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lundi 1 octobre 2018

"Liberté, égalité, féminité", le Manifeste du Parlement des écrivaines francophones

La première session du Parlement des écrivaines francophones.

Soixante-six écrivaines issues de vingt-sept pays différents se sont réunies durant trois jours à Orléans (du mercredi 26 septembre au vendredi 28 septembre) à l'initiative de l'écrivaine tunisienne Fawzia Zouari et ont clôturé la première session du Parlement des écrivaines francophones en publiant un Manifeste qui équivaut à un acte de naissance.


Le Parlement des écrivaines francophones est né d'une proposition de Fawzia Zouari, écrivaine et journaliste tunisienne, et est appuyé par Leïla Slimani et Sedef Ecer. Il vise à offrir aux
femmes un espace de rencontre, de prise de parole et de débat sur l'écriture, la langue française et les sujets qui agitent nos sociétés.

Fawzia Zouari.


Voici le Manifeste, tel qu'il a été publié sur le site du journal "Le Monde".
"Nous, écrivaines francophones, réunies ce 28 septembre à Orléans pour notre première session parlementaire, avons décidé de parler ensemble, d'une seule voix et dans la même langue. Parce que nous sommes souvent questionnées et que nous n'arrivons pas à répondre, parce que d'autres parlent à notre place, parce que nous avons envie d'être écoutées, sur nous-mêmes, sur notre propre sort, sur le monde où nous vivons et qui n'est pas si tendre avec nous. Nous voulons sortir du silence, et puisque nous disposons du pouvoir des mots, nous nous arrogeons cette parole collective et ce droit de regard sur une histoire qui continue de se faire sans nous.
Ecrire est notre passion, notre métier, mais cela ne peut être le lieu de nos solitudes, de notre enfermement. Ecrire est une demeure dont nous ouvrons les fenêtres sur la planète entière. Nous voulons sortir de la nuit de Shéhérazade pour nous affirmer à la lumière du jour.
Notre littérature n'est pas, comme on l'insinue souvent, une littérature qui se complaît dans le subjectivisme et les larmes, même si elle répugne à être une politique ou une idéologie. Notre littérature est notre voix du monde. Notre choix du monde. Combative et sereine. Décidée et généreuse. Qui se joue des imaginaires. Une littérature de toutes les enfances et de toutes les filiations, une littérature qui se réclame rarement de la norme spécifique. L'Humain et sa mesure.
Oui, il y a bien une littérature réinventée au féminin, qui entend être au rendez-vous de l'Histoire et engagée dans les batailles, toutes les batailles. Celle qui consiste d'abord à affirmer la solidarité des écrivaines entre elles et ne craint pas de parler de "sororité".
Nous voulons créer un réseau d'écrivaines, encourager et marrainer les plus jeunes d'entre nous. Tout tenter pour pousser à lire et à écrire.
Nous voulons aussi faire en sorte que toute femme ou homme de plume puisse ne pas subir la répression, les intimidations, les fatwas en tout genre. L'impossibilité de traverser les frontières.
Nous voulons nous opposer aux guerres. Toutes les guerres. A commencer par celles visibles ou insidieuses, voilées ou à découvert, dirigées contre les femmes: le patriarcat sous toutes ses formes, le viol, le harcèlement, les mutilations génitales, les féminicides, les violences conjugales (sept femmes en meurent chaque jour au Mexique, deux en Argentine et une tous les trois jours en France). Preuve que le corps des femmes reste, au Nord comme au Sud, un enjeu de pouvoir et un théâtre de conflit. Preuve que le contrôle de la sexualité féminine reste le mot d'ordre de toutes les religions. Quand il ne s'agit pas de l'assigner à la marchandisation et aux usages publicitaires dégradants.
Guerre contre la guerre. Celle dont les civils sont les premières cibles. Motivée par des luttes de pouvoir et des idéologies assassines. Nous combattrons le terrorisme, le djihadisme, les populismes, les discours de haine, les extrémismes religieux et le rejet de l'autre. Et tout ce qui s'en suit: ces populations errantes, perdues, accrochées aux fils de barbelé, entassées sur des bateaux de fortune parce que leurs pays leur ont refusé la perspective d'un avenir, parce que l'Europe ne leur a laissé pour perspective que d'échouer sur ses côtes comme des poissons morts.
N'oublions pas cette phrase d'Aristophane: "Quand la guerre sera l'affaire des femmes, elle s'appellera la paix!" Pourquoi? Parce que chaque femme consciente et libre est un danger pour les dictatures. Parce que chaque femme qui traverse une frontière réhabilite la parole sur l'altérité.
Ces temps de violences et de replis ont lieu sur fond d'une planète qui s'affole et d'une nature à l'épreuve de la globalisation, de l'industrialisation à outrance, du consumérisme et de la pollution. Nous disons, nous les femmes, que le combat de l'environnement est notre combat. Que la Terre est notre seul véritable pays. Celui que nous voulons transmettre à nos enfants.
Nous disons tout cela, ensemble, dans une seule langue: le français. Nous n'en avons pas honte. Nous n'avons pas de complexe à nous exprimer dans ce qui n'est plus seulement la langue de Molière. Au contraire: nous voulons renouveler voire refonder le discours sur le français. Rompre avec la terminologie de guerre - "butins" et "langue du colonisateur" - et nous débarrasser des litiges du passé. Nous faisons de cette langue notre enfant légitime.
Nous lui apprendrons à dire nos origines, nos parcours, les causes qui nous tiennent à cœur. Nous lui apprendrons à moduler le chant de ses phrases sur les berceuses de nos mères, et cette langue dont nous userons en ce qu'elle a de plus noble et de plus juste et de plus universel nous dira. Elle en profitera pour rester en mouvement, pour élargir son territoire d'hospitalité, pour rajeunir à la source de nos métissages.
Mais nous ne serons pas là que pour pointer les déséquilibres et détecter les tragédies. Nous voulons redonner au monde sa belle voix, ancrée dans l'espoir et soucieuse des générations futures. Retisser ses liens sociaux et réhabiliter ses traditions de convivialité. Impulser une modernité qui aurait cet attribut féminin de savoir réguler les différences et les différends.
Nous rêvons? Eh bien tant mieux! Parce que le jour où les femmes ne rêveront plus, ce sera le plus grand cauchemar pour les Hommes. Rêvons! Et faisons en sorte que nos rêves s'achèvent dans une raison du monde. Par notre voix s'édifie la seule civilisation qui vaille à nos yeux: la civilisation universelle."

Les signataires (par ordre alphabétique)

  • Marie-Rose Abomo-Maurin
  • Maram Al-Massri
  • Marie-José Alie-Monthieux
  • Ysiaka Anam
  • Dalila Azzi Messabih
  • Safiatou Ba
  • Linda Maria Baros
  • Emna Bel Haj Yahia
  • Nassira Belloula
  • Maïssa Bey
  • Lila Benzaza,
  • Lamia Berrada-Berca
  • Sophie Bessis
  • Tanella Boni
  • Hemley Boum
  • Dora Carpenter-Latiri
  • Nadia Chafik
  • Chahla Chafiq
  • Sonia Chamkhi
  • Miniya Chatterji
  • Aya Cissoko
  • Catherine Cusset
  • Geneviève Damas
  • Zakiya Daoud
  • Bettina de Cosnac
  • Nafissatou Dia Diouf
  • Eva Doumbia
  • Suzanne Dracius
  • Alicia Dujovne Ortiz
  • Sedef Ecer
  • Charline Effah
  • Lise Gauvin
  • Laurence Gavron
  • Khadi Hane
  • Flore Hazoumé
  • Monique Ilboudo
  • Françoise James Ousénié
  • Fabienne Kanor
  • Fatoumata Keïta
  • Liliana Lazar
  • Sylvie Le Clech
  • Catherine Le Pelletier
  • Tchisseka Lobelt
  • Kettly Mars
  • Marie-Sœurette Mathieu
  • Madeleine Monette
  • Hala Moughanie
  • Cécile Oumhani
  • Emeline Pierre
  • Gisèle Pineau
  • Emmelie Prophète
  • Michèle Rakotoson
  • Edith Serotte
  • Leïla Slimani
  • Aminata Sow Fall
  • Elizabeth Tchoungui
  • Audrée Wilhelmy
  • Hyam Yared
  • Olfa Youssef
  • Fawzia Zouari



jeudi 18 janvier 2018

Fawzia Zouari à Bruxelles la semaine prochaine

Fawzia Zouari.

C'est bête mais c'est comme ça. Il y a des auteur(e)s formidables à côté desquel(le)s on passe sans trop savoir pourquoi. Question de calendrier, de hasard, de pas de chance. Par exemple, la formidable romancière tunisienne Fawzia Zouari, lauréate du Prix des Cinq Continents de la Francophonie 2016 pour son superbe récit "Le corps de ma mère" (Joëlle Losfeld, 232 pages, 2016). Pourquoi est-elle si mal connue alors qu'elle a signé une dizaine de livres, vit à Paris depuis près de quarante ans et se déplace régulièrement? On avait ainsi eu l'occasion d'entendre ses mots enflammés lors du Passa Porta Festival 2017. Malgré tout cela, elle n'est pas assez connue, ni pour son parcours littéraire, ni pour son parcours de féministe engagée.

On aura deux occasion de se rattraper, la semaine prochaine à Bruxelles.

Le lundi 22 janvier dès 19 heures à la Maison Autrique où revient le cycle Portées-Portraits organisé par Geneviève Damas et son asbl Albertine, Fawzia Zouari sera présente lors de la lecture à haute voix de son dernier livre.
Portées-Portraits fait découvrir plusieurs fois par an différents auteurs contemporains, le temps d'une lecture-spectacle. Des comédiens donnent à entendre des extraits "coups de cœur" des livres,  accompagnés par des musiciens.
Le texte de Fawzia Zouari sera lu par Hoonaz Ghojallu, accompagnée à la guitare par Benjamin Sauzereau. La mise en voix sera assurée par Ariane Rousseau.

A l'issue de la lecture d'une heure environ, un verre sera offert, occasion de discuter de manière conviviale Fawzia Zouari et les artistes de la soirée. Rappelons qu'une rencontre avec l'auteure est organisée dès 19 heures à la Maison Autrique.

La manifestation est organisée en partenariat avec CEC ONG et les Midis de la Poésie. Elle se déroulera à la Maison Autrique (chaussée de Haecht, 266 à 1030 Bruxelles). Lecture à 20h15, rencontre avec l'auteure à 19 heures.
Renseignements et réservation par mail à albertineasbl@gmail.com ou par téléphone au 022455187.


Le mardi 23 janvier, de 12h40 à 13h30, dans le cadre des Midis de la poésie, animés par Mélanie Godin et son équipe, Fawzia Zouari échangera avec l'écrivaine belge Geneviève Damas, elle aussi lauréate du Prix des Cinq Continents de la Francophonie ("Si tu passes la rivière", Luce Wilquin, 2012), sur le thème "Poète et Prophète". Cela promet d'être passionnant. Le poète est-il capable de concurrencer le prophète? Il possède le sens de la divination, l'intuition du monde et les mots pour le dire. La tradition islamique a toujours craint les poètes qui, paradoxalement, ont marqué plus que tout autre genre la littérature arabe.

La séance est organisée en collaboration avec Albertine asbl et CEC ONG. Elle se déroulera aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique (3 rue de la Régence, 1000 Bruxelles). Réservation par mail à info@midisdelapoesie.be ou par téléphone au 0485325689.



La Tunisie s'est de tout temps fait remarquer par ses femmes, qu'elles soient des personnalités publiques ou tiennent seulement leur foyer. Fawzia Zouari, journaliste et romancière, enrichit cette règle glorieuse. Elle naît - officiellement mais le roman familial donne une autre date - le 10 septembre 1955 à Dahmani, à une trentaine de kilomètres au sud-est du Kef, au sud-ouest de Tunis, au sein d'une fratrie de six sœurs et quatre frères. Son père est un cheikh, propriétaire terrien et juge de paix. Elle est, merci au président Bourguiba qui envoie les garçons ET les filles à l'école,  la première des filles à ne pas être mariée adolescente et à pouvoir mener des études secondaires. Son bac en poche, elle poursuit ses études à la faculté de Tunis, puis à Paris. Docteur en littérature française et comparée de la Sorbonne, elle vit à Paris depuis 1979. Elle a même épousé un Français, autre coup de canif dans les traditions familiales.

Elle travaille durant dix ans à l'Institut du monde arabe - à différents postes dont celui de rédactrice du magazine "Qantara" - avant de devenir journaliste à l'hebdomadaire "Jeune Afrique" en 1996. "La caravane des chimères", publié en 1989 chez Olivier Orban, est consacré au parcours de Valentine de Saint-Point, la petite-nièce de Lamartine qui a voulu réconcilier l'Orient et l'Occident et s'est installée au Caire après s'être convertie à l'islam. C'était son sujet de thèse.

Ses ouvrages suivants évoquent, pour la plupart, la femme maghrébine installée en Europe occidentale. "Ce pays dont je meurs" (Ramsay, 1999) raconte de façon romancée la vie de deux filles d'ouvrier algérien, déracinées, aussi mal à l'aise dans leur société d'origine que dans leur pays d'accueil. "La Retournée", roman publié en 2002, narre sur un ton ironique la vie d'une intellectuelle tunisienne vivant en France et qui ne pourrait plus retourner dans son village natal. En 2006, paraît "La deuxième épouse", mettant en scène trois femmes maghrébines fréquentées simultanément par le même homme. En 2016, elle reçoit le Prix des Cinq Continents de la Francophonie, pour son livre "Le corps de ma mère".

Fawzia Zouari a écrit "Le corps de ma mère" bien après le printemps 2007 où sa mère s'est éteinte, sa maladie réunissant autour d'elle toute la famille, celle du nord et celle du sud. Comme si elle avait dû attendre avant de se décider à raconter la vie de sa mère et à travers elle, celle des femmes bédouines tunisiennes. Le titre laisse déjà deviner la pudeur de la narratrice. Elle le fait en égrenant des souvenirs, des anecdotes, des conversations glanés tout au long de la vie de sa mère. Ceux qui connaissent la Tunisie vont reconnaître les paysages, les habitudes, les vêtements, les bijoux, les remèdes traditionnels, les conversations sans fin, les discussions à tout bout de champ. Les Tunisien(ne)s qui vont et viennent autour de la vieille matriarche. Ceux qui ne la connaissent pas vont découvrir un pays de l'intérieur.

Avec pudeur, l'auteure relate le parcours de sa famille, principalement celui des femmes de sa famille, Yamna sa mère bien entendu, ses sœurs, elle-même, la nouvelle génération devenue adulte. Mais elle évoque aussi le fils préféré et les autres hommes. La vie à Ebba et à Tunis. "Je ne m'explique pas non plus pourquoi maman semble avoir posé ses valises au milieu de ma vie", écrit-elle. "Pourquoi ai-je hérité, plus que mes frères et mes sœurs, de ses contes, et me suis-je assigné la mission de préserver sa mémoire?"

Dans ce texte vif, à la première personne, elle s'interroge sur les difficultés à sortir des traditions, à les marier à la modernité. Elle traque les secrets de famille longuement tus, soigneusement gardés par sa mère. Elle reprend les histoires racontées depuis toujours aux enfants. Son récit peut se faire dramatique, cocasse ou lyrique. A travers sa famille qu'elle nous confie, entre safsari et pose d'arkous, c'est le chemin de la femme tunisienne qu'elle écrit. Un livre de toute beauté, d'une infinie richesse et qui suscite plein de questions.




dimanche 26 mars 2017

Parcours littéraire enchanté au #PPF2017


La sixième édition du Passa Porta Festival 2017 (lire ici) s'est achevée sous le soleil et sur les pavés bruxellois, après avoir ravi plus de huit mille participants dans toutes les langues durant deux jours et demi.
Impossible évidemment de participer à toutes les rencontres, remplies à craquer pour la plupart, tellement tentantes, les horaires parallèles contraignant à des choix drastiques. Choisir, c'est renoncer... C'est aussi croiser ici ou là la vieille DS servant de Rimbaudmobile.
Mais ce qui fut fait fut bien fait. Bribes des rencontres auxquelles j'ai assisté, enchantée.


Vendredi soir

Comment lire le monde?
A lire ici.
A noter qu'un album pour enfants inspiré de l'histoire du "petit poisson noir" est en projet pour l'automne chez Albin Michel Jeunesse.


Samedi

Jean-Baptiste Del Amo ("Règne animal", Gallimard) &  Ysaline Parisis.
"Se questionner et se mettre en danger de texte en texte, déconcerter les lecteurs et se surprendre."
Marcus Malte ("Le garçon", Zulma) & Ysaline Parisis.
"J'ai besoin qu'il y ait de la chair dans ce que j'écris."

Ivan Jablonka ("Laëtitia", Seuil) & Myriam Leroy.
"J'ai voulu rendre à hommage à Laëtitia en disant des choses vraies sur sa vie et non sur sa mort."



Fawzia Zouari ("Le corps de ma mère", Editions Joëlle Losfeld) & Vanessa Herzet.
Quand une Tunisienne née dans un village du Kef décide de se lancer en français et en littérature à Paris!

Qui porte des chaussettes rouges sous son costume anthracite? Bertrand Belin, remarquable dans sa prestation Duality, dessinée par Max de Radiguès. Entre récit et improvisation autour des aventures du chanteur anversois Ferre Grignard dans sa découverte de l'Amérique. Quel souffle! Quelle imagination.


Dimanche

Patrick Declerk ("Crâne", Gallimard) & Laurent Moosen, entre humour, sarcasmes et dérision.
"Il y a douze ans, les autorités médicales me donnaient un an et demi à vivre."

Céline Minard ("Le grand jeu", Rivages) & Laurent de Sutter.
"C'est quand on cherche à se retirer qu'on fait des rencontres."

Lionel Shriver ("Les Mandibules", Belfond, mai 2017) & Ruth Joos.
"Il n'y a pas de différence entre le monde que j'écrivais lorsque j'étais une auteure inconnue et celui que j'écris maintenant que je suis une auteure connue."

Annie Ernaux ("Mémoire de fille", Gallimard, dont des extraits sont lus de façon lumineuse par Virginie Efira) & Ysaline Parisis.
"C'est quand j'étais jeune fille au pair à Londres que l'acte d'écrire est devenu désirable, au sens d'un désir qui devait être accompli."


Ultime rencontre en français du #PPF17, Annie Ernaux et Ysaline Parisis.