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dimanche 3 mars 2024

Le décès de l'artiste Jacqueline Duhême

"L'opéra de la Lune" de Jacques Prévert par Jacqueline Duhême.
(c) divers éditeurs.

Jacqueline Duhême. (c) James Sassier.

On la croyait éternelle tant ses illustrations passaient de génération en génération, libres, tendres, avec sa patte tellement reconnaissable. Jacqueline Duhême vient de nous quitter ce 1er mars 2024. Elle était née à Versailles le 15 novembre 1927. C'est l'auteur-illustrateur François Place qui l'a beaucoup côtoyée ces dernières années qui nous informe de son décès par une publication sur Facebook. Il la dit parfaitement.


"Jacqueline s'en est allée, la grande Jacqueline Duhême qui avait si bien su garder au bout de ses pinceaux la fine pointe de l'enfance, l'espièglerie, la tendresse, l'amour indéfectible des animaux, la beauté des ciels étoilés et la profusion enchantée du monde végétal. Artiste peintre, illustratrice, journaliste, amie des écrivains et des poètes, elle a illustré Prévert, Éluard, Asturias, chroniqué en dessin pour le journal "Elle" les voyages de Paul VI, du général de Gaulle et des Kennedy, écrit et illustré des albums et des livres racontant son enfance ou ses grandes rencontres, comme "Petite main chez Henri Matisse" ou "Ma vie en crobards".
Elle a voyagé dans le monde entier, exposé dans des lieux prestigieux, visité des centaines d'écoles et de bibliothèques sans jamais se départir de son franc-parler ni de son œil rieur.
Comme Chagall, elle aimait peindre des personnages en apesanteur, sans doute a-t-elle rejoint tous ses amis, toutes ses amies, là-haut, dans le ciel de son enfance. Adieu chère Jacqueline, on te reverra toujours passer dans tes aquarelles tendres et malicieuses…"

Pour la retrouver, quelques articles que je lui ai consacrés:

  • "Une vie en crobards", lire ici
  • "Le livre des droits de l'homme", lire ici
  • les poèmes de Jacques Prévert, lire ici

 

Le communiqué de presse
des éditions Gallimard Jeunesse

Jacqueline Duhême, une grande dame de l'illustration et une figure emblématique du catalogue Gallimard Jeunesse, s'est éteinte vendredi 1er mars.
Jacqueline Duhême est née le 15 novembre 1927. En 1940, elle entre à 13 ans, avec dispense, aux Beaux-arts de Clermont-Ferrand.
À vingt ans, elle devient aide d'atelier chez Henri Matisse. "J'ai tout appris chez ce grand maître", dit-elle.
Le nom de Jacqueline Duhême figure aux côtés de ceux de Paul Eluard, Jacques Prévert, Raymond Queneau, Claude Roy, Blaise Cendrars, Anne Philipe, Miguel Angel Asturias, Gilles Deleuze…
Jacqueline Duhême, appelée "l'imagière" par Paul Eluard, est une pionnière de l'illustration des livres pour enfants et on lui doit d'avoir amené les grands poètes de notre temps à la littérature pour la jeunesse.
Avec Jacques Prévert, elle a noué une amitié chaleureuse, solide, exigeante, qui a duré jusqu’à la disparition du poète. Prévert a tout de suite encouragé son talent et, en travaillant sur son œuvre, elle a développé un style très personnel, vif, coloré, plein de fantaisie poétique.
Elle laissera de grands albums :
• "En sortant de l'école", "L'opéra de la lune" ou encore "Balades", de Jacques Prévert
• "Tistou et les pouces verts" de Maurice Druon
• "Les passions d’Émilie" d'Élisabeth Badinter
• "Le livre des droits de l'homme" préfacé par Robert Badinter
• "Une vie en crobards", l'autobiographie de Jacqueline Duhême
• "Jacqueline Duhême, l'imagière", publié à l'occasion de l'exposition à la bibliothèque Forney en 2019
• "Ami Paul". Lettres à Paul Eluard ; juin 1948-décembre 1949

 

 

 

 





mardi 11 avril 2017

Quarante ans que Jacques Prévert nous manque

Jacques Prévert, sa cigarette, sa signature.

Quarante ans aujourd'hui que Jacques Prévert, né le 4 février 1900, à Neuilly-sur-Seine, est mort à Omonville-la-Petite, dans le Cotentin. C'était le 11 avril 1977. Autrement dit hier, avant-hier même. Deux générations d'enfants se sont déjà suivies depuis, qui récitent toujours "Le cancre" ou "Pour faire le portrait d'un oiseau". A moins qu'ils ne les dessinent comme l'a si merveilleusement fait Jacqueline Duhême qui a fait partie de sa bande avec Breton, Aragon, Péret, Desnos, Leiris, Queneau (lire ici).

"Une vie en crobards" de Jacqueline Duhême. (c) Gallimard.

Jacqueline Duhême qui illustre avec Henri Galeron le coffret contenant "6 recueils de poésie pour s'évader" de Jacques Prévert (Gallimard Jeunesse): "En sortant de l'école", "Le cancre", "Page d'écriture", "La pêche à la baleine", "Chanson pour les enfants l'hiver", "Le gardien du phare aime trop les oiseaux", et autres poèmes...



Sait-on que de son vivant, Jacques Prévert n'a publié que six livres pour enfants?

  • 1947 "Contes pour enfants pas sages"
  • 1947 "Le Petit Lion", avec des photographies d'Ylla
  • 1950 "Des bêtes", avec des photographies d'Ylla
  • 1952 "Lettre des îles Baladar", illustré par André François
  • 1952 "Guignol", illustré par Elsa Henriquez
  • 1953 "L'Opéra de la lune", illustré par Jacqueline Duhême

Tous les autres ouvrages pour la jeunesse qui sont signés de Jacques Prévert sont parus après sa mort et ont été constitués à partir de textes extraits de ses recueils. Ce qui n'enlève rien à leur qualité.

Pour célébrer le quarantième anniversaire du décès de Jacques Prévert (plus de 6,3 millions d'exemplaires vendus chez Gallimard et Gallimard Jeunesse), trois ouvrages paraissent chez Gallimard Jeunesse.

"L'opéra de la lune", en fac-similé de l'édition originale de 1953, illustré par Jacqueline Duhême (musique de Christiane Verger, Gallimard Jeunesse, 40 pages).

Un cartonné en format de poche et sur papier crème qui raconte la magnifique histoire de Michel Morin, si joliment mise en mots habituels, rares ou inventés. Un petit garçon qui vivait chez des gens qui n'avaient pas le temps de s'occuper de lui (en 1953!) et a trouvé dans la lune une amie, une complice, une protectrice.

Deux images de Jacqueline Duhême pour...

..."L'opéra de la lune" de Jacques Prévert. (c) Gallimard.


"Contes pour enfants pas sages", illustré par Laurent Moreau et dédié à Elsa Henriquez qui avait illustré l'édition en couleurs originale en 1963 - sans oublier qu'une version en noir et blanc par la même a existé en 1947 (Gallimard Jeunesse, 48 pages, aussi en Folio Cadet).

Huit contes animaliers qui font rire les enfants et sourire les adultes: "L'autruche", "Scène de la vie des antilopes", "Le dromadaire mécontent", "L'éléphant de mer", "L'opéra des girafes", "Cheval dans une ile", "Jeune lion en cage", "Les premiers ânes".

"L'éléphant de mer", image de Laurent Moreau. (c) Gallimard.
Les protagonistes n'ont pas leur langue en poche et ne manquent pas d'idées. L'autruche mange les cailloux Petit Poucet, les antilopes sont tristes, le dromadaire mécontent en a marre qu'on compte sa bosse, l'éléphant de mer aime manger - heureusement pour nous, les girafes chantent en silence, etc.

Une liberté et une poésie que Laurent Moreau interprète superbement avec ses scènes animalières qui claquent.


Ci-dessous, les deux versions du livre dans les images d'Elsa Henriquez.

Réédition de la version de 1947.
1963.













"Embrasse-moi", illustré par Ronan Badel (Gallimard Jeunesse, 48 pages), enfin, soit la rencontre de l'illustrateur et du poète concrétisée dans le choix de vingt poèmes d'amour de Jacques Prévert, tirés de "Paroles", "Spectacle", "Histoires", "Fatras", "Choses et autres". Ils sont écrits à la main par l'illustrateur qui les met délicatement en images dans des teintes douces. Célèbres ou méconnus, ils disent la fantaisie et le génie de leur auteur.

Un des poèmes de "Embrasse-moi". (c) Gallimard Jeunesse.

Auteur de pièces de théâtre, de chansons, de scénarios de films, Jacques Prévert est avant tout un poète. Un poète qui s'insurge, un poète qui dénonce, un poète qui défend les enfants et un poète qui sait aussi s'émouvoir devant la beauté simple du monde: un enfant, un oiseau, une fleur.

Un poète libre. Son indépendance de caractère l'a toujours éloigné des écoles, des partis ou des systèmes. C'est son amour de la liberté qui lui a valu un si large public parmi les jeunes.  Jacques Prévert publie son premier livre, "Paroles", en 1946 aux éditions du Point du jour qu'a fondées son ami René Bertelé. Le recueil a connu de nombreuses couvertures et se vend toujours aussi bien. Joie.










jeudi 26 novembre 2015

Session de rattrapage droits de l'homme

Dessin de Jacqueline Duhême. (c) Gallimard Jeunesse.

Mais où avais-je la tête? J'écris une longue note sur les droits de l'enfant (lire ici), et j'oublie un album magnifique qui y avait évidemment sa place et qui figurait en bonne place dans ma pile.

Session de rattrapage donc avec la très bienvenue réédition du "Livre des droits de l'homme" (Gallimard Jeunesse, 32 pages), publié initialement il y a dix ans, qui comprend le texte intégral de la Déclaration universelle des droits de l'homme, une préface de Robert Badinter et de nombreuses illustrations de Jacqueline Duhême - elle s'en expliquait dans son livre biographique "Une vie en crobards" (Gallimard, lire ici).

Revoilà ce superbe album en version brochée, toujours aussi nécessaire, car ses illustrations rendent un texte fondamental accessible aux enfants, ces "porteurs de l'aventure humaine" selon le préfacier qui en a fait la commande à l'illustratrice. "Mettez ce texte magnifique en images, et faites-le vivre dans l'âme des enfants", demande un jour Robert Badinter à Jacqueline Duhême. Elle le fera au-delà de toute espérance, posant ses couleurs délicates dans des dessins dont la poésie transforme le texte de la déclaration en une véritable féerie. Heureux enfants. Heureux adultes qui ont bien entendu le droit de regarder ce chef-d’œuvre.

L'article premier de la Déclaration des droits de l'homme. (c) Gallimard jeunesse.


Version 2012
Version 2015.
J'en profite pour signaler que l'excellent "Passeport. Guerre et si ça nous arrivait?" de Janne Teller (illustré par Jean-François Martin, traduit du danois par Laurence Larsen, Les Grandes personnes) publié au printemps 2012 (lire ici et ici) ressort ce vendredi 27 novembre en version légèrement agrandie, avec une nouvelle couverture et un prix diminué. Le format passe de 10 x 14 cm à 12 x 17 cm, le prix de 7,90 euros  à 5,50 euros, mais l'intérieur ne change pas. Un album d'anticipation à découvrir pour les plus grands, dès 10 ans, et pour tous.






samedi 10 janvier 2015

Les merveilleux crobards de la chère Jacqueline

Faisons un petit exercice.
Je vous donne une liste de titres de livres pour enfants bien connus.
Celle-ci, par exemple.
  • "Tistou les pouces verts", de Maurice Druon
  • "L'opéra de la lune", "Le cancre", et plein d'autres poèmes de Prévert
  • "L'enfant de la haute mer", de Jules Supervielle
  • "La machine à parler", de Miguel Angel Asturias
  • "Zozo la tornade", d'Astrid Lindgren
  • "Le livre des droits de l'homme", préfacé par Robert Badinter
Et vous me dites qui est la personne qui en a fait les illustrations.
C'est...
C'est...
C'est...

OUI, c'est la géniale Jacqueline Duhême, au style aussi inimitable qu'aisément reconnaissable.

Dans le livre "Une vie en crobards" (Gallimard, 192 pages), excellentissime, Jacqueline Duhême nous dessine sa vie et légende ses croquis, ses "crobards". A moins qu'elle ne se souvienne de sa vie, en l'écrivant à la main à la façon d'un journal et en l'illustrant de ses dessins.
Née en 1927, celle qui fut l'aide de Matisse et l'amie de Paul Eluard, notamment, en a rencontré du monde dans les milieux artistiques de la peinture et de la poésie et dans celui de la presse.

Mais surtout, Jacqueline Duhême a vécu durant toutes ces années d'activités cinq ou six fois plus de choses qu'une personne "normale". Elle fait défiler sa vie dans ces merveilleuses pages illustrées, sur papier kraft, avec toujours le souci de rire et de ne pas faire son importante. Et pourtant, elle pourrait. Elle nous confie en vrac ses espoirs, ses peurs, ses joies, ses difficultés, ses amitiés et ses amours, ses rencontres et son travail dans toute sa variété.
On parcourt les pages bien remplies de textes et de dessins et ce sont les quatre-vingt dernières années qui défilent sous nos yeux, passées à son prisme de femme et de dessinatrice. C'est passionnant de bout en bout et extrêmement attachant.

Qu'est-ce qu'on l'aime, notre chère Jacqueline!

Naissance. (c) Gallimard.
Elle entame ses souvenirs par son enfance, sa famille, la famille, la librairie maternelle à Suresnes. C'était l'époque de Shirley Temple qu'elle admirait. Viennent alors des moments difficiles, le couvent en Grèce, seule, la guerre, la pauvreté, l'assistance publique, la mort de sa chère tante Marguerite.

Matisse. (c) Gallimard.








Puis ce sont les premiers petits boulots... et la lumière avec la rencontre avec Matisse, chez qui elle entre à vingt ans comme aide d'atelier. Les premiers hommes aimés et les relations-rencontres décisives, Paul Eluard, qui lui écrira "Grain d'aile", Jacques Prévert, sa femme et leur fille, qui deviennent sa seconde famille.


Prévert. (c) Gallimard.
D'autres découvertes littéraires... Dans la vie de Jacqueline Duhême entrent les noms d'Aragon, Elsa Triolet, Hélène et Pierre Lazareff, Elizabeth et Robert Badinter, Brigitte Bardot et Roger Vadim, Picasso... À 25 ans, elle vit un nouvel amour et a un bébé, Hélène.


Lecture. (c) Gallimard.









Elle rencontre Jacqueline Kennedy, et commence des reportages illustrés pour le magazine "Elle". D'autres poètes arrivent, Miguel Angel Asturias, Claude Roy, Jules Supervielle. Elle entre à l'école d'art mural d'Aubusson. Découvre aussi le monde des scientifiques, avec Nicolas Skrotzky qui sera son compagnon pendant vingt ans. Jacqueline achève ces "crobards d'une vie" en faisant siennes deux citations:

Momo. (c) Gallimard.
"Ce que j'avais à faire, je l'ai fait de mon mieux. Le reste est peu de chose..." (Henri Matisse ).
"Je ne sais en quel temps c'était, je confonds toujours l'enfance et l'Eden – comme je mêle la mort à la vie – un pont de douceur les relie..." (Miguel Angel Asturias).












Dans tout cet ouvrage exceptionnel, ses impressions personnelles et des anecdotes se posent sur l'histoire littéraire et artistique du XXe siècle. Et c'est absolument passionnant.
Vers la fin, Jacqueline Duhême raconte l'aventure du livre "Hadji" (Sol en Si, Gallimard) et évoque le chagrin des amis disparus.

Les illustrateurs d'hier et aujourd'hui. (c) Gallimard.