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mercredi 6 novembre 2019

L'écrivain turc Ahmet Altan revoit le monde

EDIT Ahmet Altan a été de nouveau arrêté le mardi 12 novembre, sur une décision de justice. Il avait été libéré le 4 novembre après trois ans de détention.

Ahmet Altan à sa sortie de prison. (c) Bülent Kilic - AFP. 

Un tribunal turc a ordonné ce lundi 4 novembre la remise en liberté, mais sous contrôle judiciaire, du journaliste et écrivain Ahmet Altan. Incarcéré depuis septembre 2016, condamné à la prison à perpétuité le 16 février 2018, peine confirmée en appel le 3 mai 2019 mais condamnation annulée par la Cour de Cassation en juillet 2019, l'homme âgé de 69 ans a passé 1.138 jours derrière les barreaux (lire ici).

Si la cour a condamné l'esprit critique de la société turque à une lourde peine (dix ans et demi de prison), en l'accusant d'avoir aidé une organisation terroriste (sans en faire partie), elle a statué sur sa libération, eu égard au temps qu'il a déjà passé derrière les barreaux (et sans doute aux possibilités qui lui sont ouvertes de faire appel du jugement).

L'ancienne journaliste et auteure Nazlı Ilıcak, 74 ans, a été libérée en même temps que lui, ayant été pour sa part condamnée à une peine un peu moins lourde, huit ans et neuf mois de prison.

Quant à Mehmet Altan, le frère d'Ahmet Altan qui avait été libéré en juin 2018, il est définitivement acquitté et libéré des mesures de contrôle judiciaire.

A sa sortie de prison, Ahmet Altan, ancien rédacteur en chef du quotidien "Taraf", a déclaré:
"Ils essaient de faire en sorte que les intellectuels évitent de poser des questions. Nous allons les interroger. Nous avons vu ce qu'est la prison. Si nécessaire, nous y retournerons. Ils doivent revenir à l'Etat de droit. Nous n'avons pas peur."
Largement soutenu en France, notamment par son éditeur, Ahmet Altan a publié en septembre un récit de sa vie en prison, "Je ne reverrai plus le monde" (textes de prison traduits du turc par Julien Lapyre de Cabanes, Actes Sud, 224 pages). Un titre qui vient heureusement d'être démenti. Un livre de résistance qui réunit dix-neuf textes allant de son arrestation le 10 septembre 2016 à 5h42, le jour de l'Aïd, à la force illimitée de l'écrivain passe-muraille. Dans le premier texte, la phrase banale prononcée sans réfléchir dans la voiture de police qui l'emmène vers le cachot mais qui partage Ahmet Altan entre son corps et son esprit. Résistance envers et contre tout.

Le livre se termine par ces mots:
"J'écris cela dans une cellule de prison.
Mais je ne suis pas en prison.
Je suis écrivain.
Je ne suis ni là où je suis, ni là où je ne suis pas.
Vous pouvez me jeter en prison, vous ne m'enfermerez jamais.
Car comme tous les écrivains, j'ai un pouvoir magique: je passe sans encombre les murailles."

Les lettres sont des merveilles à lire. Bien sûr, elles racontent l'arrestation, la prison, les souvenirs, l'audition, le verdict. Mais ce ne sont que les filigranes car on découvre surtout la formidable pensée, les débats d'idées, les émotions, les espoirs et les moments de découragement d'un homme qui n'a jamais rien lâché d'aucune de ses valeurs. Un recueil sans pathos qui n'en est que plus glaçant dans la description d'une prison turque, telle que voulue par le régime en place.









mardi 20 février 2018

Le romancier et journaliste turc, Ahmet Altan, condamné à la réclusion criminelle à perpétuité

Ahmet Altan.

Au moment où la Foire du livre de Bruxelles s'apprête à accueillir Asli Erdogan (lire ici), les éditions Actes Sud nous font part d'une détestable nouvelle, la réclusion criminelle à perpétuité d'Ahmet Altan, journaliste et romancier turc. Cinq autres journalistes ont été condamnés le même jour à une peine identique.

Voici le communiqué de l'éditeur.

Accusé d'avoir participé au putsch manqué du 15 juillet 2016, Ahmet Altan était incarcéré depuis septembre 2016 à la prison de Silivri (à 70 kms d'Istanbul). Vendredi 16 février 2018, il a été reconnu coupable ainsi que cinq autres personnes dont son frère, le journaliste Mehmet Altan, d'avoir tenté de "renverser l'ordre prévu par la Constitution de la République de Turquie ou de le remplacer par un autre ordre ou d'avoir entravé son fonctionnement pratique au moyen de la force et de la violence".
Il est condamné à la réclusion à perpétuité.
Ahmet Altan, né en 1950, est un des journalistes les plus renommés de Turquie, son œuvre de romancier a par ailleurs connu un grand succès, traduite en de nombreuses langues (anglais, allemand, italien, grec…). Deux de ses romans sont parus en français, chez Actes Sud: "Comme une blessure de sabre" (2000) et "L'Amour au temps des révoltes" (2008).
Son père, le journaliste Çetin Altan, fait partie des 17 députés socialistes qui entrent au Parlement turc en 1967. Pour ses articles, il sera condamné à près de 2.000 ans de prison. En 1974, dans le contexte de "L'Opération de maintien de la paix " (invasion de la partie nord de Chypre par les forces militaires turques), Ahmet Altan s'engage dans le journalisme: très vite, il commence à être connu pour ses articles en faveur de la démocratie. Il publie en 1982 son premier roman (vendu à 20.000 exemplaires) puis devient, en 1985, le rédacteur en chef du journal "Günes". Il publie son deuxième roman qui est condamné pour atteinte aux bonnes mœurs et fait l'objet d'un autodafé.
1990 Devenu journaliste à la télévision, il condamne la guerre et les deux camps, en dénonçant les crimes du PKK et de l'armée turque.
1995 Il devient rédacteur en chef du journal "Milliyet" (l'un des plus importants du pays). Sous la pression de l'état-major, le journal le licencie. À la suite d'un article satirique, il est condamné à 20 mois de prison avec sursis. Il est accusé de soutenir la création d'un Kurdistan indépendant.
1996 Son quatrième roman est un vrai phénomène de librairie, il y aborde les assassinats sans suite judiciaire.
1999 Avec Orhan Pamuk et Yachar Kemal, il rédige une déclaration pour les droits de l'homme (et des droits culturels des Kurdes) et de la démocratie en Turquie, elle sera signée par Elie Wiesel, Günter Grass, Umberto Eco…
2007 Il crée le journal d'opposition "Taraf", dont il est rédacteur en chef jusqu'à sa démission en 2012.
2008 Il publie un article, "Oh, Mon Frère", dédié aux victimes du Génocide arménien et se voit inculpé d'insulte à la nation turque.
2011 Il reçoit le prix Hrant Dink de la Paix (Hrant Dink est un journaliste arménien assassiné en 2007).
Esprit critique et très en prise avec la société turque, il est arrêté le 10 septembre 2016 ainsi que son frère Mehmet Altan, également journaliste, accusés d'avoir participé au putsch manqué du 15 juillet 2016. Douze jours plus tard, il est mis en liberté provisoire, mais vingt-quatre heures plus tard, il est de nouveau incarcéré et reste en prison, inculpé "d'appartenance à une organisation terroriste" et de "tentative de renversement de la République de Turquie". Il a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, le vendredi 16 février 2018, par le 26e tribunal pénal d'Istanbul.

"Après le coup d'état manqué de juillet 2016, nous sommes les deux premiers écrivains à avoir été arrêtés sur des chefs d'accusation kafkaïens. La prison à vie a été requise contre nous et nous avons cru d'abord que c'était une blague. Nous avons cru qu'ils nous libéreraient après avoir eu la satisfaction de nous avoir maltraités. Ils m'ont relâchée, mais lui, ils l'ont condamné à perpétuité. Sans preuve, sans faits avérés, c’est purement atroce! J'appelle tous les écrivains, les éditeurs, les journalistes à être solidaires d'Ahmet Altan et de tous les écrivains, journalistes, jetés en prison ou persécutés", a réagi Asli Erdogan, ce 19 février 2018.

Une pétition demandant la libération d'Ahmet Altan peut être signée ici.