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vendredi 24 janvier 2025

"Portées-Portraits" ce lundi avec Chris de Stoop

Chris de Stoop. (c) Lenny Oosterwijk.

Vous êtes libres lundi soir, 27 janvier? Vous ne l'êtes plus. La soirée "Portées-Portraits" à cette date va être formidable. Elle se tiendra autour de Chris de Stoop et de son puissant récit "Le livre de Daniel" (traduit du néerlandais (Belgique) par Anne-Laure Vignaux, Globe, 288 pages ou Le Livre de poche, 350 pages). Dommage qu'on ait si peu des livres de Chris de Stoop en français. Avant celui-ci, on avait eu "Ma ferme" (Christian Bourgois, 2019), sur l'évolution du monde agricole en Belgique (lire ici).
 
Attention, changement de lieu pour cette rencontre. Elle n'aura pas lieu à la Maison Autrique comme à l'habitude mais le coin tourné, au Centre Culturel de Schaerbeek, Rue de Locht, 91, toujours à Schaerbeek. La lecture sera faite par Lucas Tavernier, accompagné au piano par Harold Noben, sur une  mise en voix de Geneviève Damas.

"Le livre de Daniel" est une histoire terrible, l'assassinat d'un vieux fermier de 84 ans par une bande de gamins de merde. Elle nous est présentée par un ancien journaliste du magazine "Knack" devenu écrivain. Chris de Stoop restitue pas à pas l'enquête qu'il a faite sur ce fait divers sordide. Qui était Daniel, cet oncle dont il est l'héritier et pour cela appelé à assister au procès de ceux qui l'ont abattu. Pourquoi ont-ils fait cela? Qui sont-ils dans cette région économiquement dévastée? Quel est leur avenir en général et leur avenir par rapport à cette mort donnée qu'ils porteront toujours? Et là, l'auteur introduit la notion de justice réparatrice.
"Rafael a vu les motos et les i Phone de ses copains. Il en a parlé à la maison, au Colruyt, au lycée et à sa petite amie. Les auteurs du forfait eux-mêmes l'ont raconté à leurs frères et amis. L'histoire s'est répandue dans le village, et les jeunes de la cité, surtout, en ont très vite connu tous les détails. Personne n'a pensé à aller voir la victime ni à appeler les secours, pas même anonymement. Tout le monde se tenait à carreau.
Le village se taisait dans toutes les langues.
Il arrivait que des gens de 84 ans meurent, après tout."
in "Le livre de Daniel".
"Cette histoire doit être racontée", sait Chris de Stoop qui en a fait un formidable texte littéraire narratif de non fiction. Les faits se sont déroulés il y a longtemps. Son oncle Daniel a été tué le 22 mars 2014. L'histoire a été peu médiatisée. "Je suis content de pouvoir raconter son histoire", a-t-il expliqué lors d'une précédente rencontre à Bruxelles. "Il n'y a rien eu dans la presse, même, cinq ans après, lors du procès d'assises de deux semaines à Mons. Il est vrai que se tenait en même temps le procès pour le meurtre du bourgmestre de Mouscron".
 
"Je me suis demandé ce que vaut la vie d'un homme de 84 ans et j'ai eu  l'idée du livre. J'ai suivi l'affaire. J'ai toujours dit depuis l'enfance que j'étais écrivain. Allais-je écrire sur ça? Au procès d'assises, il n'y avait aucune partie civile. Je me suis donc constitué partie civile. C'était une obligation morale. Après le procès, le livre s'est écrit automatiquement. J'avais tout dans ma tête. J'avais passé des nuits à étudier le dossier pour le procès."

"Daniel était un homme bon, jovial, peut-être négligent", poursuit son neveu. "Il avait un frère plus jeune de trois ans et handicapé qu'il a soigné jusqu'à sa mort dans les années 90. Après des échecs amoureux et financier, il est devenu un ermite. Ces fermiers sont représentatifs d'un drame social."
 
"Face à lui, il a eu une petite bande de 18 ans, sans diplôme, sans argent, sans travail, sans perspective mais qui voulait tout tout de suite. Il a vécu une nuit d'horreur et de souffrance qui a été filmée. Pourquoi?" La maison du fermier Daniel a été incendiée une semaine plus tard. C'est ce qui a déclenché les secours car personne n'était allé y voir durant la semaine qui a suivi l'agression alors que tout le monde était au courant.
 
"Mon livre est un exercice d'empathie. Se mettre dans la peau du fermier, dans celle de son assassin. Deux mondes totalement différents qui se rencontrent. Comme d'une autre planète, d'un autre siècle."

"Ma mère et moi avons été les cohéritiers de ruines. L'incendie a détruit tout ce que Daniel avait et tout ce qu'il était. Les Assises ont eu lieu cinq ans après les faits à Mons. Le vieux fermier n'était pas une priorité. Mais moi, je voulais que justice soit faite." Les cinq accusés ont été défendus par dix avocats célèbres. Un de leurs arguments a été que leurs clients n'avaient tué personne - Daniel est mort dans l'incendie de sa ferme. Chris de Stoop s'est défendu seul, sans avocat. Les jeunes ont été condamnés.
 
Le neveu du mort pointe l'indifférence, la non-conscience de responsabilité et la responsabilité collective des jeunes. Il les a néanmoins rencontrés en prison, dans un processus d'humanisation. "Des rencontres très intenses, je tremblais sur mes jambes." En finale, une pierre tombale a été érigée dans le cadre de la justice réparatrice, payée par ceux qui ont assassiné un vieil homme qui ne leur avait jamais rien fait. Et qui n'était même pas riche.
 
 
Soirée surprise ce 27 janvier... Comme la fréquentation des lectures "Portées-Portraits" est majoritairement féminine (fierté des organisatrces), elles proposent de faire découvrir une lecture au sexe masculin, amoureux, pote, fils, papa ou autre. En conséquence, tous·tes les spectateur·ices accompagné·es d'un mec, se verront offrir la soirée du "mec" au prix de 1 euro!
 
 
 
Pratique
Où? Centre Culturel de Schaerbeek, Rue de Locht, 91 à 1030 Bruxelles.
Quand? Le lundi 27 janvier.
A quelle heure? La lecture-spectacle bilingue français-néerlandais surtitrée commence à 20h15. Elle est précédée d'une rencontre avec l'auteur à 19h15.
Durée? 1 heure.
Combien? 9 euros (possibilité de visiter toute la maison et un verre offert), 6 euros pour les étudiants et les artistes, 1,25 euros pour les articles 27.
Réservation indispensable pour la lecture par mail à reservations.compagniealbertine@gmail.com

jeudi 3 novembre 2022

Les prix Goncourt et Renaudot 2022


Ils n'ont pas rigolé ce jeudi matin parisien pluvieux, les jurés du 120e prix Goncourt, le plus prestigieux des prix littéraires français. Dix personnes, sept hommes et trois femmes. Ils avaient choisi leurs quatre finalistes mardi dernier à Beyrouth (lire ici): 
  • Giuliano da Empoli, "Le Mage du Kremlin" (Gallimard)
  • Brigitte Giraud, "Vivre vite" (Flammarion)
  • Cloé Korman, "Les Presque Sœurs" (Seuil)
  • Makenzy Orcel, "Une somme humaine" (Rivages)
Fort bien, sauf qu'en une semaine, différents éléments sont apparus. Giuliano da Empoli a remporté le Grand prix du roman de l'Académie française jeudi dernier (lire ici). Pas qu'un doublé soit interdit mais le fait est assez rare: Jonathan Littell en 2006, Patrick Rambaud en 1997. De son côté, Cloé Korman est empêtrée dans une polémique autour de son livre. Enfin, l'Académie Goncourt récompense presque toujours des hommes.

C'est donc finalement à Brigitte Giraud qu'est attribué le prix Goncourt 2022 pour "Vivre vite" (Flammarion, 208 pages), son quatorzième livre et son dixième roman. Paule Constant a annoncé la décision du jury dans le célèbre escalier du célèbre restaurant Drouant. Mais la romancière de 62 ans ne l'a emporté qu'au 14e et ultime tour, selon le règlement, d'un scrutin très serré face à Giuliano da Empoli, grâce à la voix du président Didier Decoin qui compte alors double. L'Académie Goncourt qui prônait le renouveau a opté pour une romancière de qualité mais peu connue du grand public. La lauréate est la treizième femme a remporter le prix, créé il y a 120 ans.

"Nous récompensons une femme écrivain qui a déjà derrière elle une carrière forte, et un livre qui sous une apparence d'être très simple pose une question très grave, celle du destin", a justifié Didier Decoin. "Je défendais depuis le début le roman de Brigitte Giraud et nous avons eu des discussions vives. Le roman d'Empoli est un excellent roman également, plus immédiat et actuel, mais moins romanesque, moins fascinant. Je suis toutefois extrêmement content qu'il ait eu le prix de l'Académie française, ce livre ne va pas s'arrêter là et va continuer de monter très haut", a-t-il ajouté. 

Pour "Vivre vite", Brigitte Giraud s'est inspirée du drame de sa vie, survenu le 22 juin 1999 à Lyon. Claude, son compagnon, a démarré trop vite à un feu, avec une moto trop puissante qui n'était pas la sienne. Il est tombé et ne s'est jamais relevé. Il avait quarante et un ans. Le couple venait d'acheter une maison où vivre avec leur petit garçon de huit ans. Dans le livre, vingt ans plus tard, elle fait le tour de la maison, avant d'en rendre les clés et pose chaque fois la question "si". Si elle n'avait pas fait ça, si il n'avait pas fait fait, s'ils n'avaient pas fait ça. Une terrible scansion qui rythme le récit et en fait la beauté.

Pour en lire en ligne le début, c'est ici.
Jury: Didier Decoin (président), Eric-Emmanuel Schmitt, Pascal Bruckner, Paule Constant, Patrick Rambaud, Tahar Ben Jelloun, Camille Laurens, Françoise Chandernagor, Philippe Claudel et Pierre Assouline.

Les treize femmes lauréates du Goncourt
2022 Brigitte Giraud, "Vivre vite" (Flammarion)
2016 Leïla Slimani, "Chanson douce" (Gallimard)
2014 Lydie Salvayre, "Pas pleurer" (Seuil)
2009 Marie Ndiaye, "Trois Femmes puissantes" (Gallimard)
1998 Paule Constant, "Confidence pour confidence" (Gallimard)
1996 Pascale Roze, "Le Chasseur Zéro" (Albin Michel)
1984 Marguerite Duras, "L'Amant" (Minuit)
1979 Antonine Maillet, "Pélagie la Charrette" (Grasset)
1966 Edmonde Charles-Roux, "Oublier Palerme" (Grasset)
1962 Anna Langfus, "Les Bagages de sable" (Gallimard)
1954 Simone de Beauvoir, "Les Mandarins" (Gallimard)
1952 Béatrix Beck, "Léon Morin, prêtre" (Gallimard)
1944 Elsa Triolet, "Le premier accroc coûte 200 francs" (Gallimard)




    Le prix Renaudot a été décerné ce même jeudi et au même endroit à Simon Liberati pour "Performance" (Grasset, 252 pages). Un écrivain vieillissant saisit au vol les dernières bribes que la vie lui accorde, un livre à écrire, un amour à vivre.

    Pour en lire le début en ligne, c'est ici.

    Guillaume Durand
    remporte le prix Renaudot essai pour son livre "Déjeunons sur l'herbe" (Bouquins, 256 pages), consacré au peintre Edouard Manet.

    Delphine Horvilleur
    reçoit le prix Renaudot poche pour "Vivre avec nos morts" (Grasset, 2021; Livre de Poche, 2022). Un petit traité de consolation où la femme rabbin témoigne de sa fréquentation assidue des cimetières. 

    Pour en lire le début en ligne, c'est ici.






    Jury: Dominique Bona (présidente), Frédéric Beigbeder, Patrick Besson, Georges-Olivier Châteaureynaud, Franz-Olivier Giesbert, Cécile Guilbert, Stéphanie Janicot, J.M.G. Le Clézio et Jean-Noël Pancrazi. 




    lundi 26 septembre 2022

    Trois hommes seuls qui s'aiment sans se le dire

    LU & approuvé


    Joie de découvrir que l'intense et bouleversant premier roman de Laurent Petitmangin, "Ce qu'il faut de nuit" (La Manufacture de livres 2020, Le Livre de poche 2022), ajoute encore un prix à son palmarès, le prix des lecteurs du Livre de poche 2022. Il était déjà lauréat du prix Stanislas et du Femina des lycéens, entre autres.

    Tout le bien que j'en avais pensé se trouve ici.

    Pour lire en ligne le début de "Ce qu'il faut de nuit", c'est ici.




    jeudi 21 avril 2022

    Marie-Aude Murail bientôt en Belgique

    Marie-Aude Murail.

    Sait-on assez que Marie-Aude Murail n'est pas seulement une formidable auteure de livres pour enfants, tout juste couronnée par le prix Andersen (lire ici)? Des romans principalement, pour différentes tranches d'âge, que les lecteurs plébiscitent depuis trente-cinq ans. Des romans "isolés" variant les thèmes, les époques, les genres, et des sagas, historiques comme "Emilien", "Nils Hazard" ou "L'espionne", récentes comme "Sauveur & Fils'" et "Angie", cette dernière avec son frère Lorris. Une centaine de titres publiés à l'école des loisirs, chez Bayard, Pocket et Albin Michel Jeunesse. Tout cela entrecoupé d'essais parfaitement accessibles interrogeant la lecture des enfants ou sa pratique d'écrivain.

    Sait-on assez que Marie-Aude Murail n'est pas seulement une formidable auteure de livres pour enfants? Elle écrit aussi pour les adultes, de temps en temps. On a oublié, et c'est normal, que ses deux premiers romans leur étaient destinés, "Passage" (1985) et "Voici Lou" (1986), parus chez l'éditeur suisse Pierre-Marcel Favre. Mais en 2018, Marie-Aude Murail est retournée vers le public adulte avec "En nous beaucoup d'hommes respirent" (L'Iconoclaste, 440 pages, Le Livre de poche, 2020). Un texte constitué à partir d'archives familiales exceptionnelles, que l'écrivaine a trouvées en vidant la maison de ses parents.

    Découvertes, ouvertes, les boîtes à archives ont réveillé les morts. Albums photos, menus de mariage, images de communion, dents de lait, documents administratifs, lettres et journaux intimes déroulaient l'histoire de la famille Murail sur trois générations, de 14-18 aux années 2.000. Une invitation à plonger dans un roman familial et à mener une enquête plus intime. "En nous beaucoup d'hommes respirent" dit à la fois une famille française comme tant d'autres et cette famille particulière qui a permis à Marie-Aude de comprendre d'où vient sa création. De son père poète bien sûr. De ses lectures, évidemment. Et des mots consignés dans les archives familiales.
    "Je ne puis lire une ligne sans penser à tous les livres qui me demeurent inconnus et j'ai envie de fermer celui que j'ai entamé pour pleurer sur le néant de mon être présent. Les journées sont trop courtes et ma constitution trop faible. J'enrage de vivre si peu, d'aller si lentement sur le chemin de la connaissance."
    Marie-Aude Murail
    C'est à propos de ce livre que Marie-Aude Murail viendra début mai à La Louvière en Belgique, juste avant son anniversaire qui tombe le 6 mai. Les bibliothèques hennuyères, section adulte et section jeunesse, se sont mobilisées autour du thème du livre. Elles clôturent leur travail avec cette visite. Quelle chance de revoir Marie-Aude Murail en terres belges pour des rencontres avec le public. L'écouter parler est un bonheur toujours renouvelé. Une source d'inspiration et un tremplin pour la réflexion.

    Marie-Aude Murail à La Louvière

    • Mercredi 4 mai, de 14 à 16 heures, à la Bibliothèque provinciale-Jeunesse.
    La section Jeunesse est partie en exploration avec son jeune public, pour découvrir l'enfance des parents et des grands-parents. Cet après-midi permettra à Marie-Aude Murail et au public de découvrir ce travail et de poursuivre le partage d'histoires (par Camille Cougnet et Véronique Tambour). Dès 7 ans.
    Réservation obligatoire au 064/312 409.

    • Mercredi 4 mai, à 18 heures, à la Maison des Associations à La Louvière. 
    Rencontre avec Marie-Aude Murail autour de sa saga familiale "En nous beaucoup d'hommes respirent" et de ses livres pour la jeunesse (animée par Isabelle Auquier et Deborah Danblon).
    Inscriptions au 064/312 508.

    • Jeudi 5 mai, à 19 heures, au Gazomètre.
    Atelier d'écriture par Isabelle Auquier et Marie-Noëlle Mortelette: puiser dans une malle des objets, des photos, des odeurs ou une musique oubliée. Ecrire, fouiller un moment, faire revivre le passé. Public adultes.
    Réservation obligatoire au 064/312 508.

    • Vendredi 17 juin, à 19 heures, au Gazomètre. 
    Chaîne et club de lecture: lire ensemble "En nous beaucoup d'hommes respirent". Pour ce faire, il faut emprunter le roman de Marie-Aude Murail à la section Adultes, partager ses émotions sur le groupe Facebook, "En nous beaucoup d'hommes respirent", participer au club de lecture qui clôturera cette chaîne en une soirée d'échanges autour de cette passionnante saga familiale.

    • Trois dates en juin ou trois dates en juillet, au Gazomètre.
    Stage MAMé [moire]: réalisation d'un jeu de cartes à transmettre à ses proches (par Christelle Claessens et Véronique Janzyk).  Public adulte. Infos complémentaires et réservation obligatoire au 064/312 508.

    Informations complémentaires ici.


    lundi 23 mars 2020

    Le maître du chaos flamboyant

    Temps de lire, de relire, de découvrir, de se souvenir, de faire fondre sa PAL,
    pour les petits et pour les grands #confinothèque1

    Par Sarah Trillet, invitée de LU cie & co


    Pierre Lemaitre. (c) Sarah Trillet.


    Il est curieux de rédiger une chronique de livre en cette période confuse, alors que l'Europe sombre dans un chaos d'une nature inédite. Inédite pour la plupart de nos contemporains mais qui rappelle d'autres périodes de l'Histoire et certaines grandes œuvres romanesques. Non, je ne les (re)lirai pas, il me suffit de regarder autour de moi, dans la rue, le tout et son contraire sur les réseaux sociaux et de lire la presse pour prendre la mesure de la détresse et me rendre compte de ce dont nous sommes capables en de telles circonstances, tant en pire, mesuré qu'en flamboyance. "Humans as usual"… dont je suis.

    En terminant les dernières pages du roman de Pierre Lemaitre, "Miroir de nos peines" (Albin Michel, 537 pages), j'ai éprouvé cette sensation étrange de ne pas être tout à fait sortie du récit. Je n'ai vécu ni la guerre, ni la grippe espagnole, encore moins la peste, mais le chamboulement dans lequel nous avons basculé depuis plusieurs jours me rapproche sans doute plus près des personnages de ce livre, mis à l'épreuve de circonstances si pareillement déstabilisantes. À la différence que je ne me trouve pas au centre le plus dramatique de la tragédie.


    1940, la France est en proie à un bouleversement qui plonge ses habitants dans une pétaudière où l'humanité déploie le nuancier de tout ce qu'elle peut être. Des couleurs sombres de la lâcheté, des spéculateurs profitards et autres insensibles à celles, plus chatoyantes - sublimes - des héros qui surgissent du plus infâme des fumiers, Pierre Lemaitre peuple à nouveau son récit de personnages puissants et attachants. Tout ce petit monde nous emporte dès les premières pages et nous tient en éveil tout au long de la progression de chapitres gorgés d’une imagination foisonnante, de drôlerie abracadabrante, de basse mesquinerie et de rebondissements en tous genres. Page après page, la complexité des personnages se déploie, mettant à jour les liens qui les réunissent à mesure qu'ils se rapprochent les uns des autres, à la manière de voyageurs progressant sans le savoir vers un point de rencontre ultime.

    Dans l'univers de Pierre Lemaitre, ça palpite, ça rebondit, ça tourbillonne, ça explose en une sarabande de serpentins et de sarbacanes soufflant des paillettes multicolores. Et ça fait du bien. Du début jusqu'à la fin, on se sent embarqué sur un immense manège de taille réelle, on plonge dans les époques et les situations avec un sensationnel goût du tangible piqué d'une dose de féerie dont le romancier français a le secret. Un savant assemblage où se mêlent faits historiques un rien revisités et fiction, tout en effleurant subtilement le fantastique. Cette lecture a été légère, infiniment chaleureuse et a le goût des grands théâtres de boulevard où l'on s’amuse et s'enivre de ce que nous sommes.



    "Miroir de nos peines", troisième volet de la série qui peut très bien se lire indépendamment des autres, "Au revoir là-haut" (Albin Michel, 2013; Le Livre de poche, 2015), prix Goncourt 2013, et "Couleurs de l'incendie" (Albin Michel, 2018; Le Livre de poche, 2019), achève avec brio sa splendide trilogie "Les enfants du désastre".



    Pour lire le début de "Miroir de nos peines", c'est ici.





    mardi 18 juin 2019

    Un retour aux origines qui donne de l'élan

    Liévin en juin 2017. (c) Thierry Girard/Light Motiv.


    Les amateurs de fiction littéraire connaissent un peu mieux Liévin et la région déshéritée du Pas- de-Calais depuis que Sorj Chalandon y a envoyé un de ses personnages de papier dans son très beau roman "Le jour d'avant" (Grasset, 2017, lire ici, Le Livre de poche, 2018, lire ici). Voilà qu'arrive comme en écho le magnifique livre de photos de Thierry Girard, dont le titre, "Le monde d'après" (Light Motiv, 240 pages), tinte comme une ouverture dans une zone sinistrée. Un jour/Un monde. Avant/Après. Rencontre de mots et de sens à travers des images.

    Y a-t-il un après dans un monde estropié par les crises économiques, la pauvreté, le chômage, etc.? La réponse est largement oui dans cet album, le trentième de l'auteur, dont les clichés non légendés occupent les pages. Une région s'y révèle, par ses paysages, ses habitants, ses enfants, ses lessives qui sèchent sur les fils, ses mutations. Les habitations ont changé, les voitures aussi. Et que dire des paysages? Les terrils disparaissent ou accueillent une piste de ski, les brocantes et autres vide-greniers poussent comme des champignons, des murs s'écroulent mais du matériel de jardinage (serre, culture en hauteur) et de détente (piscine, transat) s'insèrent dans des espaces bien tenus. On démolit, on construit, on se promène, on pose pour le photographe, on joue, on se marie, on se bagarre pour rire...

    Thierry Girard.
    Thierry Girard a choisi de marier des photos d'hier et d'aujourd'hui, à quarante ans d'intervalle. Cela confère une belle dynamique à son sujet qui ne se fige pas dans les restes d'un passé douloureux mais rebondit dans le présent. Bien sûr, les transformations sont parfois plus réussies que d'autres. Le Mustang Burger en couverture secoue. Et alors? Bien sûr, le passé minier s'estompe et gomme ainsi les anciennes douleurs. Des forêts de bouleaux poussent ainsi sur les anciennes fosses. Bien sûr, la vie des gens est toujours compliquée. On en a la confirmation dans les dernières pages qui donnent les légendes précises des photos et distribuent au passage quelques claques au lecteur. Mais l'immense qualité de cet ouvrage, outre évidemment la qualité des photos, remarquablement valorisées par une mise en page sobre jouant sur les espaces blancs, est de montrer qu'un "après" est possible, qu'un autre "monde" se construit. Au-delà des nombreux volets baissés, demeures délabrées. Rappelant ainsi que la vie reprend toujours ses droits. Nulle mention par contre des appartenances politiques telles que les révèlent les résultats des élections. A garder aussi dans un coin de sa tête, car les photos d'hier et leurs légendes permettent de mieux comprendre ce qui se passe aujourd'hui.




    Quelques doubles pages du "Monde d'après". (c) Light Motiv.

    Les photos anciennes, en noir et blanc, faites au Leica, datent de 1978 et des années suivantes, quand le photographe a abordé le Nord et le Pas-de-Calais, en "artiste-arpenteur" comme se définit lui-même celui qui est né en 1951 et a opté pour la photo après des études à Sciences Po (Paris). Pas de mission spéciale, juste son intuition, des rencontres et la découverte du monde ouvrier. Les clichés récents, en couleur, réalisés en moyen format numérique, datent de 2017 et de 2018, quand Thierry Girard a décidé de revenir sur les traces de ses débuts dans le bassin minier du Nord et du Pas-de-Calais.

    "Le Monde d'après" parcourt le nord de la France d'ouest en est et donne à voir et à percevoir un territoire dans son essence même. Thierry Girard est plus qu'un photographe choisissant une image, son cadre, il est un humain à l'écoute des autres.

    Plus d'informations sur ces voyages photographiques dans les billets de blog de Thierry Girard (ici, ici et ici).

    On notera pour l'anecdote que le livre a été (très bien) imprimé chez l'entreprise quasi centenaire Graphius à Gand.




    Impression du "Monde d'après" chez Graphius.


    lundi 31 décembre 2018

    Décès de l'écrivain allemand Edgar Hilsenrath

    Edgar Hilsenrath.

    Les éditions Le Tripode annoncent le décès d'un de leurs auteurs:

    "Edgar Hilsenrath est mort de vieillesse hier, 30 décembre 2018, à l'âge de 92 ans.

    Nous étions nombreux à croire que son œuvre immense, qui naviguait entre Primo Levi, John Fante, Charles Bukowski et Dario Fo, en faisait l'un des écrivains européens contemporains les plus importants. Nous en redonnons ci-dessous les principaux repères, à l'aide d'un document qui devait accompagner la parution de son ultime roman en février prochain.

    Edgar aimait la France, pays où il avait vécu après la fin  de la guerre et qui avait tardivement redécouvert son œuvre. Son dernier souhait aura été d'être enterré à Paris. Avec émotion, nous ne pouvons que nous faire le porte-voix de ce désir."



    Sur le site d'Edgar Hilsenrath, très complet, on trouve cette triste annonce, par son ami le philosophe Ben Kubota, dont voici un extrait:

    "Un événement incroyablement triste a emporté un être qui nous est cher. Le célèbre écrivain juif allemand Edgar Hilsenrath est décédé hier, le 30 décembre 2018, à l'âge de 92 ans. Edgar Hilsenrath - connu notamment pour le livre "The Nazi & The Barber", mais aussi "Night", "Le Conte de la dernière pensée" et "Fuck America" - a été l'un des écrivains contemporains les plus importants, voire le plus important. Il laisse une femme, Marlene Hilsenrath, un autre membre de la famille,moi, Ken Kubota, qui vivais avec lui, le soignais et prenais soin de son œuvre.
    Le poète Edgar Hilsenrath est décédé des suites d'une pneumonie, qui a été causée par la vieillesse. Pas un seul jour de son séjour à l'hôpital ne s'est passé sans nous - Marlene et moi - ne versions des larmes amères.
    Sa mort subite nous frappe tous plus fort que prévu. Le mois dernier, en novembre, nous nous sommes rendus à Paris pour une interview à l'invitation de la radio France Culture , où nous avons passé de belles journées. Bien sûr, Edgar était assez âgé à 92 ans, mais il avait une volonté de fer de vivre et appréciait la vie. Son âge était régulièrement sous-estimé. Il a toujours su exactement ce qu'il voulait.
    Les jours de son dernier combat, incapable de penser à autre chose que la vie et la mort d'Edgar, m'ont offert l'occasion de réfléchir aux années communes, presque une décennie de vie commune. Ce texte en est le résultat. Jusqu'ici, l'objectif était de protéger la vie privée non seulement d'Edgar, mais également de Marlene et de moi-même. Le moment est venu de glisser quelques mots personnels sur la vie du poète. La règle générale est qu'aucune information ne soit divulguée, mais le public a maintenant le droit d'en savoir plus, non sur les projets en cours mais sur les projets passés, les réussites et les échecs, qui donnent une idée de l'importance du travail accompli. La réputation mondiale de cet écrivain de longue date impose aussi que non seulement ses amis et ses connaissances, mais aussi le monde entier, soient informés immédiatement (...)

    Suivent trois moments du mois dernier, racontés au départ de trois photos.


    Edgar Hilsenrath était né le 2 avril 1926 à Leipzig (Allemagne). Après avoir survécu à l'expérience du ghetto pendant la guerre, puis avoir vécu en Palestine et en France, il arrive à New York (sur le même bateau que Rita Hayworth) au début des années 50. Il travaille comme garçon de café et réduit ses besoins à l'essentiel, écrivant la nuit dans les cafétérias juives. Les éditeurs allemands craignant son approche très crue de la Shoah, il est d'abord publié aux États-Unis... À son retour en Allemagne, en 1975, un petit éditeur relève enfin le gant et un article du "Spiegel" le rend célèbre du jour au lendemain. Depuis, il accumule les prix et les reconnaissances institutionnelles.

    L'écrivain a été remis en lumière en français par les éditions Attila dès 2009. Les deux éditeurs ayant séparé leurs chemins, c'est le catalogue du Tripode de Frédéric Martin qui a repris par la suite l'œuvre d'Edgar Hilsenrath. Sept livres sont parus en grand format et parfois en version de poche. Un ultime, "Terminus Berlin" est prévu pour 14 février prochain.


    Fuck America
    Les Aveux de Bronsky
    Edgar Hilsenrath
    traduit de l'allemand par Jörg Stickan
    Attila, 2009
    Point2, 2016
    Le Tripode, 2014

    Un témoignage étourdissant sur l'écrivain immigré crève-la-faim. 1952: dans une cafétéria juive de Broadway, Jakob Bronsky, tout juste débarqué aux Etats-Unis, écrit son roman sur son expérience du ghetto pendant la guerre: Le Branleur! Au milieu des clodos, des putes, des maquereaux et d'autres paumés, il survit comme il peut, accumulant les jobs miteux, fantasmant sur le cul de la secrétaire de son futur éditeur, M. Doublecrum.


    Le Nazi et le Barbier 
    Edgar Hilsenrath
    traduit de l'allemand par Jörg Stickan et Sacha Zilberfarb
    Fayard, 1974
    Attila, 2010
    Le Tripode, 2018

    Ce roman magnifique conte l'histoire tragi-comique de Max, fils bâtard de la pute Minna Schulz. Engagé dans la SS dès l'arrivée d'Hitler au pouvoir, il se retrouve finalement affecté dans un camp d'extermination où disparaît son meilleur ami (juif). A la fin de la guerre, pour s'en sortir, il décide d'endosser l'identité de cet ami assassiné. Devenu Itzig Finkelstein, il épouse la cause juive, traverse l'Europe et rejoint la Palestine, où il devient barbier et sioniste fanatique...


    Nuit 
    Edgar Hilsenrath
    traduit de l'allemand par Jörg Stickan et Sacha Zilberfarb
    Attila, 2012
    Le Tripode 2014 et 2015

    Resté censuré en Allemagne près de 20 ans, ce roman est aujourd'hui considéré comme le chef-d'œuvre d'Edgar Hilsenrath. Son style, mécanique, concis, halluciné, est quasiment cinématographique. C'est la nuit permanente sur le ghetto de Prokov. Au fil des jours, dans un décor apocalyptique, Ranek lutte pour sa survie. Les personnages sont réduits à des ombres... comme s'ils n'avaient plus ni âme ni corps. Pourtant, dans ce brouillard permanent, surnagent des éléments de vie, la faim, le froid, les scènes d'amour hâtives, de pendaisons (ratées) ou d'accouchement au milieu du ghetto montrent que l'humanité demeure. Hilsenrath s'est inspiré pour "Nuit" de sa propre histoire, et du ghetto ukrainien où il a passé quatre ans entre 1941 et 1945. C'est d'ailleurs la genèse de ce livre, qu'il a réécrit vingt fois entre 1947 et 1958, qui est racontée dans "Fuck America".


    Orgasme à Moscou
    Edgar Hilsenrath
    traduit de l'allemand par Jörg Stickan et Sacha Zilberfarb
    Attila, 2013
    Le Tripode, 2017

    Une parodie de roman d'espionnage écrite en réponse à une commande d'Otto Preminger. Guerre froide, 1970. La fille du patron de la mafia new-yorkaise, Anna Maria Pepperoni, connaît son premier orgasme lors d'un voyage de presse à Moscou. Le responsable? Sergueï Mandelbaum, fils de rabbin et dissident juif fauché doté d'une étonnante propension à susciter des orgasmes. La mafia met tout en œuvre pour le faire venir aux Etats-Unis afin d'épouser Anna Maria, mais le passeur qu'elle a recruté est un dangereux dépeceur sexuel. Les obstacles, et pas seulement diplomatiques, s'accumulent... Ecrite en six jours, cette réécriture déjantée d'OSS 117 livre une mémorable surenchère burlesque. Truffé de références à la situation politique de l'époque, le livre, dénué de (presque) tout sérieux, est un divertissement électrique sur fond de guerre froide.
    A côté de toute une mafia de pacotille, le livre met aussi en scène Brejnev, Nixon, Moshe Dayan et le président du conseil italien, obsédé sexuel (déjà!).


    Le Conte de la dernière pensée
    Edgar Hilsenrath
    traduit de l'allemand par Bernard Kreiss
    Albin Michel, 1992
    Le livre de poche, 2007
    Le Tripode, 2015

    L'épopée du peuple arménien, dans la tradition des contes orientaux, est construite autour d'une saga familiale où histoire, légendes, politique et fiction s'entremêlent pour raconter le grand massacre des Arméniens par les Turcs, qui n'est pas sans évoquer l'holocauste perpétré dans les camps nazis.


    Le Retour au pays de Jossel Wassermann
    Edgar Hilsenrath
    traduit de l'allemand par Christian Richard
    Albin Michel, 2007
    Le livre de poche, 2008
    Le Tripode, 2016

    Un froid glacial s'est abattu sur le village de Pohodna. Les habitants juifs du shtetl ont reçu l'ordre de rejoindre le wagon qui les attend à la gare. A l'intérieur, oubliant l'obscurité et la crainte, le rabbin confie à l'esprit du vent: "Les goys sont stupides. En ce moment ils pillent nos maisons. (...) Mais ils ne savent pas que nous avons emporté le meilleur." "Et c'est quoi, le meilleur? " demande le vent.
    Et le rabbin de répondre: "Notre histoire. Elle, nous l'avons emportée avec nous."  L'auteur réincarne ici l'univers des shtetls, ces petites communautés juives éparpillées dans l'est de l'Europe avant que la Deuxième Guerre mondiale et la Shoah ne les réduisent à néant. Roman tardif, il est peut-être le plus émouvant de tous par son humble drôlerie et son désir de faire revivre un monde qui a bercé l'enfance et l'imaginaire d'un écrivain désormais culte.


    Les aventures de Ruben Jablonski
    Edgar Hilsenrath
    traduit de l'allemand par Chantal Philippe
    Le Tripode, 2017

    Arraché à l'insouciance et l'espièglerie de l'enfance par la terreur nazie, le jeune Ruben Jablonski se retrouve à la sortie de la Seconde Guerre mondiale dans une situation désespérée. Libéré d'un ghetto, séparé de sa famille et à la recherche d'un nouveau destin, il s'engage dans un périple épique qui le conduit de la Roumanie aux Etats-Unis, en passant par l'Ukraine, la Turquie, la Palestine et la France...
    Les réminiscences enfantines, l'humanité qui survit à l'horreur et l'amour de la littérature pour unique boussole confèrent une force et un humour rares à ce roman écrit en 1997 et il fait la bouleversante synthèse des quinze années qui ont vu sa vie basculer.

    * *
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    Terminus Berlin
    Edgar Hilsenrath
    traduit de l'allemand par Chantal Philippe
    Le Tripode, 230 pages
    à paraître le 14 février 2019

    Écrivain de la Shoah et de l’exil, Edgar Hilsenrath livre ici son roman le plus poignant, celui du retour désenchanté en Allemagne. Son héros retrouve, comme lui, le pays natal près de trente ans après avoir quitté l'Europe et ses fantômes. Le temps est venu de faire le bilan d’une vie tourmentée.
    Fidèle à son humour, Hilsenrath raconte avec un sens aigu de la dérision le destin de son alter ego littéraire. Lesche, traumatisé par son expérience du ghetto, peine à trouver sa place dans un Berlin marqué par le consumérisme et la chute du Mur. Les rencontres improbables et la résurgence glauque du fascisme forment la trame de ce roman publié en Allemagne en 2006.
    Lapidaire et ironique, ce texte émeut par la figure de clown triste que l'auteur y révèle. Après l’avoir écrit, Edgar Hilsenrath décida que son œuvre était close. Il n'a plus rien publié depuis.



    "Quand on écrit quelque chose pour se débarrasser l'âme, on en est définitivement libéré. L'écriture est une libération pour moi."
     Edgar Hilsenrath

    dimanche 9 septembre 2018

    Postface inédite au poche du "Jour d'avant"

    Sorj Chalandon à Liévin de 27 décembre 2017.

    Quarante-trois ans après la catastrophe minière qui a eu lieu à Liévin le 27 décembre 1974 et dont il a fait le sujet de son dernier roman en date, le très beau "Le jour d'avant", sorti l'an dernier et qui paraît maintenant en version poche, Sorj Chalandon a été invité à participer à la commémoration officielle du drame par la municipalité.

    Un honneur que cette invitation, a considéré l'auteur du "Jour d'avant" (Grasset, 332 pages, 2017, Le livre de poche, 353 pages, 2018), roman coup de poing, roman de justice, que j'avais présenté ici sous le titre "L'énigmatique frère du 43e mineur mort à Liévin", comprenant un entretien avec Sorj Chalandon.





    A Liévin, l'hiver dernier, entre Noël et Nouvel An, l'écrivain a lu quelques pages de son roman où il met en scène un quarante-troisième mineur pour mieux faire ressortir l'injustice dont ont été victimes les quarante-deux gars qui ont péri sous terre cette nuit funeste. Surtout, il s'est adressé à la foule de ceux qui étaient présents, concernés par le drame, qui avaient lu son livre et avaient parfaitement compris sa démarche de romancier.

    Des mots vrais et sensibles où on retrouve l'émotion et la sincérité de Sorj Chalandon. Une intervention qui est reprise en postface du passage en poche du roman. En voici un extrait.

    "(...) Dans la solitude et le silence de l'écriture, on ne sait jamais ce que deviendra un roman. Ce que sera sa vie. En écrivant "Le Jour d'avant", je savais que je m'engageais sur des terres sacrées. On n'écrit pas impunément sur la douleur des hommes. Ajoutant une 43e victime au nombre réel des mineurs morts le 27 décembre, je prenais le risque de choquer ou de peiner la mémoire. Même racontée avec pudeur et respect, une fiction peut dévaster.
    Mais ce jour-là, m'approchant du micro, j'ai su que mon roman avait été compris comme une page de plus, écrite pour célébrer la dignité ouvrière. Et la mémoire des 42 hommes de Liévin. À l'invitation du maire de la ville, entre la sonnerie aux morts et une marche funèbre, on m'avait demandé de lire un passage de mon roman. (...)"




    lundi 3 septembre 2018

    101 livres choisis par Payot pour son centenaire



    La librairie suisse Payot Lausanne fête le centenaire de ses succursales de Vevey et Montreux, les premières créées en 1918, en mettant en avant cent et un titres parus au cours de ces cent dernières années et qui sont ses coups de cœur. Un par année. Cent et un donc. Les livres vont de Guillaume Apollinaire ("Calligrammes: poèmes de la paix et de la guerre", Gallimard) publié en 1918 à Gabriel Tallent ("My Absolute Darling", traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Laura Derajinski, Gallmeister) paru en 2018.

    Il est toujours intéressant de voir quel livre est choisi comme coup de cœur pour une année, sachant que pour les traductions en français, c'est l'année de la parution de la traduction qui a été retenue et non l'année de la sortie originale. On retrouve dans cette liste de cent et un titres plein de classiques évidemment mais aussi des titres plus surprenants, quelques livres jeunesse, albums et romans, et quelques bandes dessinées. De quoi solidement donner envie de plonger dans sa bibliothèque.

    Curieusement, la liste établie par la librairie  Payot parle de cent livres alors qu'ils sont cent et un quand on les compte bien. Une simple question de mathématiques. Et elle attribue les titres à l'éditeur original quand il s'agit de Gallimard mais aux maisons qui les ont repris en poche pour les autres... J'ai donc complété les listes avec les éditeurs originaux grâce à qui ces livres nous sont parvenus et les passages en poche.

    La liste Payot
    1. 1918 Guillaume Apollinaire, "Calligrammes: Poèmes de la paix et de la guerre (1913 - 1916)"  (Mercure de France, Gallimard, GF, Pocket, Larousse)
    2. 1919 Marcel Proust, "A l'ombre des jeunes filles en fleurs" (Gallimard, Folio, Point2, Le livre de poche)
    3. 1920 Bram Stoker, "Dracula"  suivi de "L'invité de Dracula" (L'Édition Française Illustrée, Pocket, Point2)
    4. 1921 Joseph Conrad, "Lord Jim" (Gallimard, Folio, Livre de poche)
    5. 1922 François Mauriac, "Le baiser au lépreux" (Grasset, Le livre de poche) 
    6. 1923 Jack London, "Croc-Blanc" (Gallimard, Gallimard Jeunesse, Hatier, J'ai lu, Hachette, Le livre de poche jeunesse, Libretto)
    7. 1924 André Breton, "Manifestes du surréalisme" (Gallimard, folio)
    8. 1925 Blaise Cendrars, "L'or: La merveilleuse histoire du général Johann August Suter" (Gallimard, Folio)
    9. 1926 Francis Scott Fitzgerald, "Gatsby le Magnifique" (Gallimard, Folio, Le Livre de poche, Cahiers rouges)
    10. 1927 Stefan Zweig, "Vingt-quatre heures de la vie d'une femme" (Stock, Le livre de poche, Folio, Petite bibliothèque Payot)


    11. 1928 John Dos Passos, "Manhattan Transfer" (Gallimard, Folio)
    12. 1929 Sigmund Freud, "Malaise dans la civilisation" (Payot)
    13. 1930 Luigi Pirandello, "Un, personne et cent mille" (Gallimard, L'imaginaire)
    14. 1931 Thomas Mann, "La montagne magique" (Fayard, Le livre de poche)
    15. 1932 Louis-Ferdinand Céline, "Voyage au bout de la nuit" (Gallimard, Folio)
    16. 1933 Franz Kafka, "Le Procès" (Flammarion, Le livre de poche, Folio, Pocket)
    17. 1934 Agatha Christie, "Le crime de l'Orient-Express" (Le Masque, Le Livre de poche) 
    18. 1935 Pierre Véry, "Les disparus de Saint - Agil" (Gallimard, Gallimard Jeunesse, Folio Junior)
    19. 1936 Georges Bernanos, "Journal d'un curé de campagne" (Plon, Le Livre de poche) 
    20. 1937 Rainer Maria Rilke, "Lettres à un jeune poète" (Grasset, Le livre de poche)

    21. 1938 Margaret Mitchell, "Autant en emporte le vent" (Gallimard, Folio)
    22. 1939 Aimé Césaire, "Cahier d'un retour au pays natal" (Présence africaine)
    23. 1940 Georges Simenon, "Les inconnus dans la maison" (Gallimard, Folio)
    24. 1941 Roger Frison-Roche, "Premier de cordée" (Arthaud, J'ai lu)
    25. 1942 Albert Camus, "L'Étranger" (Gallimard, Folio)
    26. 1943 Antoine de Saint-Exupéry, "Le Petit Prince" (Reynal & Hitchcock, Gallimard, Folio)
    27. 1944 Louis Aragon, "Aurélien" (Gallimard, Folio)
    28. 1945 Henri Bosco, "L'enfant et la rivière" (Gallimard Jeunesse, Folio junior)
    29. 1946 Boris Vian, "J'irai cracher sur vos tombes" (Editions du Scorpion, Le Livre de poche) 
    30. 1947 John Steinbeck, "Les raisins de la colère" (Gallimard, Folio)

    31. 1948 Hervé Bazin, "Vipère au poing" (Grasset, Le Livre de poche, Cahiers rouges)
    32. 1949 Simone de Beauvoir, "Le deuxième sexe t.1 / Le deuxième sexe t.2" (Gallimard, Folio) 
    33. 1950 Anne Frank, "Le journal" (Calmann-Lévy, Le Livre de poche)
    34. 1951 Marguerite Yourcenar, "Mémoires d'Hadrien" (Gallimard, Folio)
    35. 1952 Ernest Hemingway, "Le vieil homme et la mer" (Gallimard, Folio)
    36. 1953 Hergé, "On a marché sur la Lune" (Casterman)
    37. 1954 Françoise Sagan, "Bonjour tristesse" (Julliard, Pocket)
    38. 1955 Alberto Moravia, "Le Mépris" (Flammarion, Librio)
    39. 1956 Romain Gary, "Les racines du ciel" (Gallimard, Folio)
    40. 1957 Marcel Pagnol, "La gloire de mon père" (de Fallois, Le Livre de poche)

    41. 1958 Vilhelm et Carla Hansen, "Petzi vol. 1 : Petzi construit un bateau" (Casterman, Place du Sablon)
    42. 1959 Vladimir Nabokov, "Lolita" (Gallimard, Folio)
    43. 1960 Italo Calvino, "Le baron perché" (Gallimard, Folio)
    44. 1961 Harper Lee, "Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur" (Le livre contemporain, de Fallois, Grasset, Le Livre de poche) 
    45. 1962 Jean-Pierre Vernant, "Les origines de la pensée grecque" (PUF)
    46. 1963 Pierre Boulle, "La planète des singes" (Julliard, Pocket)
    47. 1964 Violette Leduc, "La bâtarde" (Gallimard, L'Imaginaire)
    48. 1965 Raymond Queneau, "Les fleurs bleues" (Gallimard, Folio)
    49. 1966 Sébastien Japrisot, "La dame dans l'auto avec des lunettes et un fusil" (Gallimard, Folio)
    50. 1967 Roald Dahl, "Charlie et la chocolaterie" (Gallimard Jeunesse, Folio junior)

    51. 1968 Albert Cohen, "Belle du seigneur" (Gallimard, Folio)
    52. 1969 Derib, "Yakari vol. 1 : Yakari et Grand Aigle" (Le Lombard)
    53. 1970 Leo Lionni, "Petit-Bleu et Petit-Jaune" (l'école des loisirs)
    54. 1971 José Mauro de Vasconcelos, "Mon bel oranger" (Hachette Jeunesse)
    55. 1972 John Ronald Reuel Tolkien, "Le Seigneur des anneaux" (Christian Bourgois, Pocket)
    56. 1973 Richard Bach, "Jonathan Livingstone le goéland" (Flammarion, J'ai lu)
    57. 1974 Alexandre Soljénitsyne, "L'archipel du Goulag" (Seuil, Points)
    58. 1975 Romain Gary, "La vie devant soi" (Gallimard, Folio)
    59. 1976 Jean Ziegler, "Une Suisse au-dessus de tout soupçon" (Seuil, Points)
    60. 1977 Jun'ichirō Tanizaki, "Éloge de l'ombre" (Verdier)

    61. 1978 Georges Perec, "La vie mode d'emploi" (Hachette, Le Livre de poche) 
    62. 1979 Jan Pienkowski, "La maison hantée" (Nathan Jeunesse)
    63. 1980 Jean-Marie Gustave Le Clézio, "Désert" (Gallimard, Folio)
    64. 1981 Jean-Patrick Manchette, "La position du tireur couché" (Gallimard, Folio)
    65. 1982 Umberto Eco, "Le nom de la rose" (Grasset, Le Livre de poche)
    66. 1983 Annie Ernaux, "La Place" (Gallimard, Folio)
    67. 1984 Marguerite Duras, "L'Amant" (Minuit)
    68. 1985 Fernand Braudel, "La dynamique du capitalisme" (Flammarion, Champs) 
    69. 1986 Patrick Süskind, "Le Parfum" (Fayard, Le Livre de poche) 
    70. 1987 Primo Levi, "Si c'est un homme" (Robert Laffont, Pocket)

    71. 1988 Fernando Pessoa, "Le livre de l'intranquillité /inquiétude" (Christian Bourgois)
    72. 1989 Salman Rushdie, "Les versets sataniques" (Christian Bourgois, Folio)
    73. 1990 Thomas Harris, "Le silence des agneaux" (Albin Michel, Pocket 
    74. 1991 Assia Djebar, "Loin de Médine" (Albin Michel, Le Livre de poche) 
    75. 1992 Luis Sepúlveda, "Le vieux qui lisait des romans d'amour" (Métailié, Points)
    76. 1993 Zep, "Titeuf vol. 1, Dieu, le sexe et les bretelles" (Glénat)
    77. 1994 Herbjørg Wassmo, "Le livre de Dina" (Gaïa, 10/18) 
    78. 1995 Bernhard Schlink, "Le Liseur" (Gallimard, Folio)
    79. 1996 Stephen King, "La ligne verte" (Librio, Le Livre de poche)
    80. 1997 Alessandro Baricco, "Novencento : pianiste" (Gallimard, Folio)

    81. 1998 J.K. Rowling, "Harry Potter vol.1: Harry Potter à l'école des sorciers"  (Gallimard Jeunesse, Folio junior)
    82. 1999 Philip Roth, "Pastorale américaine" (Gallimard, Folio)
    83. 2000 Ahmadou Kourouma, "Allah n'est pas obligé" (Seuil, Points)
    84. 2001 Frederik Peeters, "Pilules bleues" (Atrabile)
    85. 2002 Anne Cuneo, "Le maître de Garamond" (Stock, Le Livre de poche) 
    86. 2003 Dennis Lehane, "Shutter Island" (Rivages)
    87. 2004 Alain Damasio, "La Horde du Contrevent" (Gallimard, Folio)
    88. 2005 Jean-Luc Benoziglio, "Louis Capet, suite et fin" (Seuil)
    89. 2006 Muriel Barbery, "L'élégance du hérisson" (Gallimard, Folio)
    90. 2007 Marc Dugain, "Une exécution ordinaire" (Gallimard, Folio)

    91. 2008 Cormac McCarthy, "La Route" (L'Olivier, Points)
    92. 2009 Cosey, "Jonathan: intégrale, tomes 1, 2, 3" (Le Lombard)
    93. 2010 Laura Kasischke, "En un monde parfait" (Christian Bourgois, Le Livre de poche) 
    94. 2011 Fred Vargas, "L'armée furieuse" (Viviane Hamy, J'ai lu)
    95. 2012 Xinran, "Funérailles célestes" (Philippe Picquier, Picquier poche)
    96. 2013 Svetlana Alexievitch, "La Fin de l'homme rouge" (Actes Sud, Babel)
    97. 2014 Gong Ji-young, "Nos jours heureux" (Philippe Picquier)
    98. 2015 Virginie Despentes, "Vernon Subutex t. 1" (Grasset, Le Livre de poche) 
    99. 2016 Gaël Faye, "Petit pays" (Grasset, Le livre de poche) 
    100. 2017 Paolo Cognetti, "Les huit montagnes" (Stock, Le Livre de poche)
    101. 2018 Gabriel Tallent, "My Absolute Darling" (Gallmeister)