Nombre total de pages vues

Affichage des articles dont le libellé est censure. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est censure. Afficher tous les articles

vendredi 15 juillet 2022

Les joyeux dragons Freddy et Ernest

"Freddy & Ernest". (c) The Hilary Stebbing Archive.

Jamais deux sans trois!

En février, le Centre de littérature de jeunesse de Bruxelles (CLJBxl) invitait l'éditeur et fin connaisseur de la littérature de jeunesse Christian Bruel à intervenir dans son cycle de conférences "Patrimoine, censure et interdits". Disert et documenté, il envisagea notamment les traces d'érotisme dans les albums jeunesse. Evoquant l'idée de "trouble" comme condition du sens, il posa aussi la question des interdits qui pèsent sur cette production culturelle.

Extraits de la partie "patrimoine" de son exposé. Tout de suite, Christian Bruel sépare les représentations implicites et explicites en utilisant plusieurs exemples. Les plus connus sont évidemment l'album "Le Mariage des lapins" de Garth Williams (disponible chez Memo dans une traduction de Lou Gonse), "qui fit s’étrangler les racistes trop obnubilés par le multiracial pour voir qu'il s'agissait du mariage de deux lapins mâles", et "Ranelot et Bufolet" d'Arnold Lobel (traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Adolphe Chagot, l'école des loisirs), annoncés comme grenouille et crapaud, "alors qu'il existe des grenouilles mâles et des crapauds femelles".

En juin, le CLJBxl organisait une passionnante journée professionnelle sur "L'accueil des publics LGBTQIA+ en bibliothèque", entamée par les épatantes lectures performances du collectif liégeois Unique en son genre et accompagnée in fine d'une bibliographie sur le thème (ici).


Au hasard de la Toile, je tombe sur une publication du blog de la House of illustration fondée par Quentin Blake, lors du mois "Pride" (ici). Il y est question d'un magnifique album de Hilary Stebbing publié en 1946 chez Transatlantic Arts, "Freddy & Ernest". Un bijou au graphisme très représentatif de son époque, qui n'a pas - encore - été traduit en français. Un album joyeusement subversif par ses deux héros, deux dragons, un rouge et un bleu. Une histoire LGBTQIA + cachée? Une des premières de la littérature de jeunesse, publiée à une époque où l'homosexualité était criminalisée.

Le site nous apprend que Hilary Stebbing était une jeune femme qui avait fréquenté des écoles d'art à Londres dans les années 1930 et s'y était fait de nombreux amis, dont certains faisaient partie de la communauté LGBTQIA+. Un ami en particulier, peintre et créateur de costumes, vivait dans une caravane à la campagne avec son compagnon, et il pourrait avoir contribué à inspirer l'album "Freddy & Ernest".

"Freddy & Ernest". (c) The Hilary Stebbing Archive.

Les dragons Freddy et Ernest vivent depuis des siècles dans le village endormi de Wellbottom Poggs, bien tranquillement. Tout change quand débarque un promoteur immobilier décidé à construire un cinéma à la place de la maison des deux héros qui sera mise aux enchères par les autorités locales. Freddy et Ernest vont-ils perdre leur cher Dragonscott?
    
"Freddy & Ernest". (c) The Hilary Stebbing Archive.

Les deux dragons tentent de trouver de l'argent mais ils ne sont pas fort doués, on le verra au fil des pages. Que va-t-il se passer? Une fin heureuse grâce à l'intervention d'un responsable du Musée d'histoire naturelle permettra aux héros de vivre heureux pour toujours chez eux. Et sans doute sont-ils toujours aujourd'hui à Dragonscott... Formidable histoire dont le propos semble toujours d'actualité, près de quatre-vingts ans après sa création.

Plus d'images de Hilary Stebbing ici.







vendredi 10 juillet 2015

Soyez rebelles, lisez les livres à l'index vénitien

Là où il est, Mario Ramos (1958-2012) doit rigoler doucement. Deux de ses albums pour enfants, "C'est moi le plus beau" et "Un monde de cochons" (l'école des loisirs, Pastel), figurent dans la liste des 49 titres retirés des écoles par le maire de Venise, Luigi Brugnaro (centre-droit).

Officiellement, parce que ces livres, pour la plupart excellents, traitent d'homosexualité ou de la fameuse question du genre et que ces thèmes doivent être traités en famille et non à l'école.

Mais à détailler la liste, on ne comprend pas en quoi ces ouvrages mis à l'index correspondent à ce que le maire leur reproche. Traiter du handicap, de l'acceptation de soi, est-ce subversif? A quoi sert la littérature selon lui?

Ici, les couvertures des 49 albums incriminés. Elles sont en italien, mais on reconnaît facilement ceux qui sont nés en français ou y sont traduits.

Cela vaut la peine d'aller y voir pour y découvrir que les enfants de Venise doivent être préservés de l’œuvre de Gabrielle Vincent, Leo Lionni, Grégoire Solotareff, Janik Coat, et autres perturbateurs avérés... Bravo à l'école des loisirs et satellites qui remportent la palme des titres retirés!

Dingue. On imagine le maire et ses adjoints lire tous ces titres, les uns après les autres, en éructant de plus en plus.
De quoi être fier de les avoir aimés et soutenus ces livres. Que leurs auteurs en soient remerciés.
De quoi donner envie de les lire ou de les relire.
Ce qu'ont immédiatement mis en place les Vénitiens rebelles et indépendants en organisant un marathon de lecture présentant les 49 titres censurés. Gloire à eux.

Et chez nous?
Soyons aussi rebelles. Lisons et lisons à nos enfants des livres interdits d'école vénitienne.

Ci-dessous la liste de ces titres dans leur version française, originale ou traduite.
Restez assis, les surprises sont au rendez-vous.


"Ernest est malade", de Gabrielle Vincent (Casterman)
"Petit-Bleu et Petit-Jaune", "Pezzettino" et "Pilotin" de Leo Lionni
(l'école des loisirs)
"La chasse à l'ours",de Michae l Rosen et Helen Oxenbury (Kaléidoscope)
"Jean a deux mamans", d'Ophélie Texier (l'école des loisirs)
"Fort comme un ours", de Katrin Strangl (Albin Michel Jeunesse)
"Bonjour facteur", de Michaël Escoffier et Matthieu Maudet
(l'école des loisirs)
"César", de Grégoire Solotareff (l'école des loisirs)
"Je ne suis pas comme les autres", de Janik Coat (MeMo)
"Les papapas", de Joseph Jacquet et Dupuy-Berbérian
(Albin Michel Jeunesse)
"Les chiens ne font pas de danse", d'Anna Kemp et Sarah Ogilvie (Milan)
"Comme toi", de Geneviève Côté (Scholastic)
"Le chat et le  poisson", d'André Dahan (Duculot)
"La petite casserole d'Anatole", d'Isabelle Carrier (Bilboquet)
"Et avec Tango, nous voilà trois", de Justin Richardson, Peter Parnell et Henry Cole (Rue du monde)
"Oreilles papillons", de Luisa Aguilar et André Neves (Père Fouettard)
 trois titres de la série "Les grands jours Apolline" d'Armelle Modéré et Didier Dufresne (Mango)
"Rosso Miccione", d'Eric Battut (Eli)
et d'autres titres italiens non traduits en français dont un Babette Cole, "If I were you", texte de Richard Hamilton (Bloomsbury), un Todd Parr," The family book" (Little), un Donaldson-Scheffler, "Dov’è la mia mamma?".



samedi 15 mars 2014

LD fend "Oh, boy!" contre la bêtise des adultes

L'hebdomadaire "L'express" annonce que "l'inspection académique du Val-de-Marne a annulé la représentation de "Oh Boy", une pièce prévue sur le temps scolaire d'écoles primaires de Bonneuil, par crainte d'une réaction hostile des parents d'élèves, car le personnage principal est homosexuel".

Sont-ils vraiment devenus fous en France? Il n'y a pas une semaine sans qu'un livre jeunesse soit mis à l'index.















Je ne sais pas ce que vaut l'adaptation théâtrale de "Oh boy", mais je sais que le roman original, "Oh, boy!", signé Marie-Aude Murail (L'école des loisirs, 2000, 210 pages) est un chef-d’œuvre. Un de ces rares livres portés unanimement aux nues, à la fois par la critique et par les lecteurs adolescents. Il a d'ailleurs remporté tous les prix décernés en France et en Belgique par de jeunes lecteurs.

Paru en 2000 et n'ayant pas dérangé grand monde jusqu'à présent (lire ci-dessous), il est LE roman qui a révélé Marie-Aude Murail au grand public - comme "Lettres d'amour de 0 a 10" l'avait fait pour Susie Morgenstern en 2002 (L'école des loisirs).

Entre rire et larmes, on suit dans "Oh, boy!",  roman fort, attachant, rebondissant, interpellant, Siméon, Morgane et Venise Morlevent, respectivement âgés de 14, 8 et 5 ans.Un père évanoui dans la nature et  une mère morte d'accident à moins que ce ne soit un suicide, telle est la situation de départ des enfants Morlevent, profondément unis.

Siméon, 14 ans, est maigrichon, moche et surdoué. Morgane, 8 ans, est effacée, pas trop belle et première de classe. Venise, 5 ans, est une ravissante petite fille. Tous trois ont juré qu'on ne les séparerait pas. Leur sort est mis entre les mains d'une assistante sociale inquiète et influençable et d'une juge des tutelles accro au chocolat noir. Question des deux femmes: à qui confier le trio? Deux parents proches surgissent: une demi-sœur et un demi-frère qui se détestent.

Avec ce roman bouleversant, Marie-Aude Murail a opéré un virage dans son œuvre d'écrivain. Vers plus d'humanité, plus de profondeur, tout en conservant son style alerte et percutant. Elle a réussi le pari risqué de mettre en place des personnages terriblement originaux sans que le lecteur ne les ressente comme des caricatures. Les moments durs qu'elle leur donne à vivre, deuil, rivalité entre enfants, ballottages entre adultes empêtrés dans leurs raisons avouées et non avouables, maladie grave, provoquent autant d'émotions vraies chez le lecteur.

"Oh, boy!" est une formidable rencontre auteur-public autour de héros attachants. Les destins se vivent, se croisent, renvoyant chacun à lui-même jusque et y compris sa sexualité. Tact et art littéraire.

* *
*

Dans les archives du "Soir", j'ai retrouvé un article de mai 2003, déjà. Des lecteurs s'en étaient pris violemment au "Soir Junior", supplément destiné aux juniors, qui avait osé présenter l'homosexualité à l'occasion de la Gay Pride.

Voici un extrait de la réponse du médiateur du Soir à  ce sujet: "Agrémenté de témoignages forts de jeunes qui vivent plus ou moins bien leur homosexualité et d'un entretien avec un expert, ce dossier faisait le tour de la question avec rigueur et émotion. Jusqu'à la référence à "Oh, boy!", le livre de Marie-Aude Murail, ce que certains lecteurs nous ont reproché. Cet auteur est de très grande qualité et ce livre en particulier est très sensible et très riche, m'a expliqué Lucie Cauwe, spécialiste de la littérature de jeunesse à la rédaction."