 - 480

Chouette! Cinq ans après son magnifique "La Reine Alice" (lire en bas de note), Lydia Flem nous donne de ses nouvelles. "Je me souviens de l'imperméable rouge que je portais l'été de mes vingt ans" (Seuil, La librairie du XXe siècle, 233 pages) vient de paraître sous une jaquette corail pétante. C'est un réjouissant recueil de 479 souvenirs, liés de près ou de loin à ses vêtements, introduits chaque fois par la phrase de Georges Perec, "Je me souviens", qui, lui, en avait réunis 480. Quel est le souvenir manquant? Mystère.

On déguste les pages où les souvenirs de Lydia Flem, membre de l'Académie de Langue et de Littérature Françaises de Belgique, s'égrènent, dûment numérotés. On remarque que parfois ils suivent le même fil, et que parfois ils rebondissent d'une idée à l'autre. Autant de bonnes surprises qu'on découvre avec plaisir et curiosité. Longs de deux lignes ou d'un paragraphe, ils matérialisent les situations décrites. De ces mots concis, sobres, intimes ou comiques, graves ou frivoles, naissent autant d'images précises. Quel enchantement de se promener dans la vie de la romancière, également psychanalyste. Elle se souvient et on pourrait presque dire qu'on se souvient comme elle, ou à travers elle. Un vêtement qu'elle évoque rappelle un des nôtres. Une remarque à propos d'un amant nous propulse vers notre propre passé. Une scène de déshabillage nous téléporte vers hier ou aujourd'hui. Ou demain.

Lydia Flem. (c) HV
On sourit quand Lydia Flem fait remarquer qu'elle porte les mêmes initiales que le couturier Louis Féraud dont elle a adopté les sacs. On plonge avec elle dans la boîte à boutons familiale. On se remémore des scènes de films. On rencontre des acteurs, des actrices et aussi des philosophes. On se pose des questions sans réponse. On retrouve les termes techniques du milieu textile, aussi jolis que peu usités de nos jours. On savoure les noms des différentes teintes d'une couleur, de toutes les couleurs même puisqu'elles se présenteront toutes à nous au fil des pages. On croise bien entendu quelques photographes de mode, Lydia Flem est aussi une amoureuse de l'"attrape-lumière", on le sait.

"Je me souviens de l'imperméable rouge que je portais l'été de mes vingt ans" est évidemment bien plus qu'un collier de perles surgies de la mémoire et reprises dans un long index final. C'est un hymne d'amour aux tissus, aux vêtements, à la couture, aux cheveux, au corps, à l'amour sous toutes ses formes, aux couleurs, à tout ce qui, en réalité, fait la vie. Un chant d'estime à soi-même. Savourer les souvenirs évoqués crée autour de vous une petite bulle de bonheur dont il serait idiot de se priver. Foncez!

Et aussi

En réalité, plein de livres sont titrés "Je me souviens".
En voici trois qui m'ont bien plu.



Dans "Je me souviens…" (L'esprit du temps, "Textes essentiels", 2009; Odile Jacob, poche, 2010),  Boris Cyrulnik revient pour la première fois sur les lieux où il a passé son enfance. Après soixante-quatre ans de silence, il y retourne les 1er et 2 septembre 2008. On a beau connaître le travail et les livres du neuropsychiatre renommé, on est profondément bouleversé par le récit de ses jeunes années, et le regard qu'il porte enfin sur cette période lointaine qu'il avait toujours maintenue loin de lui. Il retrouve les lieux habités petit, quand il était un enfant de l'Assistance publique confié à des familles qui en tiraient rémunération. Il raconte l'enfance d'un orphelin, habité par le goût de vivre et sensible aux signes qui modifient le destin. Présentant son livre à la télévision, Boris Cyrulnik sourit quand il explique qu'il ne voulait pas aller dans des wagons "salés", mot compris à son jeune âge, alors qu'il s'agissait de wagons "scellés" destinés à Auschwitz. En le lisant, on sourit aussi avant de grimacer devant les horreurs. Mais le jeune Boris était avant tout un insoumis et son livre de souvenirs est une merveille d'humanité, à lire absolument, tant il est sincère, beau et bienfaisant. De quoi voir autrement nos mini problèmes quotidiens.


Des 480 "Je me souviens" composés par Georges Perec, l'illustrateur Yvan Pommaux en a choisi vingt qu'il a adaptés pour les enfants en les organisant dans le temps: le héros y grandit, au fil des souvenirs égrenés par un vieux monsieur d'aujourd'hui en conversation avec des enfants actuels. L'album "Je me souviens" (Georges Perec et Yvan Pommaux, Editions du Sorbier, 1997, épuisé) est la première prolongation en images de l'œuvre de l'écrivain. Une expérience séduisante même si les puristes pourront déplorer ne pas y retrouver leur Perec. Mais les enfants (dès 5 ans) découvriront dans ces superbes images, dépouillées et fortes, les souvenirs personnels de l'illustrateur. N'était-ce pas le but recherché par Perec, brièvement présenté en tête d'ouvrage? Pour Yvan Pommaux, cet album doit être l'occasion de conversations intergénérationnelles. Les enfants qui verront les voitures d'hier, ces publicités démodées, des jeux comme le Meccano, y trouveront mille prétextes à communiquer avec leurs parents. Pommaux explore en outre différentes facettes de la mémoire: le souvenir sélectif qui transparaît par exemple dans cette page sur le cinéma où seuls sont nets et en couleurs le héros et la jeune fille de son cœur, les autres personnages étant flous. Sa démarche le mène également à s'interroger sur la raison de ses souvenirs-cinéma: les films à l'affiche ou son état amoureux?


Quand un bébé est-il grand? Réponse amusée avec la version de Bénédicte Guettier de  "Je me souviens..."  (l'école des loisirs, loulou & compagnie, 2000, épuisé).
Un comble pour un héros à l'âge des photos sur peau de mouton! Le bébé de couverture y raconte toutefois avec beaucoup de pertinence les démêlés entre lui, sa tétine et ses parents...




Et donc, à propos de "La Reine Alice"


En février 2011, Lydia Flem publiait un roman intense, grave et tendre, magistralement orchestré, "La Reine Alice" (Seuil, 2011; Points, 2013). Magnifique, son dixième livre conte une traversée du cancer comme un chemin au-delà du miroir de Lewis Carroll. Elle en donnera une sorte de suite dans "Journal implicite" (De La Martinière, 2013), livre de photographies (2008-2012) en cinq chapitres dont le premier, le plus long, se rapporte à la "Reine Alice".

Je l'avais lu, influencée par les premiers mots de la quatrième de couverture qui annonçaient: "Hommage discret à Lewis Carroll". Une invitation que j'avais vite acceptée. En entamant ma lecture, j'ai appris qu'Alice a un cancer – ce qui figurait à la ligne suivante du résumé mais que j'avais occulté. Peut-être serais-je passée à côté d'un roman magnifique. Un travail d'écriture splendide, où l'écrivaine belge fait constamment se côtoyer la gravité de la maladie et une délicieuse malice.

Alice "passa réellement de l'autre côté" du miroir, écrit Lydia Flem. De l'autre côté d'elle-même aussi. Il ne s'agit plus, pour elle, de faire semblant comme elle aime à le faire. La petite boule découverte sous son doigt la projette dans le monde de la maladie. Un parcours qu'elle sublime en installant son Alice sur l'échiquier de l'héroïne de Lewis Carroll. Devenue Alice aux turbans avec les premières chimios, elle rencontrera les personnages de l'histoire, bienveillants ou non, et d'autres créatures magiques. "Si au moins elle pouvait s'inventer un fil, un fil de fiction pour reprendre pied dans la réalité…", écrit encore Lydia Flem.

De son écriture souple et vive, l'auteure suit le fil chronologique du cancer. Chacune des étapes est ponctuée de digressions fondamentales. Fiction et réalité s'interpellent sans cesse, s'épaulent, se jaugent, se défient. Pour l'enchantement constant du lecteur qui croise le Ver à Soie et son double volant, Blanc Lapin et le sourire du Chat du Cheshire, le voisin grincheux et la dame pâtissière, rares humains, le Grand Chimiste et Lady Cobalt, la Reine Rouge et les Contrôleurs, autant de personnages qui évoluent autour de cette Alice double, celle de la fiction et celle de la réalité. Ils parlent avec légèreté de choses graves. C'est divertissant et intense.

Tout du long de ce dixième livre, la romancière joue avec les mots, leurs sens, leurs sons, leur orthographe. Un ver à soie apparaît-il? Elle écrit : "cela va de soie, non, de soi". Prendre le pouls de la Reine Alice? "Non, ne me prenez rien." Plus loin, ce sont des paragraphes de mots commençant tous par la lettre B. Est-ce Lydia Flem qui écrit ou Alice, dont le stylo à l'ancienne court tout seul sur le papier? "Depuis que j'ai réellement traversé le miroir en tombant gravement malade", lit-on, "j'ai perdu tous mes repères, j'ignore qui je suis à présent. (…) Suis-je toujours la même avant et après? Non, je ne le crois pas, tout a changé dans ma vie. Je n'avais jamais pensé qu'un tel bouleversement puisse m'arriver. C'est un ouragan, une succession de tempêtes, de tourbillons, vous n'en avez pas la moindre idée…"

Dans ce roman qui n'élude rien de ce qui est difficile, perdre ses cheveux, avoir mal, peur, être fatigué, en traitement, Lydia Flem parvient à métamorphoser la douleur en beauté. Son livre se déguste et nourrit le cœur et l'âme. Il célèbre nourritures terrestres (tant de bonnes choses à manger sont citées), littéraires (il est plein de références de livres) et cinématographiques. Il s'achève par une série de photos prises par l'auteur avec son "Attrape-Lumière", balises d'un chemin vécu. L'Alice aux turbans est devenue une géniale Reine Alice.








vendredi 21 novembre 2014

Pommaux: tout sur le monde où vous vivez

Combien de livres pour enfants ai-je déjà lus dans ma vie? Des centaines? Des milliers? Sans aucun doute, plutôt des dizaines de milliers! Et je ne suis pas blasée pour autant.
La preuve? Le choc de lecture que m'a procuré le nouvel album d'Yvan Pommaux, "Nous, notre Histoire" (L'école des loisirs, 96 pages). Formidable! Enthousiasmant de bout en bout!

Un grand format (30 cm x 30 cm) bien épais qu'il a coécrit avec Christophe Ylla-Somers, son gendre historien. Ce dernier a défini le plan du livre et a fourni à Yvan une synthèse de documents à… synthétiser. Et c'est bien entendu Nicole Pommaux, l'épouse d'Yvan, qui en a réalisé les couleurs. Les différentes illustrations de cette note montrent, à reculons, le chemin d'une page, entre texte définitif, texte provisoire, mise en couleurs et original noir et blanc.

La première double page. (c) L'école des loisirs.

Le résultat de ces deux années de travail d'Yvan Pommaux est tout simplement fantastique. Et son ambition, raconter l'histoire du monde, parfaitement atteinte. Quand on commence l'album, on est à des milliards d'années d'aujourd'hui. Double page par double page, on va se rapprocher du présent: moins deux milliards d'années, moins trois millions, moins quatre cent mille ans... Les espèces animales et végétales se développent, l'Homo erectus apparaît, suivi deux cinquante mille ans plus tard par l'Homo sapiens, "c'est-à-dire nous", rappelle l'ouvrage qui bondit dans le temps.

Les sauts vont se faire ensuite plus courts, au moment d'évoquer le peuplement du monde, les débuts de l'agriculture et de l'élevage, les premières maisons, l'apparition de la métallurgie, la naissance du commerce. Les outils apparaissent, les religions aussi. Nous sommes alors en 3.000 av. J.-C. et dans la très organisée Sumer naît la première écriture (cunéiforme). On découvre les Sumériens, ces voyageurs qui vont être bientôt surpassés par les Egyptiens.

Sumer, dans un texte provisoire. (c) L'école des loisirs.

Un millénaire plus tard, il est temps de voir ce qui se passe partout dans le monde, sur l'île de Crète, le long de l'Indus, en Chine, dans les Amériques, ainsi que d'examiner les nouveaux progrès techniques, profitables notamment aux armées. En - 700, il y a cent millions d'individus sur terre (on approche des sept milliards aujourd'hui).

Les auteurs continuent leur tour du monde et du temps, évoquant le Sahara, les Phéniciens, les prophètes. Ce qui est fantastique dans le livre, c'est qu'il fait se côtoyer harmonieusement toutes ces notions différentes. Le partage des pages en plusieurs séquences y est beaucoup, le talent d'illustrateur d'Yvan Pommaux fait le reste.

On approche de la moitié de l'album et de l'an 1 de notre ère. Avant cela, on croise bien entendu les Celtes, les tribus nomades arabes, les Grecs et les Romains chez nous, les empires indien et chinois plus loin. Une des toutes grandes qualités de cet album est de raconter les peuples, les hommes, et non les chefs dont les noms sont entrés dans l'Histoire. Les images montrent les populations dans leurs occupations, des enfants y jouent. Les textes mentionnent aussi bien la naissance de l'art que celle de l'esclavage. Et on ne se lasse jamais d'en découvrir toujours davantage.

"Nous, notre Histoire" est une lecture exigeante en temps mais quelle récompense que ces heures de bonheur à plonger dans ce qui a fait de notre monde ce qu'il est, représenté par la vision singulière des deux auteurs. Yvan Pommaux et Christophe Illa-Somers n'hésitent pas à s’engager dans leurs propos.

Les blancs de l'image attendent le texte. (c) L'école des loisirs.

La seconde moitié de l'album raconte un passé moins ancien, encore plus incarné. En 400, la fin des colonies romaines, vaincues par les Germains, allant de pair avec diverses invasions; en 800, les progrès de la civilisation chinoise, l'émergence des grandes religions monothéistes un siècle plus tard, l'épisode viking, le rôle de la famille en 1.000, les expéditions à travers les océans, les innombrables guerres en Europe avec leurs morts et l'affaiblissement des sociétés, la découverte du Nouveau Monde aux XVIIe et XVIIIe siècles, avec le corollaire de l'esclavage. En fil rouge constant, l'évolution de l'art partout dans le monde.

Les vieux pays à la recherche de nouveaux territoires, premier état d'une image.

Des Lumières, on passera aux révolutions, politique et industrielle, avec des zooms sur différents pays à la même époque. Le lecteur suit toujours les auteurs qui le captivent par les multiples informations glissées dans les pages admirablement pensées et composées! Les détails des images, plus proches de nous, font tilt. Autant que le chapitre consacré aux deux Guerres Mondiales du siècle dernier, abondamment rappelées partout en cette période de centenaire.

"Nous, notre Histoire" s'achève sur quelques réflexions faisant le point sur les événements passés et posant les bonnes questions sur l'avenir que nous nous réservons. Suit encore une galerie de soixante "célébrités" qui se sont distinguées dans l'Histoire de leur pays.

On l'aura compris, voilà un album franchement extraordinaire, où Yvan Pommaux pousse au plus loin la veine du documentaire historique qu'il avait abordée dans "Avant la télé" ou "Véro en mai" (L'école des loisirs, 2002 et 2008). Il y va à fond, expliquant le monde tel qu'il s'est fait, avec ses périodes sombres et ses drames bien entendu, mais sans jamais se défaire d'une admiration profonde pour l'être humain, créateur, inventeur, et capable de fraterniser quand il le veut. Autant par le fond que par les images, extrêmement réussies dans leur variété et leur humanité, et le ton, "Nous, notre Histoire" devrait vite devenir un nouveau classique.

Pour feuilleter quelques pages de "Nous, notre Histoire" et mieux comprendre comment s'imbriquent textes et images, c'est ici.

Pour écouter Yvan Pommaux parler de son nouvel album, c'est ici.


En bonus

La sortie de la brochure gratuite "Tout sur votre auteur préféré" sur "Yvan Pommaux" (L'école des loisirs, 120 pages) que j'ai eu le plaisir de concocter avec lui. Outre la croquignolette correspondance que nous avons échangée durant plusieurs mois, on y trouvera aussi une longue conversation entre l'auteur-illustrateur etson éditeur, Arthur Hubschmid, ainsi que sa bibliographie de l'intéressé. Sur demande chez l'éditeur ou en librairie.



Le début de ma correspondance avec Yvan Pommaux. (c) L'école des loisirs.


En super bonus

Un carnet de croquis, "Mon carnet à dessin" (L'école des loisirs), à remplir selon son imagination. Gratuitement, chez certains libraires.