Nombre total de pages vues

Affichage des articles dont le libellé est Folio. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Folio. Afficher tous les articles

mardi 4 novembre 2025

Le Renaudot à Milady de Clermont-Tonnerre


La romancière Adélaïde de Clermont-Tonnerre reçoit le prix Renaudot 2025 pour "Je voulais vivre" (Grasset, 480 pages). Son roman revisite "Les trois mousquetaires" d'Alexandre Dumas d'un point de vue féminin, celui de Milady. Elle l'a emporté devant Feurat Alani pour "Le ciel est immense" (JC Lattès), Anne Berest pour "Finistère" (Albin Michel), Justine Lévy pour "Une drôle de peine" (Stock) et Louis-Henri de La Rochefoucauld pour "L'amour moderne" (Robert Laffont). 
 
"Je voulais vivre"
est l'histoire de cette fillette de six ans recueillie par le père Lamandre. Pieds en sang dans ses souliers à boucles d'argent, elle refuse de répondre aux questions sauf celle de son prénom, Anne. Vingt ans plus tard, elle est devenue Lady Clarick. Richissime, courtisée, elle a l'oreille des grands et le cardinal de Richelieu ne jure que par elle. Pourtant, dans l'ombre, quatre hommes connaissent son vrai visage et sont prêts à tout pour la punir de ses forfaits. Manipulatrice sans foi ni loi, intrigante, traîtresse, empoisonneuse, cette criminelle au visage angélique a traversé les siècles et la littérature: elle se nomme Milady. Quelle est la femme au-delà de la légende? Même un personnage de fiction peut réclamer justice. Le roman rend vie à Milady et nous offre son histoire. Celle d'une femme libre menant, pour sa survie, un jeu dangereux et se battant – jusqu'à la transgression ultime – pour son pays, son idéal et sa liberté.
 
Pour lire en ligne le début de "Je voulais vivre", c'est ici
 
 
Fidèle à ses habitudes, le jury a choisi de donner le prix Renaudot essai à Alfred de Montesquiou pour "Le crépuscule des hommes" (Robert Laffont), un livre qui ne figurait pas dans la sélection finale. Celle-ci comportait Fabrice Gaignault pour "Un livre" (Arléa), Agnès Michaux pour "Huysmans vivant" (Le Cherche Midi), Jean-Claude Perrier pour "La mystification indienne" (Cerf) et Marc Weitzmann pour "La Part sauvage" (Grasset) qui a reçu le prix Femina essai (lire ici). 

Avec précision historique et tension romanesque, l'auteur ressuscite des hommes et des femmes de l'ombre, qui ont été les témoins du procès le plus retentissant du XXe siècle, celui de Nuremberg. Göring et vingt autres nazis y sont jugés à partir de novembre 1945. Hors de la salle d'audience, Joseph Kessel, Elsa Triolet, Martha Gellhorn, John Dos Passos, sont là. Ils sont venus assister à ces dix mois où doit œuvrer la justice. Alfred de Montesquiou les a retrouvés. 


Enfin, le jury a attribué le prix Renaudot Poche à Boualem Sansal pour son dernier roman, "Vivre, Le compte à rebours" (Gallimard, Folio). Rappelons que l'écrivain, âgé aujourd'hui de 80 ans, a été élu en octobre dernier à l'Académie Royale de langue et de littérature françaises de Belgique (ARLLFB)
 
Présentation de l'éditeur: Paolo fait partie des rares "Appelés". Il a été choisi par une puissance mystérieuse pour diffuser un message terrible: dans 780 jours, la Terre disparaîtra. Seule une minorité d'habitants sera sauvée et conduite en lieu sûr, sur une autre planète. Les Appelés ont peu de temps pour recruter ces êtres dignes de confiance, qui participeront à la fondation d'une humanité nouvelle. Mais comment faire pour écarter de la sélection ceux qui ont manifesté leur nocivité: les puissants, les politiciens, les mafieux, les religieux de toutes obédiences? Paolo et les Appelés parviendront-ils, le jour venu, à les empêcher d'embarquer à bord de l'immense vaisseau spatial venu sauver les Élus ? 
 
Communiqué des Editions Gallimard: 
"Nous sommes très heureux d'annoncer que les jurés du Prix Renaudot ont choisi de décerner le Prix Renaudot poche à Boualem Sansal pour son roman "Vivre" en Folio. L'écrivain franco-algérien Boualem Sansal, arrêté à Alger le 16 novembre 2024 par les autorités algériennes, est hélas toujours incarcéré. Ce qu'on lui reproche? Sa liberté d'expression, ses prises de position, ses écrits. La place d'un écrivain n’est pas en prison. 
Puisse l'annonce de ce Prix lui parvenir là où il est retenu.
Tous les bénéfices liés à la vente du livre sont reversés à la Société de soutien international 
 
Jury: Jean-Marie Gustave Le Clézio, Georges-Olivier Châteaureynaud, Jean-Noël Pancrazi, Franz-Olivier Giesbert, Dominique Bona, Patrick Besson, Frédéric Beigbeder, Cécile Guilbert, Stéphanie Janicot et Mohammed Aissaoui.
 
 

lundi 24 avril 2023

"Portées-portraits" ce lundi avec Antoine Wauters

Antoine Wauters (c) Loraine Wauters.


Il a une gueule d'ange, mais un regard doux et un sourire craquant qui le ramènent à l'état humain. Antoine Wauters est sans doute le romancier belge le plus original, le plus intranquille, le plus exaltant de la nouvelle génération littéraire. Le plus vivifiant pour le lecteur qui recueille dans ses phrases puissance, émerveillement et satisfaction. On s'en rendra compte encore une fois lors de la lecture-spectacle musicale qui lui sera consacrée, ce lundi soir à la Maison Autrique. Le cycle Portées-Portraits de la compagnie Albertine proposera la mise en voix et en musique d'extraits de son magnifique roman, "Mahmoud ou la montée des eaux" (Verdier, août 2021, 144 pages; Folio, février 2023, 176 pages). Un récit poétique qui a figuré dans nombre de sélections des prix littéraires 2021, a empoché plusieurs prix en France, dont le Marguerite Duras et le Wepler (lire ici) et, plus récemment, le prix du Livre Inter (lire ici).

Vous n'avez rien de prévu ce soir? Foncez!

"Il s'efforçait de rire.
Et eux aussi riaient, ne se doutant pas un seul instant du gouffre que cache parfois le rire d'un père."

"Mahmoud ou la montée des eaux", inspiré par le réalisateur Omar Amiralay et le poète Faraj Bayrakdar, est un hommage aux Syriens, pour qu'à jamais vivent leur culture et leur lumière.
Nous sommes en Syrie. Un vieil homme rame à bord d'une barque, seul au milieu d'une immense étendue d'eau. En dessous de lui, sa maison d'enfance, engloutie par le lac artificiel el-Assad en 1973.
Fermant les yeux sur la guerre qui gronde, muni d'un masque et d'un tuba, il plonge. C'est sa vie entière qu'il revoit, ses enfants au temps où ils n'étaient pas encore partis se battre, Sarah, sa femme folle amoureuse de poésie, la prison, son premier amour, sa soif de liberté.


Né à Liège en 1981, Antoine Wauters se partage entre plusieurs registres, la poésie, le roman, le scénario de cinéma, l'édition avec notamment la collection "If" de l'Arbre à paroles. Agréable nouvelle, il aura un nouveau livre à la prochaine rentrée littéraire, "Le plus court chemin" (Verdier).

Après quelques livres de poésie, son premier roman, "Nos mères" (Verdier), prix Prem1ère de la RTBF 2014 quelques semaines seulement après sa publication (lire ici), le fait découvrir avant de devenir le lauréat du prix Révélation de la SGDL. En 2015, Antoine Wauters cosigne le film "Préjudice", long métrage d'Antoine Cuypers. Trois ans plus tard, il marque la rentrée littéraire en publiant deux livres d'un coup, "Pense aux pierres sous tes pas" et "Moi, Marthe et les autres", toujours chez Verdier. Son quatrième roman, "Mahmoud ou la montée des eaux", paraît en 2021 et renforce son statut d'écrivain attendu et louangé. Il est sorti en février en format de poche. 

Pour mieux connaître Antoine Wauters, voici le texte sur ses débuts en littérature qu'il a écrit le mois dernier à la demande de Passa Porta à l'occasion du Passa Porta Festival: "Nos débuts".


La soirée "Portées-Portraits" débutera par une rencontre avec Antoine Wauters à 19 heures, l'occasion d'un partage avec le public sur son travail.
La lecture-spectacle musicale débutera à 20h15. Le texte sera mis en voix par Daphnée D'heur, lu par Itsik Elbaz et accompagné à la batterie par Antoine Pierre.
Un verre est offert par la Compagnie Albertine à la fin de la lecture, donnant l'occasion de trinquer ensemble et de se faire dédicacer un livre parl'écrivain.

Pratique
Où? Maison Autrique, chaussée de Haecht, 266 à 1030 Bruxelles.
Quand? Le lundi 24 avril.
A quelle heure? La lecture-spectacle commence à 20h15. Elle est précédée d'une rencontre avec l'auteur à 19 heures.
Durée? 1 heure.
Combien? 8 euros (possibilité de visiter toute la maison et un verre offert), 5 euros pour les étudiants, gratuit pour le "jeune" de moins de 26 ans qui accompagne un adulte.
Renseignements ici.
Réservation indispensable par mail à reservations.compagniealbertine@gmail.com












vendredi 16 décembre 2022

Henri Galeron en stéréo: album et expo

EDIT 03-01-23
L'exposition est prolongée jusqu'au 14 janvier (finissage le jeudi 12 de 18 à 21 heures, en présence de l'artiste).

Première page animée de l'album. (c) Les Grandes Personnes).

En réalité, on sait bien que Noé a construit une arche il y a bien longtemps. Alors, pourquoi Henri Galeron titre-t-il son nouvel album pour enfants, un cartonné animé de bonne taille, en format à l'italienne, "L'Arche que Noé a bâtie" (Les Grandes Personnes, 24 pages en carton avec découpes)? (*)

Tout simplement en hommage au prodigieux graphiste et auteur-illustrateur américain Seymour Chwast, cofondateur des Push Pin Studios, âgé aujourd'hui de 91 ans, et en clin d'œil à l'album jeunesse à surprises de ce dernier "The house that Jack built" ("La maison que Jack a bâtie", Random House, 1973). "Voici la maison que Jack a bâtie, Voici le malt qui était dans la maison que Jack a bâtie, Voici le rat qui a mangé le malt qui était dans la maison que Jack a bâtie...."
Chez Seymour Chwast, les dessins de la célèbre comptine britannique apparaissent au lecteur en dépliant des volets carrés de taille croissante, le texte étant imprimé au verso des rabats.

"The house that Jack built", par Seymour Chwast.


Adepte des procédés techniques surprenants (lire ici), Henri Galeron décline à sa manière l'idée de Seymour Chwast. En un procédé aussi simple qu'efficace, celui de la page qui grandit à chaque tourne. La première page animée montre l'arche découpée en languettes. Chaque fois qu'on tourne l'une d'elles, un nouveau personnage entre en scène, le texte ritournelle et le dessin s'agrandissant en conséquence. 

L'album s'ouvre, comme chez Chwast, sur deux doubles pages de présentation. D'abord, "Voici Noé" où un homme âgé et barbu, en salopette, se tient à côté de sa boîte à outils. Ensuite l'arche, toutes portes ouvertes et pont déployé, soutenue par des étais à côté desquels se trouve un gros sac: "Voici l'Arche Que Noé a bâtie" et "Voici le riz Qu'il faut embarquer sur l'Arche Que Noé a bâtie" (cfr image du haut).

Le calme apparent est perturbé quand "Voici le rat Qui a grignoté le riz Qu'il faut embarquer sur l'Arche Que Noé a bâtie". Inadmissible pour la survie de l'expédition en préparation! C'est alors que démarre une folle farandole animalière, chaque nouvel arrivant s'en prenant au précédent et le texte se compétant dans une formidable richesse de vocabulaire. Quant aux images, ce sont autant de tableaux où sont chaque fois mis en scène différemment les protagonistes. Peut-être pas des scènes de bagarre mais des scènes d'intimidation réjouissantes à observer. Comme est réjouissant à écouter, ou simplement entendre quand on est petit, le texte répétitif aux consonances un peu rauques.


Comment pacifier ces neuf animaux bagarreurs? C'est évidemment Noé qui a la solution. Une solution qui réconcilie tout le monde et invite une belle série d'animaux qu'on n'avait pas encore croisés. Prodigieuse scène finale que la fête enchanteresse qui clôt les prises de bec! Quel travail inouï pour dessiner tout cela et arriver à la quatrième de couverture, joyeuse et paisible. 
(*) A ne pas confondre avec l'album de John Goldthwaite qu'a illustré Henri Galeron "L'Oubli de Noé" paru chez Harlin Quist en 1978 et réédité chez le même éditeur en 1998 sous le titre "Ceux que Noé a oubliés".
Pour mieux comprendre le procédé technique utilisé dans l'album "L'arche que Noé a bâtie", regarder cette vidéo.


Pour entendre Henri Galeron se raconter, c'est ici.



Rare, une exposition d'originaux


Une partie des dessins d'Henri Galeron exposés au rez.

En parallèle à cette nouvelle sortie d'album en littérature de jeunesse, Henri Galeron est aussi au cœur d'une importante exposition de ses dessins originaux à la très belle librairie-galerie Métamorphoses, dans le sixième arrondissement à Paris, "Henri Galeron, dessinateur. Les planches originales 1974-2017".
1974, année de la sortie de l'album "Le kidnapping de la cafetière"
2017, année où a paru "ABCD".
Plus de cent cinquante dessins originaux balayant quarante-trois ans de création, remarquablement accrochés, figurent aux cimaises du rez et du sous-sol, ou encore en vitrine. Principalement des couvertures de Folio, mais aussi des couvertures de la défunte collection Mille Soleils de Gallimard Jeunesse ou du  Livre de poche. Des documents précieux comme des esquisses de dessin ou des courriers reçus, ou, rareté absolue, une couverture refusée. Egalement des affiches et des originaux de plusieurs albums jeunesse publiés aux Grandes Personnes, dont le récent abécédaire "ABCD" (lire ici). Et si toutes les lettres ne se trouvent pas dans les vitrines de la galerie, c'est que sept d'entre elles trônent en bon ordre dans la vitrine à front de rue.

En vitrine côté rue.

Quelle aubaine de découvrir de près tant originaux de ce maître de l'illustration qu'est Henri Galeron, mêlant hyperréalisme, imagination, humour en un talent fou. Une aubaine car l'homme expose peu, pour ne pas dire très peu. De près car Henri Galeron dessine toujours un sur un. L'original d'un Folio est donc à la taille du livre en format de poche.

Une des vitrines.
Toutes collections confondues, Henri Galeron pense avoir réalisé entre 400 et 450 couvertures de livres. Souvent tellement marquantes que même si Gallimard a décidé de recourir désormais à des photos pour les couvertures de sa collection de poche, on en a tous plusieurs fixées dans notre rétine. "Le pont de Londres", de Céline, "La peste", de Camus", "Comment fais-tu l'amour, Cerise?" de René Fallet, "Les mains sales" de Sartre, "La place" d'Annie Ernaux, "Les cerfs-volants", de Romain Gary, "La main coupée" de Cendrars, et tant d'autres...

Des dessins qui témoignent du travail de recherche du dessinateur qui a lu le livre avant d'en illustrer la couverture, tapis rouge pour le futur lecteur ou évocation subtile d'une lecture déjà faite. "Une couverture doit être comme une affiche", estime Henri Galeron. "Elle doit être appréhendée d'un coup."

L'original et son livre.

Comment le Provençal monté à Paris qui travaillait aux jeux éducatifs chez Nathan est-il arrivé à créer autant de couvertures? Par une succession de rencontres. En 1967, le numéro 131 du remarquable magazine "Graphis" s'intéressait à la littérature de jeunesse et consacrait un article à l'éditeur américain Harlin Quist; une publicité de ce dernier renseignait une adresse parisienne. Pas d'éditeur à l'adresse mais il se savait que le Français François Ruy-Vidal travaillait alors avec l'éditeur américain. Henri Galeron rencontre Ruy-Vidal qui lui propose de publier chez lui, chez Grasset-Jeunesse en réalité. Il y fera deux livres avant de passer chez Harlin Quist, abordé à la Foire du livre de Francfort et qui deviendra son éditeur de l'époque (huit livres en solo, six en collectif).


A la même époque, en 1972, Gallimard lance la collection Folio, rachetée au Livre de poche et dont la maquette est confiée au célèbre Massin. Le graphiste doit faire naître cinq cents couvertures en deux ans, c'est-à-dire entre vingt et vingt-cinq par mois. Henri Galeron en réalisera une à deux par semaine. Le voilà chez Gallimard. Du côté des adultes certes, mais Massin règne aussi sur les couvertures du département jeunesse fondé par Pierre Marchand et Jean-Olivier Héron qui publient Roald Dahl et Jacques Prévert notamment... Ainsi que les célères documentaires "Premières découvertes". On n'arrêtera plus Galeron.


De fil en aiguille, le dessinateur fera des livres avec Patrick Couratin, Jacques Binsztok et Brigitte Morel au Seuil Jeunesse et chez Panama puis avec la dernière aux Grandes Personnes, avec François David chez Motus, des couvertures de disques, des affiches, des décors d'opéra, des timbres. Et Galeron de préciser: "L'exposition ne montre qu'une des techniques que j'utilise, une de mes époques." Une précision qui ne doit pas faire hésiter à foncer admirer ces originaux qui ont marqué l'histoire de l'illustration française.

Sur le site de la librairie Métamorphoses (ici), quelques-uns des dessins exposés et une interview vidéo d'Henri Galeron. A noter qu'il sera présent à la librairie-galerie Métamorphoses ce samedi 17 décembre de 15 à 19 heures (17, rue Jacob, 75006 Paris). L'exposition se poursuit jusqu'au 7 janvier.





mardi 22 février 2022

Aimons-nous, marions-nous

(c) L'Iconoclaste.

Comment? La Saint-Valentin est passée? On parle quand même d'amour aujourd'hui, avec deux excellents livres parus aux Editions de l'Iconoclaste, un premier roman et un récit littéraire.


A moins de trente ans, Maud Ventura a publié à la rentrée d'août dernier un épatant premier roman au titre étonnant et, on le verra, totalement justifié, "Mon mari" (L'Iconoclaste, 356 pages). Fort drôle avec sa narratrice qui explique comment, après quinze ans de mariage, elle est toujours follement amoureuse de son mari. Ils sont le couple parfait, réussites familiale, professionnelle, sociale. Un roman féroce où perle une tension qui ira croissante au fil de ce face-à-face conjugal. Un roman vertigineux une fois lu l'épilogue. Il a reçu le prix du Premier roman et a figuré dans les sélections du Flore et du Médicis.

"Mon mari" se déploie sur une semaine, du lundi au dimanche, dont les déroulés nous seront contés par le menu. Vraiment par le menu. A la première personne bien entendu. C'est vivant, c'est plaisant, c'est addictif. Car on se demande constamment ce que la narratrice va encore nous raconter. Et on est servi. Elle a du style, Maud Ventura, et sait tenir son lecteur.

Le roman s'ouvre sur une brève intro: "Je suis amoureuse de mon mari. Mais je devrais plutôt dire: je suis toujours amoureuse de mon mari." Les premières phrases sont tout de suite remises en question. "J'envie les amours interdites, les passions transgressives..." Explication: "je vis depuis quinze ans dans le malheur permanent et paradoxal d'être aimée en retour, de connaître une passion sans obstacle apparent." Et la question ultime: comment son mari "pourrait-il remplir ce qui est déjà plein?"

On passe une excellente semaine en compagnie de cette famille. Avec cette épouse qui observe absolument tout ce que dit ou fait son mari. Qui le dissèque. Qui le pèse. Bon? C'est OK. Mauvais? Elle inflige alors des "punitions". Obligée. Laisse traîner négligemment "L'Amant" de Marguerite Duras sur la table du salon par exemple. Mais ce peut être beaucoup plus tordu. Tout est noté, consigné dans un carnet caché. Minutieuse, maniaque, la prof d'anglais, traductrice à ses heures, a une incroyable imagination pour entretenir le lien avec son mari dont elle est follement amoureuse. Follement au sens littéral. La preuve lors de la scène de la clémentine qui va avoir des conséquences inouïes. Aimer ou être aimée, telle est la question en filigrane de cet épatant premier roman qui porte un regard différent sur le couple aujourd'hui.



Dans un extraordinaire texte à la première personne, le récit littéraire "Toucher la terre ferme" (L'Iconoclaste, 128 pages), Julia Kerninon raconte l'immense chamboulement qu'a été pour elle la maternité. Une maternité choisie et heureuse mais qui a complètement modifié ses habitudes de vie. Lire, écrire, lire, écrire, lire, écrire, et tout ce qu'une jeune femme peut faire en vingt-quatre heures sans contrainte par jour. L'excellente romancière qu'elle est, s'intéressant à la complexité du sentiment amoureux (lire ici), applique cette fois l'étude de son sujet de prédilection à elle-même. Et c'est splendide.

Maman à trente ans et heureuse de l'être, enceinte d'un second bébé, la jeune Nantaise - elle est née en janvier 1987 -  se prend une fameuse claque dans la figure. Dépassée, perdant pied, elle se sent épuisée, vidée. Est-ce cela, la maternité tant vantée partout? Elle, femme qui écrit, femme qui a trouvé l'homme de sa vie, que va-t-elle alors devenir?

Julia Kerninon plonge alors dans ses souvenirs, comme pour se raccrocher à une certaine stabilité. Du récit de sa grossesse et de son époustouflante et merveilleuse description de son accouchement, elle glisse dans sa vie d'avant. Quand adolescente et jeune femme, elle était libre. Elle se raconte sans se soucier de personne. Les amours passionnelles, les nuits de liberté, les séparations, les errances et les voyages. L'écriture de ses livres bien entendu. Et puis la rencontre. Elle a alors vingt-cinq ans. "Dans mon égocentrisme, je n'avais jamais envisagé d'être aimée, seulement d'aimer", écrit-elle. Ce Parisien au prénom du saint des choses perdues et des causes perdues est l'homme de sa vie. Il l'apprivoise, la rassure. La vie est différente avec lui. 

De nouvelles tempêtes viendront avec l'arrivée des enfants. Apaisées, elles laisseront place aux bonheurs. Tout prend sa place, l'amour, les enfants, l'écriture. Julia Kerninon dit "avoir touché la terre ferme". Son histoire, émaillée de dix citations, est d'une telle sincérité qu'on ne peut que la remercier de nous partager ces petites parts de son intimité. Une formidable réconciliation avec soi-même et un tremplin pour un avenir heureux.

Le précédent livre de Julia Kerninon, l'excellent roman "Liv Maria" (L'Iconoclaste, lire ici) sortira en poche chez Folio le 3 mars.




vendredi 9 avril 2021

Baudelaire, de "Fleurs" en Polaroïd Flowers

Edition illustrée par Mathieu Trautmann. (c) Folio.


Le 9 avril 2021 pourrait être une date comme un autre. Ce n'est pas le cas. C'est celle du bicentenaire de la naissance de Charles Baudelaire (9 avril 1821). On avait oublié, pas pensé... On se rattrape en plongeant dans une luxueuse édition illustrée en tirage limité des "Fleurs du Mal". Face aux textes, les sublimes polaroïds de fleurs du photographe contemporain Mathieu Trautmann. Une formidable idée de l'éditrice de la collection "Folio Classique" Blanche Cerquiglini. Des arums bien entendu, fleur érotique par excellence, mais aussi des roses, des tulipes, des camélias, des jacinthes. Même des chrysanthèmes car le photographe dit avoir souvent ramassé ses fleurs dans les cimetières ... Toujours des vanités, pratique aujourd'hui oubliée, datant de la Renaissance, mettant en avant la décadence à laquelle l'homme est promis. Ces "Polaroïd Flowers" sont donc des fleurs déjà fanées, des fleurs abandonnées, des fleurs qui ont vécu mais encore tellement belles sous l'objectif de l'appareil Polaroïd 600 SE datant de 1978.

Les pages de garde. (c) Folio.

"Nous avons choisi de donner ces poèmes sans commentaires"
, explique Blanche Cerquiglini en introduction du recueil, "tels que les ont découverts les contemporains de Baudelaire, ces hommes et des femmes des années 1860. Nous souhaitons recréer le même choc - esthétique, intellectuel, visuel -, selon le principe de la confrontation ou de la correspondance, qui est celui du poète. Ce choc esthétique est renforcé par les natures mortes contemporaines de Mathieu Trautmann. Sorties de leur environnement naturel, détachées de leur contexte végétal, les fleurs sont transfigurées par le regard du photographe. Tantôt épanouies, tantôt fanées, inquiétantes toujours, c'est à peine si, parfois, on les reconnaît. L'alchimie a lieu sous nos yeux."


Les sublimes "Flowers Polaroïds" de Mathieu Trautmann,
mariées avec les "Fleurs du Mal" de Baudelaire. (c) Folio.

Le lecteur contemporain sera sans doute moins choqué par les textes que celui du temps de Baudelaire. Il n'en sera pas moins fasciné par ces poèmes qui disent l'amour et l'érotisme, le temps qui file, le corps qui se dégrade, la jeunesse qui s'enfuit, le monde qui s'échappe. La relation entre les textes et les images, à fond perdu, crée un choc esthétique et poétique inouï et renouvelle la perception qu'on pouvait avoir des "Fleurs du Mal"

"Les Fleurs du Mal", de Charles Baudelaire, illustrées par les polaroïds de Mathieu Trautmann (Gallimard, Folio, 272 pages dont 20 de photos).



jeudi 11 juin 2020

La fête de la librairie à plus de 366 titres!

Temps de lire, de relire, de découvrir, de se souvenir, de faire fondre sa PAL,
pour les petits et pour les grands #confinothèque49




Coronavirus oblige, la fête de la Librairie indépendante n'a pu avoir lieu à sa date habituelle, aux alentours de la Sant Jordi, le 23 avril (lire ici). Bonne nouvelle, elle sera célébrée ce samedi 13 juin.




Quarante-deux librairies indépendantes belges participent à l'opération conduite depuis 22 ans par l'association française Verbes, connue sous l'appellation "un livre, une rose", et offriront ce jour de fête à leurs clients une rose et le livre édité pour l'occasion.

Rappel: port du masque obligatoire dans quasi toutes les librairies belges.

Les librairies indépendantes belges ont ce message.
"C'est la fête de la librairie mais cette année plus que jamais, les libraires veulent fêter leurs clients! Leur dire MERCI!
Merci de votre soutien durant le confinement

Merci d’être revenus si nombreux

Merci de votre compréhension des mesures sanitaires, des délais de livraisons,..

Mille fois merci, grâce à vous, nous avons retrouvé le plaisir de conseiller, d'échanger, de partager.

Et puis il y a toute cette solidarité entre confrères, entre membres de l'ensemble de la chaîne du livre…
Ces derniers mois furent angoissants mais que de belles choses à fêter!
Le 13 juin, venez nombreux vous faire surprendre par le pouvoir des mots et des livres!"

Comme d'habitude, une rose et un livre seront offerts aux clients des librairies ce samedi 13 juin. Un livre particulièrement original cette année. En format légèrement plus grand qu'un poche, il s'intitule "A plus d'un titre" (Gallimard/Verbes/Thierry Magnier, hors commerce, 386 pages) et court sur une année et un jour, du jeudi 23 avril 2020 au vendredi 23 avril 2021. A chaque page, en haut, le titre d'un volume de la collection Folio de Gallimard. En bas, un résumé du livre et une notice sur son auteur. Entre les deux, du blanc, doucement tramé, dont chacun fera ce qu'il lui plaira. Chaque dimanche, le titre est illustré par un(e) artiste du catalogue des Editions Thierry Magnier.


Première double page.

Dernière double page de l'éphéméride.

L'ensemble est extrêmement séduisant car les titres n'ont pas été posés au hasard. Bien au contraire. On imagine le plaisir qu'a eu l'équipe qui les a choisis et assemblés. Les titres constituent une sorte d'immense cadavre exquis dérivant, rebondissant, batifolant, d'un thème sur l'autre. Evidemment, c'est "Georges" d'Alexandre Dumas qui inaugure la farandole que clôture "Tout est bien qui finit bien" de William Shakespeare - mort le 23 avril 1616, comme Cervantès et Garcilaso de la Vega dit l'Inca. Entre ces deux références à la Sant Jordi, qui célèbre le livre, les droits d'auteur et la librairie indépendante, un aimable vagabondage glissant de vie en vent, mer, amour, sommeil, couple, mariage, plaisir, voyages, villes, lieux, écriture, destruction, faute, main, cœur, boire, oublier, soupirer, or, rouge, neige, amitié, rire, émotions, art, classiques, animaux, campagne, forêt, printemps... De quoi imaginer mille récits relancés par les illustrations dominicales.


Le plaisir du choix des titres dans ces deux doubles pages.

Un cadavre exquis des plus réussis.


L'ouvrage se termine sur les données bibliographiques des 366 Folio évoqués et celles des 52 albums et romans jeunesse qui ont prêté leurs illustrations pour la noble cause de la librairie, des lecteurs et de la lecture.


Un dimanche avec Emmanuelle Houdart.

Un dimanche avec Atak.


"A plus d'un titre" peut être feuilleté ici.



Les librairies belges associées à l'événement
  • Tropismes  Galerie des Princes, 11 1000 Bruxelles
  • Tulitu Rue de Flandre, 55 1000 Bruxelles
  • Candide Place Brugmann, 1-2 1050 Bruxelles 
  • Les yeux gourmands Avenue Jean Volders, 64A 1060 Bruxelles 
  • Librairie Jaune Rue Léopold 1er , 499 1090 Bruxelles
  • U.O.P.C.  Av. Gustave Demey, 14-16 1160 Bruxelles 
  • La Licorne Chaussée d'Alsemberg, 715 1180 Bruxelles 
  • A Livre Ouvert-Le Rat conteur Rue St Lambert, 116 1200 Bruxelles 
  • Le Chat Botté Rue du Monastère, 4 1330 Rixensart 
  • L'Ivre de Papier Rue St Jean, 34 1370 Jodoigne 
  • Au P'tit Prince Rue de Soignies, 12 1400 Nivelles 
  • Graffiti Chaussée de Bruxelles, 129 1410 Waterloo
  • Le Baobab Rue des Alliés, 3 1420 Braine-l'Alleud
  • La Grande ourse Rue Maghin, 95 4000 Liège 
  • Livre aux Trésors Place Xavier Neujean, 27A 4000 Liège
  • La Parenthèse Rue des Carmes, 24 4000 Liège
  • Pax Place Cockerill, 4 4000 Liège
  • Siloë Rue des Prémontrés, 40 4000 Liège 
  • Le Long Courrier Avenue Laboulle, 55 4130 Tilff
  • La Dérive Grand Place, 10 4500 Huy
  • Marque Tapage Rue de José, 68 4651 Battice
  • Les Augustins Pont du Chêne, 1 4800 Verviers
  • Librairie Cunibert Chemin-rue, 49 4960 Malmedy
  • Papyrus Rue Bas de la Place, 16 5000 Namur
  • Point-Virgule Rue Lelièvre, 1 5000 Namur
  • Antigone Place de l'Orneau, 17 5030 Gembloux
  • DLivre Rue Grande,  67A 5500 Dinant
  • Molière Bld Tirou, 68 6000 Charleroi
  • Croisy Rue du Sablon, 131 6600 Bastogne
  • Du tiers et du quart Rue de Neufchâteau, 153  6700  Arlon
  • La Dédicace Place Nestor Outer, 11 6760 Virton
  • Le Temps de lire Rue du Serpont, 13 6800 Libramont
  • Oxygène Rue St Roch, 26 6840 Neufchâteau
  • Livre’S Avenue de France, 9 6900 Marche 
  • Leto Rue d'Havré, 35 7000 Mons
  • Ligne Claire Grand-rue, 66 7000 Mons 
  • Polar & Co Rue de la Coupe, 36 7000 Mons
  • Ecrivain Public Rue de Brouckère, 45 7100 La Louvière
  • Librairie de la Reine Grand Place, 9 7130 Binche
  • Quartier Latin Rue Grande, 13 7330  Saint-Ghislain
  • Chantelivre Quai Notre-Dame, 10 7500 Tournai
  • La Procure Rue des Maux, 22 7500 Tournai




jeudi 2 avril 2020

Entre deux femmes, une mystérieuse œuvre d’art

Temps de lire, de relire, de découvrir, de se souvenir, de faire fondre sa PAL,
pour les petits et pour les grands #confinothèque11

Par Sarah Trillet, invitée de LU cie & co


Jessie Burton. (c) Sarah Trillet.



Le deuxième roman de la Britannique Jessie Burton, "Les filles au lion" (traduit de l'anglais par Jean Esch, Gallimard, 507 pages, 2017; Folio, 2018) se déploie autour de deux intrigues.

1967. Odelle Bastien, une jeune Caribéenne installée à Londres depuis cinq ans, se rêve écrivain mais peine à trouver ses repères dans une configuration de société raciste qui ne favorise pas son immersion. Sa vie bascule lorsqu'elle est engagée dans une galerie d'art par l'énigmatique Marjorie Quick. Dans ce contexte, un étrange tableau arrive à la galerie, proposé par un cetain Lawrie et enclenche les prémisses d'une énigme que l'héroïne tentera de résoudre.
"La plupart des Anglais que je rencontrais me posaient des questions sur mon île en s'attendant à ce que toute la complexité de Trinidad s'exprime à travers ma seule personne pour leur satisfaction. Aucun d'eux n'y était jamais allé, nous étions des objets de curiosité à leurs yeux, des entités provenant d'une boîte de Pétri tropicale qui, très récemment encore, se trouvait sous un drapeau britannique."
1936 en Andalousie. La jeune Olive Schloss, fille d'un riche marchand d'art britannique exilé, rêve secrètement d'être artiste peintre, dans une famille et une époque refusant ce type d'avenir à une femme. Un artiste révolutionnaire, Isaac Robles, entre avec sa sœur Teresa au service de la famille Schloss. Entre ces deux personnages et la famille, des liens d'amitié empreints de méfiance et de passion se nouent tandis que la guerre civile couve. La violence monte peu à peu comme une fièvre et s'empare des personnages pendant que le talent d'Olive se déploie dans l'ombre. Les circonstances conduisent la jeune femme à conclure une terrible transaction avec les Robles, dont les retentissements se prolongeront jusque dans les décennies suivantes.
"N'étaient-elles pas des artistes? La différence entre un peintre ordinaire et un artiste tenait-elle simplement au fait que les gens croyaient en vous, qu'ils dépensaient deux fois plus d'argent pour acheter votre travail?"
Les deux intrigues s'entremêlent autour d'un pivot: l'œuvre d’art d'un peintre inconnu,"Rufina et le lion", dont la symbolique figure la réalité de l'Espagne des années 30, en guerre contre elle-même. Dans ce roman, Jessie Burton soulève la thématique de l'art, la puissance du désir au sein de tout processus créatif, les ressorts complexes de la reconnaissance et le rôle des artistes en tant que témoins de l'histoire.
"Le passé de l'Espagne est un morceau de viande qui verdit sur l'étal du boucher. Après la guerre, on a interdit aux gens de regarder en arrière, afin qu'ils ne voient pas voler les mouches. Pourtant ils n'ont pu détourner la tête très longtemps, et ils ont découvert que leur douleur n'avait droit à aucun langage. Mais les tableaux, eux, demeurent: "Guernica", les œuvres de Dali et Miro, et maintenant "Rufina et le lion", une allégorie de l'Espagne."
Après "Miniaturiste" très remarqué, Jessie Burton retrace dans ce deuxième roman l'expérience de femmes aux prises avec leurs désirs et leurs doutes au sein de systèmes qui exercent sur elles des forces centrifuges. A travers ces déséquilibres et les velléités de résistance qui animent ses héroïnes, l'écrivaine nous parle des injustices sociales, de la virulence du patriarcat et de la persistance de rapports de classe qui repoussent chacun dans ses assignations. Les personnages composent comme ils peuvent avec ces réalités et on assiste à leurs tentatives de renverser ce rapport de force et d'en réparer les dégâts.

J'ai beaucoup aimé ce livre qui permet de multiples et riches lectures. L'écriture de Jessie Burton est belle et flamboyante, certains passages ont l'éclat des métaux rares et respirent l'air vif des matins qui précèdent les journées brûlantes. Pour construire son roman, la romancière a réalisé un travail de documentation colossal et elle nous propose ici des personnages ciselés, acteurs d'intrigues qui ont une réelle épaisseur. Elle nous conduit subtilement de l'une à l’autre jusqu'à ce qu'elles s'entrecroisent et que nous approchions du dénouement. L'accroche est immédiate depuis les premières pages et la romancière parvient à soutenir le suspense jusqu'aux dernières pages.

Un seul bémol, qui est peut-être très personnel. Le tout semble recouvert d'une sorte de voile de glace qui en refroidit les couleurs, qui tient peut-être des intentions de la romancière ou à la qualité de son écriture. Les personnages semblent ainsi curieusement tenus à distance et cette tonalité générale m'a empêchée de m'y attacher et de les rejoindre entièrement.



mercredi 16 octobre 2019

Une grande escapade réussie dans la France provinciale de 1975 avec Jean-Philippe Blondel

Jean-Philippe Blondel. (c) Marc Melki/Buchet-Chastel.

Le quinzième roman - en littérature générale car il écrit aussi pour les ados - en seize ans de Jean-Philippe Blondel, tout juste 55 ans, est paru pour la première fois à la rentrée littéraire. Le 15 août précisément. Est-ce mieux? Je n'en sais rien. Ce que je sais, c'est que "La grande escapade" (Buchet-Chastel, 268 pages) est un roman formidable où on retrouve le charme de l'écriture de Blondel et même un peu plus, sa première exploration du territoire attachant qu'est l'enfance et le déploiement d'une fresque de personnages à la moitié des années 1970.

"La grande escapade" se déroule dans et aux alentours de l'école Denis-Diderot. En province donc. En briques orange. Une école mais aussi les habitations de plusieurs des enseignants. Un huis clos, avec ce qu'on peut imaginer de secrets, de chagrins, d'espionnages, de commérages, de rêves aussi. Les personnages sont de deux générations, les adultes, personnel de l'école et conjoints, et les enfants, fils et filles des précédents. Ces derniers évoluent dans les mêmes lieux mais aussi dans le jardin public et le terrain vague où se trouve leur cabane secrète.

Il est même étonnant dans un premier temps de découvrir que l'auteur présente les gamins par leur prénom et leur nom de famille. Parce que ces teenagers et leurs questionnements sont importants. L'un d'entre eux, Philippe Goubert, 10 ans, celui qui se rêve écrivain, celui qui scrute la vie en lui et le chemin à prendre, ouvre et ferme ce roman très agréablement composé, dont les protagonistes nous sont tout de suite proches. Par la magie de son écriture, Jean-Philippe Blondel nous les donne à connaître de l'intérieur, sans faire heureusement un roman social. On retrouve le plaisir de savourer ces phrases longues dans lesquelles il excelle, dont chaque mot est pesé et bien placé.

Ce nouveau roman nous plonge dans la France de 1975, celle de Giscard, de la majorité à 18 ans, du long drink à l'apéro et du rosbif du dimanche, de la deuxième voiture, des Rubettes, des Beatles, de Boney M et de Bob Dylan. On s'y observe, on s'y commente, on sait ce qui est bon pour les autres quand on est adulte. En face, les enfants avec leur goût pour l'aventure et même le danger, leurs yeux ouverts sur ce qu'on leur cache, sont les miroirs des changements qui s'instaurent.

Mai 68 vient de passer, faisant enrager les instituteurs de la vieille école, adeptes des châtiments corporels, ouvrant des perspectives aux plus jeunes, attentifs à de nouvelles méthodes telles que celle de Célestin Freinet, plus appropriées pour les élèves non conformes au moule parfait.
"Il [Philippe Goubert] a parfois l'impression d'avoir attendu un instituteur comme celui-là [Charles Florimont] toute sa vie, et il a du mal à se retenir de le clamer sur tous les toits."
La mixité va aussi entrer à l'école. La politique n'est jamais loin des discussions entre ces adultes. La pyramide du pouvoir est bien là, mais fissurée par les femmes qui revendiquent leur place et des droits, par les nouvelles idées d'enseignement, par les premières prises de conscience écologique.
"Les temps changent, Lorrain, ce n'est pas moi qui le dis, c'est Bob Dylan. Nous devons changer avec eux."
Si on se soucie de mieux vivre et sans doute de consommer davantage, les humains restent des humains avec leurs aspirations, leurs mensonges et leurs secrets, leurs coups de foudre et leurs trahisons, leurs blessures et leurs arrangements avec la morale, comme lors de la grande escapade qui mènera quatre des enseignants du groupe scolaire à Paris. Un week-end plus bouleversant qu'on ne l'imaginait car Jean-Philippe Blondel a aussi le sens du romanesque. Il mène ses personnages jusqu'au bout d'eux-mêmes et c'est pour cela que cette escapade dans les années 1970 est aussi réussie et régalante. Pas de regret d'un temps passé mais une plongée dans un quotidien incarné, plein de vie, d'émotions et de rires.


A noter que le roman précédent de Jean-Philippe Blondel, "La mise à nu" (lire ici), vient de paraître en poche chez Folio.








mercredi 7 novembre 2018

Un Renaudot surprise pour Valérie Manteau

Valérie Manteau. 


Verdict surprise quand, ce mercredi 7 novembre, le jury du prix Renaudot a désigné comme sa lauréate 2018, au sixième tour et par six voix, Valérie Manteau pour "Le Sillon" (Le Tripode, 278 pages), son deuxième roman, le seul titre que son éditeur avait publié lors de la rentrée littéraire. Non que ce soit un mauvais livre, loin de là. Mais il était sorti de la liste lors de la deuxième sélection.

En cause de ce retournement de dernière minute sans doute, le choix de Philippe Lançon, également présélectionné, comme lauréat du prix Femina lundi (lire ici). Ce dernier reçoit d'ailleurs un prix Renaudot spécial pour "Le lambeau" (Gallimard).

Dans "Le Sillon", l'ancienne journaliste de "Charlie Hebdo" rend hommage au journaliste arménien Hrant Dink assassiné en Turquie pour avoir défendu un idéal de paix et, à travers lui, à tous ceux qui résistent à l'autoritarisme turc. A travers la quête de son héroïne partie à Istanbul rejoindre son amant, Valérie Manteau pointe les contradictions de la ville et la violence d'état que vit la Turquie.

Commentaire de Valérie Manteau sur sa page Facebook:
"Vous y attendiez-vous au #PrixRenaudot? Non je ne m'y attendais pas, aucune raison de m'y attendre... Frédéric Martin m'a appelée j'étais au bureau, à Marseille. J'ai rien voulu comprendre. J'ai attendu confirmation, et puis je suis partie vite vite prendre le train avec mon téléphone en folie, j'ai fait Marseille-Paris pour retrouver mes amis aussi ahuris que moi.
La différence avec le 7 janvier c'est que tout le monde était très riant et qu'on a passé une soirée formidable à boire du champagne. A plein d'égards la journée d'hier a été pour moi un 7 janvier inversé, un positif incroyablement joyeux et coloré. Mille milliards de mille merci pour ça! Pour tous vos messages aussi.
"Le Sillon" est dédié à ceux dont l'absence et le souvenir résonnent entre ses lignes. Je pense tout particulièrement aux camarades de Charlie bien sûr. J'écoutais la veille au soir l'interview de Luz chez Marie Richeux, je me disais que moi aussi, c'est à Charlie que j'ai tout appris. Être distinguée au côté de Philippe Lançon est un honneur total évidemment et je reprends ses mots en disant que je me suis sentie "en famille".
Je pense aussi à Hrant Dink, aux gens qui pensent à lui en Turquie aujourd'hui, ses proches, les militants menacés, les journalistes emprisonnés, la population de Turquie qui ne veut plus vivre au pays des colombes assassinées. Je pense à Asli Erdogan, à Necmiye Alpay, à Eren Keskin, à Ahmet Altan, à Selahattin Demirtas, à Zehra Dogan.
Encore merci"


Le prix Renaudot Essai va au superbe livre "Avec toutes mes sympathies" d'Olivia de Lamberterie (Stock, 254 pages, lire ici), bien plus proche du récit que de l'essai. Mais on sait ce que font les jurés du Renaudot des catégories.


Enfin, le prix Renaudot poche va cette année à Salim Bachi, pour son roman "Dieu, Allah, moi et les autres" (Folio, 199 pages).

"Comme tous les gamins d'Algérie", écrit Salim Bachi, "je vivais dans la crainte de ne pas être assez bon pour échapper au châtiment du Grand Méchant Allah. En classe, nous apprenions l'arabe en récitant le Coran. Pour lire le Coran, il fallait connaître l'arabe et pour connaître l'arabe, le Coran... un cercle arabo-islamo-vicieux. Je n'y entendais bientôt plus rien, ni à l'arabe ni au Coran... alors je recevais des coups de règle sur les doigts". 

Brimé par une éducation religieuse rigoriste et la crainte du châtiment divin, Salim Bachi rejettera la religion de ses ancêtres et se détachera de la nation où il est né. Refusant tous les endoctrinements, il trouve refuge dans les livres et la littérature.


Et donc, après ce premier tour de piste des prix littéraires, David Diop, sélectionné partout, n'est encore lauréat nulle part.

Les grands éditeurs sont servis: Gallimard (Femina, Renaudot spécial), Stock (Femina essai, Médicis étranger), Grasset (Médicis, Langue française) , La Table ronde (Femina étranger), Actes Sud (Goncourt, prix du Monde), Plon (Académie française).
Mais les petits aussi: Le Tripode (Renaudot), Le nouvel Attila (Virilo).











Le jury du prix Renaudot, présidé cette année par Louis Gardel, se compose de Frédéric Beigbeder, Dominique Bona, Patrick Besson, Georges-Olivier Châteaureynaud, Jérôme Garcin, Franz-Olivier Giesbert, Christian Giudicelli, J.M.G. Le Clézio et Jean-Noël Pancrazi.

Les finalistes du prix Renaudot

Romans

  • David Diop, "Frère d'âme" (Seuil)
  • Philippe Lançon, "Le lambeau" (Gallimard)
  • Gilles Martin-Chauffier, "L'ère des suspects" (Grasset)
  • Diane Mazloum, "L'âge d'or" (Lattès)
  • Pierre Notte; "Quitter le rang des assassins" (Gallimard).


Essais

  • Robert Colonna d'Istria, "Une famille corse" (Plon)
  • Olivia de Lamberterie, "Avec toutes mes sympathies" (Stock)
  • Nathalie Piégay, "Une femme invisible" (Le Rocher)