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samedi 9 avril 2022

Règlements de comptes à FR Corral

LU & approuvé
 
Le nouveau roman de David Dufresne, "19h59" (Grasset, 178 pages) commence de façon spectaculaire neuf jours avant le second tour de l'élection présidentielle française. Par l'enlèvement, dans le bâtiment de la chaîne Rex News qu'il dirige, de Philippe Rex lui-même, le patron très impliqué dans la vie politique. Un kidnapping qui reste secret plusieurs jours avant que n'arrivent sur Twitter quelques photos du magnat de la presse multimillionnaire en triste posture. L'exigence du ravisseur? Un débat entre lui, survivaliste brumeux, porte-parole des sans voix, et le président de la République sur la chaîne Rex News.

Le livre, impressionnante fable d'avertissement inspirée de la réalité, s'achèvera le dimanche à 20 heures, à l'heure où la loi républicaine permet d'annoncer le nom vainqueur. Entre les deux, David Dufresne nous déroule de sa belle plume, forte en surnoms et en formules, le terrible monde de la politique et des médias. Certains ont leurs vrais noms, d'autres pas mais on les reconnaît sans peine. Petits arrangements entre amis, tromperies et trahisons, règlements de comptes, profits personnels, egos surdimensionnés et un mépris de bon aloi pour ceux et celles qui habitent le pays. Une mécanique d'autant plus glaçante que le glissement vers une droite de plus en plus extrême et décomplexée semble inéluctable. "Une lente dérive de compromis, d'accommodements, de minuscules courbettes de merci, de renoncements brutaux, et de petites bassesses de mendicité."
 
S'il y a de l'ironie dans les propos de l'auteur, il y a aussi un sens aigu de la réalité. Rattrapé par la guerre en Ukraine, David Dufresne n'a pas besoin d'inventer grand chose. Il lui a suffi de se pencher pour cueillir les mondes politique et médiatique actuels. Sa mise en garde contre ce qui pourrait arriver a la forme passionnante du thriller et la lucidité d'un essai. On en ressort secoué.

Pourquoi ne parler de ce livre qu'à la veille du premier toue des élections? A cause d'un covid qui vient de me voler dix jours de lecture. D'autres livres de David Dufresne ici et ici.


mardi 27 octobre 2020

Premier confinement, mon tiercé gagnant

Une double page de "Be my Quarantine". (c) Helvetiq.


Le confinement du printemps a donné des ailes à ceux qui se croyaient écrivains. On s'en rappelle. Egalement aux écrivains qui se voyaient philosophes. On s'en rappelle aussi. La maison de campagne, le tapis de yoga, le pain au levain et les cookies, les apéros sur écran, tout nous a été infligé jusqu'à plus soif. Heureusement, il y a eu des résistants. Parmi eux, Iegor Gran et David Dufresne. Ainsi que, dans une dimension différente, plastique, le photographe suisse Marco Stevic. Trois ouvrages à se procurer d'urgence, à l'heure où se dessine de plus en plus précisément un deuxième confinement.


Découvrir le titre du livre de Iegor Gran, "Ces casseroles qui applaudissent aux fenêtres" (P.O.L., 140 pages), assorti de son bandeau, "Avoir bonne conscience, c'est magique", c'est sautiller déjà de joie à l'idée de parcourir un texte qui va nous faire du bien - on connaît le gaillard -, établir une juste distance et remettre en place les choses qui doivent l'être. Lecture faite, c'est encore mille fois mieux qu'imaginé. Un texte féroce et bienvenu, un décodage jubilatoire, impitoyable pour les casseroles et ceux qui les ont générées, attentif à tous les invisibles qui souffrent, en silence, eux, des conséquences des mesures sanitaires.

Si Iegor Gran nous enchante par son mauvais esprit salutaire - son passage sur les affichettes "masque" et "se laver les mains" est un pur régal -, son coup de gueule a aussi l'immense mérite de dézinguer cette empathie exhibitionniste qu'il est bon ton de pratiquer. L'écrivain décortique le sens des mots, applaudir par exemple, qui signifie marquer sa joie, son approbation. Quel spectacle applaudissait-on à 20 heures, demande-t-il? Le décompte quotidien des morts sur les ondes à 19h30? Les vivants, souvent réduits à l'état de zombies? Personnellement, c'était l'heure où mon jardin réclamait d'être arrosé (pompe à moteur mais eau de citerne). 

Iegor Gran a vécu le confinement. Deux mois qui lui sont mal passés et qu'il nous rappelle via sa grille d'analyse. La maladie, la vieillesse, la mort, la soi-disant empathie, la peur, l'appel à la délation, la médecine éberluée, l'hôpital dépassé, la culture anéantie, la précarité économique inaperçue mais galopante,.. Sa façon d'écrire est lumineuse, ses commentaires mordants et d'autant plus éclairants sur ce qu'on n'a pas vu, ou pas voulu voir, sur ce qui a été caché, sur ce qui a fait de nous des êtres obéissants.

Si l'auteur de "L'écologie en bas de chez moi" (P.O.L., 2011) épingle la gestion française de la crise, son texte se lit évidemment ailleurs aussi, les mesures ayant été semblables et la "vox casseroli" s'étant aussi fait entendre ailleurs. Il s'emporte devant les soumissions, les décisions, les certitudes, les matchs experts-politiques, et nous emporte au fil de sa plume acérée en plus d'être tellement drôle. "Pour ne pas devenir comme l'Italie", écrit-il, "on a fait comme l'Italie." Il s'indigne devant l'oubli auquel ont été condamnés les livres. "Pour la première fois depuis Gutenberg, on a dit: le livre est superflu." Et il n'oublie pas d'incriminer les médias qui "ont battu le tocsin de la peur". Par son esprit de résistance et son ton si particulier, Iegor Gran nous sauve de la morosité.

Pour lire en ligne le début de "Ces casseroles qui applaudissent aux fenêtres", c'est ici.


Les 57 jours du confinement en France


Du 16 mars au 11 mai 2020, David Dufresne a tenu chaque jour sur son blog (lien ici) son journal de confiné. Découpé selon les moments de la journée, matin, midi, après-midi, soir et assorti chaque fois d'une cotation en quatre points, moral du jour, ravitaillement, sortie, speedtest internet. L'écrivain et documentariste français y consignait ses impressions suite aux interventions du gouvernement, ses réactions aux reportages des médias. Tout de suite, il a compris: "En une fraction de seconde, tout se met en place. Nous serons surveillés et punis, dans un grand rétrécissement des libertés." 

Le Parisien notait également ce qu'il voyait ou ne voyait plus, entendait ou n'entendait plus de sa fenêtre, ou lors de ses rares sorties, muni de son attestation dérogatoire dûment complétée. Il inscrivait encore ses veilles sur Twitter (allô, place Beauvau, qui a donné le livre "Dernière sommation" (lire ici), c'est lui) à propos des violences policières et des gilets jaunes,  ses échanges par téléphone avec ses enfants et ses amis. Ses lectures et ses films. Ses rencontres avec le petit voisin du balcon d'en face et d'autres voisins. Aucun exhibitionnisme mais un journal incarné qui a vite trouvé son ton et est devenu pour des milliers d'internautes un rendez-vous quotidien. Une petite fenêtre dans un long tunnel fait d'empêchements et d'interdictions. Au dixième jour du confinement français, j'écrivais à David Dufresne: "Merci pour ce journal que je lis chaque jour, confinée à Bruxelles. Cela me donne d'autres nouvelles, plus proches de la réalité, de la France confinée. J'admire votre résistance." 

Ces rendez-vous quotidiens sont devenus un livre, le recueil "Corona Chroniques" (Editions du Détour, 240 pages), reprenant les textes tels que publiés, avec peut-être un léger lifting sur la forme pour que ce soit mieux lisible). A les reparcourir, on retrouve l'observateur-écrivain qui a créé un monde dans ce petit peuple des fenêtres. On n'avait pas oublié le voisin méfiant, la banderole militante sans propriétaire, le petit garçon fier d'applaudir chaque soir qui disparaît soudainement. Petites lumières dans des nouvelles asphyxiantes, projets de lois liberticides, rumeurs d’émeutes, abus de pouvoir, comportements délateurs, ministres perdant pied.

David Dufresne a heureusement fait une lecture personnelle et politique de ces deux mois inédits, extrêmement documentée, et a constamment appelé à ne pas baisser la garde face aux attaques contre les libertés collectives et individuelles.


Un principe qu'il a aussi appliqué dans son film "Un pays qui se tient sage" qui est à l'affiche des cinémas en ce moment et confronte sur grand écran les images de violences policières qu'on a vues en petit sur différents réseaux sociaux et différentes personnes qui les analysent et en discutent. Des rencontres qui rendent visible la violence au bout de la matraque et lui confèrent davantage de vérité et de réalité que leur vue sur un écran de téléphone.



Contre-plongées en séries à Lausanne


Prodigieux livre de photos que celui de Marko Stevic, avec des textes de Caroline Stevan, que ce "Be my Quarantine" (Helvetiq, 208 pages, édition trilingue français-allemand-anglais), qui réunit les clichés, assortis de considérations écrites, que le photographe a pris d'amoureux, de voisins, de solitaires ou de familles, tous penchés à leurs fenêtres dans sa ville de Lausanne, durant leur confinement. "Be my Quarantine" pour la Juliette à qui Roméo aurait pu dire, caché sous son balcon, "Be my Valentine". Mais aussi déclaration d'amour aux habitants de cette ville et à son architecture magnifique dont la plastique est particulièrement bien mise en valeur.

Marko Stevic. (c) Helvetiq.

Au début, on tourne les pages et on savoure les images. Tous ces gens souriants. Et puis, on se rend compte que la plupart des photos sont en contre-plongée. Les sujets photographiés sourient mais d'en haut. Tilt! Mais oui, c'est bien sûr, c'était le confinement, plus précisément le semi-confinement en Suisse. Du coup, "Be my Quarantine" donne un aspect joyeux, positif même à cette période étrange.

Marko Stevic. (c) Helvetiq.

Si le livre est né de l'idée de documenter cette période, Marko Stevic a vite spécifié ses choix: "J'ai pris quelques clichés des rues vidées de leurs habitants", écrit-il. "Mais finalement, ça me faisait penser à un dimanche et Lausanne désertée était bien moins impressionnante qu'une mégalopole chinoise. Je suis alors passé sous les fenêtres et balcons de quelques amis pour discuter et je les ai photographiés depuis le trottoir. La série a démarré comme ça, sans préméditation."

Marko Stevic. (c) Helvetiq.

Le confinement a réveillé l'envie de créer du photographe qui a demandé à ses sujets, consentants, de poser pour lui, qui a chaque fois essayé d'avoir le maximum de personnes aux fenêtres d'un bâtiment. "J'ai toujours aimé photographié les gens dans leur cadre", ajoute celui dont la grand-mère vit dans un bloc soviétique à Belgrade. L'architecture des immeubles lausannois donne un très bel aspect graphique aux clichés. Surtout quand les photos sont agencées en séries, procédé que permet la photographie et que Marko Stevic pratique avec un immense talent.

Œuvre de création autant que marque documentée d'un moment,  le moyen format bien épais qu'est "Be my Quarantine" célèbre la vie, même la vie à distance, même la vie au balcon. Il y a une vraie jubilation, doublée d'un immense plaisir esthétique, à découvrir et rencontrer ces gens perchés et à les voir sourire, rire, vivre malgré les mesures sanitaires.

Marko Stevic. (c) Helvetiq.










mardi 17 décembre 2019

Allo, @place_de_la_démocratie -- c'est pour un remerciement

"Dernière sommation". (c) Photo provenant du site de David Dufresne0

La France s'enfonce dans les grèves en ce mois de décembre 2019. Les officiels de l'Hexagone font semblant de découvrir la situation. Ce n'est pas la première fois que le gouvernement français n'a "rien vu venir". On pourrait même dire qu'il s'est aveuglé volontairement. Avant cette fin d'automne de grèves et d'actions, il y avait eu les "gilets jaunes". Il y a plus d'un an qu'ils manifestent chaque semaine. Même si les médias mainstream, sagement alignés comme à la parade, nous serinent chaque semaine depuis 52 semaines que leur mouvement est largement en recul! A ce rythme-là, les gilets jaunes devraient être en chiffres négatifs depuis longtemps. Mais non, ils persistent, résistent et indisposent toujours le pouvoir. Et ils se ramassent régulièrement la police de la République.

David Dufresne.
(c) JF Paga/Grasset.
Quelqu'un qui a tout vu, et de l'intérieur, et depuis le début des gilets jaunes, c'est David Dufresne. Son fil Twitter, le célèbre "Allo, place Beauvau" (ici) est fort de 75.000 abonnés. Ses tweets relatifs aux brutalités policières donnent la chair de poule et des infos fiables et complètes sur le mouvement qui a investi les ronds-points. Lui, écrivain, réalisateur et journaliste, les médias alternatifs souvent en ligne seulement et les sites des associations qui soutiennent les gilets jaunes, physiquement, moralement et/ou judiciairement permettent heureusement de s'informer sur ces sujets boudés par la grande presse.

Depuis le 4 décembre 2018, depuis plus d'un an donc, David Dufresne fait office de compilateur sur son compte Twitter. Il recense les témoignages de blessés pendant les actes du mouvement des Gilets jaunes. Il dénonce les violences policières et les "dérives" du maintien de l'ordre. Tous ses tweets commencent par la même formule "Allo @Place_Beauvau - c'est pour un signalement".  Suit un terrible décompte, 867 signalements à ce jour. Encore aujourd'hui, 17 décembre 2019, il suit les différentes manifestations et en donne un bilan (provisoire).

Mais David Dufresne a fait plus qu'une quête d'info sur ces faits et une dénonciation des violences policières. Il y a trouvé la matière d'un roman, son premier, alors qu'il peut s'enorgueillir d'une belle bibliographie de récits. Ce roman est précisément intitulé  "Dernière sommation" (Grasset, 230 pages).  "De décembre 2018 à juillet 2019", explique-t-il, "j'ai récapitweeté sur mon fil Twitter les #violencespolicières dans les mouvements sociaux."  Un roman excellent qui célèbre les noces de la littérature et de la résistance, servi par le souci de la vérité. Qui redonne foi en l'homme. Qui enchante et glace en même temps.

Des infos vérifiées sont la base de ce livre mettant en scène un enquêteur indépendant, Étienne Dardel, le double de l'auteur, au cœur de l'action chaque samedi. Un premier roman prenant, diablement réussi sur un sujet éminemment casse-gueule.

On y croise tout ce petit monde de la rue et des ronds-points dont on a peut-être découvert les noms au fil des infos de l'année écoulée. Car le coup de maître de l'auteur est de donner une dimension romanesque à ce chapelet de drames. Vicky, jeune réalisatrice très à gauche qui court vers un cortège et tombe aux marches de l'Assemblée nationale, la main arrachée. Sa mère, vissée sur son rond-point du Tarn et passée du Parti socialiste au Rassemblement national. Une street medic courageuse. En face, Frédéric Dhomme, le "Patron", directeur de l'Ordre public, un républicain qui veut croire en la police. Serge Andras, syndicaliste policier, jusque là compagnon de route du premier. Un ministre de l'Intérieur qui tweete et tangue. Un garde du corps incontrôlable, Alexandre B.  Un président assiégé. Des policiers en roue libre. Des éditorialistes compromis.

Et partout, Etienne Dardel qui veut comprendre, qui va sur le terrain, qui pose des questions, qui écoute parler. Fan de Jacques Brel comme son créateur qui a consacré un livre au chanteur belge en 2018. Il revient au journalisme après dix années d'interruption. Sa curiosité initiale devant les gilets jaunes deviendra un besoin de rétablir la vérité, de dire au grand jour ce que la police veut étouffer. De ne pas accepter les messages mensongers que Castaner diffuse. Il est pris dans l'engrenage du journalisme, enquêter et faire savoir, soutenu par sa compagne Hanna, un chaos devenu vital pour lui. Il devient le porte-voix sur son fil Twitter et sur son site de ceux qu'on veut masquer, la France du dessous. Il sera évidemment détesté par le pouvoir mais bénéficiera de soutiens surprenants. Il connaîtra la peur et la solitude, les intimidations aussi. Entre fuites et fake news, il nous relate tout cela et c'est terrible parce que son livre nous dit la France de 2018 et 2019. "La guerre était sociale, pas encore totale."

Roman politique qui se lit d'une traite et fait froid dans le dos, "Dernière sommation" dénonce la raison d'Etat qui permet les mensonges, la surdité d'un gouvernement, les dérives autoritaires, les mutilations. La France, pays des droits de l'homme? On se pince. La France, démocratique, on se pince encore. Pour préserver ce qui peut l'être, pour savoir ce qui se passe, il y a urgence à découvrir ce premier roman rudement bien mis en scène et d'autant plus effrayant. Et on ne saurait trop remercier son auteur d'avoir eu le courage de le faire. Allo, @place_de_la_démocratie -- c'est pour un remerciement.

Dédié "aux signalés et à leurs enfants", le livre s'achève sur la mention "A suivre..."