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samedi 17 mars 2018

"Tous les commerces pouvaient fermer sauf un"


La Belgique s'apprête à se souvenir la semaine prochaine des attentats du 22 mars 2016. Plusieurs livres-témoignages sont sortis à ce propos. Tout récemment, celui de Walter Benjamin, "J'ai vu la mort en face, une vie après l'attentat" (lire ici), un peu plus tôt, celui de Mohamed El Bachiri, "Un jihad de l'amour" (lire ici).

Il y a désormais aussi une petite plaquette gratuite qui sera en librairie le 22 mars, "La patience des arbres" (ONLIT éditions, 16 pages). Une autre perspective sur ces terribles événements, complémentaire. Celle d'un libraire québécois arrivé à Bruxelles la veille des attentats et qui, bouleversé, a pris, contre la terreur, le parti de célébrer le livre et ses passeurs, les libraires.

Jérémy Laniel. (c) Sandra Lachance.
Ce libraire québécois est Jérémy Laniel, qu'on peut entendre sur les ondes de la "Librairie francophone". Il y a deux ans, le 21 mars 2016, en fin de soirée, il débarque à Bruxelles pour y passer quelques jours. Etape obligée: un cornet de frites sur la Grand-Place. Le lendemain matin, il est réveillé par des appels intercontinentaux sur son téléphone portable. Il comprend vite. Plusieurs attentats terroristes ont frappé la ville où il se trouve. Avec un bilan lourd: 32 morts et 340 blessés. Devant la difficulté à concevoir ce qui se passe, il écrit un texte, à la fois de réflexion, faut-il ouvrir la librairie à l'heure habituelle?, et d'engagement, pourquoi il FAUT ouvrir la librairie. Car, pour lui, les livres, les lecteurs et les "passeurs" sont le rempart contre la terreur.

Extrait.
"A moi s'imposait l'idée qu'entre tous les commerces, tous pouvaient fermer, sauf un. La journée où les bombes et les balles feraient fermer les librairies, nous aurions perdu. À onze heures, comme l'indiquait l'horaire sur la porte, nous avons ouvert le grillage et déverrouillé la porte. Et nous avons attendu."
Ce texte bref et fort, à la fois venu des tripes et étayé de points de vue et de citations d'écrivains,  a été tiré à 8.000 exemplaires. Il sera en librairie le 22 mars. A partir de cette date, il pourra aussi être téléchargé sur le site de la maison d'édition. Hors Belgique mais en Europe, l'exemplaire papier peut être réservé sur le site moyennant deux euros de frais de port..

Pierre de Muelenaere, de ONLIT Editions, explique la démarche: "En tant qu'ancien libraire, j'ai été particulièrement touché par ces mots. Il m'a paru juste de les publier de manière à ce qu'ils puissent être diffusés le plus largement possible. La plaquette, tirée à 8.000 exemplaires, est donc gratuite. Vous pourrez la trouver chez votre libraire le 22 mars."




mercredi 7 mars 2018

Walter Benjamin, une vie au-delà des attentats

Walter Benjamin.

Qui connaissait Walter Benjamin avant le 22 mars 2016? Les siens évidemment, peut-être ceux qui l'ont croisé promenant son chien dans un coin chic d'Ixelles (Bruxelles) ou qui ont pris les mêmes Thalys vers Paris que lui... Un Belge comme tant d'autres, avec ses histoires, ses joies, ses chagrins, ses rêves. Jusqu'à ce mardi meurtrier. Regard perçant, lunettes d'écaille, crâne chauve et barbe naissante, tel est soudainement apparu sur les écrans de télé ou sur Facebook Walter Benjamin, un des grands blessés rescapés des attentats de Bruxelles. Un gars dont on ne savait rien et qui s'est immédiatement imposé par la force de ses propos.

Pendant des mois, on a lu, on a vu, on a entendu sa rage, son désespoir, ses questions, ses emportements, son désir de guérir aussi, de remplacer cette foutue jambe arrachée lors de l'explosion à l'aéroport de Zaventem, de soigner les multiples fractures ouvertes de l'autre. Au-delà de tout cela, son désir de vivre, pour sa fille Maurane qui habite en Israël et pour lui-même.

Quasi deux ans après ce jour funeste, qui changea le destin de milliers de personnes, Belges ou non, touchées dans leur chair ou dans leur cœur, Walter Benjamin publie un livre-témoignage puissant, "J'ai vu la mort en face, une vie après l'attentat" (Editions du Rocher, 236 pages). Il y relate un an de sa vie depuis le jour où celle-ci a basculé. Ce 22 mars où il s'était levé tôt pour prendre l'avion vers Israël et y rejoindre sa fille chérie. Ce 22 mars où son chemin a croisé celui de terroristes déterminés.

Ce 22 mars où il s'est réveillé dans l'aéroport juste après l'explosion. Il est assis, a perdu une jambe, saigne abondamment. Il est seul dans un paysage de guerre. Une solitude d'un quart d'heure qui lui paraîtra une éternité. "Vous voulez téléphoner à quelqu'un?" Hassan, un électricien de l'aéroport, s'est approché de lui. Il ne le quittera plus jamais, mais il ne le sait pas encore. Un militaire arrive aussi, le sauveur au sens physique, lui, qui pose un garrot sur sa jambe blessée. Ensuite c'est l'hôpital, les craintes, les angoisses, les opérations, les bonnes et les mauvaises nouvelles, et déjà l'indignation: pourquoi l'aéroport n'était-il pas protégé? pourquoi le métro a-t-il continué à rouler? Walter Benjamin parle beaucoup et il parle fort, sans se soucier de ce qu'on pensera.

Son livre est le journal de cette nouvelle vie entamée de force le 22 mars, quand il était assis dans l'aéroport. Il raconte tout, sa colère contre le destin - il n'a même pas 50 ans -, les questions rétrospectives ("et si je n'avais pas...", "et si j'avais..."), stériles mais inévitables, les insomnies, les cauchemars, l'aspect médical et celui plus privé de ses relations avec sa famille ou avec des femmes dont il tombe amoureux. Il consigne dans ces pages ses notes postées sur Facebook et les réactions qu'elles ont suscité, les rencontres avec les médecins, le personnel médical, le Roi et la Reine, les visites quotidiennes d'Hassan, le musulman devenu frère de cœur du Juif qu'il est, celles du jeune Oussama, issu de Molenbeek, commune bruxelloise de mauvaise notoriété.

Dans ce témoignage sans fard, Walter Benjamin apparaît tel qu'il est: un homme fort, qui veut revivre, sait la guérison longue et la résilience au bout du chemin. On le suit dans ce chemin plein d'épines où luit régulièrement le soleil parce que l'auteur accepte de sentir sa chaleur bienfaisante. Sa rééducation se double évidemment de ses indignations, notamment contre le gouvernement belge qui ne se soucie pas assez des rescapés blessés. Il parle beaucoup et il parle fort, sans se soucier de ce qu'on pensera. S'il a vu la mort en face, l'homme souvent vêtu de noir, équipé d'une prothèse électronique, a repris goût à la vie, aux voyages, au Thalys, aux promenades avec son chien. Non sans mal, non sans crises, non sans angoisses, mais dans l'idée que cela ira mieux.

Son livre est également précieux parce qu'il aborde plusieurs fois la question des relations entre Juifs et musulmans dans l'idée d'une meilleure compréhension réciproque. Si Walter et Hassan sont devenus frères pour toujours, si Oussama et ses potes voient dorénavant les Juifs différemment, on fait déjà un petit pas vers un monde plus digne.

Walter Benjamin évoque également dans ses propos Mohamed El Bachiri, qui a perdu sa femme, la mère de leurs trois enfants, également auteur d'un livre post-attentat bouleversant, "Un jihad de l'amour" (JC Lattès, lire ici). "J'ai vu la mort en face" est un livre sans victimisation ni haine des terroristes, plein d'empathie pour les autres, victimes des attentats ou victimes de la vie, et de reconnaissance pour tous ceux qui l'ont soigné, l'ont et l'accompagnent toujours.









mardi 26 septembre 2017

"J'étais en congé. Elle avait pris le métro."

Voilà un petit livre, en format de poche, qui va enchanter tous ceux qui aiment flinguer les gauchos, les bobos, les droits de l'hommistes et autres belles âmes solidaires. Intitulé "Un jihad de l'amour", il appelle à la réconciliation. On les entend déjà ricaner, persifler, médire, tous ceux qui aiment culpabiliser ceux qui se bougent plutôt qu'agir eux-mêmes, qui critiquent à tout va mais ne font rien. Réconciliation? Mais entre qui, bon Dieu, vont-ils dire? Y aurait-il un problème? Moi, autruche à la tête bien enfoncée dans le sable, je ne vois rien.

Oui, il y a un problème. Celui qui a pour conséquence qu'on peut mourir pour rien, juste parce qu'on est à un endroit, et qu'un fou de Dieu se sent le droit de tout faire sauter. Comment vivre désormais avec les attentats, se demande-t-on. Oui, mais quand on en est soi-même victime? Comment réagir à cette injustice? Ne pas avoir la haine? Aller de l'avant quand tout semble perdu? C'est ce qu'explique l'auteur, Belge, dans ce livre, à la fois hommage poétique d'un veuf à son épouse et message humaniste d'un père appelant à l'amour et à la fraternité. Il a en effet perdu sa femme, mère de leurs trois enfants, dans l'attentat du métro de Bruxelles, à la station Maelbeek, le 22 mars 2016. Elle se trouvait au mauvais endroit au mauvais moment.

Il dit combien cela lui fait mal, atrocement mal, de vivre sans elle, d'envisager l'avenir sans elle. Il dit que seul l'amour pourra lui venir en aide. Et sa religion sans doute. Son texte prend aux tripes, rappelle qu'il y a un an et demi, plus de trente personnes ont été tuées dans les attentats de Bruxelles, endeuillant et traumatisant encore davantage de familles, tétanisant la population.

Le pire lui est arrivé et il veut transformer son immense chagrin en message de paix et de tolérance. Des milliers de personnes l'ont entendu témoigner dans les médias et ont visionné son message diffusé à la veille de Noël. Aujourd'hui, il le reprend en livre et le complète de l'évocation de son enfance, de son amour pour Loubna, de sa vision de l'Islam toute en modernité. Il s'appelle Mohamed El Bachiri et mérite respect et admiration pour avoir publié "Un jihad de l'amour" (propos recueillis par David Van Reybrouck, version française établie par Philippe Noble, JC Lattès, 116 pages). C'est un grand, c'est un juste. Chapeau.


Pour feuilleter en ligne le début de "Un jihad de l'amour", c'est ici.