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mercredi 28 octobre 2020

Décès de l'amoureux fou des mots Alain Rey

Alain Rey et son "Dictionnaire amoureux des dictionnaires" en 2011.


Très triste nouvelle que l'annonce du décès à Paris, dans la nuit de mardi à mercredi, à l'âge de 92 ans, d'Alain Rey le célèbre linguiste et la figure tutélaire des dictionnaires "Le Robert". Une maison d'édition où il était entré en 1951, jeune diplômé en littérature, à l'invitation de Paul Robert qui souhaitait élaborer un nouveau dictionnaire "alphabétique et analogique" de la langue française. Ce sera "Le Grand Robert" en 1964, en six volumes, "Le Petit Robert" en 1967 et plein d'autres déclinaisons dont "Le Robert historique de la langue française" (à découvrir ici). 

Alain Rey, je l'écoutais chaque matin quand il officiait à France Inter. Son "mot de la fin", passionnante séance d'étymologie, était aussi l'occasion d'une chronique piquante sur l'actualité où il n'avait pas peur d'égratigner qui devait l'être. Un régal car le chroniqueur n'avait pas sa langue en poche et savait exactement ce qu'il voulait dire. Celles du début du siècle, de 2000 à 2005, ont paru en recueil (lire en toute fin de note).

Alain Rey, j'avais eu aussi l'immense chance et le bonheur de le rencontrer. Des interviews qui étaient des moments joyeux et enchanteurs. Avec ses yeux pétillants, sa moustache tortillonnée et ses cheveux de mage, sans oublier ses lunettes souvent incroyables, il partageait de son phrasé si reconnaissable ses savoirs immenses, sa curiosité et sa gourmandise de mots et surtout son amour pour la langue française. A destination des jeunes, des adultes et des enfants. 

Alain Rey. (c) Thomas Pirel.



Ma rencontre avec Alain Rey, en avril 2011, à l'occasion de la sortie du "Dictionnaire amoureux des dictionnaires" (Plon).
On ne pouvait pas trouver meilleur auteur pour le "Dictionnaire amoureux des dictionnaires" (Plon) qu'Alain Rey, 82 ans, plein de rire et d'énergie, l'artisan de différents "Robert". Un volume passionnant, où l'on retrouve son style vivant, son esprit piquant, sa manière déliée d'écrire, sa façon légère de nous raconter des choses intéressantes. A picorer selon l'envie.



Depuis quand avez-vous cet amour pour les dictionnaires?
C'est le hasard qui me l'a apporté. Si je n'avais pas rencontré Paul Robert quand il commençait son grand dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française en 1952, je ne sais pas si j'aurais jamais fait de dictionnaire. J'avais fait des études d'histoire de l'art, de littérature française, anglo-saxonne et américaine et de sciences politiques. Je ne savais pas trop vers quelle direction aller. Une idée était de faire du journalisme, notamment culturel. Mais j'ai rencontré Paul Robert, j'ai fait un essai de dictionnaire qui lui a plu et je me suis aperçu que le dictionnaire permettait de réunir à peu près toutes les études qu'on voulait faire.
On dit de vous que vous êtes grand collectionneur de livres. Dont des dictionnaires?
Il y a des dictionnaires mais, heureusement, je suis loin de certains collègues un peu allumés qui ont dans leurs collections toutes les éditions du "Petit Larousse" ou toutes celles du "Dictionnaire de l'Académie française" – même s’il y en a moins. J'ai beaucoup de dictionnaires, notamment des dictionnaires anciens, que j'aime mieux consulter sur le papier dans leur habit originel plutôt que sur internet où ils se trouvent souvent. Ma bibliothèque est essentiellement une bibliothèque littéraire française. Avec pas mal quand même de livres en anglais et de livres spécialisés, philo, sociologie, linguistique bien sûr. Ceux-là, je les mets un peu à l'écart parce qu'une fois que je les ai lus et consultés, je ne veux pas en faire un entourage exclusif. Je pense, en effet, que le dictionnaire, qui est une spécialité, m'a permis de sortir de l'idée de spécialité.
Avez-vous une idée du nombre d’ouvrages que vous possédez?
Ça se compte en cartons. Dans chacun, il y a entre vingt et quarante livres. C'est donc facile de faire le calcul si je vous dis que j'ai entre 600 et 800 cartons.
Ça fait plus de 20.000 livres!
Je ne sais pas, je ne les ai jamais comptés.
Et les dictionnaires?
Je dois en avoir 300 ou 400.
Vous rappelez-vous du premier dictionnaire que vous avez eu petit?
Oui, ce n'était pas un dictionnaire, c'était un alphabet où il y avait des mots et des dessins, imprimé sur du tissu. Encore aujourd'hui, les enfants sont assez amateurs de livres avant d'arriver à 'âge où ils passent, avec armes et bagages, sur écran, avant, pour certains, de revenir aux livres un peu plus tard. Les enfants jeunes sont très friands de bouquins, pas seulement de dictionnaires mais de livres d'images, de livres qui racontent des histoires.
Et le dernier dictionnaire en date que vous ayez trouvé?
Le dernier en date, je ne l'ai pas encore reçu mais je l'ai commandé par correspondance. C'est un dictionnaire dont je parle dans mon "Dictionnaire amoureux". Je l'avais consulté par bribes. Il s'agit du "Dictionnaire infernal", de M. Collin de Plancy. Il date du XVIIIe siècle et réunit des connaissances sur la sorcellerie, la magie, les démons, etc. Je trouve cela très rigolo.
Ce "Dictionnaire amoureux" représente un travail considérable. Combien de temps vous a-t-il pris?
Il m'a pris d'autant plus de temps que j'étais en train de mettre au point la nouvelle édition du "Dictionnaire historique de la langue française", très augmentée, et où j'ai écrit l'équivalent de 5 à 600 feuillets: soit quatre ans de travail à temps partiel.
Avez-vous eu assez avec les mille pages de votre dico amoureux?
A peu près. J'ai quand même eu un travail de nettoyage. C'était plutôt un bien. Cela allégeait les parties les plus érudites, qui risquaient d’être lourdes. Par contre, je n'ai pas touché à tout ce qui était personnel, et surtout pas aux articles inattendus comme Casanova, Leonard de Vinci, Batman ou Virginia Woolf.
Pourquoi n'y a-t-il pas d'entrée pour les lettres X, Y et Z?
Il y aurait pu y avoir Z. Mais j'ai déjà fait quelque chose sur la lettre Z, le dernier mot des dictionnaires, dans mon "Dictionnaire historique". Je ne voulais pas me répéter.
Comment avez-vous procédé pour choisir les entrées: langues, idées, personnes, écrivains, expressions?
J'ai d'abord noté ce qui était essentiel, pour ne rien louper. Je voulais que ce soit à la fois personnel, léger (l'esprit de la collection) et que cela serve de livre de références pour quelqu’un qui se demande: qu'est-ce que c'est qu'un dictionnaire? qu'y a-t-il derrière ce mot? est-ce que c'est ancien? quelles civilisations ont-elles des dictionnaires? quels personnages importants s'y sont-ils intéressés? Après, j'ai cherché des gens qui avaient un rapport aux dictionnaires ou des idées intéressantes. Il y avait des choses évidentes: définition, exemple, citation. Et d'autres qui l'étaient moins comme l'expression "prêt-à-parle", employée par des amis linguistes et que je trouve très bienvenue.
"Prêt-à-parler"?
Il y a dans le dictionnaire l'idée que c'est prêt pour l'utilisation. Cela lui vaut son succès dans l’édition: les gens s’imaginent, naïvement d'ailleurs, qu'ils vont y trouver la totalité du savoir, dans un accès facile. La totalité du savoir, c'est une illusion. Par contre, la facilité d'accès, quand on a à sa disposition les mots, ou les noms propres pour la désignation, c'est beaucoup plus vrai.
On est étonné de trouver des noms comme celui de Flaubert.
Oui, il y a tous les gens qui se sont intéressés de très près aux dictionnaires quand ils n'en ont pas fait un eux-mêmes ou qu'ils n’ont pas contribué à l'un ou l'autre. Je les ai mis ensemble, dans l'article le plus long, "écrivains et dictionnaires". On s'aperçoit qu'un poète comme Saint-John Perse se servait constamment du dictionnaire pour vérifier que les mots qu'il employait étaient courants. C'était une pulsion bizarre. Sartre raconte que, enfant, il se baladait dans le Grand dictionnaire Larousse de 1900 de son grand-père. Il m'a donné l'idée de faire un article sur les tranches alphabétiques des grands dictionnaires. Leurs désignations sont assez cocasses: le deuxième volume du Trésor de la langue française va de "Ange" à "Badin". Ange badin, cela ferait un très joli roman!
Vous citez aussi les correcteurs, cette espèce en voie de disparition.
C'est une façon de dire que les gens qui travaillent dans l'ombre sont extrêmement importants parce qu'ils garantissent la qualité. Une qualité qui est souvent supérieure à ce qui est mis en ligne sur internet. Les correcteurs automatiques, qu'on a sur tout ordinateur, sont utiles pour des choses formelles mais quand il s'agit de sens ou d'expressions, ils donnent des résultats assez lamentables. Alors que le correcteur humain apporte son expérience et sa sensibilité.
Y a-t-il une notice dont vous êtes particulièrement content?
Je suis assez content de "écrivains et dictionnaires" parce que c'est une synthèse qui n'avait pas été faite. Je suis aussi content des notices qui font revivre des personnes ou des idées oubliées. Par exemple, le surréaliste belge Armand Permentier avec son extraordinaire dictionnaire où les mots sont inventés et font référence à une réalité poétique surréaliste. Il y a aussi Pougens, fils naturel du prince de Conti, un jeune peintre travaillant en Italie et qui est devenu aveugle. Ne pouvant plus peindre, il est rentré à Paris et s'est jeté dans la philologie. Je ne sais pas comment il se faisait lire les textes, mais il a réuni du matériel pour un dictionnaire. Quelle vie romanesque! Elle mériterait d'être reprise par un romancier d’aujourd'hui, du genre de Eco. Pougens a connu Cagliostro, le chevalier d'Eon, il était en mission diplomatique à Londres à cause de sa naissance illustre et il a eu une œuvre philologique d'érudition considérable tout en étant aveugle!


Lors de cette rencontre au printemps 2011, Alain Rey m'avait parlé d'un projet qu'il destinait aux enfants. Son premier livre pour enfants même - d'autres suivront.
"Je pense, dans un avenir très proche, faire un livre avec ma femme, Danièle Morvan, un livre d'étymologie et d'histoire des mots. Ce ne sera probablement pas un dictionnaire. Je pense que je vais ranger les mots plutôt par domaine d'intérêt, pour raconter leur histoire aux enfants, de manière vivante, de nature à les intéresser. Je sais que cela les intéresse parce que dès qu'ils s'aperçoivent que les mots qu'ils emploient tous les jours racontent des histoires, naturellement, ils sautent sur l'occasion.
Je me rappelle avoir expliqué à un de mes neveux que le charcutier était quelqu’un qui cuisait (cuitier) de la chair (de la viande). Il ne voulait pas le croire au début. Cela lui paraissait complètement saugrenu. Et le fait de penser qu'un mot qui n'a pas d'autre sens que celui qu'on emploie quotidiennement a derrière lui une histoire qu'il raconte, cela le fascinait. Il faut représenter le mot comme une sorte de personnage qui est à la recherche de quelque chose, qui se déplace. La tomate vient du Mexique, se balade en Espagne et en Italie, remonte vers la France et l’Angleterre et atterrit dans l’assiette de pâtes!"
Ce livre d'Alain Rey et Danièle Morvan, accessible dès 8 ans, c'est "Trop forts, les mots!" (Milan, 2011), en format haut et étroit, où on  retrouve le charcutier du neveu et la tomate chère au lexicologue. Mais ce que le coquin d'auteur ne dit pas quand il annonce vouloir raconter 50 mots, c'est que chaque entrée en cache plusieurs autres (un index en fin d'ouvrage en témoigne).

On ne va pas le lui reprocher, lui qui nous guide avec compétence et humour dans cet univers lettré, ouvrant des portes secrètes, indiquant des portes dérobées. Ses histoires sont passionnantes, cinquante étapes qui parcourent l'alphabet, de "avion" à "viande", en passant par "bédés", "cinés", "dragons", "école", "robe", "soupe", "sport" et plein d'autres diantrement choisis pour les enfants. Comme dit Alain Rey, "ils sont forts, les mots!"


Alain Rey en 2014. (c) Lionel Allorge.


Ma rencontre avec Alain Rey en novembre 2006, lors de la sortie de son recueil "A mots découverts" ( Robert Laffont, 2006)

Les mots, c'est la raison d'être d'Alain Rey. Il les étudie, les décortique, les savoure et nous les fait aimer. Grâce à ses chroniques. Chroniqueur écarté des ondes de France Inter à l'été dernier (2005), Alain Rey, 78 ans, le père des dictionnaires Le Robert, rassemble quatre cents de ses alertes chroniques dans un épais recueil intitulé "A mots découverts". A picorer, à dévorer, pour savourer le savoir du vigilant gardien de nos mots. Ses explications lumineuses, ses clarifications soignées, sont un vigoureux accélérateur d'esprit critique.

Comment était née votre émission de radio? Avez-vous été sollicité?
C'est France Inter qui, en 1993, a pris l'initiative, très précisément Ivan Levaï. Le livre, lui, est dédié à Stéphane Paoli et à Louis Bozon, qui faisait le 7-9 quand j'ai commencé la chronique. Un homme bien plus cultivé que le "Jeu des mille euros" ne l'implique, très fin et extrêmement aimable. Il m'a donné des petites recettes. J'avais fait un peu de radio, en tant qu'invité; ce n'est pas du tout la même chose de venir tous les jours avec une chronique. La voix doit être assurée. Il y a un réglage à faire entre l'écrit et la spontanéité. Sur deux minutes et demie, je ne pouvais pas entièrement improviser: je me serais aperçu à deux minutes quarante que je n'avais pas dit le quart de ce qu'il fallait dire, ou de ce que j'avais l'intention de dire. Levaï m'avait dit: "Il faut absolument que tu écrives ton truc."
Comment choisissiez-vous les mots que vous traitiez?
En fonction de l'actualité. Les derniers temps, je faisais ma chronique en direct un peu avant 9 heures. Cela me laissait le loisir de préparer mon sujet le matin même. L'atmosphère du matin n'est pas la même que celle du soir. Généralement, il y a un thème qui surnage. Je choisissais un mot que je n'avais pas traité précédemment et qui me semblait intéressant en tant que mot. S'il se disait aux journaux des choses remarquables, je les incluais ou j'enlevais une partie, ou je traficotais. Il m'est arrivé d'improviser complètement, pour un événement totalement imprévu. Un jour, le studio a été envahi par des intermittents. J'avais prévu de faire le mot précarité. J'ai remis mon papier en poche et j'ai traité l'idée de précarité, mais en fonction de la situation.
Les mots sont-ils tous intéressants?
Il ne m'est jamais arrivé de choisir un mot, de le regarder sous la forme linguistique, historique, et de me dire: "C'est pas intéressant, il ne s'est rien passé avec ce mot, il n'a pas changé de sens, il ne vient de nulle part ou il vient d'un endroit trop évident." Tous les mots français, à condition qu'ils ne soient pas hypertechniques ou très spéciaux, auquel cas c'est un problème sémantique et non culturel et historique, tous les mots français qui ont plusieurs sens, qui ont évolué, qui sont fréquents et qui sont employés de manière normale et sans y penser par tout le monde, sont intéressants. J'en avais l'intuition, mais je ne pensais pas que c'était vrai à ce point.
Où trouviez-vous vos informations?
Une fois le mot choisi, je me servais prioritairement de mon propre "Dictionnaire historique de la langue française". J'y trouvais à peu près ce qu'il me fallait pour ne pas faire un cours ennuyeux sur l'histoire du mot, mais une réflexion sur son usage actuel; en rappelant que son origine donnait un soubassement ou des changements de sens qui pouvaient jouer, qu'on pouvait exploiter pour critiquer la manière de l'employer aujourd'hui.
Vous voulez dire que certaines juxtapositions dénaturent les mots?
Oui, quand on parle par exemple de gens qui sont pris en "otages" parce qu'il y a une grève des transports en commun, on a le droit de le faire. Mais il faut se rappeler qu'il y a de vrais otages. C'est un peu les insulter que d'assimiler cela, et en plus, c'est insulter les gens qui font la grève: ils ne la font pas pour prendre des gens en otages, ils la font pour avoir des conditions de travail meilleures. Et ils n'ont pas trouvé de meilleur moyen que d'arrêter de travailler, ce qui effectivement gène un certain nombre d'usagers.
Votre livre porte sur une durée de cinq ans, de 2000 à 2005. Comment s'est fait le choix des textes?
Je voulais quelque chose qui balaie chronologiquement le début du siècle, de 2000 à 2005, pour faire une unité. J'ai essayé qu'il n'y ait pas de redondance, mais j'ai volontairement laissé deux ou trois mots qui sont traités plusieurs fois, pour que le lecteur puisse voir comment on peut éclairer différemment le même mot quand les circonstances ont changé. Surtout, je voulais choisir ceux qui étaient pour moi les meilleurs, ou les moins mauvais!
Est-ce la mission du lexicographe, de rendre clair ce que l'usage obscurcit?
C'est aider chacun à redécouvrir qu'il a dans son propre langage des éléments de contrôle de ce qu'on essaie de lui faire penser. Je tente de combattre le fait d'exploiter le langage pour un effet d'inégalité, mais c'est une chose très fréquente.
Vous paraissez sensible à ne pas être dominé, ni à laisser dominer les autres.
Domination, non-domination, cela me paraît être un thème fondamental. Echange de signes, toute communication est en même temps un combat dans lequel il y a un gagnant et un perdant. Ça ne devrait pas être comme ça, mais ce l'est souvent. Ce que je combats dans l'usage des mots, c'est le désir de prendre le dessus sur l'interlocuteur, désir incarné de manière évidente dans la propagande politique et dans la publicité: deux types de rhétoriques étroitement apparentés et destinés à changer le comportement des gens ou à induire leur comportement, sans leur demander leur avis bien entendu. Aucun échange n'est possible, c'est le contraire du dialogue platonicien. C'est un monologue d'influence. Ce type de discours a été génialement exposé dans la plupart des pièces de Shakespeare. C'est une vérité probablement éternelle et en tout cas, aujourd'hui, fortement vérifiable.
D'où vient le mot "étatsunien", né de votre plume ?
"Etatsunien", c'est pour des raisons idéologiques très précises. Je trouve scandaleux qu'un Etat, même le plus puissant du monde, s'arroge le nom d'un continent. C'est tout. Je n'aime pas le mot "étatsunien". Il n'est pas joli, il est mal foutu, mais je n'ai pas trouvé mieux. Je l'ai lu à plusieurs reprises dans des livres de sociologie. Il y a des moments où employer américain devient absurde. J'écris un livre sur les variantes du français un peu partout dans le monde: si on parle du français canadien et de l'influence de l'américain sur le français canadien, c'est ridicule. Parce que le français canadien est un français américain bien entendu. On peut parler de l'influence étatsunienne. Comment distinguer aussi l'influence de l'anglais des Etats-Unis de l'anglais du reste du Canada, de l'Ontario, sur le français du Québec en employant le mot américain dans tous les cas? Je pense que l'adjectif étatsunien est une nécessité. De même, j'aimerais trouver un autre mot pour "nationalité française": la possession d'un passeport français n'a rien à voir avec le fait de parler français et c'est le même mot.

Alain Rey avait initié le "mot du jour" sur le site des dicos.



mercredi 13 septembre 2017

Les superbes acrostiches visuels d’Henri Galeron

C'est marrant, quand on évoque l'alphabet, on parle d'ABC ou d'abécédaire. Henri Galeron, lui, préfère titrer son nouvel album "ABCD" (Les Grandes Personnes, 60 pages). Quatre lettres qui occupent la couverture de ce superbe ouvrage carré de bon format (25 cm de côté). Et qui donnent quelques indices sur les pages qui vont suivre. Aigle, ballon, clown, dragon pour les plus faciles à reconnaître.

Un ancien dictionnaire Larousse du XIXe siècle.
En effet, l'artiste s'est inspiré des anciens dictionnaires, Larousse par exemple, qui entamaient chaque lettre de l'alphabet par une succession de lettrines et une composition illustrée de mots commençant par ladite lettre.



Gros plan.

Mais Henri Galeron le fait à sa manière, composant de superbes planches paysagères pour chaque lettre de l'alphabet. Ses acrostiches visuels réunissent autour de la lettre en noir des personnages, des animaux, des objets et des éléments commençant par elle. La plupart du temps, en page simple, parfois en double.

Les doubles pages des lettres A et Z de "ABCD". (c) Les Grandes Personnes.
La double page du "M", le nombre de noms à trouver est en page précédente.

Hors du commun, "ABCD" est graphiquement magnifique, d'une minutie absolue, avec un art de la mise en scène parfait et un sens des couleurs enchanteur. L'acrobate en équilibre sur la pointe de la lettre A, il fallait y penser. Comme à poser l'arlequin sur la barre transversale de la même lettre ou à glisser un arc-en-ciel derrière elle. Mais j'arrête de spoiler, car c'est au lecteur de travailler. Pour chaque lettre de l'alphabet, il lui est indiqué combien de mots à trouver. Autour de la trentaine en général - une liste récapitulative figure en dernières pages.

On imagine le travail préparatoire de cet album exceptionnel! Non seulement dresser la liste des mots pour chacune des lettres, mais trouver la documentation pour les représenter. Heureusement qu'Henri Galeron a bénéficié d'une petite main amie. Ensuite, c'est lui qui a travaillé, composant ses décors, mettant les éléments en scène, se jouant de la réalité, le tout dans un esprit de joie et d'humour proche des surréalistes.

"ABCD" est un concentré d'énergie pour animer et réjouir les cellules grises de tout âge. A parcourir toutes générations confondues pour découvrir les interprétations respectives.









jeudi 1 juin 2017

Quinze littéraires entrent dans les dictionnaires







C'est marrant, la séance des entrants dans les nouvelles éditions des dictionnaires Larousse et Robert. Pour certains, on croit qu'ils y étaient déjà depuis longtemps, pour d'autres, on s'étonne et on se réjouit.

A suivre "Livres-Hebdo", quinze littéraires entrent dans les crus 2018 du Robert illustré (en librairie le 15 juin) et du Petit Larousse (en librairie le 21 juin). Parce que oui, sortent en juin les volumes datés de l'année suivante. C'est bizarre mais c'est comme ça chaque année.

Les voici.

Au Robert illustré


Claude Ponti
Divine surprise! Le papa d'Adèle entre au dictionnaire. Avec ou sans poussin? L'histoire ne le dit pas. C'est en tout cas une belle reconnaissance pour un exceptionnel créateur de livres pour enfants, qui aime ses lecteurs, les entend, les comprend, les soutient et leur ouvre de formidables univers de créativité et d'imagination (lire ici, ici et ici). Il est publié à l'école des loisirs.


David Foenkinos
L'écrivain, passionné de musique et de peinture, intermittent du cinéma, est un habitué des prix littéraires, prix du jury Jean Giono 2007 pour "Qui se souvient de David Foenkinos?", différents prix pour "La Délicatesse" (Gallimard, 2009) et "Charlotte" (Gallimard, 2014), lauréat des prix Renaudot et Goncourt des lycéens. Il est principalement publié chez Gallimard.


Jonathan Littell
On se rappelle l'entrée fracassante en littérature de l'auteur franco-américain. Il avait reçu en 2006, fait rare, le prix Goncourt et le Grand Prix du Roman de l'Académie française pour son roman "Les Bienveillantes" (Gallimard, 2006) qui retrace la mémoires d’un personnage fictif, officier SS, ayant participé aux massacres de masse nazis. Le voilà quelques années plus tard dans le dictionnaire. Il est principalement publié chez Gallimard.


Elena Ferrante
Qui est la mystérieuse romancière italienne qui utilise le pseudonyme d'Elena Ferrante et signe, entre autres titres, la saga, "L'amie prodigieuse" (Gallimard, 2014, 2016, 2017, le quatrième et dernier volume devant paraître à l'automne prochain) que louent la critique et le public? Elle a été citée par le magazine "Time" parmi les 100 personnalités les plus influentes au monde en 2016. Elle est publiée en français chez Gallimard.


Erri De Luca
Pourquoi seulement maintenant? C'est en 2002 que Erri De Luca s'est imposé avec "Montedidio" (Gallimard, traduit par Danièle Valin), qui a obtenu le prix Femina étranger. L'écrivain, poète et traducteur napolitain a aussi reçu en 2013 le Prix européen de littérature pour l'ensemble de son œuvre. Il a d'abord été publié chez Rivages avant de passer en 2000 chez Gallimard.


Kim Thúy
Jolie surprise de découvrir le nom de Kim Thúy, écrivaine québécoise d'origine vietnamienne. Cette immense auteure, traduite en vingt-cinq langues, n'est pas assez connue chez nous, malgré l'enthousiasme de la critique. Elle est l'auteure d'un très délicat premier roman, "Ru" (Liana Levi, 2010) qui a été suivi de "Man" (2013) et "Ru" (2016) chez la même éditrice. Elle est publiée en France chez Liana Levi.


Maurice G. Dantec
Mort à Montréal en juin dernier, l'écrivain français naturalisé canadien, se définit comme un "écrivain nord-américain de langue française". Il s'est fait connaître dans les années 1990 avec une œuvre romanesque mêlant polar et science-fiction. Il est publié chez Albin Michel mais surtout chez Gallimard.



Arnaldur Indridason
L'auteur islandais de littérature policière est le créateur notamment de la série autour du commissaire Erlendur Sveinsson, quatorze tomes en V.O., douze en français ("La Cité des jarres", "La Femme en vert, "Le lagon noir", "Les nuits de Reykjavík"), tous traduits par Eric Boury depuis 2005 (Métalié). Seuls les premier et deuxième n'ont pas été traduits. L'écrivain le plus populaire d'Islande, titre qui lui a été octroyé à plusieurs reprises, est publié dans 26 pays. Il est traduit en français chez Métailié.


Tom Wolfe
L'Américain Tom Wolfe, considéré comme l'un des fondateurs et praticiens majeurs du "nouveau journalisme", est l'auteur de romans comme "Le bûcher des vanités" (traduit par Benjamin Legrand, Robert Laffont, 2009) et d'essais, tel "Où est votre stylo ? - Chroniques d'Amérique et d'ailleurs" (traduit par Bernard Cohen, Robert Laffont, 2016). Il est principalement publié chez Robert Laffont.



Au Petit Larousse


Jean-Christophe Rufin
L'Académicien parraine l'édition du 200e anniversaire. Médecin, diplomate et écrivain, il a reçu le prix Goncourt du premier roman pour "L'abyssin" (Gallimard, 1997), le prix Interallié 1999 pour "Les Causes perdues", (Gallimard), le prix Goncourt 2001 pour "Rouge Brésil" (Gallimard). Il a publié cette année "Le Tour du monde du roi Zibeline" (Gallimard). Il est publié chez Gallimard.


Marie Darrieussecq
Ah ouais, seulement maintenant? "Truismes" (P.O.L.), son premier roman qui l'a fait connaître date de 1996 et a été traduit en une quarantaine de langues. Psychanalyste et écrivain, elle est aussi l'auteur notamment du très beau "Tom est mort" (P.O.L, 2007), "Il faut beaucoup aimer les hommes" (P.O.L.) qui a reçu le prix Médicis 2013, du magnifique "Être ici est une splendeur" (P.O.L., 2016, lire ici). Elle revient en librairie le 17 août avec "Notre vie dans les forêts" (P.O.L.). Elle est publiée chez P.O.L., dans le giron Gallimard.


Alain Mabanckou
Encore un dont on croyait qu'il y était déjà. L'écrivain et enseignant franco-congolais, dont on ne sait jamais s'il est aux Etats-Unis ou en France, est notamment l'auteur de "Verre cassé (Seuil), Prix des cinq continents de la francophonie 2005, "Mémoires de porc-épic" (Seuil, 2006), qui a obtenu le prix Renaudot. L'ensemble de son œuvre a été couronné en 2012 par l'Académie française, qui lui a décerné le Grand Prix de littérature Henri Gal. Chapeau ou casquette, lunettes géantes ou super-géantes, il est le premier écrivain à avoir été nommé professeur au Collège de France. Il est principalement publié au Seuil.


Cosey
Auteur de bande dessinée suisse, Cosey, a reçu en janvier le Grand prix du Festival d'Angoulême. Il est l'auteur de la série Jonathan (Le Lombard), en seize tomes actuellement, mais aussi des albums "A la recherche de Peter Pan" (Le Lombard, deux tomes) et "Le voyage en Italie" (Dupuis, Aire Libre, deux tomes) et d'autres albums dans cette collection.


Boualem Sansal
L'écrivain algérien d'expression française est censuré dans son pays à cause de sa position critique envers le régime. Il se fait remarquer en 2008 avec "Le Village de l'Allemand ou Le Journal des frères Schiller" (Gallimard), qui reçoit le Grand prix de la francophonie. En 2015, il  reçu le Grand Prix du roman de l'Académie française pour "2084, la fin du monde" (Gallimard). Il est publié chez Gallimard.


Richard Ford
L'écrivain américain, lauréat du prix Pulitzer et du PEN/Faulkner Award en 1996 pour son roman "Indépendance" (traduit par Suzanne-V Mayoux, L'Olivier, 1996), a reçu le prix Femina étranger 2013 pour "Canada" (traduit par Josée Kamoun, L'Olivier). En 2016, il a reçu le prix Princesse des Asturies pour l'ensemble de son œuvre. Il est publié aux Editions de l'Olivier.



Bon, on le voit, c'est jackpot pour les éditions Gallimard, tant en littérature française qu'en littérature étrangère.




mercredi 20 mai 2015

Grégoire Solotareff dans le Petit Robert 2016

Comme je le disais l'autre jour, l'heure est aux dictionnaires.

Après les nouveautés du "Petit Larousse 2016" (lire ici), celles des noms propres dans "Le Petit Robert 2016".

Et surprise des surprises, l'auteur-illustrateur jeunesse Grégoire Solotareff y fait son entrée: "Solotareff (Grégoire El Kayem, dit): auteur et dessinateur français (Alexandrie 1953)". A y réfléchir, c'est un peu normal. Lui aussi est l'auteur d'un dictionnaire, certes plutôt dans le genre humoristique, "Le dictionnaire du Père Noël" (Gallimard Jeunesse), à lire ici.
 Et avec Alain Le Saux, il a créé un imagier alphabétique, le formidanle "Petit Musée" (l'école des loisirs), à lire ici.

D'autres albums de Grégoire Solotareff sont présentés ici et ici. Voilà en tout cas de quoi réjouir tous les loups, les chats et autres diables bien rouges que Grégoire Solotareff nous a déjà présentés dans ses albums, publiés principalement à l'école des loisirs.

L'auteur-illustrateur français n'est pas seul nom propre à entrer dans le "Petit Robert 2016".
Voici les autres, tels que les annonce la page Facebook du célèbre dictionnaire.






lundi 18 mai 2015

Les quatre as belges du Petit Larousse 2016

La fin de l'année scolaire,
ce sont les examens et l'arrivée des nouveaux dictionnaires.

Les nouveaux Larousse, étiquetés 2016 et fêtant 160 ans d'existence, sortiront le 28 mai: "Le petit Larousse illustré 2016" (2048 pages, 29,90 euros et 33,55 euros en Belgique - merci la tabelle, Larousse) et "Le grand Larousse illustré 2016" (45,90 euros et 49,95 euros en Belgique, Larousse).

Ce qui est toujours intéressant, c'est de savoir qui sont les 150 nouveaux mots et les 50 personnalités qui font leur entrée dans le Petit Larousse 2016. De BHL à Malala!

En ce qui concerne, les personnalités, les entrants belges, au nombre de quatre, représentent la science, les arts, la gastronomie et la politique.
  1. Ingrid Daubechies, mathématicienne et physicienne belge, naturalisée américaine.
  2. Olivier Gourmet, acteur belge.
  3. Pierre Marcolini, pâtissier et chocolatier belge.
  4. Charles Michel, homme politique belge (Premier ministre depuis octobre 2014).
Les autres entrants apparaissent ci-dessous.
Des noms connus bien entendu, dont on s'étonne parfois qu'ils entrent seulement maintenant dans le dictionnaire, ou déjà, des morts et des vivants, qui tiendront bonne compagnie à nos quatre as nationaux.
  • Alaïa (Azzedine), couturier franco-tunisien.
  • Banksy (pseudonyme dissimulant une identité inconnue), artiste britannique.
  • Caine (sir Maurice Joseph Micklewhite, dit sir Michael), acteur britannique.
  • Casadesus (Gisèle), comédienne française.
  • Cimino (Michael), cinéaste américain.
  • Coe (Jonathan), écrivain britannique.
  • Deforges (Régine), écrivaine française.
  • Djoković (Novak), joueur de tennis serbe.
  • Ferro (Marc), historien et résistant français.
  • Françon (Alain), metteur en scène français.
  • Gaulle-Anthonioz (Geneviève de), résistante et militante française.
  • Gillot (Marie-Agnès), danseuse et chorégraphe française.
  • Hermé (Pierre), pâtissier français.
  • Jamal (Frederick Russell Jones, puis Ahmad), pianiste et compositeur américain de jazz.
  • Jia Zhangke, cinéaste chinois.
  • Jonasz (Michel), chanteur, auteur-compositeur et acteur français.
  • Kiraz (Edmond Kirazian, dit), dessinateur français.
  • Krugman (Paul), économiste américain.
  • Lavillenie (Renaud), athlète français.
  • Lemay (Lynda), chanteuse et auteure-compositrice canadienne de langue française.
  • Léna (Pierre), astrophysicien français.
  • Lévêque (Claude), artiste français.
  • Lévy (Bernard-Henri), philosophe français.
  • Mirzakhani (Maryam), mathématicienne iranienne. Médaille Fields 2014 ; première femme à obtenir cette récompense.
  • O’Keefe (John), neurobiologiste américano-britannique.
  • Ozouf (Mona), née Sohier, historienne française.
  • Passard (Alain), cuisinier français.
  • Pixar, studio américain de production de films, acquis par la Walt Disney Company en 2006.
  • Pouzin (Louis), ingénieur français.
  • Presle (Micheline Chassagne, dite Micheline), actrice française.
  • Quino (Joaquín Lavado, dit), dessinateur et scénariste argentin de bandes dessinées.
  • Rabhi (Rabah, puis Pierre), agriculteur, penseur et écrivain français. Pionnier de l’agroécologie.
  • Richard (Pierre Richard Defays, dit Pierre), acteur français.
  • Rosetta, sonde spatiale européenne.
  • Sterkfontein, site paléontologique d’Afrique du Sud.
  • This (Hervé), physicien et chimiste français.
  • Trouillot (Lyonel), écrivain haïtien d’expression française et créole.
  • Wall (Jeff), photographe canadien.
  • Yousafzai (Malala), militante pakistanaise. Elle reçoit en 2014 le prix Nobel de la paix, devenant à 17 ans la plus jeune lauréate de l’académie des Nobel.

Et à propos des mots, on note l'entrée de trois des nôtres: "frotteur" (pour effacer le tableau en classe), "réciproquer" et "relaver" pour laver à grandes eaux.

Pour le reste, le "Petit Larousse 2016", ce sont 62.800 mots, 125.000 sens, 20.000 locutions, 178.000 définitions, 4.500 compléments encyclopédiques, une chronologie universelle, 5.500 dessins,  schémas, photographies, drapeaux, cartes et planches, 17,5 millions de signes, 1.000 tonnes de papier.

La nouvelle lettrine J dans la partie des noms propres. (c) Larousse.

Et aussi de nouvelles lettrines faisant la part belle au voyage, ainsi qu'une carte d’activation qui, apposée sur la couverture du "Petit Larousse", donne accès au Dictionnaire Internet Larousse 2016.








vendredi 19 décembre 2014

De A à Z, "le petit peuple des faits divers" amoureusement rendu par Didier Decoin

Difficile de dire le contraire, les pages des faits divers dans les journaux exercent un haut pouvoir attractif chez le lecteur. Ici, on le fait souvent à coup de regards obliques. Dans la famille Decoin, Henri le père cinéaste (1890-1969), Didier le fils écrivain (1945-), c'était une institution. "Chez nous", écrit Didier Decoin dans son "Dictionnaire amoureux des faits divers" formidable d'humanité (dessins d'Alain Bouldoyre, Plon, 821 pages), "ils [les faits divers] étaient chez eux."

Ils étaient dans la cuisine, saturant les journaux froissés en boule en attendant d'éponger les poêles à frire, ils étaient dans le bureau paternel, découpés, annotés et encollés dans des tas de dossiers, ils étaient dans le salon sous forme de compilations. Et ils étaient même dans le pupitre d'écolier du jeune Decoin, mais cachés sous de sages protège-cahiers.

En réalité, ce qu'aimaient le père et le fils, ce n'était pas vraiment les faits divers, mais les personnages à leur origine. "Ce qui nous séduisait", écrit ici Didier Decoin, "c'était le petit peuple des faits divers." Et il en rend admirablement compte dans ce "Dictionnaire amoureux" bien épais. Epais comme quoi? Une tranche d'entrecôte, une cuisse de dinde de Noël, une part de terrine de fête? En tout cas, on mange beaucoup et bien dans les faits divers qu'a rassemblés l'auteur durant les cinq années qu'a duré ce travail. "Oui, on mange beaucoup dans mes histoires", me confirme Didier Decoin, de passage à Bruxelles. "Et de bonnes choses. Maigret mangeait, Miss Marple faisait des confitures, Poirot prenait de terribles petits-déjeuners." Quant à Nabilla qui a fait la une ces derniers temps? "On n'en sait rien et c'est dommage." Mais cela donne l'autorisation à l'académicien Goncourt de surveiller la presse à son sujet.

Didier Decoin.
"J'ai démarré très vite", me dit Didier Decoin. "J'ai choisi des faits divers qui m'interpellent et qui me donnent du plaisir à les écrire. J'ai ralenti quand j'ai cherché le ton du livre. C'est le problème des "Dictionnaires amoureux". Il faut un ton varié mais une unité. Il est resté 800 pages des 1.200 que j'avais écrites. Comme je lis partout, je pense à mes lecteurs, j'ai besoin que mes livres soient portables!"

Portables, portables, c'est vite dit. On en a quand même pour pas loin de 900 grammes. Mais quel bonheur de lecture que ce livre. On sent tout de suite l'intérêt pour l'humain de l'auteur, son désir de comprendre. "J'ai fait ce livre pour le plaisir de raconter des histoires. Les faits divers criminels sont souvent putrides et répugnants, ce qui me touche, ce sont les gens qui habitent les faits divers. La noyée de la Seine, par exemple, est une histoire formidable. Elle est la fille la plus embrassée du monde!"

"Je pense qu'on est criminel par circonstance plutôt que par naissance", m'explique encore l'écrivain. "Je le crois profondément mais certains psys me contredisent." Lui-même se demande quoi par rapport à notre Marc Dutroux. "Est-il né mauvais?" Il est peut-être une exception, celle qui confirmerait la règle Decoin.

Surtout, Didier Decoin a un talent fou pour raconter, pour faire des liens avec d'autres histoires analogues quand il développe un sujet, pour nous entraîner dans son bouquin à découvrir des gens auxquels on n'aurait jamais pensé. On le lit comme s'il nous parlait, comme s'il partageait avec nous des récits sur lesquels il est toujours très bien documenté. Des récompenses de lecture sans aucun effort, il nous gâte.

Dans les récits de vie, ou de mort, qui nous sont présentés, on ne trouvera pas beaucoup de noms très connus, ou alors abordés par des biais différents. "Il y a beaucoup de faits divers du XIXe siècle parce que la presse a tellement bien fait son travail à propos des affaires récentes que je n'ai rien à y ajouter". Mais on trouve plusieurs faits divers qui ont défrayé les colonnes au siècle dernier, dont l'affaire Amanda Knox, "tellement mignonne!". En réalité, Didier Decoin nous balade dans le temps et dans le monde, traquant l'humain derrière le drame, pointant ici un silence, là une vengeance, là encore un rêve inouï. De l'humain, toujours de l'humain. Le plaisir qu'a pris le Secrétaire de l'Académie Goncourt à écrire toutes ces entrées alphabétiques, puisqu'il s'agit d'un dictionnaire, se prolonge naturellement dans le plaisir de lecture du lecteur. Quel élan dans son écriture! Et pourtant, ses sujets choisis, il s'est forcé à les écrire les uns après les autres, de A à Z: "Je ne voulais pas commencer par les histoires que je préférais et avoir les autres à écrire ensuite."

Quant aux histoires écartées par Didier Decoin, "elles dorment dans une mémoire en attendant de peut-être se réveiller sous forme de roman".
Ces livres pourraient alors être les voisins de ceux qui racontent les destins de Kitty Genovese et Ruth Ellis, les formidables romans "Est-ce ainsi que les femmes meurent?" (lire ici) et "La pendue de Londres" (tous les deux chez Grasset, collection "Ceci n'est pas un fait divers", 2009 et 2013, au Livre de poche ensuite, 2010 et 2014).










vendredi 3 octobre 2014

La langue française, toute en nuances

"La langue française est immortelle à condition que chacun des mots qui la composent soit soumis à un examen permanent, et que les préjugés qui l'encombrent soient éliminés un par un", écrit Dominique Fernandez, académicien (élu en 2007 au fauteuil 25) et membre de la commission du dictionnaire, dans la postface de l'ouvrage "Dire, ne pas dire, du bon usage de la langue française" (Philippe Rey, 192 pages), rédigé par l'Académie française.

Que trouve-t-on dans ce précieux recueil, derrière la couverture verte qui pourrait évoquer les feuilles d'olivier brodées sur les habits verts des immortels? Une sélection de plus de deux cents entrées pêchées dans la rubrique "Dire, ne pas dire", inaugurée en octobre 2011 sur le site de l'Académie française. Une initiative appréciée des internautes et qui devint rapidement à double sens, comme l'explique en préface Yves Pouliquen, autre académicien (élu en 2001 au fauteuil 35) membre de la commission du dictionnaire. Créée pour donner des réponses à ceux qui s'interrogent sur notre langue, la rubrique se mua aussitôt en adresse électronique où envoyer également des emplois fautifs glanés ici et là.

Classées par ordre alphabétique, les entrées reprennent de nombreux mots ou expressions de la langue courante pour lesquels on hésite entre deux formules et expliquent, plutôt doctement mais c'est assez marrant, laquelle est bonne, laquelle est mauvaise. Des exemples "On dit" et "On ne dit pas" sont quasiment systématiquement donnés. Le livre permet de ne plus se tromper soi-même tant on est entouré de formules erronées et, aussi, de réviser ses classiques comme de s'initier aux subtilités des usages. Car tout est souvent questions de nuances.

Et pas question d'imaginer que les mots à la mode n'ont pas volé jusque sous la Coupole. On trouve dans "Dire, ne pas dire" aussi bien le célèbre mais déjà un peu ancien "au niveau de" que les plus récents "best-of", "blacklister", "booké", "booster", "briefer", "buzz" (abondance en lettre B) ou encore "candidater", "coach", "flyer", "friendly", "process", "replay" sans oublier l'insupportable "sur Paris?"

Un livre pour tous les amoureux du français.

Quelques exemples.












lundi 28 juillet 2014

LD couvre un "nouveau français" en dico

Lundi, c'est cours de français.
Sauf que ce lundi-ci, c'est moi qui prends la leçon.
Grâce au "Dictionnaire du nouveau français" que propose Alexandre des Isnards (Allary Editions, 528 pages).
A tout dire, quand j'ai vu arriver le bouquin, j'ai cru m'étrangler. Quoi? Tous ces mots venus notamment de l'anglais, qui me donnent de l'urticaire, seraient dans un dictionnaire et composeraient le "nouveau français"? Naaan, pas à moi.

Mais à l'examen, il s'agit surtout pour l'auteur de renseigner sur ces nouveaux mots qui nous envahissent, de les traduire, tout en gardant bien présent dans sa tête notre chère langue française. Le dico commence par exemple par "#" (hashtag), ce symbole qui fait de vous un vrai usager de Twitter. Au hasard des 500 pages, on croisera "c'est abusé (sic)", "ambiancer", "se backuper", "personal branding", "confusant", "faire son deuil", "forwarder", "impacter", "monitorer", "prioriser", "surkiffer"... Assurément, on est dans le monde d'aujourd'hui. Rien que d'écrire certains de ces mots ou expressions, j'en ai les cheveux qui se dressent. Mais je reconnais que d'autres pages m'ont fait sourire, ou carrément enchantée.

Alexandre des Isnards.
En tout, ce sont 400 nouveaux mots qu'a réunis pour ce dico Alexandre des Isnards, spécialiste de ce genre de travail. "J'ai déjà fait des collectes de mots lors de mes deux précédents livres", m'explique-t-il, lors d'un passage à Bruxelles, "L'open space m'a tuer" (Hachette littératures, 2008) et "Facebook m'a tuer" (Nil, 2011)." Ces deux ouvrages ont été publiés dans deux maisons d'édition différentes de celle où paraît son troisième livre du genre, pour la bonne et simple raison qu'il a suivi son éditeur, Guillaume Allary, dans sa nouvelle maison, qui porte son nom.

"Je suis choqué par les termes utilisés en entreprise", reprend le collecteur. "Mes glossaires précédents m'ont servi de base pour la partie consacrée à l'entreprise de ce nouveau livre." Les autres parties ont été conçues autrement, on le verra plus loin.

Alexandre des Isnards se considère comme "un autodidacte dans le domaine des mots". Immédiatement, on rêve que tous les lettrés diplômés soient alors autodidactes comme lui.

"J'ai fait Sciences Po à Paris, mais après avoir fait une licence d'histoire et de géographie à Nanterre. Pour obtenir un Deug (les deux premières années d'études universitaires), j'ai fait Hypokhâgne et Khâgne Lettres modernes, deux années de prépa littéraire intense, que j'ai beaucoup aimées, sauf que la seule issue me semblait d'être professeur. Et je n'ai pas eu envie d'être professeur. Quant à Sciences Po, c'est une école généraliste, considérée comme littéraire par rapport aux écoles de commerce. Elle mène à tout et à rien. Elle fait partie de ce qu'on appelle les "grandes Ecoles". J'ai trouvé mon séjour dans cette école frustrant car on avait la chance de croiser plein de personnes (conférenciers, enseignants) sans avoir le temps de leur parler, d'approfondir tellement nous étions soumis à un contrôle continu sous forme de fiches de lectures, d'exposés, et d'examens de toutes sortes qui nous accaparaient comme des jeunots. J'en ai acquis une méthode (synthèse, plan…)."

On la voit tout de suite la méthode. Sur 20.000 nouveaux mots qui apparaissent chaque année, un chiffre énorme car il tient compte des notices technologiques que l'usager du français courant ne voit jamais, 400 à 500 rentrent dans les usages. Et entre 50 et 100 de ceux-ci sont avalisés par les dictionnaires classiques, comme le Larousse, le Robert ou le Littré. Où vont les autres?

Alexandre des Isnards a attrapé 400 mots nouveaux avec son lasso - certains figurent aussi dans les dictionnaires de référence, mais ce n'est un crime. Pour chacun d'eux, il donne une définition brève, suivie d'une explication détaillée et précise, sur l'origine ou la genèse du mot, souvent assortie de citations. Le tout est suivi d'un ou plusieurs exemples, venus en grande majorité d'Internet. "Toutes les citations sont reproduites avec l'orthographe et la syntaxe de leurs auteurs", précise-t-il prudemment.

Lire l'ensemble de cet épais recueil est une opération passionnante tant il est documenté et chaque fois bien étayé. On peut aussi y piquer au hasard. Ou l'utiliser comme un dictionnaire. Je l'avoue, certains des "nouveaux mots" rencontrés ont parfois fait de moi une rebelle. Pour la bonne cause, celle de notre belle langue. Mais ce livre est un travail de pro, riche et joliment troussé.

Comment a procédé l'auteur pour choisir ceux-là et pas d'autres? "J'ai envoyé des demandes à mes connaissances", explique-t-il en souriant. "Forwardez-moi vos expressions les plus impactantes. Internet a changé nos mots. On écrit davantage, mais des mots pour aller vite. Mon point de vue est celui de la curiosité sociologique." Et sa cible, les seniors qui essaient de comprendre ce qui se passe ou se dit autour d'eux.

Quand les réponses sont arrivées, il en a fait un panier qu'il a proposé à la réflexion: "Qu'en pensez-vous ?  Je voulais essayer de créer une dynamique positive et de donner des exemples traduits en français académique. On est submergé par l'anglais aujourd'hui, c'est inévitable." Mais, sans en avoir l'air, il "utilise d'anciens outils pour redresser la langue obsolète maintenant." Comme l'"oxymore", le "faux ami", l'"acronyme" (comme ASAP), à ne pas confondre avec le "sigle" (ONG par exemple).

"Je n'ai pas eu l'idée de faire un livre satirique", ajoute encore l'auteur, "mais de répondre à la curiosité des gens sur la plupart de nos mots". En parcourant son dico, on fait des découvertes, avec lesquelles on se sent plus ou moins en harmonie.  J'ai adoré rencontrer le mot "capillotracté" (tiré par les cheveux). Lui  préfère "vapoter", "que je trouve joli, explicite, qui sonne français". Ou "plussoyer" "que j'aime bien aussi et sonne plutôt vieux français alors qu'existe aussi le très moderne "espace 2.0"."

Du côté des mots créatifs qui tiennent la route et qui ne viennent pas de l'anglais, on remarque "rageux" qui s'adresse aux commentateurs pénibles.

"J'ai fait un constat des usages, un travail de dépollution du langage", conclut Alexandre des Isnards.

Son excellent "Dictionnaire du nouveau français" fait en plus une étude sociologique de notre petit monde branché et/ou contemporain.

Son éventuelle réédition serait complétée de nouvelles formules à adresser à nouveaufrancais@allary-editions.fr