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mercredi 1 juillet 2020

Coup de foudre un soir de canicule

#confinothèque51
Aujourd'hui, un de ces romans jeunesse qui ont croisé la covid19 et sont arrivés en librairies juste avant ou en même temps que la fermeture de ces dernières à cause des mesures de confinement.

Maïa Brami.


Que celui/celle qui n'a jamais espionné des heures durant celui ou celle sur qui il/elle avait secrètement jeté son dévolu, que celle qui n'a jamais éprouvé un flash électrique à la vue d'un biceps qui se gonfle sous l'effort et brille au soleil, la mettant dans un état aussi inouï qu'imprévu (cette étincelle est-elle un truc de fille ou est-elle mixte?), passe son chemin devant "Toute à vous", le nouveau roman pour grands adolescents de Maïa Brami (Editions Thierry Magnier, collection "L'Ardeur", 122 pages). Ou plutôt non, qu'il/elle reste et se lance dans ce roman à fleur de peau, de désir et de fantasme, d'une justesse parfaite et d'une langue qui enchante.

Un roman pour les plus de 15 ans, avertit l'éditeur, en raison de "scènes explicites qui peuvent heurter la sensibilité des plus jeunes". Et pour les adultes, qu'ils se dénomment "jeunes adultes" ou autres. Il est le troisième de la collection "L'Ardeur", lancée à l'automne 2019. Une collection dont l'ambition se résume en trois mots, "LIRE, OSER, FANTASMER" - ils clôturent le volume - et qui publie des textes parlant de sexualité, de désir, de fantasme. Pour l'éditeur, "la collection "L'Ardeur" se pose résolument du côté du plaisir et de l'exploration libre et multiple que nous offrent nos corps." Une chance pour les lecteurs d'aujourd'hui, peu importe leur âge.

Pour nous raconter son héroïne, Stella, 21 ans, Maïa Brami a choisi la forme épistolaire. L'étudiante écrit à son voisin d'en face qu'elle a surpris en train d'enlever son t-shirt devant sa fenêtre. Un mouvement sans doute anodin pour lui mais un détonateur pour celle qui l'a observé à 21h47. Stella en a été retournée, électrisée, aimantée. Avait-elle jamais vécu cela auparavant? Ce désir fou, cette obsession, cette curiosité! Stella ne sait plus qu'une chose. Elle veut rencontrer cet inconnu dont elle ne sait rien. Elle le veut même tout court et le lui dit de toutes les façons dans ces lettres qui ne trouveront sans doute jamais leur destinataire.

Au fur et à mesure des missives, on découvre et on suit Stella dont la cinéphilie enflamme l'imagination qu'elle a vive. Ses ex, ses envies, ses fantasmes, ses colères, ses élans. "Toute à vous" est plein de trouvailles et de surprises. Rien à voir avec un roman à l'eau de rose! Au contraire, un texte magnifique, brûlant, drôle parfois même sur le désir, le sexe, la vie, les hommes et les femmes. Une enquête minutieuse et amoureuse sur cet énigmatique voisin et sa canne blanche. L'auteure règle admirablement la tension de ce roman de vie et d'envie, les deux si joliment dites. Comment ne pas être Stella tant les mots nous la rendent proche? "Toute à vous" traque la vérité des émotions, dit les sensations les plus intimes, ne s'encombre pas de bienséance, le tout dans une langue riche et précise. Un bonheur de lecture.


Pour lire en ligne le tout début de "Toute à vous", c'est ici.




jeudi 21 décembre 2017

Valser à Noël avec Boris Vian

"Valse de Noël", B. Vian - N. Choux. (c) Grasset-Jeun.

Que trouve-t-on dans la hotte éditoriale estampillée Noël 2017?
Guère de titres pour ce que j'ai vu (merci la poste) et peu d'enthousiasmants. Mais on peut toujours se référer aux crus choisis des années précédentes, à lire ici, ici, ici, ou encore ici.
Néanmoins, j'ai bien apprécié deux albums de ce Noël 2017 et je leur adjoins un troisième, pour son esprit d'ouverture et de paix.


Le premier est le magnifique "Valse de Noël" (Grasset-Jeunesse, 32 pages) où Nathalie Choux pose ses gracieuses  images sur un texte que Boris Vian écrivit en 1955. L'album, en grand format et sur beau papier mat, a reçu le soutien officiel du Père Noël, indique l'éditeur. C'est tout dire. Il est le troisième volume de la belle collection "La collection" (lire ici). Et le Père Noël ne s'est pas trompé dans son appréciation. L'album est parfait, enchanteur et singulièrement d'actualité.

A chaque page, le texte, rimé, commence par la formule "C'est la valse de Noël". Il raconte alors les festivités dans différents milieux qui finissent par danser ensemble une ronde joyeuse et variée. Si on découvre la valse de Noël des enfants sages, des bébés roses et des parents qu'on aime, on trouve aussi celles de ceux qui travaillent, sont  pauvres, se battent... Une façon subtile d'appeler à la fraternité, à la paix pour tous, de célébrer les oubliés. Un bijou de texte, évocateur et simple, vibrant d'humour et d'humanité, drôle aussi, qui résonne encore davantage grâce aux magnifiques dessins de Nathalie Choux qui lui répondent et le prolongent. Ses personnages aux grands yeux, aisément reconnaissables, parfois un peu lointains pour qu'on puisse mieux s'y glisser, accompagnent superbement les vers de Boris Vian. Pour tous.

Extrait.
C'est la valse de Noël
Pour les enfants sages

Qui recevront des images

Et des caramels
Des ch'vaux, des voitures
Et des mécanos
Des boîtes de peinture
Et des jeux d'loto
C'est la valse de Noël
Pour les bébés roses
Qui auront des tas de choses
Encore bien plus belles
Des polichinelles
Des petits moutons
Et des ritournelles
Qui font ding ding dong!


Boris Vian pense à tout le monde dans sa "Valse de Noël". (c) Grasset-Jeun.

Pour lire le début de "Valse de Noël", c'est ici.


Le deuxième album se situe dans le registre humoristique. Mais un humour qui en dit beaucoup sur ce qui se passe dans nos vies. "Lettres timbrées au Père Noël" (Talents hauts, 40 pages) réunit les lettres de réclamation qu'adressent au Père Noël des enfants de 4 à 12 ans. Elisabeth Brami s'est chargée de les recueillir, Estelle Bignon-Spagnol de les mettre en images sur doubles pages. Et en couleurs.

Il y a la réclamation de la sœur aînée qui verrait bien le Père Noël envoyer son petit frère en Australie pour ne plus devoir lui prêter ses super cadeaux, celle d'Etienne dont le nounours perd ses poils, de Mohammed qui voulait un chien mais pas en peluche comme celui qu'il a reçu... Il y a aussi les lettres d'Arthur, enfant pauvre, d'Emma qui voudrait des jouets non sexistes, d'Emile dont le père militaire est parti à la guerre, d'Alexandre qui vient de perdre son Papy... Du drôle et du sérieux, du très comique et du un peu triste, du tendre et du revendicatif. Surtout, derrière tous ces griefs, une foule de sentiments d'enfants qui sont délicatement mis en scène. Un album pour rire, réfléchir et se comprendre. A partir de 5 ans.

Quand le Père Noël apporte un piano jouet... (c) Talents hauts.


Le troisième album célèbre l'esprit de paix de Noël en nous ouvrant le monde et ses habitants. Entre le documentaire et la fiction,  "Le monde est ma maison" (Saltimbanques Editions, 96 pages) est signé Maïa Brami pour les textes, bien vivants, et Karine Daisay pour les illustrations, des dessins et des collages. Il réunit les portraits de 22 jeunes habitants de pays différents, tapis rouge vers les enfants d'ici et d'ailleurs qui vivent tous dans la même grande maison.

L'album se présente de façon originale, intrigante au premier abord peut-être quand on découvre la première double page, deux grands dessins sans texte! Un enfant en buste à gauche, un paysage de sa ville à droite. La double page suivante met fin au suspense. A gauche, un texte bref est un auto-portrait de l'enfant, à droite le pays est brièvement présenté, à hauteur d'enfant , ainsi que le mode de vie, traditions culinaires, calendrier scolaire, fleurs et fruits locaux, loisirs... Ces deux textes sont  chaque fois encadrés par les mots "Bonjour" et "A bientôt" dans la langue de l'enfant.

L'album se balade du nord au sud et de l'est à l'ouest. Il montre intelligemment que tous ces enfants qui vivent sur la même terre, jouent, dorment, mangent à des moments différents et ont tous leurs propres modes de vie. Il est une incitation à découvrir l'autre en ayant quelques éléments de sa culture, y compris quelques mots de vocabulaire. A partir de 6 ans.

Pavel se raconte et présente son pays, la Bulgarie. (c) Saltimbanques Editions.

lundi 16 mai 2016

Découvrir Paula Becker est une splendeur

Autoportrait de Paula Becker, en 1906, à Paris.

Regardez bien ce tableau, en bas duquel il est écrit: "J'ai peint ceci à l'âge de trente ans / le jour de mon 5e anniversaire de mariage / P. B.". Magnifique, non? Il a été peint à Paris en 1906 et est l'œuvre de Paula Becker, immense artiste allemande encore à découvrir dans la sphère francophone. Il montre une femme moderne, originale, terriblement moderne, terriblement originale. Paula Becker était pressée de vivre, de peindre, d'aimer, de s'amuser, de découvrir, de se promener, de lire, comme si elle devinait qu'elle avait très peu de temps à vivre. Elle mourut à 31 ans, quelques jours après avoir donné naissance à sa fille Mathilde.

Paula Becker fut une précoce et éloquente représentante de l'expressionnisme allemand. Une des peintres les plus inspirées de l'art moderne. Et pourtant, son nom ne vous dit probablement rien. Elle ne vient pourtant pas de loin, d'Allemagne, de Dresde et Worpswede. Elle fut la grande amie du poète Rainer Maria Rilke, séjourna régulièrement à Paris. Mais sa vie fut courte, de 1876 à 1907, et sa carrière artistique réduite, à peine dix ans. Néanmoins quelle richesse, quelle profondeur, quelle puissance dans son œuvre, moderne et résolument en avance sur son temps (en vrac ici).

Si je vous parle de Paula Becker aujourd'hui, c'est pour trois raisons, qui sont une exposition et deux livres.

On peut actuellement découvrir son œuvre au Musée d'art moderne de la ville de Paris qui présente la première monographie qui lui est consacrée en France. L'exposition "Paula Modersohn-Becker, L'intensité d'un regard" (une centaine de dessins et de peintures) est accessible jusqu'au 21 août (à regarder en bref ici). Un double nom dans l'intitulé car Paula Becker prit le nom de son mari, le peintre de paysages classiques Otto Modersohn, après leur mariage, en 1901. Elle signait souvent ses tableaux de ces seules trois initiales, P M B. Ses tableaux? Quelques paysages, beaucoup de natures mortes qui n'ont de mortes que le nom, et, surtout, de fulgurants portraits, saisissant l'essentiel, à contre-courant de leur temps, sensibles et expressifs. Des ouvriers, des femmes au travail, des mères à l'enfant. Sans oublier les nombreux autoportraits, parfois nus, une première, qu'elle a réalisés tout au long de sa vie. Les connaisseurs savent toutefois que, vingt ans après son décès, un musée dédié à Paula Modersohn-Becker fut créé à Brême par un mécène.

Personnalité originale et forte, Paula Becker n'eut pas une vie banale. Elle la consignait dans son journal et dans les nombreuses lettres qu'elle échangeait avec sa famille ou ses amies dont la sculptrice Clara Westhoff, l'épouse de Rainer Maria Rilke. Ce sont ces écrits notamment, les tableaux ainsi que les lieux où elle a vécu qui ont permis à deux romancières, Marie Darrieussecq cette année et Maïa Brami l'an dernier, de raconter cette vie brève. La première a choisi la voie de la biographie, la seconde celle du roman. Les deux livres se complètent fort bien et font irrésistiblement penser que c'est immensément dommage que cette merveilleuse artiste n'ait pas davantage vécu.


"Etre ici est une splendeur, vie de Paula M. Becker" de Marie Darrieussecq (P.O.L., 152 pages) est un livre magnifique, portant l'enthousiasme de l'auteur pour son sujet. Plus qu'un intérêt, presqu'une passion, écho à celle qui animait la jeune peintre. Marie Darrieussecq nous la raconte par bribes, comme autant de coups de pinceau composant un portrait qui se précise de plus en plus. De paragraphe en paragraphe, on suit l'itinéraire d'une jeune fille puis jeune femme, morte il y a un peu plus de cent ans, et à laquelle on s'attache comme si on pouvait la rencontrer un jour. Oui, il est vraiment dommage qu'elle n'ait pas vécu plus longtemps mais Marie Darrieussecq lui compose un formidable tombeau. Un texte très personnel dont elle s'efface jusqu'à l'ultime chapitre où elle révèle le chagrin qui l'a conduite à écrire ce prenant livre biographique.

Dans un récit plein de vie, on suit Paula de jour en jour, depuis son enfance, dans son quotidien, en famille d'abord, avec son mari et ses amis ensuite. Le dessin, la peinture, l'apprentissage, les projets fous avec Clara, les rencontres, Otto Modersohn qui l'intéresse, Paris, Berlin, Worspwede, Rilke, la peinture encore et toujours, le mariage, les doutes,  la petite fille venue avec Otto, son désir de rompre pour être seule et avancer, ses réflexions sur l'art, ses autoportraits, sa grossesse, la naissance de sa fille. Les fleurs dans les cheveux et les promenades. Les grandes questions et les riens du quotidien comme le rôti à cuire ou le riz au lait. Une existence toujours portée par une furieuse envie de vivre qui perle à chacune des phrases de Marie Darrieussecq. Quelle paire elles auraient fait, ces deux-là!

Pour lire le début de "Etre ici est une splendeur", c'est ici.


La reconnaissance de Paula Becker avait déjà été entamée l'an dernier par la publication du beau roman de Maïa Brami, "Paula Becker, La peinture faite femme" (Editions de l'Amandier, 140 pages, 2015). Il paraît dans la collection "Mémoire vive" qui entend, par le biais de la fiction et non de la biographie, faire revivre des figures et des existences méconnues, injustement oubliées. Un roman vraisemblable vu le nombre de pièces à disposition qui ont permis de l'élaborer.

Dans ce livre enlevé, Maïa Brami fait part de son admiration pour Paula Becker, qu'elle a découverte l'année de ses trente ans. Une artiste immense qu'elle raconte de façon personnelle et vivante. Elle lui rend hommage et détaille plusieurs moments marquants de sa courte existence, le choc durant son enfance, sa découverte de l'œuvre de Cézanne, ses doutes, ses joies, sa maternité... Elle voit en elle la peintre bien entendu, mais aussi la femme originale et croquant la vie. L'avant-gardiste qui célèbre les corps, idée neuve à l'époque. Ses portraits sont aussi incroyables de force que sont réduits les regards de ses personnages. Dans chaque chapitre, la romancière émet des hypothèses sur le pourquoi des choix de Paula. Et elle a sans doute raison car elle connaît bien son sujet. Mieux, elle l'aime. Son texte écrit au présent est entrecoupé d'extraits de lettres et du journal de Paula Becker. Il ne suit pas la ligne du temps mais passe plutôt d'une idée à l'autre. En fin d'ouvrage, une chronologie apporte des précisions historiques au lecteur curieux. Maïa Brami nous conte superbement une vie oubliée jusqu'ici.

Les deux livres se complètent fort bien. Je ne sais pas dans quel ordre il faut les lire. Personnellement, j'ai commencé par le roman de Maïa Brami, et j'ai été enchantée de poursuivre cette exploration de la vie de Paula Becker dans la biographie de Marie Darrieussecq.