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dimanche 22 juillet 2018

DPTE 11 Des mots sur des maux

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans, des récits, des essais et des BD. L'été, le temps de relire ou de se rattraper aussi.


Anne Dufourmantelle.

Il y a eu un an hier que, le 21 juillet 2017, disparaissait soudainement la philosophe, psychanalyste et romancière française Anne Dufourmantelle. Elle tentait de sauver des enfants qui allaient se noyer dans la mer devant Ramatuelle et son cœur la lâcha. Ce fut un fameux coup de froid dans le monde de la littérature et de la pensée, un souffle de blizzard dans l'été. Quelques mois plus tard, le 4 janvier 2018, le monde apprenait la mort, dans un accident de voiture en Guadeloupe survenu deux jours plus tôt, de l'éditeur Paul Otchakovsky-Laurens. Là encore, ce fut une immense douleur et une terrible émotion. Deux décès par surprise qui ont plongé dans l'effarement, dans le saisissement.

Que dire? Que lire? Quand les maux sont trop forts, il reste les mots. Par exemple, ceux des deux livres qui sont sortis cette année et célèbrent ces morts.

Le premier de ces livres est "Peut-être pas immortelle" (P.O.L., 87 pages) où Frédéric Boyer, le compagnon d'Anne Dufourmantelle, nous partage "trois textes intimes rédigés comme des notes personnelles dans la noirceur de la perte et de la séparation, les jours et les semaines qui ont suivi la mort d'Anne. Trois textes précipités face à une chose monstrueuse". Trois textes, trois poèmes, ceux d'un homme qui aimait profondément sa compagne, qui l'"aimait" tout court.

Le premier qui est aussi le titre du livre est construit autour de la lettre A, initiale du prénom Anne, comme pour la retenir, qu'elle ne s'efface pas. Ce texte de douleur et d'incompréhension est suivi de "La lettre", lettre à celle qui a disparu, évocation de souvenirs et revue de questions. Le troisième, "Les Vies", élargit le propos en insérant celle qui n'est plus dans les survivants qui la rappellent. Des mots qui cherchent la lumière pour avancer dans la nuit noire du deuil. Des mots qui saisiront tous ceux qui sont en deuil.

A ce moment, Frédéric Boyer ignorait qu'il sera l'année suivante le nouveau directeur des éditions P.O.L. Curieux arrangements du destin.

Pour lire en ligne le début de "Peut-être pas immortelle", c'est ici.


Toujours à propos d'Anne Dufourmantelle, on peut annoncer le livre à paraître le 6 septembre, le récit que lui consacre Jean-Philippe Domecq dans "L'amie, la mort, le fils" (Thierry Marchaisse, 128 pages).

L'éditeur le présente ainsi:
"Anne Dufourmantelle a péri le 21 juillet 2017 pour sauver des enfants de la noyade en Méditerranée, dont le propre fils de l'auteur.
Elle était psychanalyste, philosophe, romancière, auteure d'une œuvre reconnue de par le monde. Sa notoriété culturelle ne suffit pourtant pas à expliquer l'émotion considérable qui s'est répandue à l'annonce de sa mort, en France et au-delà, jusqu'auprès de gens qui ne l'avaient jamais lue ni entendue.​
Ce récit de chagrin livre le portrait d'une femme exceptionnelle, en même temps qu'il médite sur les rapports père-fils, l'origine du sacré et l'aura d'un être qui avait "la passion de l’amitié"."
"Ses traits s'étiraient dès qu'elle voyait autrui heureux. Il n'y a pas beaucoup de gens qui nous donneraient envie d'être heureux rien que pour les rendre heureux."

Paul Otchakovsky-Laurens par François Matton. (c) P.O.L.

Le second livre est le mince livre de Dominique Fourcade (P.O.L., 62 pages), simplement titré "Deuil", dénué de quatrième de couverture, et dédié "à tous ceux qui ont connu Paul Otchakovsky-Laurens et en gardent à jamais le souvenir."
Le texte reprend les émotions de l'auteur durant les trois mois qui ont suivi l'annonce par téléphone du décès de son éditeur: "Dominique, j'ai une très mauvaise nouvelle à vous annoncer. Paul est mort", lui glisse  le 3 janvier Jean-Paul Hirsch, au boulot la "moitié" de Paul Otchakovsky-Laurens, bien plus que l'appellation officielle d'attaché de presse qu'il endosse.

Dans ce livre, Dominique Fourcade consigne les premières heures d'un deuil dévastant, puis s'interroge sur quel nouvel homme cette mort inimaginable a fait de lui.

D'autres textes et témoignages d'auteurs P.O.L. à propos de la mort de Paul Otchakovsky-Laurens peuvent être lus en ligne sur le site de la maison d'édition, dans la rubrique "Atelier". Le dernier billet publié est celui d'Emmanuelle Pagano (lire ici). Il suffit ensuite de cliquer sur "billet précédent" pour découvrir vingt textes pleins de larmes et d'émotions.



Sans oublier
DTPE 1: "Moria" de Marie Doutrepont (récit, 180° éditions)
DTPE 2: "The t'Serstevens collection" (photos, Husson éditeur/IRPA)
DTPE 3: "La maison à droite de celle de ma grand-mère" de Michaël Uras (roman, Préludes)
DTPE 4: "Le passé définitif" de Jean-Daniel Verhaeghe (roman, Serge Safran éditeur)
DTPE 5: "Ecrire en marchant" de Chantal Deltenre (récit, maelström reEvolution)
DTPE 6: "Encyclopædia Inutilis" de Hervé Le Tellier (nouvelles, Le Castor Astral)
DTPE 7: "Poisson dans l'eau" d'Albane Gellé et Séverine Bérard (jeunesse) et "Trente cette mère - maintenant" de Marcella et Pépée (poésie, Editions Les Carnets du Dessert de Lune)
DTPE 8: "Christian Bérard clochard magnifique" de Jean Pierre Pastori (biographie, Séguier)
DTPE 9: "N'essuie jamais de larmes sans gants" de Jonas Gardell (roman, Gaïa)
DTPE 10: "Terres promises" de Milena Agus (roman, Liana Levi)




mercredi 18 juillet 2018

DTPE 10 Quand la terre promise est multiple

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans, des récits, des essais et des BD. L'été, le temps de relire ou de se rattraper aussi.

Cagliari.


Quel est l'enchantement de l'écriture de Milena Agus, et de la qualité de sa traductrice Marianne Faurobert, pour qu'on soit happé par son texte dès le deuxième paragraphe lu et qu'on ne puisse plus le lâcher? C'est à nouveau le cas avec le dernier roman en date de l'écrivaine sarde, l'excellentissime "Terres promises" ("Terre promesse", traduit de l'italien par Marianne Faurobert, Editions Liana Levi, 176 pages), une succession de voyages, géographiques et intérieurs, afin de trouver la paix de l'âme.

Une fois de plus chez Milena Agus, on découvre l'histoire des différents protagonistes comme de l'intérieur, avec tous les détails nécessaires pour imaginer leur décor et suivre de près les héros. On est avec Ester quand Raffaele rentre dans leur village de Sardaigne après avoir fait la guerre à Gênes. Que va-t-il se passer entre les deux fiancés? Lui qui ne songe qu'à retourner sur le Continent, ce Continent qui la fait aussi rêver, elle. Quand ils arrivent à Milan, jeunes mariés, la réalité les rattrape. Ester a le mal du pays, Raffaele, lui, porte toujours la guerre en lui et son ami noir américain qui lui a fait connaître le jazz.

On est encore avec Ester quand naît sa fille Felicita, qui porte aussi superbement son prénom qu'elle a une personnalité affirmée. Les années vont passer cahin-caha, avec leur lot de joies et de déconvenues quand sera prise la décision de revenir en Sardaigne. Un autre rêve qui se heurte lui aussi à la réalité. La famille est très présente, tout le monde ne s'entend pas bien. Ester s'enfonce dans la dépression, Raffaele tisse une très belle relation avec sa fille. Felicita s'accommode aisément de ce déménagement. Elle a toujours son cœur qui bat pour Sisternes, le jeune voisin noble. Mieux, elle s'adapte aux humeurs locales et s'initie avec la même conviction au communisme et au sexe.

Des amours de Felicita et Pietro Maria naîtra Gregorio, dans les conditions choisies par son honnête maman. Encore une nouvelle vie pour elle, qui lui fera rencontrer, à Cagliari cette fois, Marianna, sa logeuse qui est bien autre chose que la femme revêche dont elle se donne l'apparence. En grandissant, Gregorio trouvera sa voie dans la musique et entraînera les siens à sa suite dans encore une autre terre promise, établissant des ponts entre les différentes générations.

C'est une saga familiale prenante, tendre et extrêmement réussie que nous offre Milena Agus dans "Terres promises", dont on notera bien la formulation au pluriel. Ses personnages sont magnifiques dans la liberté que leur accorde l'écrivaine, dans leurs vies imparfaites, dans leur quête de bonheur. Entre eux tous, cette splendide Felicita sans aucun préjugé que chacun voudrait avoir près de soi. Une femme qui a choisi de vivre et d'aimer dans la joie et la bienveillance et rend ces qualités contagieuses. Une splendeur que ce roman.

Pour lire le début de "Terres promises", c'est ici.
Pour en savoir plus sur Milena Agus, c'est ici.

Sans oublier
DTPE 1: "Moria" de Marie Doutrepont (récit, 180° éditions)
DTPE 2: "The t'Serstevens collection" (photos, Husson éditeur/IRPA)
DTPE 3: "La maison à droite de celle de ma grand-mère" de Michaël Uras (roman, Préludes)
DTPE 4: "Le passé définitif" de Jean-Daniel Verhaeghe (roman, Serge Safran éditeur)
DTPE 5: "Ecrire en marchant" de Chantal Deltenre (récit, maelström reEvolution)
DTPE 6: "Encyclopædia Inutilis" de Hervé Le Tellier (nouvelles, Le Castor Astral)
DTPE 7: "Poisson dans l'eau" d'Albane Gellé et Séverine Bérard (jeunesse) et "Trente cette mère - maintenant" de Marcella et Pépée (poésie, Editions Les Carnets du Dessert de Lune)
DTPE 8: "Christian Bérard clochard magnifique" de Jean Pierre Pastori (biographie, Séguier)
DTPE 9: "N'essuie jamais de larmes sans gants" de Jonas Gardell (roman, Gaïa)




mardi 17 juillet 2018

DTPE 9 Rasmus, Benjamin et l'élan blanc

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans, des récits, des essais et des BD. L'été, le temps de relire ou de se rattraper aussi.

Jonas Gardell.


2018.
2016.
Derrière ce titre intrigant, "N'essuie jamais de larmes sans gants" de l'écrivain star en Suède Jonas Gardell ("Torka aldrig tårar utan handskar", traduit du suédois par Jean-Baptiste Coursaud et Lena Grumbach, Gaïa, 592 pages, 2016, Gaïa Kayak, 848 pages, 2018), dont l'explication est fournie dès les premières pages, se cache un roman exceptionnel qui vient de paraître en format semi-poche. Prodigieux par son format, son sujet, sa force, son atmosphère, sa manière et son style.

C'est une brique magnifique et puissante qu'on ne lâche pas une minute mais qui nécessite un long temps de lecture tant elle est dense et bouleversante. On ne saurait résumer le roman en disant que c'est l'histoire de Rasmus et Benjamin, l'un fils unique, l'autre témoin de Jéhovah, qui savent très tôt qu'ils ne sont pas comme les autres garçons. Mais nous sommes à la fin des années 70 et l'homosexualité n'est pas appréciée dans les campagnes de Suède et carrément interdite chez les Témoins. Ils feront tous les deux, comme plein d'autres jeunes hommes gays, le choix de quitter leur milieu et leur famille et de déménager à Stockholm pour pouvoir être eux-mêmes. Rasmus et Benjamin finiront par se rencontrer et connaître un très grand amour.  "Je veux dans ma vie pouvoir aimer quelqu'un qui m'aime"  est leur souhait. A ce moment, on est au début des années 80 et une maladie inconnue, une épidémie mortelle, ravage les homos. On ne sait pas encore que c'est le sida, on ignore comment s'en prémunir et comment la soigner et les réactions sont terrifiantes.

"N'essuie pas de larmes sans gants" est bien plus qu'un roman sur le sida et l'homosexualité en Suède il y a quarante ans. C'est une écriture souvent syncopée qui va et vient entre les époques et les personnages et nous hypnotise - chapeau aux traducteurs pour leur excellent travail - tout en ménageant une grande place à des dialogues remarquables ou à une poésie opportune. Ce sont des phrases qui saisissent au plus près de leur corps et de leur âme tous ceux et toutes celles qu'on va croiser. Ce sont des moments d'émotion par exemple quand on suit les garçons petits, avec cet élan aussi blanc que rare qui intervient régulièrement dans l'histoire jusqu'aux terribles dernières pages. De rage quand on voit le sort réservé à ceux qui sont atteints de LA maladie, d'admiration pour le rare personnel médical qui les accompagne. D'incompréhension devant cette société fermée qui n'accepte pas les évidences, et pas seulement chez les témoins de Jéhovah. On oublie vite ce qui a précédé.

Partagé en trois parties, "L'amour", "La maladie" et "La mort", le livre nous fait connaître de l'intérieur une foule d'homosexuels extrêmement attachants, dont un groupe qu'on suit de près, chacun passant à son tour à un moment du roman sous les feux du projecteur de l'auteur. Ils sont comme ils sont, mais jamais caricaturés. On les voit s'aimer, se perdre, se trahir, avoir peur, être en rage et aussi lutter pour leurs droits, et se défendre les uns les autres. Souvent avec humour, parfois avec sarcasme.

Jonas Gardell signe un livre de désespoir, de mémoire et d'amour, une tragédie où il glisse sans cesse du romanesque aux éléments sociologiques, politiques ou médicaux. Il nous emmène dans une lecture prodigieuse, dont on sort bouleversé et qu'on quitte à regret tant il a été bon d'être en compagnie de Rasmus, Benjamin, Paul, Lars-Ake, Reine, Bengt, Seppo, ces gays qui ont changé l'Histoire, l'ont payé cher et à qui il offre un extraordinaire tombeau.

Pour lire le début de "N'essuie jamais de larmes sans gants", c'est ici.


Sans oublier
DTPE 1: "Moria" de Marie Doutrepont (récit, 180° éditions)
DTPE 2: "The t'Serstevens collection" (photos, Husson éditeur/IRPA)
DTPE 3: "La maison à droite de celle de ma grand-mère" de Michaël Uras (roman, Préludes)
DTPE 4: "Le passé définitif" de Jean-Daniel Verhaeghe (roman, Serge Safran éditeur)
DTPE 5: "Ecrire en marchant" de Chantal Deltenre (récit, maelström reEvolution)
DTPE 6: "Encyclopædia Inutilis" de Hervé Le Tellier (nouvelles, Le Castor Astral)
DTPE 7: "Poisson dans l'eau" d'Albane Gellé et Séverine Bérard (jeunesse) et "Trente cette mère - maintenant" de Marcella et Pépée (poésie, Editions Les Carnets du Dessert de Lune)
DTPE 8: "Christian Bérard clochard magnifique" de Jean Pierre Pastori (biographie, Séguier)

lundi 16 juillet 2018

DTPE 8 Un "Bébé" extravagant et irrésistible

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans, des récits, des essais et des BD. L'été, le temps de relire ou de se rattraper aussi.

Christian Bérard en 1947, au Théâtre de l'Athénée, avec son bichon.

A tous ceux que le mot "biographie" paralyse, je ne saurais trop conseiller celle que Jean Pierre Pastori consacre à une figure parisienne de la première moitié du siècle dernier. "Christian Bérard clochard magnifique" (Séguier, 232 pages) est un livre épatant qui raconte à la fois un homme aux mille facettes et l'époque dans laquelle il a pris place. Et quelle place. Ses joues l'avaient fait surnommer "Bébé" ou même "Bébé Cadum", en référence à une publicité de l'époque.

Biographe comme on les aime, traitant son sujet de l'intérieur, Jean Pierre Pastori a l'excellente l'idée de commencer son texte par les funérailles de Christian Bérard, le 16 février 1949 à Paris - quatre jours auparavant, l'homme de 46 ans s'est effondré au théâtre Marigny, en plein travail. En effet, l'assistance présente à Saint-Sulpice pour ce dernier hommage est une parfaite représentation de l'existence de cet homme extraordinaire. Personnalité du Tout-Paris bien entendu mais aussi artiste multiforme, peintre, illustrateur, dessinateur de mode, décorateur et costumier de théâtre, scénographe. "On aurait cru à des funérailles nationales. La littérature, la peinture, le théâtre étaient là, et la rue...", témoigne l'écrivain américain de langue française Julien Green.

Son décor ainsi planté, il ne reste plus à Pastori qu'à faire naviguer sa plume alerte entre tous ces mondes, toutes ces périodes qui ont vu passer Christian Bérard, sa barbe fleurie (parfois pour de vrai), son amant le librettiste Boris Kochno, son petit chien blanc, ses innombrables amis. On rencontre à sa suite tous les grands noms des arts de l'époque, de Christian Dior à Elsa Schiaparelli en passant par Jean Cocteau, Louis Jouvet, Jean-Louis Barrault... C'est un feu d'artifices de mots qui nous est présenté, entre éléments biographiques, dialogues, scènes d'époque, anecdotes et réflexions. Quel talent pour marier tout cela de manière aussi légère et attrayante!

Enfant malheureux privé très tôt de sa mère et mal aimé par son père, Christian Bérard avait une personnalité fantasque et généreuse. Sa curiosité lui a fait rencontrer mille personnes intéressantes, ses dons l'ont fait apprécier dans tous les milieux culturels qu'il a fréquentés, sa lucidité lui a permis de douter, son extravagance l'a fait aimer tout comme sa chaleur humaine. Extrêmement documentée, la biographie qui lui est consacrée raconte avec verve quel créateur il a été dans l'attachant Paris de l'époque.

Sévère, l'acrostiche rédigé par Christian Bérard. (c) Séguier.


Sans oublier
DTPE 1: "Moria" de Marie Doutrepont (récit, 180° éditions)
DTPE 2: "The t'Serstevens collection" (photos, Husson éditeur/IRPA)
DTPE 3: "La maison à droite de celle de ma grand-mère" de Michaël Uras (roman, Préludes)
DTPE 4: "Le passé définitif" de Jean-Daniel Verhaeghe (roman, Serge Safran éditeur)
DTPE 5: "Ecrire en marchant" de Chantal Deltenre (récit, maelström reEvolution)
DTPE 6: "Encyclopædia Inutilis" de Hervé Le Tellier (nouvelles, Le Castor Astral)
DTPE 7: "Poisson dans l'eau" d'Albane Gellé et Séverine Bérard (jeunesse) et "Trente cette mère - maintenant" de Marcella et Pépée (poésie, Editions Les Carnets du Dessert de Lune)





samedi 14 juillet 2018

DTPE 7 Dire une petite fille, dire une mère

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans, des récits, des essais et des BD. L'été, le temps de relire ou de se rattraper aussi.


En ce jour de Fête nationale française, deux livres illustrés, un pour les enfants, un pour les adultes, dont les deux duos d'auteures résident dans l'hexagone.

Il y a fort à parier que la Marguerite que nous présentent Albane Gellé (texte) et Séverine Bérard (illustrations) dans le très agréable petit format "Poisson dans l'eau" (Editions Les Carnets du Dessert de Lune, 48 pages) ne regardera pas la finale de foot demain. Toujours en rouge et blanc, Marguerite n'en fait qu'à sa tête, dans le bon sens du terme. Elle a ses manies et ses habitudes qui nous sont joyeusement contées et qui la rendent terriblement sympathique.

Choisir les bonnes chaussettes le matin.
(c) Les Carnets du Dessert de Lune.
On suit cette boule d'énergie durant toute une journée, le matin, à l'école, à la cantine, l'après-midi, à la sortie de classe, sur le chemin du retour, à la maison, au dîner, au coucher et quand elle s'endort. Marguerite est dynamique, originale, interrogative, observatrice. Elle râle parfois, sait ce qu'elle veut et surtout, elle ressemble terriblement à un enfant, plein d'amour pour sa mère. Le texte attachant est accompagné de jolies illustrations montrant combien Marguerite est bien dans sa vie. Pour tous à partir de 6 ans.

Albane Gellé vit de ses deux passions, l'écriture et le cheval. Elle a déjà publié une vingtaine de livres, notamment aux éditions Le Dé bleu, Jacques Brémond, Cheyne, La Dragonne, Esperluète, L'Atelier contemporain... Architecte, Séverine Bérard est depuis une dizaine d'années médium-magnétiseur. L'illustration de "Poisson dans l'eau" signe son retour à la création artistique, pour un meilleur équilibre avec le monde invisible.

Pour lire un extrait de "Poisson dans l'eau", c'est ici.
Pour en entendre un extrait, lu par l'éditeur, c'est ici.




L'autre livre, de poésie lui, est en quelque sorte un écho à "Trente cette mère avant" (Editions des Carnets du Dessert de Lune, 2009) où Marcella proposait trente textes courts sur une nouvelle maternité. Cette fois, pour "Trente cette mère - maintenant" (Editions des Carnets du Dessert de Lune), les textes de Marcella sont accompagnés des illustrations de Pépée. Ils racontent la mère maintenant, avec deux filles qui ont dix-huit ans d'écart.

(c) Les Carnets du Dessert de Lune.
"Cette mère..." dit le texte en trente petites touches, parfois en partie colorées, permettant à chaque lecteur de se retrouver dans ce kaléidoscope maternel, jouant parfois joyeusement sur les mots, ouvrant grand le champ de l'imaginaire au départ de considérations terre à terre, célébrant toutes les mères dans leur humanité. Un portrait poétique qui résonne doucement. Les phrases sont accompagnées de neuf idéogrammes chinois, autant de symboles de la maternité dont les sens nous sont partagés.

Marcella est écrivaine et sophrologue. Elle écrit le corps toujours en mouvement. Des poèmes, des slogans, des livres pour les enfants et pour les non-enfants. Pépée se partage entre ses activités d'illustratrice, de shiatsu-shi et de yogini, tout en les reliant dans son parcours artistique.

Pour lire un extrait de "Trente cette mère - maintenant", c'est ici


Sans oublier
DTPE 1: "Moria" de Marie Doutrepont (récit, 180° éditions)
DTPE 2: "The t'Serstevens collection" (photos, Husson éditeur/IRPA)
DTPE 3: "La maison à droite de celle de ma grand-mère" de Michaël Uras (roman, Préludes)
DTPE 4: "Le passé définitif" de Jean-Daniel Verhaeghe (roman, Serge Safran éditeur)
DTPE 5: "Ecrire en marchant" de Chantal Deltenre (récit, maelström reEvolution)
DTPE 6: "Encyclopædia Inutilis" de Hervé Le Tellier (nouvelles, Le Castor Astral)




jeudi 12 juillet 2018

Toi aussi, élis ton prix Nobel de littérature


On le sait, il n'y aura pas de Prix Nobel de littérature, créé en 1901, cette année, et peut-être pas l'an prochain non plus. En cause, les discordes au sein de l'Académie suédoise, ébranlée par un scandale de harcèlement sexuel. Un prix alternatif est mis en place par la Nouvelle académie (New Academy), organisation fondée afin qu'un prix littéraire international soit décerné en 2018, et aussi pour rappeler que la littérature doit être associée à la démocratie, l'ouverture, l'empathie et le respect.

Organisation à but non lucratif, politiquement et financièrement indépendante, la Nouvelle académie  se compose d'un large éventail de personnes. Le gagnant de ce prix Nobel alternatif sera annoncé le 14 octobre et présenté lors d'un événement officiel le 10 décembre 2018. La Nouvelle académie sera, elle, dissoute le 11 décembre.

Les bibliothécaires suédois ont pu voter jusqu'au 8 juillet pour les auteurs susceptibles de recevoir le prix. Les critères étant que le prix soit décerné à un écrivain auteur d'une fiction littéraire grâce à laquelle le lecteur entre dans l'histoire de l'humanité et qu'il ait au moins deux œuvres publiées, dont une au cours des dix dernières années.

Aujourd'hui une liste de 46 auteurs est soumise au vote des internautes. Une liste plutôt hétéroclite où se côtoient les noms de J.K. Rowling, Paul Auster et Siri Hustvedt, Haruki Murakami et Patti Smith! Les auteurs nominés proviennent pour un tiers des pays scandinaves (12 de Suède,  2 d'Islande, 1 de Finlande), 13 des USA, 4 du Royaume-Uni, 3 du Canada, 3 de France, 2 d'Italie, 1 du Nigéria, du Japon, d'Israël, d'Inde, de Suisse, de Pologne.

A examiner la liste de près, on découvre des noms familiers, que les livres soient écrits en français ou traduits pour la plupart d'entre eux, garants pour la plupart d'une grande qualité littéraire. Ce sont les éditeurs Gallimard (11 auteurs), Actes Sud (8 auteurs) qui doivent être contents mais on remarque la présence de petites maison comme celle de Liana Levi, Zulma ou le Diable Vauvert.

Les internautes ont jusqu'au 14 août pour choisir trois des quatre finalistes (pour voter, c'est ici), le quatrième finaliste étant  choisi par des bibliothécaires. Un jury composé de Ann Pålsson, présidente, éditrice indépendante, Lisbeth Larsson, professeur de littérature, Marianne Steinsaphir, bibliothécaire et journaliste, Peter Stenson, éditeur et critique et Gunilla Sandin, bibliothécaire, choisira le gagnant.

Les auteurs nominés

  • Chimamanda Ngozi Adichie - Nigeria (Gallimard)
  • Johannes Anyuru - Suède (Actes Sud)
  • Margaret Atwood - Canada (Robert Laffont)
  • Paul Auster - USA (Actes Sud)
  • Silvia Avallone - Italie (Liana Levi)
  • Nina Bouraoui - France (Stock et JC Lattès)
  • Anne Carson - Canada (Seuil)
  • Maryse Condé - France (JC Lattès)
  • Don DeLillo - USA (Actes Sud)
  • Edelfeldt Inger - Suède 
  • Kerstin Ekman - Suède (Actes Sud)
  • Elena Ferrante - Italie (Gallimard) 
  • Neil Gaiman - Royaume-Uni (Au diable vauvert)
  • Jens Ganman - Suède
  • Siri Hustvedt - USA (Actes Sud)
  • Jenny Jägerfeld - Suède (Thierry Magnier)
  • Jonas Hassen Khemiri - Suède (Actes Sud)
  • Jamaica Kincaid - USA (L'Olivier)
  • David Levithan - USA (Gallimard)
  • Édouard Louis - France (Seuil)
  • Ulf Lundell - Suède 
  • Sara Lövestam - Suède (Actes Sud, Robert Laffont)
  • Cormac McCarthy - USA (L'Olivier)
  • Ian McEwan - Royaume-Uni (Gallimard)
  • Haruki Murakami - Japon (Belfond)
  • Joyce Carol Oates - USA (Philippe Rey)
  • Nnedi Okorafor - USA (ActuSF)
  • Sofi Oksanen - Finlande  (Stock)
  • Audur Ava Olafsdottir - Islande (Zulma)
  • Amos Oz - Israel (Gallimard)
  • Sara Paborn - Suède
  • Agneta Pleijel - Suède (Denoël)
  • Thomas Pynchon- USA (Seuil)
  • Marilynne Robinson - USA (Actes Sud)
  • Meg Rosoff - USA (Albin Michel)
  • J.K. Rowling - Royaume-Uni (Gallimard et Grasset)
  • Arundhati Roy - Inde (Gallimard)
  • Jessica Schiefauer- Suède (Albin Michel)
  • Patti Smith- USA (Denoël et Gallimard)
  • Zadie Smith - Royaume-Uni (Gallimard)
  • Peter Stamm - Suisse (Christian Bourgois)
  • Jón Kalman Stefánsson - Islande (Gallimard)
  • Sara Stridsberg  - Suède (Gallimard et Stock)
  • Donna Tartt - USA (Plon)
  • Kim Thúy- Canada (Liana Levi)
  • Olga Tokarczuk - Pologne (Noir sur Blanc)








mercredi 11 juillet 2018

DTPE 6 Un peu de tout et beaucoup de rien

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans, des récits, des essais et des BD. L'été, le temps de relire ou de se rattraper aussi.

La bibliothèque de Fulbert Chiffert lui joue des tours.


Marre du foot? Marre de la politique? Marre du monde? Marre de rien? Pareil! Il faut vite se réfugier dans les quatorze nouvelles qui composent aujourd'hui l'"Encyclopædia Inutilis" (132 pages) de Hervé Le Tellier (lire ici et ici) que Le Castor Astral a la bonne idée de rééditer pareille à la version de 2002 mais complétée de trois textes, dont un imaginé pour l'occasion. Le recueil de nouvelles paraît dans la collection "Galaxie" destinée, selon l'éditeur, aux amateurs de littérature agitée.

Pas du tout inutile, cette encyclopédie réunit les vies imaginaires de quatorze individus que l'amour des lettres, des mathématiques ou d'un art particulier a fait basculer dans la folie. Pas vraiment des fous, plutôt de doux dingues dont on fait la connaissance, le sourire aux lèvres. Les textes sont aussi drôles qu'érudits et captivants, s'amusent de tout et n'importe quoi tout en suivant habilement leur cap.

Comment ne pas craquer quand on découvre que la bibliothèque de Fulbert Chiffert lui joue des tours, abritant désormais des livres tels que "L'Aigle à trois têtes", "Le Tour du monde en 81 jours" ou "Vingt-cinq heures dans la vie d'une femme"? La rencontre avec le bruiteur professionnel Hans Schweiger vaut également son pesant de silences. Tout comme celle de Karl von Bryar, ami du mathématicien Alan Turing, celui qui perça les secrets du chiffrement allemand pendant la Deuxième Guerre mondial. Il en est de même pour toutes les autres nouvelles, ciselées, mêlant imagination et érudition, jouant avec les codes et les mots, tellement finement tressées qu'on est complètement immergé dans les univers qu'elles nous ouvrent.

Un livre pour tous les esprits curieux car comme le signale Hervé Le Tellier, membre de l'OuLiPo: "Les lecteurs attentifs qui reconnaîtront ici ou là des références, voire des hommages, de Boris Vian à Marcel Gotlib ou Georges Perec n'auront pas tort. Que ceux qui ne les verraient pas ne s'inquiètent pas outre mesure, car l'on peut largement s'en passer".


Sans oublier
DTPE 1: "Moria" de Marie Doutrepont (récit, 180° éditions)
DTPE 2: "The t'Serstevens collection" (photos, Husson éditeur/IRPA)
DTPE 3: "La maison à droite de celle de ma grand-mère" de Michaël Uras (roman, Préludes)
DTPE 4: "Le passé définitif" de Jean-Daniel Verhaeghe (roman, Serge Safran éditeur)
DTPE 5: "Ecrire en marchant" de Chantal Deltenre (récit, maelström reEvolution)



mardi 10 juillet 2018

DTPE 5 Le jour qui lia écriture et marche

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans, des récits, des essais et des BD. L'été, le temps de relire ou de se rattraper aussi.

Une image du premier écrit en marchant, fin des années 70. (c) Maelström.

Qui est Chantal Deltenre? Une écrivain, une ethnologue, une voyageuse, une marcheuse, une amoureuse des mots, une femme attentive à tout ce qui touche aux droits de l'homme. Tout cela,  et tout le reste. Car Chantal Deltenre écrit des romans, quatre à ce jour, publiés chez Maelström reEvolution, et des récits de voyage sous forme de "Miscellanées" chez Nevicata (en poche chez Pocket), un en solo ou deux en duo (voir plus bas). Elle est aussi ethnologue et réalise de nombreuses enquêtes sur le terrain, en Roumanie dans les années 1990, à Nouméa et dans les Hauts de Seine tout récemment. Elle a cofondé en 2000 l'association "Ethnologues en herbe" qui vise à faire entrer les sciences sociales à l'école primaire et défend la culture et de nombreuses causes solidaires.

Dans "Ecrire en marchant" (Maelström reEvolution, 130 pages), recueil en agréable format à l'italienne, Chantal Deltenre nous partage, toujours sous forme de miscellanées numérotées de 1 à 63 (textes et photos), ses recherches sur sa naissance à l'écriture. Elle, la Belge installée à Paris depuis la fin des années 1980, se souvient de ce jour où elle avait vingt ans et où elle décida d'arpenter son Pays des collines natal avec son nécessaire d'écriture. Non que ce jour ait signé son entrée en littérature - elle s'est faite vingt ans plus tard - mais elle le considère comme son rite de passage.

Dès les premières balises posées, la narratrice convoque souvenirs et traces de cette époque, photos, objets, qu'elle nous présente et commente à la fois comme écrivain et comme ethnologue. Avec une très grande sensibilité. Du coup, les premiers pas, la craie de tailleur, le père absent, la mère guère plus présente mais les grands-parents bienveillants, le missel et ses images pieuses, les premiers livres, le patois picard, le hameau, deviennent autant d'éléments de récit. Blessures, découvertes et plaisirs nous sont confiés dans ces brefs billets au ton alerte. Leur universalité les fait résonner en nous. Leur particularité permet d'élaborer le puzzle de Chantal Deltenre petite fille, femme, étudiante, journaliste, écrivain et ethnologue.

En refaisant ce premier chemin de marche et d'écriture, Chantal Deltenre observe tout ce qui apparaît devant ses pas, l'analyse et le commente, petits cailloux d'une autobiographie délicate et tremplins vers des trésors de phrases et d'émotions à picorer. Les interrogations à soi et au monde s'y succèdent et cette route prend la forme d'un pèlerinage à travers une nature que la marcheuse perçoit comme accueillante ou hostile. Le lecteur ne peut que glisser ses pas dans les siens, et partager ces mots merveilleux, ceux écrits en marchant, haïkus, souvenirs ou considérations d'aujourd'hui.

Aujourd'hui, Chantal Deltenre continue à écrire en marchant, dans des agendas, des bloc-notes et des carnets qui sont conservés "dans une caisse à couvercle coulissant", nous apprend-elle. A ceux-là s'ajoutent ceux qu'elle publie sur son blog, intitulé... "Ecrire en marchant" (ici).


Les dernières publications de Chantal Deltenre

romans (chez Maelström)
"La forêt-mémoire" (2016), "La Maison de l'âme" (2010), "La Cérémonie des poupées" (2005) et "La Plus que mère" (2003)


voyages (chez Nevicata)
"Inde, Miscellanées" (2016), "Voyage, Miscellanées" avec Daniel De Bruycker (2014) et "Japon, Miscellanées"  avec Maximilien Dauber (2011)





Sans oublier
DTPE 1: "Moria" de Marie Doutrepont (récit, 180° éditions)
DTPE 2: "The t'Serstevens collection" (photos, Husson éditeur/IRPA)
DTPE 3: "La maison à droite de celle de ma grand-mère" de Michaël Uras (roman, Préludes)
DTPE 4: "Le passé définitif" de Jean-Daniel Verhaeghe (roman, Serge Safran éditeur)


lundi 9 juillet 2018

DTPE 4 Une passion ravivée sur un quai de gare

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans, des récits, des essais et des BD. L'été, le temps de relire ou de se rattraper aussi.

La gare de Tours.

L'auteur de ce bref et impeccable roman, à la fois mélancolique et romantique, débutant le temps d'un trajet en train entre Paris et Tours est Jean-Daniel Verhaeghe, réalisateur depuis 1971 de 70 films et téléfilms, en majorité des adaptations littéraires dont "Le Grand Meaulnes" et "Les Thibault". Lui-même s'est aussi mis à l'écriture puisque ce littéraire et palpitant "Passé définitif" (Serge Safran éditeur, 106 pages) est son troisième roman - après "Un Goût du secret" (Rocher, 2002) et "Le Jeu de l'absence" (Arléa, 2012).

On y suit Ferdinand Rivière. Il travaille dans l'édition, vit avec Béatrice, une violoniste de l'orchestre de Tours. Il a organisé sa semaine en conséquence, les trois premiers jours à Paris, le reste en province. Depuis trois ans, ou quatre, il ne sait pas, cela fonctionne ainsi.

Quand on fait sa connaissance, Ferdinand est dans le train de 18h07 à la gare Montparnasse. Direction Saint-Pierre-des-Corps, Poitiers, Bordeaux. Il sort de sa sacoche le manuscrit sur lequel il va travailler, avant d'aller retrouver sa compagne qui monte sur scène ce soir-là pour la première représentation de "Il re Pastore", un opéra en deux actes de Mozart.

Mais, quand le train s'ébranle, le voyageur aperçoit sur le quai une chevelure rousse qu'il reconnaît tout de suite. C'est Jeanne, qu'il a tant aimée et si peu revue. A ce moment-là, Ferdinand ne sait pas encore combien sa soirée va différer de celle qu'il prévoyait. "... Et les souvenirs s'installèrent confortablement", écrit Jean-Daniel Verhaeghe qui, durant ces heures de trajets en train où les réminiscences se bousculent, nous fait partager les pensées les plus secrètes de son héros. Ses souvenirs et ses rêves. Son amour pour Jeanne, rencontrée dans un hôpital de Berck, leur complicité, leurs lectures dont celle de Roger Martin du Gard, leur séparation, leurs retrouvailles... Ferdinand est submergé à un point tel qu'il n'est plus lui-même. Même s'il veut ménager Béatrice, avoir revu Jeanne le précipite dans un espace entre le présent, le passé et le futur. Son cœur parle, le commande, le pousse au plus intime de lui et le lecteur suit avec bonheur ce remarquable roman qui saute d'ici à là, d'aujourd'hui à hier, rythmé par l'avancement de l'opéra de Mozart et la saga des Thibault, nous rappelant que l'amour est plus fort que l'homme. Que parfois le passé n'est pas définitif même si Jeanne dira "Chacun vaquera à ses souvenirs, à ses regrets aussi"?


Sans oublier
DTPE 1: "Moria" de Marie Doutrepont (récit, 180° éditions)
DTPE 2: "The t'Serstevens collection" (photos, Husson éditeur/IRPA)
DTPE 3: "La maison à droite de celle de ma grand-mère" de Michaël Uras (roman, Préludes)



vendredi 6 juillet 2018

DTPE 3 Un village sarde grand comme l'univers

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans, des récits, des essais et des BD. L'été, le temps de relire ou de se rattraper aussi.

Une vue de Sardaigne.


A en croire les Sardes et les voyageurs, la Sardaigne est une île qui laisse une empreinte sur ses habitants et sur les gens qui la visitent. Il serait très rare que l'on n'y retourne pas quand on l'a visitée une fois. Une opinion que conforte grandement le nouveau roman de Michaël Uras, le formidable "La maison à droite de celle de ma grand-mère" (Préludes, 320 pages) qui s'y déroule et en offre un délicieux et vivant kaléidoscope. Un bonheur de lecture orchestré par un maître brodeur d'histoires.

Difficile d'en résumer les grandes lignes tant la plume de l'auteur les enlumine et les enlace avec talent. Ce serait en plus faire injure au roman qui est bien plus qu'une succession d'événements, une fresque habilement dévoilée. Disons qu'on suit Giacomo, 35 ans, traducteur notoire, qui revient dans son île natale parce que sa grand-mère est au plus mal. Cela, c'est la version officielle. Car en fait, on va découvrir Giacomo de près, partagé entre ses visites à une aïeule facétieuse, sa traduction d'une version inédite de Moby Dick à terminer d'urgence, ses rapports avec sa mère légèrement envahissante, avec son père artiste et avec le reste de la famille dont le tonton Gavino, ses retrouvailles avec son enfance, qu'il s'agisse de Manuella, l'épicière dont il était amoureux, de Fabrizio, son pote d'alors, du Capitaine, ex-militaire qui s'occupait parfois d'eux ou du Docteur Ignazio, médecin au remède universel, son désir d'être au présent et peut-être au futur quand il croise la belle Romaine Alessandra à l'hôpital, médecin qui soigne sa grand-mère. Sans oublier les questions qu'il se pose à propos de tout et de rien. Sans oublier ses blessures intimes qui le minent, ni ses rêves et ses espoirs.

Tout cela est finement amené par Michaël Uras qui célèbre la Sardaigne, pays de son père, dans ce qu'elle a d'intime et sauvage tout en nous baladant en compagnie de ses attachants personnages au gré de sa fantaisie. Car chez lui, rien n'est prévisible et c'est ce qui rend la lecture de son quatrième roman tellement attrayante. L'auteur de "Aux petits mots les grands remèdes" (lire ici) tisse une intrigue extrêmement plaisante, ménage d'incroyables surprises, nous donne à aimer personnages profondément humains, hauts en couleurs mais non caricaturaux. Un livre qu'on lirait bien à petites doses pour mieux savourer la très belle histoire que l'auteur nous partage en conteur hors-pair.


Sans oublier
DTPE 1: "Moria" de Marie Doutrepont (récit, 180° éditions)
DTPE 2: "The t'Serstevens collection" (photos, Husson éditeur/IRPA)




jeudi 5 juillet 2018

DTPE 2 Le notaire passionné de photographie

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans, des récits, des essais et des BD. L'été, le temps de relire ou de se rattraper aussi.

Qui a eu l'idée de prendre un portrait de groupe de dos? (c) Husson Editeur.

De quand date l'invention de la photographie? Officiellement, du 7 janvier 1839, jour de la présentation par Arago à l'Académie des sciences à Paris de l'"invention" de Daguerre, le daguerréotype, amélioration en réalité de l'invention de Niepce. Et on a tous en tête des clichés de cette époque et ensuite, vues extérieures ou portraits incroyablement figés. Le goût d'alors.

Oui, mais pas le goût de tous. La preuve dans la formidable collection "t'Serstevens", redécouverte en 2013 à l'IRPA (Institut Royal du Patrimoine Artistique) après un sommeil de près de cent ans! Elle y était répertoriée comme anonyme. Cette belle au dois dormant est forte de plus de 2.200 photographies datant du tournant entre le XIXe et le XXe siècle. Une collection qui a réservé de nombreuses surprises.

(c) Husson/IRPA.

D'abord, ce n'est pas seulement un homme qui poussait sur le déclencheur pour impressionner les plaques de verre, mais un couple. Emile Henri t'Serstevens (1868-1833) et son épouse Marie Dastot (1870-1943).

Ensuite, leur travail nous permet de découvrir un point de vue original et assez complet sur le mode de vie de la bourgeoisie bruxelloise à cette époque.

Enfin, les photographes amateurs, tous deux membres de l'ABP (Association belge de photographie), se singularisent par leur sens de l'image et le souci du  plaisir de celui qui verra l'image. Autant dans les scènes de rue ou les paysages dont les angles sont remarquables que dans les portraits ou les photos de groupe. Qui a eu l'idée de photographier ce qu'on appelle parfois un "rang d'oignons" de face mais aussi de dos? Les t'Sertevens, en 1908!

Le beau livre "The t'Serstevens collection" (Husson Editeur, 80 pages), dont l'intéressante introduction par Hilde Arijs, Elodie De Zutter et Jeroen Reyniers est trilingue, en rend fort bien compte. On y trouve un aperçu de cette incroyable collection. Le format à l'italienne rend hommage aux photos choisies. Les images se succèdent par séries thématiques de lieux, de personnes, de formes. L'impression de qualité enchante les nuances de noir et de gris.

Rue du Vieux moulin à Auderghem. (c) Husson/IRPA.

On se promène avec grand plaisir dans les rues, les paysages, les villes et les jardins tels qu'ils étaient il y a un peu plus de cent ans. Le couple résidait à Bruxelles, d'où de nombreux clichés pris à Auderghem, Boitsfort, à Stockel ou au centre-ville. Il voyageait aussi, à Bruges, à Anvers, à Dinant, à Knokke, en France aussi (Nice, Menton, Monaco, Antibes, Morlaix,..). Paysages et habitants se succèdent. Surtout, il s'est beaucoup amusé à se photographier ou à fixer sur la plaque famille et amis. En automobile ou en calèche, au parc, au jardin ou sur la terrasse. Les hommes jouent aux dominos quand ils ne font pas des blagues, les femmes brodent, les enfants prennent la pose, les chats boivent du lait, la vie de loisirs ou de travail se montre à nous, superbement saisie, avec une spontanéité et un sens du cadrage qui donnent une remarquable vitalité aux scène croquées.

Humour. (c) Husson/IRPA.

Pour la petite histoire, on retiendra que Emile t'Serstevens était le fils illégitime du notaire Ignace François Emile t'Sertevens (1834-1908) et de Marie Thérèse Doperé (1841-1873). Il ne fut reconnu par son père qu'en 1875 quand ce dernier se maria avec Julienne Verdier (1858-1946) avec laquelle il eut cinq autres enfants dont Albert t'Serstevens (1885-1974), écrivain fécond dont plusieurs livres sont encore disponibles aujourd'hui.
En 1901, Emile t'Serstevens, docteur en droit (ULB), reprend l'étude notariale de son père installée alors avenue de la Toison d'Or (jusqu'en 1909). Il sera notaire jusqu'en 1929. A noter que le successeur actuel est l'étude uccloise Marchant.

Sans descendance avec Marie Dastot, Emile t'Serstevens s'effaça petit à petit des mémoires - les t'Serstevens actuels sont principalement les descendants de son demi-frère écrivain Albert. Incroyable que la collection du notaire photographe ait dormi aussi longtemps à l'IRPA. La bonne nouvelle est qu'elle ait été retrouvée, que les connections entre clichés et auteurs aient été faites, qu'elle soit visible dans ce très beau livre et en ligne sur le site de l'IRPA.


Vers 1905. (c) Husson/IRPA.


Sans oublier
DTPE 1: "Moria" de Marie Doutrepont (récit, 180° éditions)




mercredi 4 juillet 2018

DTPE 1 "Bons baisers de Moria"

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans, des récits, des essais et des BD. L'été, le temps de relire ou de se rattraper aussi.

Le camp de Moria sur l'île de Lesbos.


Mon titre, "Bons baisers de Moria", est évidemment ironique. Rémy de Gourmont ne disait-il pas que "L'ironie est une clairvoyance" alors que Jules Renard pensait que "L'ironie est la pudeur de l'humanité". Comment réagir autrement après avoir lu "Moria, chroniques des limbes de l'Europe" (180° éditions, 160 pages), le terrible témoignage de Marie Doutrepont, membre du cabinet d'avocats Progress Lawyers Network. Elle a passé trois semaines en mai 2017 au camp de réfugiés de Moria (île de Lesbos) en tant qu'avocate volontaire.

Durant ce séjour, elle a écrit vingt-et-une lettres à ses proches pour leur raconter ce qu'elle vivait au jour le jour. Dans le cadre de son travail et durant ses quelques heures de loisirs. Ce sont ces lettres qui sont réunies ici, telles qu'elles ont été écrites et envoyées l'an dernier. Seuls changements apportés, la modification des noms des protagonistes, évidemment, et quelques clarifications pour une meilleure lisibilité.

En ces temps où la nouvelle politique migratoire européenne fait la une des médias, il est essentiel de lire ce témoignage sur ce qui se passe dans un centre fermé comme celui de Moria, où s'entassent six mille personnes et auquel les journalistes n'ont pas accès. Et que l'Europe voudrait multiplier. Quelle démonstration de leur indignité que les billets de Marie Doutrepont. Exutoire nécessaire pour elle, réalité cachée de Moria pour nous. Le fait qu'ils soient comme un journal de bord rend leur lecture facile. Ce n'est pas pour cela qu'on n'est pas touché au plus profond parce que vivent là les réfugiés. Des gens qui croyaient avoir atteint la sécurité de l'Europe, au terme de périples vertigineux, et se retrouvent coincés, obligés à d'insupportables attentes pour tout et n'importe quoi. Des gens qui, néanmoins, révèlent constamment un espoir absolu en la vie et l'avenir.

La correspondance de l'avocate belge épingle journellement les faits saillants de sa permanence d'assistance juridique. Ses surprises les premiers jours, sa perplexité devant les (mauvais) systèmes mis en place, son questionnement ("Pourquoi faisons-nous cela à ces gens?"), les rencontres avec différents réfugiés, les visites médicales auxquelles elle les accompagne, les dossiers à rédiger et à faire traduire, la recherche de traducteurs, et aussi, le bleu merveilleux de la mer, la saveur des plats grecs, la bonne compagnie des autres bénévoles. Sans oublier une nécessaire ironie comme la prescription éternelle de paracétamol, peu importe de quoi vous souffrez.

De lettre en lettre, le lecteur partage les découvertes de la témoin. Les douleurs physiques et psychologiques liées à l'exil intenses, l'absurdité des règlements européens et grecs, le désastre de l'aide médicale, l'abandon des gens à leur sort, le manque de tout, la chaleur humaine des volontaires qui tentent de les aider... Le vertige est là. Sommes-nous bien en 2018? Est-ce cela la manière dont on traite des êtres humains, hommes, femmes, enfants? Des questions d'autant plus cruciales qu'elles se cognent à la beauté inouïe de l'île de Lesbos et à la force de quelques personnes qu'on suit tout au long de ces trois semaines, les réfugiés dont la grandeur d'âme est magnifique ou une formidable avocate grecque. "Mais", écrit Marie Doutrepont, "à Lesbos, l'atroce côtoie le sublime et heureusement pour mon équilibre mental, j'ai vu un peu des deux aujourd'hui."

"Moria" nous permet aussi de rencontrer différents réfugiés présents sur l'île en mai 2017 et dont Marie Doutrepont donne des nouvelles en postface. Quels destins! Un récit indispensable, écrit d'une plume quasi neutre (la réalité se suffit à elle-même), où se marient le meilleur et le pire, un regard profondément humain, un brin d'espoir malgré tout le désespoir échoué là.

Extrait
"J'essaye donc d'obtenir un rendez-vous pour Djihanne à l'hôpital. On nous dit de revenir à treize heures, on revient, on attend, les gens ne font de toute manière pas grand-chose d'autre que d'attendre leur tour, ici: leur tour pour la douche, le repas, le rendez-vous chez le médecin ou l'avocat, leur tour pour sortir d'ici et partir à Athènes, leur tour pour leur audition. Leur tour pour la vie. Les hommes sont extrêmement galants, il y en a toujours un pour me céder sa chaise ou son siège dans le bus, malgré mes protestations.
Mon gilet gris et mon badge ont fini par jouer. J'ai obtenu une date de rendez-vous pour Djihanne. Mardi matin, 8 h. Il n'y a pas d’assistant social ici, pas d'associations, rien, donc c'est moi qui vais l'y accompagner et traduire pour elle. Afin qu'un médecin grec puisse écrire en grec ce qu’un médecin de MSF avait constaté en anglais. C'est la procédure.
Je ne vous parlerai pas aujourd'hui de Kalongo, qui souffre de douleurs insoutenables au dos et à l'anus depuis qu'il a été torturé. A force d'insistance, il a fini par être examiné par un médecin à Mytilène, qui lui a dit qu'il avait une déchirure à l'anus, mais a oublié de lui donner un traitement, de sorte qu'il souffre le martyre à chaque fois qu'il défèque et durant de longues heures après. Je préfère vous dire qu'on est retourné manger chez Nikos et Katerina avec toute l'équipe hier, c'était le dernier jour de Wensley. Ils ont un livre d’or rempli de tous les alphabets du monde, ourdou, hindi, dari, farsi, arabe, latin et encore plus de langues. C'était délicieux, chaleureux. Un pope affublé d'une énorme bedaine, d'une vieille soutane noire et d'un petit chien blanc est venu prendre le café en fin de soirée. Il nous a interpellés avec force gestes en grec, puis est reparti en pétaradant dans une voiture rose défoncée.
Hors du camp, la vie est douce, à Lesbos. Il y fait tiède, on y mange bien et pour pas cher, la mer est belle, bleue et turquoise, les paysages à couper le souffle. Mais je ne peux pas m’empêcher de la voir autrement, la mer."



lundi 2 juillet 2018

Tout, tout, tout, vous saurez tout sur la foufoune

Lili Sohn.

Pied de nez magistral aux déceptions légitimes et aux vives réactions suscitées par la manière dont plusieurs albums jeunesse récents ont évoqué la sexualité féminine (lire ici, ici et ici), voici l'épatant roman graphique "Vagin tonic" de la Française Lili Sohn (Casterman, 224 pages). Enfin un guide complet et décontracté de l'anatomie féminine. Poilant et scientifique. Qui ne se prend pas au sérieux mais qui prend le sexe féminin au sérieux. Sans doute LE livre qu'on attendait.

Le constat. (c) Casterman Jeunesse.
Couverture flashy, illustrations toniques et explicites (ben oui, on est là pour ça), textes écrits à la main, ce "Vagin tonic" vaut son pesant d'or! Extrêmement documenté, il distille ses précieuses informations en suivant les recherches de l'auteure qui s'interroge sur son instruction, découvre illico ses lacunes et fonce tout aussi vite dans une  quête de savoir qu'elle nous partage avec un humour ravageur, tant dans le texte que dans les images. Parce que s'il n'y a pas de gêne à avouer son ignorance, il n'y a pas de gêne non plus à acquérir des connaissances.

De plus, l'ouvrage diffère du précis d'anatomie pure qui expose doctoralement. Il est humain, pose des questions, relaie des interrogations. Bien sûr, il explique clairement tout ce qui touche aux parties féminines du corps. Mais il ne s'en contente pas. Il lance aussi des réflexions sur des questions comme "qu'est-ce qu'être une femme?" et rappelle les grandes étapes historiques de la "libération de la femme". Toujours en plaisantant!

Le constat bis. (c) Casterman Jeunesse.

Lili Sohn commence par se présenter, elle et son information incomplète. Elle pose beaucoup de questions et y répond, tout en tordant le cou aux mythes et habitudes en place (les règles représentées en bleu, d'où viennent les bébés...). Et on en vient au fait: "Donc, tu veux faire une BD sur le.... vagin?"
Le programme. (c) Casterman Jeunesse.

Le vagin et tout le reste, on l'a dit. C'est-à-dire ce qu'est une femme (diverses définitions), le sexe de la femme cisgenre (aspect, vocabulaire, dessin), l'exploration de l'appareil génital et de ce qui lui est relatif, le clitoris, la médecine à propos du corps des femmes, le cycle ovarien (de la fertilité aux ragnagnas), la fécondation, la contraception, le plaisir, les rapports sexuels, la gynécologique, les tabous et les choses à savoir. Avec son ton pseudo-professoral, "Vagin tonic" se moque du qu'en dira-t-on et explique sans langue de bois tout ce qui peut être expliqué. Egalement sans fausse pudeur, d'une manière scientifique qui ne se prend pas au sérieux en apparence, en respectant la femme et en rappelant plein d'épisodes où la femme n'a pas été considérée. Enjoué, sûr de lui, nécessaire, ce livre fait un bien fou tant il manquait.

Le style Lili Sohn. (c) Casterman Jeunesse.

A qui le destiner? Aux femmes, aux ados, aux filles qui s'interrogent et veulent se connaître. Tous les chapitres ne doivent pas être lus au même moment. Je suis sortie de cette lecture enchantée (*). J'avoue que j'y étais allée avec curiosité mais avec un spéculum bien froid dans la poche, prête à le dégainer, échaudée par mes expériences précédentes. J'ai vite compris que je pouvais ranger l'instrument. Avec ses vagins en forme de fleurs dès les pages de garde, ce roman graphique dit magnifiquement tout sur le vagin, zone toujours taboue aujourd'hui, marie science, empathie, complicité et drôlerie, rayonne de textes clairs et de dessins simples mais efficaces et remarquablement drôles.

Lili Sohn.
Il faut dire que Lili Sohn sait de quoi elle parle. Née en 1984 à Strasbourg, après une enfance à la campagne, elle fait des études d'arts appliqués, de graphisme, de vidéo et d'arts visuels. A 29 ans, on lui diagnostique un cancer du sein. Bam, deux seins en moins mais congélation d'ovules préalable, deux seins en plastique en remplacement, des contrôles réguliers de ses ovaires et de son utérus. De quoi la faire s'interroger sur ce qu'elle sait et ne sait pas en ces matières. Pas assez selon elle.

En 2014, Lili Sohn ouvre donc le blog Tchao Günther où elle raconte  sa maladie en dessins et avec humour. "Afin d'informer mes proches et d'extérioriser mes émotions, j'ai décidé d'ouvrir ce blogue BD. J'y raconte mon quotidien, mes émotions, mon expérience, mes interactions avec le milieu médical et mes découvertes sur cette maladie", explique-t-elle. Il en émanera une BD en trois tomes,  "La guerre des tétons" (Michel Lafon).

En 2016, elle lance le blog Vagin Tonic, qu'elle présente ainsi: "Ce blog est un guide décontracté de l'anatomie féminine (biologiquement parlant, donc l'anatomie de tous ceux et celles qui ont une chatte, un minou, une vulve…) dans le but de pallier ma désinformation.
J'ai eu le cancer. Le cancer du sein. A 29 ans. Avant ma chimio, j'ai préservé mes ovules parce que le traitement peut rendre stérile. En suivant ce processus médical,  j'ai découvert que je ne connaissais pas mon corps. Je me suis alors intéressée de plus près à mes organes: mon vagin, mon utérus, mes ovaires… Je me suis rendue compte que j'y connaissais que dalle! Et je me suis sentie un peu conne. Et puis à un moment aussi, j'ai eu plus qu'un seul sein. Alors je me suis aussi demandé qu'est ce qui définit la femme?"

Elle adresse son blog "à tous ceux et celles qui ont une moule, un frifri, un abricot (appelle ça comme tu veux, elle t'appartient) et à tous ceux qui sont curieux de ce sujet. Il s'agit de suivre mes découvertes et mes questionnements sur le sujet: pourquoi j'ai envie de tuer tout le monde avant mes règles? Quoi? Mon corps contient tous mes ovules depuis que je suis née! Mais pourquoi les règles, ça a cette odeur bizarre? Et pourquoi déjà je m'épile? Y a quoi dans les seins? Qui a inventé les tampons hygiéniques? C'EST QUOI (être) UNE FEMME?…"

Tout un programme, réalisé en dessins uniquement!

Lili Sohn a vécu à Montréal pendant huit ans. Aujourd'hui, elle vit et travaille à Marseille en tant qu'illustratrice et auteure de BD.

Pour découvrir en vidéo comment Lili Sohn a dessiné "Vagin tonic" en ligne (via France Inter), c'est ici.



(*) mon seul bémol concerne le nombre de fautes d'orthographe.