Nombre total de pages vues

Affichage des articles dont le libellé est Plume de carotte. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Plume de carotte. Afficher tous les articles

vendredi 18 décembre 2020

Quand les albums jeunesse ouvrent sur le monde

"Ce qui compte, c'est qu'elles s'aiment!" (c) CotCotCot Editions.

A l'exact opposé des livres-médicaments que j'abhorre, une sélection de sept albums jeunesse ancrés dans l'actualité récente ou interrogant l'avenir. Parce que la littérature de jeunesse peut aussi ouvrir des fenêtres sur le monde.


Mariage pour tou(te)s


Princesse Pimprenelle se marie
Brigitte Minne
Trui Chielens
adapté du néerlandais par Emmanuèle Sandron
CotCotCot Editions
32 pages
dès 5 ans

Ce jour-là, le château est en fête. Princesse Pimprenelle va choisir quel "prince sur son cheval blanc" elle épousera. Sauf que le cœur de la demoiselle ne bat pour aucun des prétendants qui lui sont présentés. Pire, ce défilé l'ennuie. Au château, le roi et la reine sont consternés. Pimprenelle restera-t-elle sans mari? Oui et non.Soudain, le cœur de la princesse se met à bondir dans sa poitrine. Elle a vu passer la princesse Aliénor, campée sur son beau cheval noir. Un coup de foudre réciproque qui mène à une demande en mariage. Bigre! Pas vraiment dans les standards de la cour, ni même du royaume. Pimprenelle est la cible de toutes les méchancetés.

L'album se poursuit avec l'intervention des parents qui, inquiets pour leur fille, s'adressent à la docte Sophie. La sage femme écoute leur plainte avant de leur démontrer que ce qui compte, c'est que les deux princesses s'aiment. Formule valable dans toutes les combinaisons, précise-t-elle, prince et princesse, prince et prince, princesse et princesse. C'est la révélation pour les parents qui se chargent de communiquer ce message d'amour à leur fille d'abord, à tous les étages du palais ensuite. "Elles s'aiment, c'est l'essentiel!" La phrase se répand et tout le royaume change d'attitude. 

Honnêtes, le roi et la reine expliquent à la Princesse Pimprenelle qu'ils n'avaient jamais vraiment réfléchi à la question. La suite est classique, mariage, nombreux enfants et en finale de l'album une explication en termes simples sur les moyens pour les princesses d'avoir des enfants ensemble.

C'est la première fois qu'on découvre le beau travail de l'illustratrice Trui Chielens en français. Et c'est une belle découverte. Ses dessins font parfois penser à Kitty Crowther en des teintes plus limitées et, pour certains personnages, à Gerda Dendooven dont elle a suivi l'enseignement. Un décor à l'ancienne et des personnages en tenue de cour pour une histoire contemporaine dont certains éléments sont repris en texte dans les images. Il ne faut pas oublier de regarder les pages de garde avant et arrière: tout y est dit. Quant au texte de Brigitte Minne, il présente avec beaucoup d'humanité le cheminement des protagonistes vers l'idée du mariage pour tous. Un beau message de tolérance.

Pour feuilleter en ligne le début de "Princesse Pimprenelle se marie", c'est ici.

Rappelons, sur le même sujet décliné cette fois au masculin, le rigolo "Heu-reux" de Christian Voltz (Rouergue, 40 pages, 2016) où, sa majesté Grobull, le tout puissant taureau, veut marier son fils Jean-Georges à une des vaches prétendantes.




Au placard, les démodé(e)s


Résidence Beau Séjour
Gilles Bachelet
Seuil Jeunesse
dès 4 ans

Que deviennent les animaux chéris des enfants quand ils sont déclassés par un nouveau venu, objet de toutes les attentions? Ils vont à la Résidence Beau Séjour, sorte de maison de repos où ils peuvent passer une retraite luxueuse, en attendant un éventuel retour en grâce. C'est ce qui arrive à Mademoiselle Poufy, la licorne narratrice de cet album grinçant sous ses atours drôles. Détrônées par le grovoliou à poils doux, elle et ses congénères arrivent en bus dans ce lieu apparemment idyllique. Elles y découvrent les autres animaux délaissés, pandas, dauphins, dinosaures... 

La très chic Résidence Beau Séjour et ses résidents. (c) Seuil Jeunesse.

Les activités sont multiples et donnent lieu à des illustrations extrêmement amusantes, bourrées de détails que chacun, enfant comme adulte, associera à ses références personnelles. Elles n'empêchent pas les résidents de se poser des questions sur certaines absences et le lecteur de repérer ce qui se passe dans l'obscurité du couloir ou de la nuit. C'est bien entendu Poufy, associée à son ami grovoliou Dodu récemment arrivé - la roue des modes enfantines tourne parfois vite - qui mettra au jour les sombres expériences du lieu. 

Tout en nous faisant bien rigoler avec sa licorne qu'il représente en mille situations, Gilles Bachelet pointe, l'air de rien, deux situations tragiques, le destin des vieux, mis au rebut, et les expérimentations à la Frankestein, personnage qu'on croise ci et là. "Résidence Beau Séjour" fourmille de détails qui sont autant d'indices à savourer.

Le selfie à la licorne de Gilles Bachelet.



Tableaux détournés


Quel tableau!
Julien Couty
Rouergue 
56 pages
dès 5 ans

Dans ce premier album jeunesse, en assez petit format, le dessinateur Julien Couty envoie un père et son fils visiter un musée. Mais il s'y passe quelque chose de bizarre. Les œuvres, toutes plus célèbres les unes que les autres, ne sont pas comme on les connaît. Des perches à selfies ont poussé entre les coquelicots de Monet, les animaux ont disparu de la toile du Douanier Rousseau, du béton remplace les arbres du déjeuner sur l'herbe de Manet, des bouteilles en plastique flottent entre les nymphéas... En fait, l'auteur-illustrateur a pastiché ces œuvres célébrissimes pour dénoncer le monde moderne. Il les a polluées pour faire ressentir les dérèglements climatiques, sociaux,  sanitaires... 

Masque obligatoire pour le dimanche à la Grande Jatte. (c) Rouergue.

Chaque tableau détourné, aisément reconnaissable (*), est complété d'une ligne de texte, fort explicite. Leur enchaînement permet une double lecture, enfant et adulte, mais aboutit à la même consternation. Cet efficace système permet aux deux visiteurs de conclure leur visite au musée en jouant sur les sens du mot "tableau": "Tu as vu ça? Non mais... Quel tableau! Quel laisser-aller! Il va falloir sérieusement se prendre en main." Ils ont tout dit.

(*) La liste des œuvres pastichées apparaît en première page de garde avant, celle qu'on regarde peu en général.


Construire aujourd'hui et demain


Toi et moi
Ce que nous construirons ensemble
Oliver Jeffers
traduit de l'anglais (Grande-Bretagne) par Rosalind Elland-Goldsmith
Kaléidoscope
48 pages
dès 6 ans

Après l'album "Nous sommes là" (Kaléidoscope, 2018), dédié à son fils, "écrit pendant les deux premiers mois de ta vie alors que je cherchais un moyen pour tout t'expliquer. Voici les choses que je pense que tu dois savoir....", Oliver Jeffers s'adresse cette fois à sa fille, Mari. Le message de l'immense amour d'un père pour sa fille, sa foi en l'amour et la capacité à changer ensemble le monde. 


"Qu'allons-nous construire, toi et moi? D'abord regroupons tous nos outils pour assembler petit à petit. (...) Fabriquons une montre car le temps est précieux, notre avenir ensemble nous le créons à deux." A raison d'une ligne par page, le texte se déroule comme une comptine, scrutant le quotidien, le positif à garder en souvenir, le négatif à améliorer. Ingrédient indispensable à cette vie commune, l'amour, qu'Oliver Jeffers, traduit dans ses illustrations chaleureuses. Voilà un auteur qui manie aussi bien le registre léger de l'humour que celui plus grave de la vie.

Fille et père se préparent. (c) Kaléidoscope.



Sauver la planète


Demain la forêt
Rosie Eve
traduit et adapté de l'anglais
par Nadja Belhadj
Saltimbanque Editions
40 pages
dès 6 ans

Dans cet album aussi, les pages de garde sont importantes car elles montrent la situation de départ et celle d'arrivée. On se trouve dans une forêt tropicale, dévastée par les hommes au profit d'une usine d'huile de palme, de routes et d'une ville. Les éléphants du lieu? Coincé dans deux minuscules réserves éloignées l'une de l'autre. C'est là qu'intervient Mimpie, une petite éléphante qui souffre d'être seule. Elle voudrait rencontrer ses cousins installés dans l'autre réserve. Comment faire? Elle a l'idée lumineuse de reconstruire pour les réunir une route tropicale constituée d'arbres, au moyen de graines qu'elle se propose de semer.

Le passage des hommes. (c) Saltimbanque Editions.

Si elle n'est guère encouragée dans un premier temps par le troupeau d'éléphants, d'autres animaux l'aident dans son projet visionnaire. Un projet long dont l'avènement sera semé d'embûches mais qui réussira finalement après bien des péripéties. Le choix du format à l'italienne accentue utilement le caractère dramatique de la situation dénoncée. L'album est toutefois complètement à hauteur d'enfant avec ses nombreux protagonistes animaux qui s'allient pour mener leur mission à bien. Agréablement illustré, il est solidement documenté et de nature à sensibiliser les plus jeunes à l’écologie.

Le lancement d'un projet fou. (c) Saltimbanque Editions.



Déchets perdus, déchets tribuns


Seuls, moches et abandonnés
Gilbert Legrand
Clémence Sabbagh
Plume de carotte
80 pages
pour tous

Idée originale que de donner la parole aux déchets que l'on trouve en quantité sur les plages. On les rejette en général. Mais la faute à qui? A eux ou à ceux qui les ont abandonnés ici ou là, laissant les marées décider de leur destination? Les auteurs ont photographié tous ces déchets échoués sur le sable. Ils les ont maquillés en personnages et ils leur ont adjoint des phylactères d'où ils nous interpellent sans hésitation quand ils ne conversent pas entre eux. Le procédé est très réussi et permet de bien faire comprendre notre responsabilité dans la pollution et nos moyens d'action par rapport aux déchets.

La situation. (c) Plume de carotte.

L'avenir éventuel. (c) Plume de carotte.

Pour feuilleter en ligne "Seuls, moches et abandonnés", c'est ici.



Et si on jetait moins?


Le camion-poubelle
Max Estes
traduit du norvégien
par Jean-Baptiste Coursaud
La joie de lire
44 pages
dès 3 ans

Dans ce petit format en carton brut, toilé et joliment illustré, on suit les éboueurs Sigmund et Oskar lors de leur journée de travail à travers toute la ville. Ils nous racontent leur travail, entamé tôt matin, et tout ce à quoi ils doivent faire attention. Ils nous invitent aussi à réfléchir à ce que serait la ville sans eux. Et surtout, l'air de rien, ils nous interrogent sans le dire sur les quantités de choses qu'on jette alors qu'on pourrait peut-être les recycler ou les donner.

Des chiffres vertigineux. (c) La joie de lire.




mardi 21 juillet 2020

Comme une envie de plage

Land art marin. (c) Plume de Carotte.


Soleil, joli ciel, température agréable... Sourd l'envie de plage et de mer, de sable et de coquillages. A défaut de s'y transporter, on peut plonger dans le superbe beau livre en petit format "Mer, inspirations land art" de Marc Pouyet, un spécialiste de cette discipline, et Maïté Milliéroux (Plume de Carotte, 350 pages). Taille de grande carte postale, bien épais donc fort riche, à tenir normalement ou reliure vers le haut, l'ouvrage invite à une passionnante découverte photographique de la plage et de ses trésors. Des installations éphémères bien entendu car telle est la particularité du land art marin. Qui ne se souvient des châteaux de sable de l'enfance, emportés à la marée montante par une vague plus forte? Eternel recommencement que de retrouver ensuite une plage de sable vierge, page blanche où créer une nouvelle œuvre qui sera, elle aussi, ensuite gommée.

Que trouve-t-on dans "Mer, inspirations land art"? Des centaines de photos magnifiques, non légendées et inspirantes, avec tout ce qu'on peut imaginer faire à plat ou debout, selon les techniques du land art, avec ce qu'on trouve sur une plage. Ingrédients: le sable bien entendu, qui peut être pressé, ratissé, imprimé, les coquillages de mille couleurs et formes, troués ou non, les pierres roulées par la mer, les bouts de verre, les étoiles de mer, les pelotes de mer, les algues, les os de seiche, les coquilles d'oursins, etc. Bref, tout ce qu'on peut récolter lors de promenades.


Ouvrir les yeux. (c) Plume de Carotte.

Les différents éléments sont ensuite artistiquement agencés en motifs réalistes mais plus souvent abstraits, jouant avec les formes simples pour mieux célébrer la beauté des trouvailles. Variations innombrables de mandalas, jeux graphiques avec des couteaux plantés dans le sable, assemblages à l'équilibre fragile ou immenses ratissages inspirés, les compositions agréablement photographiées sont de toute beauté. Et invitent à se lancer soi-même dans le land art marin.

Le livre est fort bien agencé, glissant d'un thème graphique à un autre, coulant d'une tonalité à une autre, jouant sur les gros plans et les plans larges, s'amusant de variations plus attrayantes les unes que les autres. Ces éphémères créations humaines sont un ravissement pour les yeux. Elles seraient même bien un efficace dérivatif à une forte envie de plage.

La beauté des motifs géométriques. (c) Plume de Carotte.



Pour feuilleter le début de "Mer, inspirations land art", c'est ici.


mardi 9 juillet 2019

Tourner autour du monde en images

Où sommes-nous? Aux Philippines ou dans le Gard? (c) Plume de carotte.

Meilleur pour l'empreinte écologique, le tour du monde dans des livres de photos. En voici trois, récents, publiés chez Plume de Carotte.


Le plus déconcertant 


Le titre, "Occitanie miroir du monde", ne dit pas grand chose. Si on regarde de loin le beau livre de Jean-Marc Sor (Plume de carotte, 276 pages), on n'y voit rien de spécial pour ce genre d'ouvrage. Des paysages, très beaux, des animaux, souvent en gros plan, quelques fleurs, superbes, et des cartes. Un guide touristique du Sud de la France? Non, pas du tout, mais il faut se plonger dans les doubles pages pour comprendre le propos de l'ouvrage et son titre. Car chacun des 120 lieux repérés en Occitanie (treize départements français) a son double dans une région du monde, souvent lointaine mais parfois proche comme la Belgique, l'Ecosse ou l'Irlande. C'est ahurissant, renversant même. Et donne toute sa valeur à ce travail photographique long de deux ans.

Quelques exemples de ces incroyables ressemblances: le Parc national  américain des Smoky Mountains et la Cascade de Muret-le-Château (Aveyron), le Parc national péruvien de Huascaran et l'Etang de Laurenti (Ariège), les Burren irlandais et le Lapiaz de Nébias (Aude), le Jardin japonais de Yuushien et le Vallon du Dragon (Gard), une Forêt moussue des Philippines et la Gourgue d'Asque (Hautes-Pyrénées). Il y en a 114 autres, tout aussi soufflantes, tout aussi troublantes, fascinantes et tellement bien photographiées.

Aude ou Vietnam? (c) Plume de Carotte.


"Occitanie miroir du monde" a autant une valeur esthétique que documentaire. Comment imaginer que tant de lieux se retrouvent dans une même région de France? Et pourtant, les ressemblances sont frappantes. Le beau livre de Jean-Marc Sor et son équipe, agréablement mis en pages, est déconcertant et nourrissant.

Pour feuilleter le début d'"Occitanie miroir du monde" en ligne, c'est ici.


Le plus apaisant


Dites "Oasis", et des images viennent immédiatement à l'esprit. Des étendues de sable, quelques points verts. Dans son beau livre ainsi titré (Plume de carotte, 224 pages), Francis Tack va plus loin. Il pénètre et nous entraîne à sa suite dans des mondes peu connus, privilégiant l'idée du lieu de refuge pour l'homme au milieu d'étendues pas toujours si désertiques qu'on ne l'imagine. Plutôt des endroits où cohabitent harmonieusement hommes et nature verdoyante qui sont chaque fois présentés par des photos sublimes.

On voyage en sa compagnie des oasis historiques de l'Egypte à celles, éphémères, de la Namibie et du Brésil. Avec des arrêts par celles, sableuses,  de Chine, de Mongolie d'Iran, les palmeraies du Sahara, les étapes caravanières de l'Afrique noire ou du nord et un détour par Oman. On voit du sable, beaucoup de sable, et des palmiers, beaucoup de palmiers, mais surtout on admire combien l'homme a su y créer un milieu et un habitat. Francis Tack lui-même a eu recours à un paramoteur et à un dos de dromadaire pour générer la hauteur nécessaire à ses vues "d'en haut" mais on trouve aussi de nombreux clichés à hauteur d'homme.

On tourne les pages en s'extasiant sur la beauté du monde, de notre monde, sur l'habileté humaine à coloniser ces milieux naturels et à en faire des abris, et on s'effraie des menaces qui planent sur eux. La mondialisation ne peut pas avoir raison des oasis. C'est à nous de les protéger.

Pour feuilleter le début d'"Oasis" en ligne, c'est ici.



Oasis classique, celle à palmiers. (c) Plume de carotte.


Le plus chatoyant



Oasis, désert. Désert, design. C'est dans cet esprit d'escalier qu'entre le merveilleux album "Désert design - Tapis contemporains de l'Oriental marocain" d'Arnaud Maurières, photos de Nicolas Schimp et Rachid Bouzidi (Plume de carotte, 256 pages). Cet ouvrage collectif présente toute une série de tapis berbères collectés de février 2011 à février 2018 dans une tribu de cette région du Maroc tout en relatant à la façon d'un reportage la manière dont ces pièces d'exception ont été découvertes. Quelles artistes que les femmes tisserandes de la tribu d'Aït Khebbach!

Ce qui frappe immédiatement, c'est la qualité graphique des tapis présentés. Une sobriété des motifs, losanges, carrés, triangles, colonnes, qui se marie parfaitement avec la richesse des coloris. Une sobriété digne des plus grands designers contemporains, innée et inspirée de la nature locale environnante.

De rencontres en rencontres, les auteurs ont rencontré des responsables de musée et donné lieu à deux expositions. L'une est en cours jusqu'au 8 octobre au Musée Yves-Saint-Laurent de Marrakech, l'autre se tiendra au Musée Bargoin de Clermont-Ferrand du 22 novembre au 5 avril 2020.
"En quittant Merzouga", écrit Arnaud Maurières, "nous traversons une plaine absolument déserte, sans arbre, sans ombre, sans eau. Là, au milieu de nulle part, deux abris de terre crue et une cour ouverte hébergent toute la famille. Neuf personnes partagent l'exiguïté de ces murs nus et bruts sans peinture ni meuble. Le seul mobilier apparent: une pile de tapis et de couvertures. Les tapis sont dépliés et les coussins posés contre les murs pour nous accueillir. Quand ils se révèlent à nos yeux, nous sommes éblouis par les couleurs que nous n'avons jamais vues au Maroc. C'est le début de l’aventure. (...)
De village en village, de famille en famille, nous rencontrons des tisserandes extraordinaires. Très vite, nous percevons l'intérêt de ces tapis contemporains, la chance unique que nous avons de côtoyer ses femmes, de discuter avec elles par l'intermédiaire de Lahcen, notre guide. Grâce à elles, nous avons poursuivi notre voyage, visité de nouveaux villages et rencontré d'autres tisserandes. En quittant les pistes habituelles, nous avons découvert des lieux sans nom, dormi chez les nomades et collecté de nouveaux tapis."
L'atout de ce beau livre est qu'il replace son sujet dans son contexte. Si les tapis sont photographiés en totalité et en détails, ils sont aussi accompagnés de données techniques pures ainsi que des explications qui ont conduit à leur fabrication. C'est un monde inconnu qui se révèle à nous, fascinant de beauté, de créativité et d'intelligence pratique.

Pour feuilleter le début de "Désert design" en ligne, c'est ici.





Une découverte en forme de reportage. (c) Plume de carotte.




vendredi 15 juin 2018

Albums appréciés et romans fameux de retour

"Deux petits ours". (c) MeMo.

Rééditions bienvenues, nous revoilà encore une fois. Sans oublier celles déjà signalées, les albums "J'aime..." de Natali Fortier (Albin Michel Jeunesse, lire ici) et "Le lion heureux" de Roger Duvoisin et Louise Fatio (Gallimard Jeunesse, lire ici).

L'amie des animaux


"Deux petits ours"
Ylla
texte traduit depuis la première version américaine "Two little Bears" (1954) et retravaillé
postface de Laurence Le Guen
MeMo, 40 pages

Soixante ans après la première version française due à Paulette Falconnet (La Guilde du livre, 1954, l'école des loisirs, 1978), revoici les "Deux petits ours" d'Ylla (1911-1955) dans une traduction nouvelle qui n'hésite pas à retravailler le texte original pour être plus en phase aujourd'hui. Les photographies sont celles de l'édition originale américaine, reproduites avec soin pour rencontrer la volonté et la préoccupation de l'auteur. Un livre rétro qui a toujours son charme.

Les deux petits ours jouent à qui mieux mieux. (c) MeMo.

"Deux petits ours" est l'histoire toute simple de deux oursons jumeaux qui profitent de l'absence de leur mère, partie leur chercher à manger, pour visiter les environs de leur tanière, jouer, explorer le vaste monde, rencontrer d'autres animaux, grimper tout en haut d'un arbre et s'apercevoir qu'ils se sont perdus. Evidemment, leur maman va vite les retrouver. "Two Little Bears" (Harper & Brothers, 1954) fut un succès mondial avec de nombreuses traductions simultanées en Allemagne, au Danemark, en Grande-Bretagne, Israël, Italie, Suède et Suisse, à la Guilde du livre.


Différentes couvertures.

Tout son attrait provient des photos extrêmement bien cadrées et mises en scène. Sait-on que pour cet album photographique, le seul qu'Ylla réalisa en solo, elle acheta un ourson, puis deux? Nourris au biberon par elle, ils la suivaient comme une mère dans la forêt du Connecticut.

Ylla.
Après cet album, Ylla partit saisir la vie des animaux sauvages dans leur habitat naturel en Afrique et en Inde. Elle trouva la mort dans ce dernier pays, en tombant d'une jeep lors d'un reportage, en 1955.

Quelle globe-trotter que cette femme née en Autriche, en 1911, d'une mère serbe et d'un père roumain! Après une enfance à Budapest, elle entame sa carrière artistique à Belgrade par la sculpture. Dans les années 30, elle s'initie à la photographie à Paris, auprès de la photographe Ergy Landau, qui l'introduit dans le cercle des artistes hongrois émigrés à Paris.

Les portraits de célébrités la lassent et Ylla se lance dans ceux d'animaux domestiques et ouvre son propre studio. Ses clichés d'animaux facétieux et expressifs lui apportent rapidement la notoriété. Elle rejoint alors le groupe des "Dix", aux côtés de Brassaï et Kertész. Elle rejoint les Etats-Unis en 1942, à bord du dernier bateau affrété par le gouvernement américain pour sauver des artistes européens du nazisme. Sous la protection du MoMa, elle poursuit sa carrière aux outre-Atlantique où ses photographies illustrent de nombreux articles. En 1954, Ylla est considérée comme la plus grande photographe animalière.


Un tout grand classique


"La belle lisse poire
du prince de Motordu"
Pef
Gallimard Jeunesse
44 pages

Se souvient-on que ce classique de la littérature de jeunesse - il est né en 1980 et a été vendu à 1,5 million d'exemplaires - mérite aussi le grand format de l'album? Toute notre reconnaissance aux Editions Gallimard qui sortent le Prince de Motordu de son habituel format de poche.

Motordu et son troupeau de boutons. (c) Gallimard Jeunesse.

"Que diriez-vous d'une balade dans ce petit pois?" (c) Gallimard Jeunesse.

Faut-il rappeler ce jeune prince qui invente une langue à lui, incapable de parler complètement la nôtre? Les enfants se sont sentis reconnus et ont adoré cet album plein de rires, de jeux de mots et de motordus, illustré avec un humour désopilant, flirtant allègrement avec la logique et la réalité. Le prince habite un chapeau  dont les crapauds flottent au vent. Il fait des poules de neige et du râteau à voiles quand il n'est pas occupé par son troupeau de boutons.

"Vous souffrez de mots de tête". (c) Gallimard Jeunesse.

Tout change le jour où ses parents l'invitent à se marier et où, monté sur sa toiture de course, il se met en quête d'une fiancée. Le voilà qui rencontre la princesse Dézécolle, institutrice de son état. Elle qui parle parfaitement la langue française emmène le prince qui souffre de "mots de tête" dans son école. C'est évidemment l'hilarité générale dans la classe devant les prestations du nouveau. La princesse ne lâche rien et le nouvel élève s'améliore. Il travaille tellement qu'il en oublie son projet de mariage. Mais la princesse Dézécolle veille...

Les détournements de mots sont toujours aussi appréciés aujourd'hui, tout comme la personnalité féministe de la princesse. Quel âge a le Prince? Presque quarante ans? Il ne les fait vraiment pas! Il est toujours aussi réjouissant A partir de 4/5 ans.

Bonus: la famille Motordu
Grand-père: duc S. Thomas de Motordu (père du prince)
Grand-mère: comtesse Carreau-Ligne de Motordu (mère du prince)
Père: le prince de Motordu
Mère: la princesse Dézécolle, traîtresse d'école
Enfants: un petit glaçon, Nid-de-Koala, et une petite bille, Marie-Parlotte
Signe particulier: mélangent les mots en parlant
Domicile: le chapeau de Motordu


Un héros pain d'épices


Les dix "Petites bêtes" en petitPOL.


"La chanson de la Petite Bête"
Antonin Louchard
Saltimbanque Editions
26 pages

Entre 2004 et 2006 ont paru dans la collection petitPOL des éditions P.O.L. dix albums de "La Petite Bête" d'Antonin Louchard, un héros pain d'épices - pas "La planète de la Petite Bête", ce titre était déjà chez Bayard et vient d'y être réédité aussi. En voici déjà une réédition, d'autres devraient suivre dans l'année. Elle est assortie d'un inédit, "Pin Pon la petite bête" (Saltimbanque Editions) où, installé dans son beau camion rouge avec sa sirène hurlante, le héros se transforme en pompier.

Dans "La chanson de la Petite Bête", on joue du tambour, on chante, on fredonne, on fait du bruit. Quelle excitation mais quel plaisir de découvrir les sons et les instruments de musique quand on est tout-petit. En voici un aperçu animé (ici). Dès 2 ans.


Un fermier et son chat farceur


"Le gâteau d'anniversaire"
Sven Nordqvist
traduit du suédois par Paul Paludis
Plume de carotte
32 pages

"Le jour où Picpus a disparu"
Sven Nordqvist
traduit du suédois par Paul Paludis
Plume de carotte
32 pages
à lire en ligne ici


Lors du prix Bernard Versele 2008, celui où Mario Ramos remporta deux prix en catégories 1 et 2 chouettes, le Suédois Sven Nordqvist remportait deux labels (deuxièmes prix). En catégorie 2 chouettes avec "Le gâteau d'anniversaire", en catégorie 3 chouettes avec "Le jour où Picpus a disparu", deux albums qui, publiés chez Autrement jeunesse, avaient disparu. Les revoici tous les deux en format légèrement réduit chez un autre éditeur, Plume de carotte, qui en annonce d'autres à l'automne. Toujours aussi joyeux et aventureux. Vivent le fermier Pettson et son chat farceur Picpus (Pettson et Findus en version originale) qui vivent dans leur fermette rouge au milieu des champs, sans se soucier de ce que les villageois pensent d'eux.

Roue crevée, un premier ennui. (c) Plume de carotte.

"Le gâteau d'anniversaire"
est une joyeuse farce. Pour fêter un des trois anniversaires annuels de son chat Picpus, le charmant fermier Pettson décide de lui préparer un magnifique gâteau. Il réunit les ingrédients tout en dialoguant de façon très amusante avec Picpus. Diantre! La farine lui manque. Qu'à cela ne tienne. Le fermier décide d'aller en chercher au village. Et c'est ici que les ennuis s'enchaînent, roue du vélo crevée, porte de l'atelier fermée, clés perdues au fond du puits… Cette chaîne de contrariétés n'est pas pour arrêter Pettson. Aventures à rebondissements et amitié éternelle sur fond d'animaux joyeux et de voisins commères. A partir de 4/5 ans.

L'arrivée de Picpus chez Pettson. (c) Plume de carotte.


"Le jour où Picpus a disparu" est plus dramatique puisqu'il met en scène le jour où le jeune chaton a disparu. Mais il est rassurant car c'est Picpus qui demande à Pettson de lui raconter le jour de sa disparition, quand il était encore tout petit. Comme une histoire de famille qu'on se répète inlassablement! Une histoire drôlement bien menée, faite d'angoisses, de débrouillardise et de solidarité entre animaux et qui explique aussi l'arrivée du chaton chez le fermier. A partir de 5/6 ans.


Qui est donc Vincent?


"Qui suis-je ?"
Thomas Gornet
Rouergue, 88 pages

Paru en 2006 à l'école des loisirs, ce roman nous revient dans une nouvelle version au Rouergue, là où Thomas Gornet avait publié l'excellent "Sept jours à l'envers" (2013).

Vincent ne sait pas trop qui il est. Comme tant d'autres ados, il a du mal à trouver sa place parmi les autres collégiens et à comprendre ses émotions. Notamment quand débarque un nouveau, Cédric, un sportif, lui. Il va lui falloir une année pour prendre conscience de son homosexualité. Un bref roman qui touche par sa profondeur, son humour, sa finesse, et évite tous les clichés.

Extrait: "Il faudrait que je dise à Aziz ce que j'ai sur le cœur. Lui, quand il était amoureux de Claire l'année dernière, il m'en parlait tous les jours. Je pourrais faire pareil. Mais là, c'est pas pareil. Enfin si, c'est pareil. Pas complètement. Malheureusement. Pour moi c'est pareil, mais pour les autres je sens bien que ça sera différent." A partir de 12 ans.


Des réfugiés d'hier


"Quand Hitler s'empara du lapin rose"
Judith Kerr
"When Hitler stole pink rabbit"
traduit de l'anglais par Boris Moissard
Albin Michel Jeunesse
320 pages

Ce classique incontournable de la littérature anglaise avait été traduit en français en 1987 à l'école des loisirs, publication originale en 1971 chez HarperCollins), mais était manquant depuis longtemps . Revoici chez Albin Michel Jeunesse qui s'intéresse à l'auteure (lire ici) ce roman autobiographique bouleversant, précieux témoignage de l'exil et de la montée du nazisme à travers les yeux d'une enfant.
 "Quand Hitler s'empara du lapin rose" raconte l'histoire d'Anna, Allemande, 9 ans, qui vit à Berlin avec ses parents et son grand frère Max. Brusquement tout change. Son père disparaît. Elle-même et le reste de sa famille s'exilent pour le rejoindre en Suisse. Commence une vie de réfugiés. A Zurich, Paris, et enfin Londres. Chaque fois de nouveaux usages, de nouveaux amis, une nouvelle langue.
A partir de 13 ans.

Pour lire un extrait de "Quand Hitler s'empara du lapin rose", c'est ici.