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lundi 31 octobre 2022

Une très belle adaptation BD de Jean-Paul Dubois

LU & approuvé

Un père terriblement inventif. (c) Futuropolis.

Il y a près de trente ans que Jean-Paul Dubois a publié "La vie me fait peur", son dixième roman (Seuil, 1994; Points, 1996), juste avant "Kennedy et moi" qui le rendra célèbre deux ans plus tard. Il y explorait déjà nos angoisses familières, de son regard désabusé et distancié sur le monde et les rapports humains. On y suivait un anti-héros mélancolique, Paul Siegelman, entre drame et drôlerie, trentenaire à la dérive.

C'est dire si je me suis réjouie en apprenant l'adaptation en bande dessinée de "La vie me fait peur" par Didier Tronchet au récit et Christian Durieux aux dessins (Futuropolis, 80 pages). Lecture faite, j'applaudis  cette adaptation illustrée, première collaboration des deux auteurs, qui s'empare du livre de Jean-Paul Dubois sans le copier bêtement mais en le retravaillant dans l'esprit du romancier. Les pages d'ouverture sont un véritable hameçon. On voit le héros, tout doux, avec sa petite coupe de cheveux, son costume et surtout ses yeux si bleus, face à son épouse. "Quand ma femme m'a licencié de ma propre entreprise, je ne me suis pas révolté. Il devait y avoir une certaine logique là-dessous... mais laquelle?". Il se lève, nous est présenté de dos: "C'était comme l'aboutissement d'un long processus qui m'avait échappé. Mais est-ce que tout ne m'avait pas échappé depuis le début?"

L'histoire de Paul va commencer. (c) Futuropolis.

Contrairement au roman qui était un long flash-back, la bande dessinée suit l'histoire de Paul dans l'autre sens, à l'endroit. Depuis son enfance, entre un père génial inventeur de projets invendables et une mère davantage terre à terre. Avec des voyages aussi fous que foireux. Avec un drame familial caché. Avec une foi inébranlable en l'avenir qui va un jour s'écraser. "C'est ainsi que j'ai grandi... Dans cette atmosphère de cabaret entretenue par un illusionniste inconstant et sa partenaire bienveillante..."

La fin de la jeunesse de Paul est toutefois brutale. Il fuit son père veuf loin, très loin, teste la vie, les métiers, les occupations. Plus de sept ans se passent avant qu'il ne comprenne que son fou de père lui manque. La vie va leur réserver un miracle. Un miracle qui va toutefois à nouveau séparer père et fils avant de les réunir définitivement, apaisés, donnant toute sa force au titre "La vie me fait peur". Texte sobre et précis et dessins tout en douceur portent merveilleusement le destin de cet homme, témoin de sa vie jusqu'au jour où il décida d'en être l'acteur.

Pour feuilleter en ligne le début de "La vie me fait peur", c'est ici.






lundi 4 novembre 2019

Jean-Paul Dubois lauréat du prix Goncourt 2019


Fin du suspense à propos du prix littéraire français le plus attendu de l'année (les dernières sélections sont ici).

12h45. Un tweet de l'Académie Goncourt annonce: "Jean-Paul Dubois remporte le 117e prix Goncourt au 2e tour de scrutin par 6 voix contre 4 à Amélie Nothomb."

Une récompense méritée pour un très beau roman que mon invitée, Sarah Trillet, avait chroniqué ici.

Une première palme Goncourt pour les Editions de l'Olivier. "Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon" est le vingt-deuxième ouvrage de Jean-Paul Dubois.



Le prix Renaudot a, lui, été attribué à Sylvain Tesson pour "La Panthère des neiges" (Gallimard) au 2e tour par 6 voix contre 2 pour "La part du fils" de Jean Luc Coatalem (Stock) et 2 voix pour "Pourquoi tu danses quand tu marches?" de Abdourahman A. Waberi (JC Lattès); à noter que le livre lauréat ne figurait pas dans la sélection finale des jurés (une manie au Renaudot).
Le prix Renaudot essai va à Eric Neuhoff  pour "(Très) cher cinéma français" (Albin Michel).






vendredi 20 septembre 2019

Pour Jean-Paul Dubois, tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon

Par Sarah Trillet, invitée de LU cie & co


Jean-Paul Dubois.

Jean-Paul Dubois nous livre un  nouveau joyau de littérature, un chef-d'oeuvre. "Tous les hommes n"habitent pas le monde de la même facon" (L"Olivier, 256 pages), son vingt-deuxième livre, raconte la vie de Paul Hansen, homme à la "petite" histoire, factotum dévoué d'un immeuble huppé habité par des résidents vieillissants. Il y mène une existence tranquillement heureuse avec sa femme et son chien jusqu'à ce que l'histoire bascule et fracasse son quotidien. Les événements s'enchaînent et il commet l'irréparable, dans des circonstances qui seront dévoilées à la toute fin du roman.

Paul se retrouve dans les entrailles d'une prison montréalaise où il partage un carré de béton sordide avec Patrick Horton, un colosse dont le pedigree force le respect dans la grammaire carcérale. L'auteur décrit avec une justesse saisissante les conditions de détention déshumanisées et encadrées à l'excès, la promiscuité et les effractions d'intimité les plus avilissantes qu'ils ont à y subir. Mais cela n'empêchera pas que naissent entre eux une complicité et une tendresse salutaires.
"Je n'ai pas ce genre de prairie mentale pour laisser filer et courir mes idées. Je suis totalement prisonnier. Enfermé. Cet endroit me possède et chaque jour m'écorche. Certes, j'ai mes visites. Mais certains jours, les morts sont comme nous tous, ils ont le mal de vivre."
Pour traverser sa solitude aux heures sombres, Paul convoque les fantômes de ses amours perdus: son père, sa femme et sa chienne avec qui il continue le dialogue jusqu'à retrouver le chemin du sommeil. Il remonte les souvenirs qui l'ont constitué, ses filiations complexes, les virages des trajectoires de chacun, de leurs certitudes et destinées. Alternant avec le déroulé de sa détention et des échanges avec son co-détenu, l'auteur nous fait voyager entre le Danemark, Toulouse (bien entendu) et le Canada. Les petites histoires constituent ainsi peu à peu la grande histoire, et un portrait de société se dégage: un monde dominé par les injustices et les hasards, que tous les hommes n'habitent effectivement pas de la même façon.
"Débarrassés de toute contrainte, nous éprouvions alors le sentiment de flotter dans le temps, d'être pleinement propriétaires de nos vies, de sécréter à chaque pas de l'insouciance et des molécules de bonheur, tandis que la chienne roulait son pelage blanc dans des manteaux de neige."
En virtuose du sentir et du dire, Jean-Paul Dubois dépeint ses personnages et leurs tribulations avec un style indéfinissable, dont l'élégance n'est jamais loin du fou rire. Il révèle leurs failles mais aussi leurs points de lumière, avec un regard tantôt tendre, tantôt navré, qui donne à voir sans jamais verser dans l'explication ni l'apitoiement.

Si aucun doute ne subsiste sur l'affinité de l'auteur avec la désespérance, celle-ci garde un je-ne-sais-quoi d'éclatant et laisse intacte sa capacité à s'émerveiller des fulgurances improbables et des balbutiements du monde.
"Voir ainsi ce colosse assassin donner le meilleur de lui-même pendant ces tâches puériles a un côté touchant, mais aussi sacrément angoissant, tant il interroge sur les méandres merdeux de l"âme humaine."
J’ai trouvé ce roman bouleversant et très réussi. Il figure dans la première liste du prix Goncourt de cette année, où il a définitivement sa place. Pour reprendre une formule de l’auteur (page 45), les livres de Jean-Paul Dubois sont "magiques, inexplicablement familiers, ils entrent en nous et trouvent immédiatement leur place".

Pour lui faire honneur, je reprends un extrait de la préface d'un autre chef-d'œuvre ("Ask the dust" de John Fante), rédigée par Bukowski en 1979, où il évoquait l'auteur et la magie qu'il venait de découvrir: "Voilà enfin un homme qui n'avait pas peur de l'émotion. L'humour et la douleur mélangés avec une superbe simplicité". Ce ne serait pas l'usurper que de l'adresser également à Jean-Paul Dubois.