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jeudi 9 juin 2022

Il y avait les mots, puis il y eut les chiffres

LU & approuvé

Geneviève Brisac. (c) Jean-François Paga/L'Olivier.


"Un dos étroit, des cheveux fous", Geneviève Brisac nous propose un formidable nouveau roman où l'on retrouve Nouk, son double littéraire, son porte-voix. Le roman d'une vie au travail. Le roman de sa vie au travail. En vingt-trois chapitres titrés avec un panache parfois sarcastique, la romancière nous partage ses ruses de vie. "Pour survivre, il ne faut ni obéir, ni désobéir", écrit-elle. "Il faut ruser." Et ses citations préférées bien entendu. "Les enchanteurs" (Editions de L'Olivier, 192 pages) apparaît comme un texte de liberté après quelques années plus sombres. N'est-ce pas une phrase d'Anne Sylvestre qui l'introduit?

C'est la sixième fois que Geneviève Brisac, une vingtaine de livres -  principalement des romans  - en littérature adulte, une trentaine en jeunesse, appelle Nouk pour se dire (*). On la découvre aux études, arrivant dans son "carrosse", une 4L de couleur bronze, à Fontenay, découvrant sa chambre cellule. "Tout est toujours plus triste chez les filles que chez les garçons." On la voit écouter le Pop Club de José Arthur, se découvrir une conscience politique grâce aux Chiliens. Croire au pouvoir des mots. 

En quelques paragraphes, on retrouve tout l'art littéraire de Geneviève Brisac. Son attention aux petites choses pour faire comprendre les grandes sans devoir les dire. Sa plume légère, qui virevolte mais peut soudainement mordre. Son choix de parler en "je" ou en "elle" avec Nouk, alternance attrayante. Sa défiance devant la misogynie et, corollaire, son féminisme. Son ton faussement désinvolte qui cache une extrême sensibilité.

En suivant d'un bout à l'autre la carrière de Nouk, c'est l'évolution du monde du travail et celui de l'édition qu'elle connaît intimement en particulier que la romancière passe à son élégant et efficace scalpel. A dix-huit ans, l'idéaliste jeune femme pensait vivre, aimer, espérer, créer, vibrer. "La passion des mots et des livres ne me quittera plus jamais, j'en suis sûre." Elle va vivre, aimer, espérer, avoir deux enfants, créer, vibrer, et aussi morfler. Le métier change, même chez les plus vertueux. L'édition qui publiait des livres de mots auxquels les éditeurs croyaient glisse sur une pente où elle fabrique des livres dont les chiffres doivent clignoter en doré dans les bilans comptables.

Pourtant, Nouk avait cru en Olaf. Mais ce premier éditeur s'est rapidement séparé d'elle. Elle s'est relancée avec Werther, grand éditeur, excentrique et visionnaire. Cela finira mal aussi. Geneviève Brisac nous confie tout cela d'un air léger, faussement désinvolte, qui décrypte une brutalité feutrée et une misogynie généralisée. Un livre sur le travail lucide, romançant son histoire personnelle dans de rutilantes clés à décrypter. Un roman cinglant que ce soit à propos de la profession, du pouvoir dans l'entreprise, du sexe au travail ou de la place des femmes a fortiori quand elles sont mères.

Il y a de la désillusion, de la colère et de la mélancolie dans "Les enchanteurs" mais le roman est aussi et surtout une merveille d'écriture dont chaque phrase se savoure, composant une ode à la résistance et une célébration de la vie. De son ton piquant, Geneviève Brisac épingle les travers des uns, des unes et des autres. On ne peut s'empêcher de sourire et de rire. De s'insurger qu'une femme comme Nouk soit sacrifiée au nom de la "cause". Nombreuses seront les femmes qui se sentiront moins seules après avoir lu "Les enchanteurs". La lucidité donne une force intérieure sur laquelle aucun patron n'a de prise. Nouk le sait, Nouk le vit, Nouk nous l'offre.



(*) On a vu Nouk, alter ego littéraire ou porte-voix de la romancière dans 
  • "Les filles" (Gallimard, 1987)
  • "Petite" (L'Olivier, 1994)
  • "Week-end de chasse à la mère" (L'Olivier, prix Femina 1996)
  • "Voir les jardins de Babylone" (L'Olivier, 1999)
  • "52 ou la seconde vie" (L'Olivier, 2007)
D'autres notes sur Geneviève Brisac ici.



jeudi 14 novembre 2019

Karine Tuil doublement à l'honneur, prix Interallié hier, Goncourt des lycéens aujourd'hui



Karine Tuil - Les choses humaines.On voit doucement arriver la fin de la saison des prix 2019. Karine Tuil a remporté hier, mercredi 13 novembre, l'estimé prix Interallié, et aujourd'hui, jeudi 14 novembre, le Goncourt des lycéens, avec "Les Choses humaines" (Gallimard, 348 pages), son onzième roman. Un texte puissant, haletant, qui démonte la mécanique d'un procès pour viol, le viol lui-même, les rapports entre les hommes et les femmes aujourd'hui et le milieu médiatique. Bref, le monde contemporain avec le sexe au milieu et la machine judiciaire autour.

Pour lire le début des "Choses humaines", c'est ici.


Quel est le bilan hommes/femmes au moment où les grands prix littéraires d'automne touchent à leur fin? Voyons voir les palmarès, en incluant toutes leurs catégories...

Hommes
  • Grand prix du roman de l'Académie française: Laurent Binet (Grasset)
  • Prix Goncourt: Jean-Paul Dubois (L'Olivier)
  • Prix Renaudot: Sylvain Tesson (Gallimard)
  • Prix Renaudot essai: Eric Neuhoff (Albin Michel)
  • Prix Femina: Sylvain Prudhomme (Gallimard, L'arbalète)
  • Prix Femina étranger: Manuel Vilas (Sous-Sol)
  • Prix du Premier roman étranger: Sana Krasikov (Albin Michel)
  • Prix Médicis: Luc Lang (Stock)
  • Grand prix de littérature américaine: Kevin Powers (Delcourt)

Femmes
  • Prix Femina pour l'ensemble de son œuvre: Edna O'Brien (Sabine Wespieser)
  • Prix Femina essai: Emmanuelle Lambert (Stock) 
  • Prix du Premier roman français: Géraldine Dalban-Moreynas (Plon)
  • Prix Décembre: Claudie Hunzinger (Grasset)
  • Prix Médicis étranger: Auður Ava Olafsdottir (Zulma)
  • Prix Médicis essai: Bulle Ogier et Anne Diatkine (Seuil)
  • Prix Wepler: Lucie Taïeb (L'Ogre)
  • Prix de Flore: Sofia Aouine (De La Martinière)
  • Prix Interallié: Karine Tuil (Gallimard)
  • Prix Goncourt des lycéens: Karine Tuil (Gallimard)
  • Prix Renaudot des lycéens: Victoria Mas (Albin Michel)

Pas mal pour 2019 alors qu'on n'attend plus que le prix du Style et le prix Giono. Mais il n'est pas question de chanter victoire sans dénombrer le nombre de lauréates dans le palmarès des années précédentes de chaque prix. Et là, ce n'est pas la gloire. Et également tenir compte du poids de chaque prix.

On peut néanmoins saluer Gallimard qui rafle cette année Renaudot, Femina, Interallié et Goncourt des lycéens.

La littérature écrite par des femmes a aussi connu une bonne semaine en octobre quand deux d'entre elles ont été honorées conjointement par le Booker Prize 2019, la Canadienne Margaret Atwood et l'Anglo-Nigérienne Bernardine Evaristo et qu'une femme a reçu le prix Nobel de littérature 2018, la Polonaise Olga Tokarczuk.

Néanmoins, pour réfléchir plus en profondeur sur cette question, on se référera à l'essai de Geneviève Brisac, "Sisyphe est une femme" (L'Olivier, 207 pages). Une nouvelle édition plus exactement, révisée et augmentée, de son lumineux "La Marche du cavalier" (L'Olivier, 2002). "Un essai littéraire", m'avait-elle dit à sa sortie, il y a dix-sept ans, "sur les femmes écrivains qu'on ne trouve jamais en librairie. Ma question est: pourquoi les femmes n'accèdent-elles pas à la reconnaissance littéraire profonde, à une légitimité littéraire égale à celle des hommes, malgré le succès qu'elles peuvent avoir?"

Une nouvelle édition mais une colère intacte contre cette différence de traitement entre écrivains hommes et femmes. Les deux genres sont lus, aimés mais seuls les mâles résistent au temps.  La première édition explorait onze manières d'écrire féminines, c'est-à-dire onze manières de penser et de sentir le monde. De Karen Blixen à Virginia Woolf en passant par Jean Rhys. "Sisyphe est une femme" met également à l'honneur d'autres grandes écrivaines, Christiane Rochefort, Doris Lessing, Natalia Ginzburg, Vivian Gornick, tout en tentant encore et toujours de cerner l'énigme de la création. Car les préjugés contre les femmes auteures sont toujours aussi forts aujourd'hui.


samedi 28 juillet 2018

DTPE 14 A la recherche de la secrète Mélini

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans, des récits, des essais et des BD. L'été, le temps de relire ou de se rattraper aussi.

Les maîtres du mystère, pièces radiophoniques policières
adaptées à la fin des années 50 par Hélène Misserly. 


Il est des livres qui, malgré l'immense envie de les lire qu'on a, nous échappent pendant tout un temps. Rendez-vous raté, manque de temps, esprit indisponible,.. ils se dérobent, ou nous nous dérobons. Et puis, tout un coup, les planètes semblent s'aligner et la rencontre avec le livre a enfin lieu, fulgurante, plus forte encore que les espoirs qui avaient été placés sur cette lecture. Cela a été mon cas avec le superbe roman "Le chagrin d'aimer", de Geneviève Brisac (Grasset, 160 pages).

"On écrit pour comprendre ce que l'on ne comprend pas", explique Geneviève Brisac en quatrième de couverture de ce nouveau livre. "Quand j'écrivais "Vie de ma voisine" (NDLR, lire ici), mon héroïne, Jenny Plocki, me parlait de sa mère, la magnifique Rifka. Elle me racontait ses mots, elle évoquait ses gestes. L'amour d'une mère. Je mesurais mon ignorance dans ce domaine. Ma mère ne savait pas ces mots, ni ces gestes. Impuissante à m'aimer. Je suis partie sur ses traces. Celles d'une petite fille apatride et de sa mère danseuse, théâtreuse des années 20, connue sous le nom de Lina de Varennes.
Je suis partie sur ses traces de petite fille grecque et arménienne. Ma mère ne voulait rien savoir de son passé. Il a fallu que j'enquête et que je l'invente. Que je trouve les mots pour la retrouver. C'est ce livre, "Le Chagrin d'aimer". J'ai tissé une toile pour y prendre ma mère, cette insaisissable libellule. Chaque scène ici renvoie à un lieu, une époque, un objet (...)
Faisant ce portrait, j'ai tenté d'en savoir un peu plus sur elle, sur moi. Chemin faisant, j'ai compris que ce n'était qu'un début".

Chacun cherche sa mère à un moment. Même si celle-ci n'a jamais rien dit d'elle, a voulu effacer son passé, s'est abritée derrière une personnalité certes forte et complètement fantasque comme pour encore plus brouiller les pistes. C'est cette enquête que mène Geneviève Brisac dans ce très beau roman, qui n'a rien, disons-le tout de suite, d'une autobiographie. De son écriture légère, pétillante, fine et taquine parfois pour ne pas dire moqueuse, elle dresse un portrait en de multiples tableaux d'une ou deux pages en général, parfois plus quand le sujet l'impose, tous titrés, de cette femme dont elle est née. Cette mère avec qui sa relation a tenu souvent du malentendu malgré ses efforts de fille aimante. Comment aimer, dorloter, chouchouter, partager avec quelqu'un qui se dérobe, qui se ferme, qui vous remballe régulièrement? C'est tout cela que Geneviève Brisac consigne et organise, dans un texte vif qui fait régulièrement sourire, sans accusations ni reproches. Sans plainte exprimée non plus. Avec en filigrane la consolation de l'avoir peut-être enfin trouvée.

La romancière nous fait découvrir cette Jacqueline, dite "Hélène" dans la vie, "Mélini" dans le livre, de son enfance à son décès il y a onze ans déjà. Une personne qui semble avoir concentré sur sa personne la moitié des destins de l'Europe du siècle dernier, la Grèce, l'Arménie, la Turquie, les guerres, l'extermination, l'exil... Quel héritage! Ce qui n'a pas empêché, peut-être explique, sa personnalité extravagante. Fumeuse de cigarettes brunes, conductrice intrépide, lectrice de polars vorace, auteure assidue, opposée à Beauvoir et Sagan, séductrice et provocatrice à l'occasion, voleuse par idéal politique et épouse ayant besoin de se rassurer sur l'amour de son mari en même temps qu'elle a confiance en lui. Fine perceptrice de la détresse des autres plutôt que des siens comme le montre la scène de l'atelier d'écriture. Sensible derrière les barrières de protection qu'elle a érigées autour d'elle mais fermée à l'amour maternel. Méchante à l'occasion, manipulatrice à ses heures et en finale, terriblement attachante.

En livrant les fruits de son enquête familiale sans commentaire, Geneviève Brisac nous laisse libres d'aimer sa mère et de ressentir son chagrin à elle, sa fille. Son texte magnifique qui dit une terrible envie de vivre au-delà de tout le reste est un bonheur de lecture et une incitation à s'interroger sur le destin de nos voisines.

Pour lire en ligne le début du "Chagrin d'aimer", c'est ici.


Sans oublier
DTPE 1: "Moria" de Marie Doutrepont (récit, 180° éditions)
DTPE 2: "The t'Serstevens collection" (photos, Husson éditeur/IRPA)
DTPE 3: "La maison à droite de celle de ma grand-mère" de Michaël Uras (roman, Préludes)
DTPE 4: "Le passé définitif" de Jean-Daniel Verhaeghe (roman, Serge Safran éditeur)
DTPE 5: "Ecrire en marchant" de Chantal Deltenre (récit, maelström reEvolution)
DTPE 6: "Encyclopædia Inutilis" de Hervé Le Tellier (nouvelles, Le Castor Astral)
DTPE 7: "Poisson dans l'eau" d'Albane Gellé et Séverine Bérard (jeunesse) et "Trente cette mère - maintenant" de Marcella et Pépée (poésie, Editions Les Carnets du Dessert de Lune)
DTPE 8: "Christian Bérard clochard magnifique" de Jean Pierre Pastori (biographie, Séguier)
DTPE 9: "N'essuie jamais de larmes sans gants" de Jonas Gardell (roman, Gaïa)
DTPE 10: "Terres promises" de Milena Agus (roman, Liana Levi)
DTPE 11: "Peut-être pas immortelle" de Frédéric Boyer et "Deuil" de Dominique Fourcade (poésie et récit, P.O.L.)
DTPE 12: "Maria" d'Angélique Villeneuve (roman, Grasset)
DTPE 13: "Les étrangers" d'Eric Pessan et Olivier de Solminihac (roman, l'école des loisirs)



mardi 17 janvier 2017

Quand Geneviève Brisac pose sa douceur attentive sur la vie lumineuse de Jenny Plocki

Geneviève Brisac.

Quel bonheur de retrouver Geneviève Brisac romancière! Un roman mais un "roman vrai" que ce splendide "Vie de ma voisine" (Grasset, 176 pages) tout juste paru. Un titre qui amène à un texte fort, bouleversant, déroulant l'extraordinaire destin d'Eugénie Plocki, née en France en 1925 de parents juifs polonais. Eugénie Plocki, dite Jenny, ou Nini, une femme plutôt de l'ombre qui émeut par sa force, son énergie, sa lumière, subtilement dite par une écriture en petites touches. Une voisine dont la rencontre embellit le lecteur.

Les deux femmes se sont présentées l'une à l'autre à la faveur du déménagement de Geneviève Brisac. Jenny a abordé sa nouvelle voisine dans la cage d'escalier de leur immeuble. Elle voulait lui parler de Charlotte Delbo. Dire qu'elle avait très bien connu la rescapée des camps d'Auschwitz et de Ravensbrück à celle qui avait participé à une émission de radio à son sujet (France Culture, 2013, ici).

Y a-t-il un hasard à l'amitié? Charlotte Delbo aura été l'occasion pour elles deux de se parler. Tout de suite, un lien profond va naître, s'épanouir et les unir à jamais. Car les voisines se sont rencontrées, au sens premier et second du terme. Elles se sont trouvées, écoutées. Jenny va se raconter petit à petit à Geneviève, sans jamais s'apitoyer sur son destin. Et cette dernière va renouer avec son ADN, écrire. Partager sur le papier ces conversations, ces thés, ces promenades, ces émotions. Retranscrire l'extraordinaire élan vital de Jenny, qui n'est pas très différent de celui de Charlotte Delbo.

"Vie de ma voisine" relate l'itinéraire de Jenny: petite fille à Paris dans l'entre-deux-guerres ("Nous n'étions pas riches mais tout allait bien"), ado juive traquée et obligée de se débrouiller seule pendant la guerre et l'occupation - sa mère lui apprendra en deux heures à être une femme libre et indépendante -, institutrice adepte des nouvelles méthodes pédagogiques ("Poser les questions qui dérangent. Tout est là. Toujours. C'est l'essence de l'esprit d'enfance"), résistante absolue, militante politique ("A la place de la loi du plus fort, j'ai choisi l'apprentissage de la démocratie"), amoureuse de la liberté. Une orpheline qui a tiré sa force prodigieuse de l'amour qu'elle a reçu de ses parents, confiants en ses capacités à tenir et à avancer, même sans eux. De son amitié depuis toujours avec Monique, "la personne la plus fiable du monde". De sa rencontre avec Jean-René.

Mais le livre est aussi le récit en contrepoint de la construction de ces pages tellement belles, à l'écriture délicate et gracieuse. Une incise ici, une réflexion ou une digression là. La porte-voix et la voix se superposent parfois. Les "je" se confondent de temps en temps. Geneviève? Jenny? L'une et l'autre sont si proches. Immense plaisir à lire ce "roman vrai" dont émanent une incroyable énergie et un espoir constant en ces temps de tristesse. Cette pensée forte, lumineuse, sans auto-apitoiement, aide, donne du courage. "Vie de ma voisine" dit bien plus qu'une vie, ses joies et ses tragédies. Il célèbre une héroïne en mots attentifs qu'on a envie de partager.

Pour lire le début de "Vie de ma voisine", c'est ici.

Pour réécouter la très belle émission de "L'humeur vagabonde" (France Inter) que Kathleen Evin a consacrée au livre, c'est ici.

Geneviève Brisac sera à la librairie namuroise Point-Virgule le vendredi 3 février à 20 heures (1 rue Lelièvre).


mercredi 11 mai 2016

école des loisirs, ficelle et autres objets volants













Ting! Un mail entre à l'instant dans ma boîte. C'est un nouveau communiqué de l'école des loisirs, daté du 10 mai. Pas difficile de deviner qu'il concerne à nouveau les "romans" que publie la maison de la rue de Sèvres (on peut le lire ici). En effet, depuis le 5 avril (lire ici), un blog intitulé "la ficelle" publie chaque jour un texte de romanciers et de romancières de l'école des loisirs contant ce qu'était d'écrire pour, et avec, Geneviève Brisac - ou de traduire pour elle. Autant de témoignages qui font à la fois chaud au cœur, vu l'attention portée à des auteurs de livres destinés à des enfants ou à des ados et à leur public, et froid dans le dos puisque, depuis le congé de maladie de l'éditrice historique à la fin de l'an dernier, plusieurs contrats de romans signés ont été déchirés par Arthur Hubschmid, un des co-fondateurs de la maison parisienne née en 1965, un dénicheur d'albums hors pair, qui est aujourd'hui celui qui décide de l'avenir des textes qui lui sont présentés.

J'imagine bien que les textes de "la ficelle" ne doivent pas faire plaisir à tout le monde. Ils disent un passé et un présent et s'inquiètent pour l'avenir. Jamais, ils n'ont remis en question le personnel de l'école des loisirs. Si le communiqué du jour de cette denière est moins langue de bois que le précédent (il rend notamment nommément hommage à Geneviève Brisac), il est de nouveau, et c'est sans doute logique, à côté de la  vraie question, l'avenir des auteurs remerciés ou en voie de l'être.

Je comprends évidemment que les équipes soient déroutées devant cette situation inédite mais faut-il utiliser leur désarroi pour communiquer? Ceux qui semblent les plus perdus dans cette affaire ne sont-ils pas les auteurs dont le manuscrit accepté a ensuite été refusé et ceux qui craignent ne plus être entendus dans cette maison d'édition, dont il n'est pas fait ici mention?  La seule personne incriminée sur "la ficelle" est Arthur Hubschmid, pour les choix qu'il fait aujourd'hui et pour son attitude actuelle. Je n'ai lu aucune remise en cause de son passé d'éditeur d'albums de qualité. Je comprends aussi que le cas des auteurs ne se règle pas dans un texte public. Mais alors pourquoi communiquer?

Moralité: quand tu veux communiquer sans rien dire, tourne sept fois la ficelle dans ta bouche ou ton cerf-volant t'échappera.




mercredi 13 avril 2016

Le soutien de ses auteurs à Geneviève Brisac


Le 5 avril est apparu sur la toile le blog "la ficelle", énigmatiquement sous-titré "Si ton cerf-volant est cassé, garde la ficelle".

S'y sont regroupés des écrivains de l'école des loisirs, démunis devant le changement de ligne éditoriale de la maison cinquantenaire.
Ils se présentent ainsi:
"Une grande maison d'édition jeunesse, L'Ecole des Loisirs, change de cap sans prévenir. Des auteurs de romans restent à quai, d'autres sont tombés à l'eau. Dans ce blog, des auteurs concernés prennent la parole pour donner leur point de vue. Ils souhaitent dire ce que L'école des Loisirs représentait pour eux; parler littérature jeunesse, celle qu'ils aiment et qu'ils veulent écrire; montrer leur soutien à ceux qui partent ou ceux qui restent; et pourquoi pas parler économie, politique éditoriale et politique au sens large. Bref, dialoguer, s'exprimer et dire à Loisirs."
Depuis le 5 avril, les billets-témoignages d'écrivains s'y succèdent. Dix à cette heure: Alice de Poncheville, Nastasia Rugani, Isabelle Rossignol, Claire Castillon, Fanny Chiarello, Coline Pierré, Gilles Barraqué, Charles Castella, Agnès Desarthe... Les lire devrait être réjouissnt. Vu les circonstances, c'est d'une tristesse absolue mais nécessaire. Tous racontent le passé avec Geneviève Brisac, la responsable des romans depuis 1989, écartée sans ménagement à la fin de l'année dernière (elle est officiellement toujours en place, mais en arrêt maladie). Un temps où la littérature avait le droit, même le devoir, d'exister pour les enfants. Chacun dit à sa façon une manière de faire magnifique, un souci des auteurs et des lecteurs. Humanité et talent professionnel.

Les lire est d'une tristesse absolue car ils disent le passé. Louis Delas, le nouveau directeur de l'école des loisirs, a défini pour "Livres-Hebdo" la ligne éditoriale des romans: "Nous publions des romans avec des personnages positifs et entreprenants auxquels il arrive des aventures qui permettent aux lecteurs de s'identifier et de se construire dans un monde complexe." Oui, on se pince. On tentera de ne pas se remémorer l'aventure qu'a été la publication de Robert Cormier ou des deux Christophe, Honoré et Donner... Maintenant, les machines sont réglées. Ecrivains, placez-vous dans les lignes désormais. Ne dépassez pas.

Quel sera l'avenir des romans à l'école des loisirs? On peut s'en inquiéter. Car peu répondent aux normes actuelles. Heureusement il reste deux milliers de livres formidables en collections Mouche, Neuf et Médium qui ont été publiés et souvent réimprimés. Pas tous hélas. Et j'attends avec impatience que le site renouvelé dernièrement de l'école des loisirs mentionne aussi les livres épuisés, par respect du lecteur, de l'étudiant, de l'amateur de littérature de jeunesse ou du chercheur dans ce domaine.

Je pensais à tort qu'avait été écarté du catalogue de l'école des loisirs le chef-d'œuvre qu'est "Le passage" de l'Américain Louis Sachar (traduit de l'anglais par Jean-François Ménard, 2000)  - alors que "Manuel de survie de Stanley Yelnats pour le camp du lac vert", qui y est lié l'est (Médium, 2004)! Je suis rassurée que c'est le résultat d'embrouilles avec le nouvel agent de Louis Sachar. Il a contacté Gallimard Jeunesse et signé avec cette maison en "ignorant" que la traduction française existait depuis plus de quinze ans à l'école des loisirs.

Je vous passe le détail des courriers entre les trois parties intéressées. Le résultat en est que "Le passage" de Louis Sachar est maintenant disponible chez Gallimard Jeunesse, en coédition avec l'école des loisirs (c'est écrit en tout petit sur la couverture), toujours donc dans la traduction de Jean-François Ménard. Ce serait évidemment bien que le site de l'école des loisirs l'indique même si la commercialisation du livre est assurée par Gallimard.

En tout cas, "Le passage" est un livre total, mêlant western, amour fou, trésor et apprentissage. Le dix-neuvième, à l'époque, que l'auteur avait écrit pour la jeunesse. Plébiscité par des centaines de milliers de lecteurs. Un texte superbe, admirablement construit où on découvre la vie, si on peut l'appeler ainsi, au camp du lac vert.

Un lieu loin de tout, cuit et recuit par le soleil qui en a fait disparaître la moindre goutte d'eau. Là, des jeunes qui ont eu maille à partir avec la justice creusent des trous. Tous les jours. Sous une impitoyable chaleur. Dimensions imposées: 1,5m de diamètre, 1,5m de profondeur. La taille d'une pelle. Dans quel but? Pour "se forger le caractère" sans doute mais aussi pour servir certains projets du directeur. Petit à petit, le lecteur découvre ce quotidien éprouvant. Des bribes d'existence se dévoilent à lui, croisant des destins, entrecoupées de pans d'autres vies qui se sont déroulées plus de cent ans auparavant. "Le passage" est un livre terriblement émouvant, mais aussi très drôle par moments. C'est un roman d'une qualité rare qui ouvre le lecteur aux autres et à lui-même. Un texte indispensable.


Et donc, je répète, n'oubliez pas de lire "la ficelle" régulièrement. C'est un parfait plaidoyer pour une belle littérature de jeunesse, exigeante et réjouissante.

Ci-après, un communiqué de l'école des loisirs
au sujet des romans de la maison.