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vendredi 7 octobre 2022

Le Nobel de littérature 2022 à Annie Ernaux

Joie des femmes depuis hier jeudi 6 octobre à 13 heures où on a appris que le prix Nobel de littérature 2022 était attribué à Annie Ernaux, 82 ans. Le 119e en 115 éditions depuis 1901. Elle est la dix-septième femme à l'obtenir, la seizième personne de nationalité française mais la première Française. Bonheur des femmes et des littéraires en découvrant l'argumentaire du jury: "for the courage and clinical acuity with which she uncovers the roots, estrangements and collective restraints of personal memory" (pour le courage et l'acuité clinique avec lesquels elle révèle les racines, les éloignements et les contraintes collectives de la mémoire personnelle). Tout Annie Ernaux y est, son credo littéraire, son écriture "neutre" en "je", son engagement politique, sa pratique de l'autobiographie même intime, le fait qu'on se retrouve si facilement dans les mots qu'elle écrit et assemble avec soin et passion. L'ancienne enseignante et professeure de littérature à l'université de Cergy-Pontoise où elle réside depuis 1975 a accepté le prix comme un "honneur" et une "grande responsabilité".

(c) Editions du Mauconduit.
Annie Ernaux, ce sont presque trente livres depuis 1974, dont dix-neuf nés chez Gallimard, en grand format ou en Folio. Le dernier en date est sorti avant l'été, "Le jeune homme". On apprenait hier matin, clin d'œil du destin, que "Retour à Yvetot", la conférence donnée par Annie Ernaux en 2012 lors d'une rencontre avec ses lecteurs dans la ville de son enfance, publiée en 2013, ressortirait dans une version augmentée, complétée de documents inédits, le 18 novembre (Mauconduit).


Les livres d'Annie Ernaux
  • "Les armoires vides" (Gallimard 1974, Folio 1984)
  • "Ce qu'ils disent ou rien" (Gallimard 1977, Folio 1989)
  • "La Femme gelée" (Gallimard 1981, Folio 1987)
  • "La place" (Gallimard 1984, Folio 1986)
  • "Une Femme" (Gallimard 1988, Folio 1990)
  • "Passion simple" (Gallimard 1992, Folio 1994)
  • "Journal du dehors" (Gallimard 1993, Folio 1995)
  • "La honte" (Gallimard 1997, Folio 1999)
  • "Je ne suis pas sortie de ma nuit" (Gallimard 1997, Folio 1999)
  • "L'événement" (Gallimard 2000, Folio 2001)
  • "La vie extérieure: 1993-1999" (Gallimard 2000, Folio 2001)
  • "Se perdre" (Gallimard 2001, Folio 2002)
  • "L'occupation" (Gallimard 2002, Folio 2003)
  • "L'écriture comme un couteau: entretien avec Frédéric-Yves Jeannet" (Stock 2003, Folio 2011)
  • "L'usage de la photo" (co-écrit avec Marc Marie, Gallimard 2005, Folio 2006)
  • "Les années" (Gallimard 2008, Folio 2010)
  • "L'atelier noir" (Editions des Busclats 2011, Gallimard, 2022)
  • "L'autre fille" (NiL, 2011)
  • "Écrire la vie" (anthologie Quarto, Gallimard 2011)
  • "Retour à Yvetot" (Mauconduit, 2013)
  • "Regarde les lumières, mon amour" (Seuil 2014, Folio 2016)
  • "Le vrai lieu: entretiens avec Michelle Porte" (Gallimard 2014, Folio 2018)
  • "Mémoire de fille" (Gallimard 2016, Folio 2018)
  • "Hôtel Casanova: et autres textes brefs" (Folio 2020)
  •  "Monsieur le président" (Gallimard, Tracts, 2020)
  • "Le jeune homme" (Gallimard, 2022)
  • "Retour à Yvetot" (édition augmentée, Mauconduit, 2022)

Les femmes ayant reçu le Nobel de littérature
  1. Selma Lagerlöf (1909)
  2. Grazia Deledda (1926)
  3. Sigrid Undset (1928)
  4. Pearl Buck (1938)
  5. Gabriela Mistral (1945)
  6. Nelly Sachs (1966)
  7. Nadine Gordimer (1991)
  8. Toni Morrison (1993)
  9. Wisława Szymborska (1996)
  10. Elfriede Jelinek (2004)
  11. Doris Lessing (2007)
  12. Herta Müller (2009)
  13. Alice Munro (2013)
  14. Svetlana Alexievitch (2015)
  15. Olga Tokarczuk (2018)
  16. Louise Glück (2020)
  17. Annie Ernaux (2022)

Les Nobel de littérature français
  1. 1901 Sully Prudhomme (première attribution du prix)
  2. 1904 Frédéric Mistral (en même temps que l'espagnol José de Echegaray)
  3. 1915 Romain Rolland
  4. 1921 Anatole France
  5. 1927 Henri Bergson
  6. 1937 Roger Martin du Gard
  7. 1947 André Gide
  8. 1952 François Mauriac
  9. 1957 Albert Camus
  10. 1960 Saint-John Perse
  11. 1964 Jean-Paul Sartre (refuse le prix)
  12. 1985 Claude Simon
  13. 2000 Gao Xingjian
  14. 2008 J. M. G. Le Clézio
  15. 2014 Patrick Modiano
  16. 2022 Annie Ernaux



lundi 29 janvier 2018

Décès de l'éditeur et auteur Jean-Claude Lattès

Jean-Claude Lattès.

On a appris par un tweet de Bernard Pivot ce dimanche le décès de l'éditeur Jean-Claude Lattès, survenu  à Paris le samedi 27 janvier, à l'âge de 76 ans. Il était né le 3 septembre 1941 à Nice. Avant de devenir éditeur, il avait exercé d'autres métiers, journaliste ("Combat", "Candide", "L'Express", "Les Nouvelles littéraires", "L'Observateur"), attaché de presse (Pierre Belfond, Robert Laffont).

Si Jean-Claude Lattès avait quitté le milieu de l'édition en 1991, à l'âge de 50 ans, pour sérieuses divergences avec Hachette qui avait repris sa maison en 1981, son nom y restait fortement attaché. D'abord parce qu'une maison porte toujours son nom. Ensuite parce qu'il a publié des auteurs qui ont marqué la littérature. Des prix Nobel et des écrivains de talent. Des best-sellers aussi. Il était fier des uns comme des autres, tout en étant lui-même un fin lettré.

 En 1968, Lattès crée Édition Spéciale avec Jacques Lanzmann chez Robert Laffont. Leur premier titre, "Ce n'est qu’un début", de Philippe Labro, sur les événements du mois de mai 1968, est un best-seller. En 1972, il se lance en solo avec les Editions Jean-Claude Lattès. Les "Tarzan" d'Edgar Rice Burroughs sauvent le lancement. Puis viennent les succès, "Un sac de billes" de Joseph Joffo, les livres de Patrick Cauvin, "Louisiane" de Maurice Denuzière, "Le nabab" d'Irène Frain, "Léon l'Africain" d'Amin Maalouf, "Le vent du soir" et d'autres de Jean d'Ormesson, Françoise Xénakis, Jacques Lanzmann, Naguib Mahfouz...

Les Editions JC Lattès sont toujours aujourd'hui un fleuron du groupe Hachette. Elles publient des auteurs français dont certains connaissent de grands succès comme Delphine de Vigan ou Grégoire Delacourt, et bon nombre de best-sellers internationaux comme les "Da Vinci Code", de Dan Brown, les différents tomes de "Cinquante nuances de Grey", d'E.L. James. Mais aussi des documents, des essais.


Depuis sa retraite en Provence, l'ex-éditeur écrivait des romans historiques, en duo ou en solo.

J'avais eu le plaisir de rencontrer Jean-Claude Lattès à Bruxelles il y a cinq ans, à la sortie de son dernier roman, "Le dernier roi des Juifs" (NiL, 2012), une passionnante biographie de Marcus Julius Agrippa. Le passionné d'Antiquité entend y rendre justice à un "oublié de l'Histoire" selon ses mots, Agrippa, le dernier roi des Juifs. Si le petit-fils d'Hérode vécut il y a deux mille ans, à lire Jean-Claude Lattès, on pourrait le croire notre contemporain.

Drôle d'idée que ce sujet, pourrait-on penser. Il suffit pourtant de se lancer dans les premières pages pour ne plus lâcher ce récit passionnant, documenté, superbement écrit et qui nous renvoie inlassablement à notre actualité. Rien n'aurait donc changé? Diplomatie, conquêtes, complots, assassinats, prises de pouvoir, mariages arrangés se succèdent à bon rythme en même temps que Rome, Alexandrie et Jérusalem résonnent des bruits des fêtes et des sons du quotidien. Pour se rendre de l'une à l’autre cité, on prend le bateau. Trois semaines de navigation et on est à bon port. Un roman qui fait le lien entre le passé et le présent.

Six questions à Jean-Claude Lattès
Il est frappant de constater la proximité entre ce que vous racontez, qui s'est déroulé dans l'Antiquité, et notre monde.
Les hommes sont éternels. Ce qui change, ce sont les échelles de valeurs. Ce qui était important à une époque ne l'est plus après. Cela vaut autant pour l'amour que pour la haine. C'est l'enseignement qu'on peut avoir de l'Histoire: se rappeler qu'on est des hommes et des femmes.
Comment se fait-il qu'on ait "oublié" ce roi?
On a oublié les hommes de l'Histoire, on a gardé seulement un certain nombre de faits. Certains ne retiennent que Jésus, les Juifs ne retiennent que la chute du Temple. On oublie ce qui s'est passé à côté et dans le reste du monde. On a négligé pour des raisons idéologiques ce roi à la jeunesse dissipée, sans aucun sens moral. On a gardé le courage des Juifs qui se sont révoltés contre Rome. Mais on peut être révolté et idiot. Les Romains n'étaient pas des nazis, ils respectaient les croyances des autres, mais ils se croyaient supérieurs. L'alliance avec Rome était aussi indispensable. Avec dix-neuf siècles de recul, on dit qu'Agrippa est un collabo. Le christianisme a effacé le judaïsme. À cette période, les Juifs d'Alexandrie veulent avoir la culture grecque.
Juifs et Romains ont donc cohabité.
Les Juifs ont eu de nombreux bénéfices grâce aux Romains, la paix, la sécurité, l'infrastructure, mais ces derniers pillaient leurs richesses. Sa double appartenance a nui à Agrippa mais il est parvenu à emmener beaucoup de gens derrière lui. Il avait du charisme et a su en faire bénéficier son peuple.
D'où vous vient votre passion pour l'Antiquité?
Elle m'a toujours habité surtout depuis que j'ai quitté le métier de l'édition. C'est aussi l'héritage des philosophes grecs et de la Bible que j'ai étudiés. Les rapports entre l'Orient et l'Occident, la raison et le mystique, m'ont toujours passionné. On est les enfants de cela, ici en Europe. L'intelligence du côté grec est d'’une clarté absolue. Ils ont inventé le mot "pathos".
C'était une époque terrible.
Oui, mais on peut faire le parallèle avec l'époque stalinienne et d'autres dictateurs. Toute tête qui dépasse doit être coupée. Fidel Castro a nettoyé tout son entourage. Dès le moment où l'homme devient un tyran, détient le pouvoir absolu, cela devient inéluctable. Les philosophes ont cru qu'ils allaient éclairer les tyrans. Ils n'y sont pas arrivés.
Il est beaucoup question de religion dans votre livre aussi.
Quand il s'agit de religion, rien n'a changé. Des hommes répandent la terreur. Ils ne voient pas où est l'enjeu. L'extrémisme religieux, la folie religieuse fonctionnent toujours. Un individu peut réussir par son charisme, son intelligence, sa prudence. Agrippa a été un roi caméléon mais il a réussi. Il a eu l'intelligence d'apporter la paix, d'être Juif avec les Juifs, Grec avec les Grecs.


dimanche 27 décembre 2015

Quand 10/18 se met en habits de fêtes


Un cadeau de dernière minute? Pourquoi pas un livre de poche mais en version "collector"?
10/18 a revêtu quatre de ses titres, et pas des moindres, d'habits de fête, dont une nouvelle agréable couverture illustrée, à rabats de surcroît.


Un demi-siècle plus tard


Les choses
Georges Perec
10/18, 170 pages

"Une histoire des années 60", selon la définition que Georges Perec donne lui-même de son livre. Se rappelle-t-on que "Les Choses" parut en 1965 chez Julliard, à l'initiative de Maurice Nadeau, et reçut la même année le prix Renaudot? Un demi-siècle plus tard, il est passionnant de (re)lire ce roman, celui de Perec qui eut le plus grand succès. Un livre culte qui met en scène Sylvie et Jérôme, jeunes psychosociologues de la classe moyenne qui cultivent une idée matérialiste du bonheur au risque d'être happés par le vertige des choses... Oui, il y a cinquante ans.

Les premières lignes
"L'œil, d'abord, glisserait sur la moquette grise d'un long corridor, haut et étroit. Les murs seraient des placards de bois clair, dont les ferrures de cuivre luiraient. Trois gravures, représentant l'une Thunderbird, vainqueur à Epsom, l'autre un navire à aubes, le Ville-de-Montereau, la troisième une locomotive de Stephenson, mèneraient à une tenture de cuir, retenue par de gros anneaux de bois noire veiné, et qu'un simple geste suffirait à faire glisser. La moquette, alors, laisserait place à un parquet presque jaune, que trois tapis aux couleurs éteintes recouvriraient partiellement."



Le Cercle littéraire des amateurs
d'épluchures de patates
Mary Ann Shaffer et Annie Barrows
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Aline Azoulay
10/18, 412 pages

Sorti au printemps 2009 en français chez Nil éditions (et en 2014 chez 10/18), le livre aussi délicieux que poignant eut un destin aussi incroyable que sa genèse: un formidable succès tant public (vingt mille exemplaires de la traduction française avaient trouvé preneur en quinze jours de mise en vente) que critique couronna ce roman épistolaire situé durant la Seconde Guerre mondiale. Malgré son titre. En effet, titrer un roman "Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates", il faut l'oser! Et encore, la traduction française n'est qu'un raccourci de la version originale, "The Guernsey Literary and Potato Peel Pie Society" (Le cercle des amateurs de littérature et de tourte aux épluchures de patates de Guernesey).

Sous l'appellation déconcertante se niche un formidable roman, touchant, surprenant et très addictif, qui mêle littérature, amour et esprit de résistance à l'envahisseur. Sa genèse est déjà un roman en soi. Il est l'œuvre unique de Mary Ann Shaffer, une bibliothécaire et libraire américaine née en 1934. En 1976, elle visite l'île de Guernesey et découvre la vie des habitants sous l'occupation allemande durant la Seconde Guerre mondiale. Vingt-cinq ans plus tard, pressée par son cercle littéraire de se lancer dans l'écriture, elle repense à son excursion anglo-normande – toute sa vie, elle avait rêvé d'"écrire un livre que quelqu'un aimerait assez pour avoir envie de le publier". Elle se lance et opte immédiatement pour la forme épistolaire qu'elle pense plus aisée. Sa première version enchante son entourage et trouve un éditeur. Mais le contrat signé, Mary Ann Shaffer tombe gravement malade. Elle demande alors à sa nièce, Annie Barrows, de poursuivre son travail. Elle décédera en février 2008, peu avant la sortie du livre aux Etats-Unis.

Le roman débute en janvier 1946. Londres se relève péniblement de la guerre. Alors que Juliet Ashton, jeune écrivain, cherche un sujet pour son prochain livre, elle reçoit la lettre d'un jeune fermier de Guernesey, Dawsey Adams, qui possède un livre mentionnant son nom et son adresse. Il lui fait part de son admiration pour l'écrivain Charles Lamb et évoque une affaire de cochon rôti pendant la guerre et la création d'un cercle littéraire local pour échapper aux Allemands. Curieuse, Juliet lui répond, lui pose des questions, s'intéresse à lui, à ses voisins, à leur passé durant la guerre, raconte tout cela à son éditeur, à une amie. Avant de se décider à se rendre sur place, par amitié pour ces amis postaux.

D'autres prennent également la plume: les membres du cercle littéraire, une voisine acariâtre, peu enthousiaste à l'idée que Juliet écrive un roman à partir de ce que les habitants de Guernesey lui racontent. Surtout qu'elle veut y évoquer Elizabeth, personnage finalement central de ce superbe roman. Une jeune originale qui a disparu depuis son arrestation par les Allemands (pour avoir secouru un prisonnier polonais) et a laissé une petite fille née de son amour pour un médecin militaire allemand.

Des séquences du passé se révèlent dans ces échanges épistoliers, d'autres histoires d'amour se construisent au jour le jour. Plein de douceur, de beaux sentiments et de références littéraires, original et percutant, jamais mièvre, cet épatant roman offre une lecture extrêmement réjouissante.

Les premières lignes
"8 janvier 1946
Mr. Sidney Stark, Editeur
Stephens & Stark Ltd.
21 St. James Place
Londres SW1
Angleterre

Cher Sidney
Susan Scott est une perle. Nous avons vendu plus de quarante exemplaires du livre, ce qui est plutôt réjouissant, mais le plus merveilleux, de mon point de vue, a été la partie ravitaillement. Susan nous a déniché des tickets de rationnement pour du sucre glace et de vrais œufs afin de nous confectionner des meringues. Si tousses déjeuners littéraires atteignent ces sommets, je suis partante pour une tournée dans tout le pays. Penses-tu qu'un somptueux bonus l'encouragerait à nous trouver du beurre? Essayons, tu n'auras qu'à déduire la somme de mes droits d'auteur.
A présent, les mauvaises nouvelles. Tu m'as demandé si mon nouveau livre progressait. Non, Sidney, il ne progresse pas."




Un jour
David Nicholls
traduit de l'anglais par Karine Regnier
10/18, 622 pages

Cette excellente comédie romantique et sociale venue de Grande-Bretagne est arrivée en traduction française chez Befond début 2011 (elle sera reprise en 10/18 l'année suivante). Le troisième livre du Britannique David Nicholls, mais le premier à être traduit en français, est l'histoire d'un coup de foudre que ni Emma ni Dexter ne veulent voir. Sous une apparente légèreté, le roman fouille à fond l'humain et la société ! Cette comédie pleine d'humour et de charme raconte le long chemin qui mènera Emma et Dexter l'un vers l'autre tout en pointant, l'air de rien, les grands thèmes de l'actualité britannique des vingt dernières années.

Le roman débute le 15 juillet 1988, à Saint-Swithin. Dexter Mayhew et Emma Morley ont passé ensemble la nuit qui a suivi la remise de leurs diplômes universitaires. La vie s'ouvre devant ces jeunes gens, 23 ans, qui se sont à peine vus durant leurs études. Se seraient-ils trouvés en ce dernier jour? Lui vient d'un milieu bourgeois ; il est sûr de lui, insouciant, frivole. Elle est d'origine modeste, bourrée de complexes et de convictions.

Que vont-ils en faire de cette vie qui les attend? David Nicholls a eu l'excellente idée de raconter leur histoire, non de manière linéaire, mais de 15 juillet en 15 juillet. Un rendez-vous annuel qui photographie les mois écoulés au moyen de procédés graphiques d'écriture variés: narration, dialogues, lettres, flash-back, points de vue d'autres personnages, répétitions volontaires de textes. Une belle trouvaille qui aiguise l'appétit de lecture.

Si Dexter entame son existence adulte par deux ans de vacances, Emma étanche sa passion pour le théâtre. Mais elle peine à trouver du travail et à subvenir à ses besoins. Les petits boulots, comme serveuse dans un restaurant tex-mex, seront pour elle avant de se lancer dans l'enseignement où elle rayonne. Ecrire des livres? Elle y pense plus qu'elle ne le pratique avant que ses choix de vie, faits parfois à reculons, ne lui en donnent l'occasion. Dexter de son côté, deviendra une star de la télé qui découvre les paillettes, avec tout ce que cela suppose: femmes, alcool, drogue… L'ascension, puis la descente…

Les années se succèdent sans que Dexter et Emma se perdent de vue. Ils se voient plus ou moins selon les moments, se chamaillent souvent, pensent en réalité bien plus l'un à l'autre qu'ils ne l'avouent. S'aimeraient-ils?

Comédie romantique, "Un jour" brosse aussi un vif portrait de l'Angleterre récente. "Le livre était une histoire d'amour au départ", me disait à sa sortie David Nicholls. "Mais je voulais aussi décrire l'ambiance de la fin des années 80. Je suis sorti de l'université en 1988, comme Dexter et Emma. Les temps étaient austères, rigoureux. Tout le monde était politisé. Puis, en quatre ou cinq ans, tout cela s'est évanoui. L'époque est devenue frivole. C'était très désorientant."

Bien entendu, le lecteur voit tout de suite le coup de foudre entre Dexter et Emma. Eux pas. David Nicholls s'explique: "J'ai voulu m'inscrire dans la grande tradition des écrits romantiques, où les promis s'aiment mais se querellent sans cesse. Cela a donné de grandes œuvres, dont "Beaucoup de bruit pour rien", de Shakespeare, qui m'émeut plus que "Le Roi Lear". J'aime beaucoup le moment où les querelles s'apaisent et où le couple comprend qu'ils étaient faits l'un pour l'autre. Le challenge d'écriture était d'autant plus intéressant que, dans la vie occidentale moderne, les gens peuvent se mettre ensemble comme ils veulent. Il n'y a plus d'obstacle comme avant: famille, parents, tradition, etc. Comment maintenir alors le suspense? Outre ceux de l'intrigue, j'ai placé des obstacles liés aux étapes par lesquelles passent les héros. Dexter à 23 ans est beaucoup trop frivole et immature pour comprendre qu'Emma est la personne qu'il lui faut. Emma à 25 ans est trop centrée sur ses problèmes pour s'ouvrir et aller vers ce que lui propose Dexter."

Serait-ce à dire q'un jour peut conditionner toute une vie? "Je suis sûr que oui. Il n'y a pas de jour qui n'ait d'influence sur le reste de notre vie. C'est le mot d'ordre du livre. Aucun jour de notre vie n'est ordinaire, banal, ou inutile. Dickens dit que si on enlève un jour, toute la chaîne de notre vie en est modifiée. C'est vrai pour moi. Quand je reviens en arrière sur ma vie, je m'aperçois qu'il y a eu à tel moment, une rencontre, un coup de téléphone, qui aurait pu modifier le cours de ma vie s'il ne s'était pas produit."

Bourré d'humour de tous les types, jusqu'au plus noir, ce roman séduit aussi par la finesse de sa construction, dont on ne s'aperçoit heureusement qu'à la toute fin du livre.

Les premières lignes
"Vendredi 15 juillet 1988
Rankeillor Street, Edimbourg
"Je crois que... ce qui compte, c'est de faire bouger les choses, dit-elle. D'arriver à les changer.
- Comment ça? Changer le monde, tu veux dire?
- Pas le monde tout entier, mais celui qui t'entoure... Si tu pouvais y changer quelque chose, ce serait déjà pas mal, non?"
Le jour allait bientôt se lever. Allongés l'un contre l'autre dans le petit lit, ils marquèrent un silence, puis se mirent à rire d'une voix rauque, cassée par leur longue nuit blanche."



Ainsi résonne l'écho infini des montagnes
Khaled Hosseini
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Valérie Bourgeois
10/18, 498 pages

Il était vraiment attendu il y a deux ans, le troisième roman de Khaled Hosseini, qui avait déjà réjoui des millions de lecteurs avec "Les cerfs-volants de Kaboul" (2005) et "Mille soleils splendides" (2007), des romans se déroulant entre l'Aghanistan et les Etats-Unis, en parallèle à l'itinéraire de l'auteur. Il est paru chez Belfond en 2013 et a été repris en 10/18 en 2014. Le revoilà sous de nouveaux atours.

Khaled Hosseini est en effet né à Kaboul, en 1965. Cadet de cinq enfants, fils d'un diplomate et d'une professeur de farsi et d'Histoire, il a passé son enfance en Iran, puis à Paris, déménageant au gré des affectations de son père fixées par le ministère des Affaires étrangères. En 1980, alors que l'Afghanistan est occupé par l’armée soviétique, les Hosseini obtiennent le droit d'asile aux Etats-Unis et s’installent à San Jose, en Californie. Après une licence de biologie et des études de médecine, Khaled Hosseini devient interne au Cedars-Sinai Medical Center de Los Angeles en 1996.

En 2001, parallèlement à la pratique de la médecine, il entame l'écriture de son premier roman, "Les cerfs-volants de Kaboul". Le livre sort en 2003 aux Etats-Unis et bénéficie d'un extraordinaire bouche à oreille. Traduit dans plus de 70 pays, vendu à plus de 15 millions d'exemplaires dans le monde, acclamé par la critique, il devient un phénomène international.  Dès sa sortie en 2007, son deuxième roman, "Mille soleils splendides", se classe aussi sur les listes des meilleures ventes aux États-Unis et en Europe.

Marié et père de deux enfants, Khaled Hosseini vit actuellement dans le nord de la Californie. En 2006, il a été nommé ambassadeur par l’UNHCR, l'agence internationale des Nations unies pour les réfugiés. Depuis, l'écrivain s'est investi dans de nombreuses causes humanitaires. A l'occasion d'un voyage en Afghanistan, en 2007, il a créé sa fondation personnelle, afin de venir en aide aux populations réfugiées afghanes. "En tant qu'originaire d'Afghanistan, pays où la population de réfugiés est l'une des plus importantes du monde, la question des réfugiés est une cause dont je me sens proche et qui est chère à mon cœur. Mon rôle est de parler au nom de cette cause et d'être l'avocat public des réfugiés du monde entier."

Après une attente de six ans, la parution du troisième roman de Khaled Hosseini, "Ainsi résonne l'écho infini des montagnes", a été mondialement saluée. Il nous conduit d'un village afghan des années 1950 à la Californie des années 2000, en passant par Kaboul sous les talibans, Paris durant des  seventies et une petite île perdue de l'archipel grec aujourd'hui. Cette fresque historico-familiale nous donne à  connaître les destins de Pari, petite fille de 3 ans vendue par son père veuf trop pauvre, et de son entourage, dont son frère de 10 ans, Abdullah, sous forme d'un roman choral bouleversant.

Après le lien père-fils dans "Les cerfs-volants de Kaboul", le destin des femmes afghanes dans "Mille soleils splendides", Khaled Hosseini prend comme fil rouge de "Ainsi résonne l'écho infini des montagnes" l'amour entre un frère et une sœur.


 Les premières lignes
"Bien. Vous voulez une histoire, je vais vous en raconter une. Mais seulement une. Inutile de m'en réclamer une autre ensuite. Il est tard et un long voyage nous attend demain, Pari et moi. Vous aurez besoin de dormir cette nuit. Oui, toi aussi, Abdullah. Je compte sur toi, mon garçon, pendant que ta sœur et moi nous serons partis. Tout comme ta mère. Bon, une histoire, donc. Ecoutez-moi, tous les deux. Ecoutez-moi bien et ne m'interrompez pas."