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jeudi 1 juin 2017

Quinze littéraires entrent dans les dictionnaires







C'est marrant, la séance des entrants dans les nouvelles éditions des dictionnaires Larousse et Robert. Pour certains, on croit qu'ils y étaient déjà depuis longtemps, pour d'autres, on s'étonne et on se réjouit.

A suivre "Livres-Hebdo", quinze littéraires entrent dans les crus 2018 du Robert illustré (en librairie le 15 juin) et du Petit Larousse (en librairie le 21 juin). Parce que oui, sortent en juin les volumes datés de l'année suivante. C'est bizarre mais c'est comme ça chaque année.

Les voici.

Au Robert illustré


Claude Ponti
Divine surprise! Le papa d'Adèle entre au dictionnaire. Avec ou sans poussin? L'histoire ne le dit pas. C'est en tout cas une belle reconnaissance pour un exceptionnel créateur de livres pour enfants, qui aime ses lecteurs, les entend, les comprend, les soutient et leur ouvre de formidables univers de créativité et d'imagination (lire ici, ici et ici). Il est publié à l'école des loisirs.


David Foenkinos
L'écrivain, passionné de musique et de peinture, intermittent du cinéma, est un habitué des prix littéraires, prix du jury Jean Giono 2007 pour "Qui se souvient de David Foenkinos?", différents prix pour "La Délicatesse" (Gallimard, 2009) et "Charlotte" (Gallimard, 2014), lauréat des prix Renaudot et Goncourt des lycéens. Il est principalement publié chez Gallimard.


Jonathan Littell
On se rappelle l'entrée fracassante en littérature de l'auteur franco-américain. Il avait reçu en 2006, fait rare, le prix Goncourt et le Grand Prix du Roman de l'Académie française pour son roman "Les Bienveillantes" (Gallimard, 2006) qui retrace la mémoires d’un personnage fictif, officier SS, ayant participé aux massacres de masse nazis. Le voilà quelques années plus tard dans le dictionnaire. Il est principalement publié chez Gallimard.


Elena Ferrante
Qui est la mystérieuse romancière italienne qui utilise le pseudonyme d'Elena Ferrante et signe, entre autres titres, la saga, "L'amie prodigieuse" (Gallimard, 2014, 2016, 2017, le quatrième et dernier volume devant paraître à l'automne prochain) que louent la critique et le public? Elle a été citée par le magazine "Time" parmi les 100 personnalités les plus influentes au monde en 2016. Elle est publiée en français chez Gallimard.


Erri De Luca
Pourquoi seulement maintenant? C'est en 2002 que Erri De Luca s'est imposé avec "Montedidio" (Gallimard, traduit par Danièle Valin), qui a obtenu le prix Femina étranger. L'écrivain, poète et traducteur napolitain a aussi reçu en 2013 le Prix européen de littérature pour l'ensemble de son œuvre. Il a d'abord été publié chez Rivages avant de passer en 2000 chez Gallimard.


Kim Thúy
Jolie surprise de découvrir le nom de Kim Thúy, écrivaine québécoise d'origine vietnamienne. Cette immense auteure, traduite en vingt-cinq langues, n'est pas assez connue chez nous, malgré l'enthousiasme de la critique. Elle est l'auteure d'un très délicat premier roman, "Ru" (Liana Levi, 2010) qui a été suivi de "Man" (2013) et "Ru" (2016) chez la même éditrice. Elle est publiée en France chez Liana Levi.


Maurice G. Dantec
Mort à Montréal en juin dernier, l'écrivain français naturalisé canadien, se définit comme un "écrivain nord-américain de langue française". Il s'est fait connaître dans les années 1990 avec une œuvre romanesque mêlant polar et science-fiction. Il est publié chez Albin Michel mais surtout chez Gallimard.



Arnaldur Indridason
L'auteur islandais de littérature policière est le créateur notamment de la série autour du commissaire Erlendur Sveinsson, quatorze tomes en V.O., douze en français ("La Cité des jarres", "La Femme en vert, "Le lagon noir", "Les nuits de Reykjavík"), tous traduits par Eric Boury depuis 2005 (Métalié). Seuls les premier et deuxième n'ont pas été traduits. L'écrivain le plus populaire d'Islande, titre qui lui a été octroyé à plusieurs reprises, est publié dans 26 pays. Il est traduit en français chez Métailié.


Tom Wolfe
L'Américain Tom Wolfe, considéré comme l'un des fondateurs et praticiens majeurs du "nouveau journalisme", est l'auteur de romans comme "Le bûcher des vanités" (traduit par Benjamin Legrand, Robert Laffont, 2009) et d'essais, tel "Où est votre stylo ? - Chroniques d'Amérique et d'ailleurs" (traduit par Bernard Cohen, Robert Laffont, 2016). Il est principalement publié chez Robert Laffont.



Au Petit Larousse


Jean-Christophe Rufin
L'Académicien parraine l'édition du 200e anniversaire. Médecin, diplomate et écrivain, il a reçu le prix Goncourt du premier roman pour "L'abyssin" (Gallimard, 1997), le prix Interallié 1999 pour "Les Causes perdues", (Gallimard), le prix Goncourt 2001 pour "Rouge Brésil" (Gallimard). Il a publié cette année "Le Tour du monde du roi Zibeline" (Gallimard). Il est publié chez Gallimard.


Marie Darrieussecq
Ah ouais, seulement maintenant? "Truismes" (P.O.L.), son premier roman qui l'a fait connaître date de 1996 et a été traduit en une quarantaine de langues. Psychanalyste et écrivain, elle est aussi l'auteur notamment du très beau "Tom est mort" (P.O.L, 2007), "Il faut beaucoup aimer les hommes" (P.O.L.) qui a reçu le prix Médicis 2013, du magnifique "Être ici est une splendeur" (P.O.L., 2016, lire ici). Elle revient en librairie le 17 août avec "Notre vie dans les forêts" (P.O.L.). Elle est publiée chez P.O.L., dans le giron Gallimard.


Alain Mabanckou
Encore un dont on croyait qu'il y était déjà. L'écrivain et enseignant franco-congolais, dont on ne sait jamais s'il est aux Etats-Unis ou en France, est notamment l'auteur de "Verre cassé (Seuil), Prix des cinq continents de la francophonie 2005, "Mémoires de porc-épic" (Seuil, 2006), qui a obtenu le prix Renaudot. L'ensemble de son œuvre a été couronné en 2012 par l'Académie française, qui lui a décerné le Grand Prix de littérature Henri Gal. Chapeau ou casquette, lunettes géantes ou super-géantes, il est le premier écrivain à avoir été nommé professeur au Collège de France. Il est principalement publié au Seuil.


Cosey
Auteur de bande dessinée suisse, Cosey, a reçu en janvier le Grand prix du Festival d'Angoulême. Il est l'auteur de la série Jonathan (Le Lombard), en seize tomes actuellement, mais aussi des albums "A la recherche de Peter Pan" (Le Lombard, deux tomes) et "Le voyage en Italie" (Dupuis, Aire Libre, deux tomes) et d'autres albums dans cette collection.


Boualem Sansal
L'écrivain algérien d'expression française est censuré dans son pays à cause de sa position critique envers le régime. Il se fait remarquer en 2008 avec "Le Village de l'Allemand ou Le Journal des frères Schiller" (Gallimard), qui reçoit le Grand prix de la francophonie. En 2015, il  reçu le Grand Prix du roman de l'Académie française pour "2084, la fin du monde" (Gallimard). Il est publié chez Gallimard.


Richard Ford
L'écrivain américain, lauréat du prix Pulitzer et du PEN/Faulkner Award en 1996 pour son roman "Indépendance" (traduit par Suzanne-V Mayoux, L'Olivier, 1996), a reçu le prix Femina étranger 2013 pour "Canada" (traduit par Josée Kamoun, L'Olivier). En 2016, il a reçu le prix Princesse des Asturies pour l'ensemble de son œuvre. Il est publié aux Editions de l'Olivier.



Bon, on le voit, c'est jackpot pour les éditions Gallimard, tant en littérature française qu'en littérature étrangère.




lundi 16 mai 2016

Découvrir Paula Becker est une splendeur

Autoportrait de Paula Becker, en 1906, à Paris.

Regardez bien ce tableau, en bas duquel il est écrit: "J'ai peint ceci à l'âge de trente ans / le jour de mon 5e anniversaire de mariage / P. B.". Magnifique, non? Il a été peint à Paris en 1906 et est l'œuvre de Paula Becker, immense artiste allemande encore à découvrir dans la sphère francophone. Il montre une femme moderne, originale, terriblement moderne, terriblement originale. Paula Becker était pressée de vivre, de peindre, d'aimer, de s'amuser, de découvrir, de se promener, de lire, comme si elle devinait qu'elle avait très peu de temps à vivre. Elle mourut à 31 ans, quelques jours après avoir donné naissance à sa fille Mathilde.

Paula Becker fut une précoce et éloquente représentante de l'expressionnisme allemand. Une des peintres les plus inspirées de l'art moderne. Et pourtant, son nom ne vous dit probablement rien. Elle ne vient pourtant pas de loin, d'Allemagne, de Dresde et Worpswede. Elle fut la grande amie du poète Rainer Maria Rilke, séjourna régulièrement à Paris. Mais sa vie fut courte, de 1876 à 1907, et sa carrière artistique réduite, à peine dix ans. Néanmoins quelle richesse, quelle profondeur, quelle puissance dans son œuvre, moderne et résolument en avance sur son temps (en vrac ici).

Si je vous parle de Paula Becker aujourd'hui, c'est pour trois raisons, qui sont une exposition et deux livres.

On peut actuellement découvrir son œuvre au Musée d'art moderne de la ville de Paris qui présente la première monographie qui lui est consacrée en France. L'exposition "Paula Modersohn-Becker, L'intensité d'un regard" (une centaine de dessins et de peintures) est accessible jusqu'au 21 août (à regarder en bref ici). Un double nom dans l'intitulé car Paula Becker prit le nom de son mari, le peintre de paysages classiques Otto Modersohn, après leur mariage, en 1901. Elle signait souvent ses tableaux de ces seules trois initiales, P M B. Ses tableaux? Quelques paysages, beaucoup de natures mortes qui n'ont de mortes que le nom, et, surtout, de fulgurants portraits, saisissant l'essentiel, à contre-courant de leur temps, sensibles et expressifs. Des ouvriers, des femmes au travail, des mères à l'enfant. Sans oublier les nombreux autoportraits, parfois nus, une première, qu'elle a réalisés tout au long de sa vie. Les connaisseurs savent toutefois que, vingt ans après son décès, un musée dédié à Paula Modersohn-Becker fut créé à Brême par un mécène.

Personnalité originale et forte, Paula Becker n'eut pas une vie banale. Elle la consignait dans son journal et dans les nombreuses lettres qu'elle échangeait avec sa famille ou ses amies dont la sculptrice Clara Westhoff, l'épouse de Rainer Maria Rilke. Ce sont ces écrits notamment, les tableaux ainsi que les lieux où elle a vécu qui ont permis à deux romancières, Marie Darrieussecq cette année et Maïa Brami l'an dernier, de raconter cette vie brève. La première a choisi la voie de la biographie, la seconde celle du roman. Les deux livres se complètent fort bien et font irrésistiblement penser que c'est immensément dommage que cette merveilleuse artiste n'ait pas davantage vécu.


"Etre ici est une splendeur, vie de Paula M. Becker" de Marie Darrieussecq (P.O.L., 152 pages) est un livre magnifique, portant l'enthousiasme de l'auteur pour son sujet. Plus qu'un intérêt, presqu'une passion, écho à celle qui animait la jeune peintre. Marie Darrieussecq nous la raconte par bribes, comme autant de coups de pinceau composant un portrait qui se précise de plus en plus. De paragraphe en paragraphe, on suit l'itinéraire d'une jeune fille puis jeune femme, morte il y a un peu plus de cent ans, et à laquelle on s'attache comme si on pouvait la rencontrer un jour. Oui, il est vraiment dommage qu'elle n'ait pas vécu plus longtemps mais Marie Darrieussecq lui compose un formidable tombeau. Un texte très personnel dont elle s'efface jusqu'à l'ultime chapitre où elle révèle le chagrin qui l'a conduite à écrire ce prenant livre biographique.

Dans un récit plein de vie, on suit Paula de jour en jour, depuis son enfance, dans son quotidien, en famille d'abord, avec son mari et ses amis ensuite. Le dessin, la peinture, l'apprentissage, les projets fous avec Clara, les rencontres, Otto Modersohn qui l'intéresse, Paris, Berlin, Worspwede, Rilke, la peinture encore et toujours, le mariage, les doutes,  la petite fille venue avec Otto, son désir de rompre pour être seule et avancer, ses réflexions sur l'art, ses autoportraits, sa grossesse, la naissance de sa fille. Les fleurs dans les cheveux et les promenades. Les grandes questions et les riens du quotidien comme le rôti à cuire ou le riz au lait. Une existence toujours portée par une furieuse envie de vivre qui perle à chacune des phrases de Marie Darrieussecq. Quelle paire elles auraient fait, ces deux-là!

Pour lire le début de "Etre ici est une splendeur", c'est ici.


La reconnaissance de Paula Becker avait déjà été entamée l'an dernier par la publication du beau roman de Maïa Brami, "Paula Becker, La peinture faite femme" (Editions de l'Amandier, 140 pages, 2015). Il paraît dans la collection "Mémoire vive" qui entend, par le biais de la fiction et non de la biographie, faire revivre des figures et des existences méconnues, injustement oubliées. Un roman vraisemblable vu le nombre de pièces à disposition qui ont permis de l'élaborer.

Dans ce livre enlevé, Maïa Brami fait part de son admiration pour Paula Becker, qu'elle a découverte l'année de ses trente ans. Une artiste immense qu'elle raconte de façon personnelle et vivante. Elle lui rend hommage et détaille plusieurs moments marquants de sa courte existence, le choc durant son enfance, sa découverte de l'œuvre de Cézanne, ses doutes, ses joies, sa maternité... Elle voit en elle la peintre bien entendu, mais aussi la femme originale et croquant la vie. L'avant-gardiste qui célèbre les corps, idée neuve à l'époque. Ses portraits sont aussi incroyables de force que sont réduits les regards de ses personnages. Dans chaque chapitre, la romancière émet des hypothèses sur le pourquoi des choix de Paula. Et elle a sans doute raison car elle connaît bien son sujet. Mieux, elle l'aime. Son texte écrit au présent est entrecoupé d'extraits de lettres et du journal de Paula Becker. Il ne suit pas la ligne du temps mais passe plutôt d'une idée à l'autre. En fin d'ouvrage, une chronologie apporte des précisions historiques au lecteur curieux. Maïa Brami nous conte superbement une vie oubliée jusqu'ici.

Les deux livres se complètent fort bien. Je ne sais pas dans quel ordre il faut les lire. Personnellement, j'ai commencé par le roman de Maïa Brami, et j'ai été enchantée de poursuivre cette exploration de la vie de Paula Becker dans la biographie de Marie Darrieussecq.