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jeudi 16 février 2017

Promenade à Venise avec Sara et quelques chats

Dire le mot Venise, c'est penser carnaval, gondoles ou chats. Grâce à l'album pour enfants "Si les chats de Venise..." d'Edith de Cornulier-Lucinière et Sara (Le Genévrier, collection "Carte blanche", 40 pages), c'est aussi plein d'autres choses. Car la Sérénissime n'y apparaît pas que pour ses chats et son carnaval (du 18 au 28 février cette fois) sur fond de gondoles.

On en découvre des pans inconnus ou oubliés, grâce aux somptueux papiers déchirés de Sara qui se posent sur des textes brefs et attrayants dont on comprend bien qu'ils font allusion à des personnes ou à des situations en lien avec Venise au cours du temps.

Le pont des Tétons où se rassemblement les chats. (c) Le genévrier.

Dans ce superbe album à l'italienne dont les illustrations se déploient souvent sur double page, ce sont les chats qui racontent "les secrets oubliés de leur ville". Des événements ou des personnes qui frappent par leur yeux charbonneux. On suit les guides à quatre pattes, noirs comme le charbon, le long des canaux et sur les ponts, merveilleux ambassadeurs qui portent le passé de leurs ville et conduisent le lecteur vers le carnaval, le doge, l'ange, l'enfant du ghetto, le rabbin Léon, Casanova, le pont des  Soupirs, celui des Tétons, les reines de Venise, le peintre Giorgione, le préféré de Sara, le Campanile, la lagune... Autant de sujets effleurés qui sont expliqués dans un lexique final.

Le peintre Giogione et son modèle Laura. (c) Le Genévrier.

Le texte d'Edith de Cornulier-Lucinière propose une visite originale de la ville, attisant la curiosité. Il est puissamment interprété par les papiers déchirés  et collés de Sara, dépouillés et expressifs, d'une distinction et d'une exigence rares aujourd'hui. Les personnages et les décors sont esquissés, suggérés dans des papiers dont les tons disent merveilleusement la ville. Si on retrouve le noir, le gris et le blanc chers à Sara, l'artiste y ajoute des oranges et des ocres, pour mieux s'unir au safran, l'épice locale qui teinte les murs et les vêtements. Des pointes de bleu aussi, pour le ciel, les canaux ou les pieux où amarrer les gondoles. "Si les chats de Venise..." est un album rare à ne pas manquer. Pour tous, enfants et adultes.







jeudi 7 août 2014

Eloge de l'hospitalité en papiers déchirés

Sara.
Les papiers déchirés de Sara,
on ne s'en lasse pas.
Ses albums se suivent
et ne se ressemblent pas.

Deux sont déjà sortis
en cette année 2014.
Un troisième est annoncé le 24 septembre,
"Blancheneige" (Le Genévrier).


"L'invité arrive", de Du Fu et Sara (Hongfei Cultures, 40 pages), est tout en harmonies de verts, ocres et roses. Avec son accueillante terrasse en fer forgé en couverture, ses verres et sa bouteille à partager, on pourrait croire que l'histoire se déroule aujourd'hui.
Pourquoi pas? Même s'il s'agit en réalité d'un poème chinois classique, écrit au VIIIe siècle, sur les joies de l'amitié et de l'hospitalité. La poésie n'est-elle pas éternelle?

L'album est conçu par doubles pages que remplissent peu à peu les papiers déchirés de Sara. Le texte de Du Fu apparaît, quant à lui, en lettres blanches sur les fonds de couleur. A la fin, un texte présente la poésie classique chinoise et le poème lui-même apparaît en caractères chinois.

Le livre s'ouvre sur l'esquisse d'un paysage: une silhouette, deux oiseaux, trois arbres, pas de texte. En page suivante, "Les eaux printanières se répandent au nord et au sud de ma maison" est la première phrase qui sous-titre le même paysage, vu avec un effet de zoom avant. On se rapproche ensuite encore un peu pour lire "tandis que des nuées de mouettes passent jour après jour."

L'homme apparu en silhouette sombre est assis sur une marche dans son jardin. Trois mouettes lui tiennent compagnie durant ses réflexions. Il entame ensuite ses préparatifs pour accueillir son invité.

L'homme se prépare à accueillir son invité. (c) Hongfei culture.

Le portillon au bout de l'allée aux fleurs s'ouvre enfin: c'est le visiteur, tout de blanc vêtu.

Le portillon s'ouvre, l'invité est là. (c) Hongfei Culture.

Même s'il n'est pas riche, l'hôte fait de son mieux pour bien recevoir son invité. Il convie aussi auprès d'eux son voisin, habillé de gris. Les tons de fond ont changé: de l'ocre brun à l'ocre rouge en passant par le bleu et le vert sur lesquels se découpent des plantes souvent fleuries.

Quel bonheur de contempler la page où les trois hommes vont lever ensemble une coupe à l'amitié! La sobriété de Sara épouse superbement le texte classique, en huit strophes de sept caractères. Quel art de vivre! Et la joie qui naît d'être reçu de telle manière.

L'album "L'invité arrive" refermé, les yeux pleins d'images, l'imagination emplie de poésie, il ne reste qu'à se préparer de façon identique avant qu'arrive le prochain invité.


En format à l'italienne à dos toilé, où classiquement textes et illustrations se font face, "L'homme des villes de sable", de Sara et Edith de Cornulier-Lucinière (Chandeigne, 32 pages), rapporte une histoire vraie, celle d'un marin des Sables d'Olonne en Vendée. Il s'appelait Paul Imbert et vécut au XVIIe siècle.

Malgré les naufrages, malgré les tempêtes et les dangers, Paul Imbert a la mer en lui. Il veut devenir marin. Le jeune mousse devenu capitaine à l'âge de vingt-cinq ans ne rêve que de voguer sur l'océan Atlantique. Il sera moins bien servi lorsqu'il sera capturé par des corsaires au large du Maroc. Le capitaine et ses matelots sont ensuite débarqués dans la ville de Salé.

L'appel de la mer. (c) Chandeigne.

Paul Imbert sera acheté par le pacha de Marrakech, le caïd Ammar el Feta, lequel se verra bientôt confier une expédition vers Tombouctou. Paul Imbert deviendra ainsi le premier Européen à entrer dans la ville aux mille trésors et aux 333 saints. Il n'en reviendra toutefois pas malgré le navire français qui tente de le délivrer.

L'arrivée à Tombouctou. (c) Chandeigne.

Voilà un album biographique qui raconte une vie peu ordinaire et peu connue à la façon d'une histoire. La longueur des textes le réserve à des enfants sachant déjà bien lire. Mais les illustrations de Sara permettent d'en aborder la lecture plus tôt, avec l'aide d'un adulte médiateur.



vendredi 29 novembre 2013

LM quand Sara parle de ses papiers déchirés

Le deuxième Festival des illustrateurs qui s'est tenu à Moulins en septembre 2013 avait entre autres invité Sara qui a, depuis toujours, choisi les papiers déchirés comme technique.

Une façon originale, sobre et terriblement efficace qu'elle explique dans une séquence vidéo, filmée par l'Ecole Estienne pour le site Ricochet.

Ecoutons-la.





L'album dont Sara parle ici est "A quai" (avec un DVD, Seuil Jeunesse,  2005). L'histoire d'un chien (thème récurrent chez elle) jaune (couleur qui rappelle un autre chien jaune), d'un marin et d'une mystérieuse femme en rouge qui se croisent une nuit, à travers un album, une lettre, un film. L'auteure-illustratrice présente leurs trois points de vue. Le DVD contient un film d’animation réalisé également en papier déchiré.


L'année 2013 est riche pour Sara: trois albums, deux créations et une réédition! La graphiste parisienne qui a commencé à publier chez Epigones en 1990 ("A travers la ville" et "Dans la gueule du loup") est aujourd'hui à la tête d'une bonne trentaine d'albums, chez divers éditeurs, la plupart sans texte. Parfois quand même, elle illustre un conte. Une seule fois, elle a écrit un texte, que Bruno Heitz a illustré. C'était le formidable "Ce type est un vautour" (Casterman, 2009).

"Eléphants" reparaît dans la collection "Encore une fois" (Ed. Thierry Magnier), petit format,  couverture souple, mini prix. "Ce petit livre est un très joli objet, très soigné", en dit-elle.
Pas un mot de texte dans cet élégant album qui fait trembler mais finit bien. Fidèle à sa technique des papiers déchirés, Sara raconte l'histoire toute simple d'un éléphanteau sauvé des loups par les aînés du troupeau. Les petits ont le droit de jouer et les grands celui de veiller. Au-delà du choc des couleurs, le brun pour les pachydermes, le rouge pour les loups, le gris pour l'ambiance de nuit, c'est la douceur de la famille que l'auteur célèbre.

"Le Roi-Grenouille ou Henri-le-Ferré", (Grimm, traduction d'Armel Guerne, Le Genévrier,
56 pages). Enfin, une version intégrale de ce conte des frères Grimm, le premier qui apparaît dans le premier tome des "Contes de l'enfance et du foyer" (1812). La cadette des filles du roi va devoir tenir l’imprudente promesse faite à une vilaine grenouille: pour avoir récupéré la boule d’or que la jeune princesse avait laissé tomber dans l’eau de la fontaine, celle-ci exige de partager sa vie…
A ce propos, Sara s'est  posé quelques questions. Elle y a bien sûr cherché des réponses visuelles: "Que faire d'une balle en or qui disparaît à la moitié du conte et dont on ne parle plus du tout? Qui est Henri-le-Ferré qui arrive soudain dans les dernières lignes du conte, alors qu'il est présent dans le titre? Le "ou" du titre est-il inclusif (ex.: la timidité ou la peur l'empêche de...), exclusif (ex.: fromage ou dessert) ou alternatif (ex.: le vin ou la boisson des dieux)? Pourquoi le père oblige-t-il sa fille, la cadette, a cette intimité avec l'horrible grenouille?"

"Un bon fermier" (texte de Su Dongpo, traduit du chinois par Chun-Liang Yeh, HongFei Cultures, 40 pages) est un texte vieux de mille ans sur lequel Sara a posé ses papiers découpés, après avoir découvert ce qu'est le tallage. Qui croirait qu'un champ où les semences viennent de lever portera mieux si on y lâche un troupeau qui va s'empiffrer des premières feuilles? C'est pourtant le cas, et c'est même ça, le tallage. Les feuilles que broutent les bêtes permettent aux racines de se développer pour faire naître de nouvelles tiges. De cet album, Sara dit simplement: "J’ai fait les illustrations d’un poème de Su Dongpo, poète chinois du XIe siècle."