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mercredi 25 mars 2026

L'Étagère du bas a besoin d'un peu d'aide


La vie n'est pas un long fleuve tranquille, l'édition non plus. Surtout en cas de pépin de santé. C'est ce qui est arrivé récemment à Delphine Monteil. La jeune femme français a fondé les intéressantes éditions jeunesse L'étagère du bas en 2016. Aujourd'hui, elle propose un beau catalogue riche de 65 titres, dont plusieurs belges. A cause de ces soucis, l'année de ses dix ans, sa trésorerie coule. Elle lance donc une campagne de financement participatif. Pas grand-chose: cinq mille euros pour assurer les urgences, factures en retard et lancement d'un nouvel album, dont 56 % sont déjà récoltés via 51 contributeurs. Si l'objectif est dépassé le 5 avril, date finale de l'opération, son avenir sera plus... tranquille.

Son appel: 
"J'ai longuement hésité à mentionner un aspect privé de ma vie, mais la volonté de maintenir ma maison d'édition debout me pousse à le faire. En tant qu'entrepreneuse, le personnel et le professionnel sont souvent intimement liés.
Plusieurs personnes sont déjà au courant mais j'ai eu un cancer du sein fin 2024 et j'ai passé la moitié de l'année 2025 à me soigner. Pendant ce temps, j'ai dû mettre L'Étagère du bas en pause forcée et, pour une petite maison d'édition indépendante, ne pas publier pendant 6 mois est économiquement très risqué. Parce que je suis très attachée à ma maison et parce qu'il est très dur de "lâcher sa boîte", j'ai continué à travailler pendant mes traitements quand la forme et le moral étaient au rendez-vous. Mais, j'ai bien sûr pris du retard sur plusieurs choses...
Depuis la reprise des parutions courant 2025, il y a eu de belles sorties, des salons du livre, des signatures en librairie, etc., cependant ma trésorerie ne parvient pas à se remettre à flot.
Je choisis aujourd'hui d'être transparente (et non, d'attirer la pitié) pour "justifier" cette campagne. Certains trouveront peut-être ça indécent, mais je préfère expliquer comment cette maladie est une double peine pour moi car, si je vais mieux aujourd'hui du point de vue de la santé, elle me pénalise encore d'un point de vue professionnel."
La campagne pour le financement participatif se trouve ici. Delphine Monteil y explique en détail son parcours, ses choix et ses intentions. 
 
Bien entendu, tout soutien de la campagne peut bénéficier de contreparties, variant selon les montants engagés. Le choix le plus populaire semble être la contribution à 35 euros donnant droit à "Cyd le cygne magique", le nouvel album d'Ulrika Kestere (traduit du suédois par Marianne Segol), le sixième de l'autrice-illustratrice suédoise au catalogue, accompagné d'un autre de ses albums, surprise celui-là. 
 



Les planches des premières pages. (c) Ulrika Kestere.

 
 
 
 
 
 
 
 
 

lundi 23 mars 2026

Quel avenir pour les albums jeunesse du Rouergue, présents, passés et futurs?

Quelques-uns des albums carrés du Rouergue.

Y aura-t-il de la neige à Noël? La question comporte à la fois espoir et résignation, car on sait bien qu'il ne neige plus tellement souvent en décembre. De la même manière, on peut se demander s'il y aura des albums jeunesse aux éditions du Rouergue en 2027. L'édition ne relève pas de la magie. On sait que les albums à paraître l'an prochain sont à préparer maintenant, surtout ceux de création - ceux en traduction ont peut-être un peu plus de marge. Or, aucun signal vert n'est actuellement donné aux auteur.e.s. de la maison appartenant au groupe Actes Sud. Au contraire. Elles et eux ont vu les signaux rouges s'allumer les uns après les autres depuis plusieurs années et singulièrement depuis l'an dernier. Leur œuvre est aujourd'hui considérée par la direction comme une "collection ancienne", ce qui leur fait craindre le pire pour l'avenir de l'actuel catalogue. Enterré ou réimprimé? Les auteur.e.s ont reçu l'été dernier un mail de la direction: "La situation en librairie est devenue extrêmement difficile. La fréquentation a chuté de façon dramatique et les alertes des libraires au sujet de la surproduction nous ont conduits à une révision de la programmation du second semestre." Ils et elles ont vu l'équipe éditoriale historique, Olivier Douzou et David Fourré, remerciée à la même époque. Après plus de trente ans et sans autre discussion. Sans qu'ils en sachent davantage, à part le mantra de la direction selon lequel "les albums ne s'arrêtent pas".

 
"Jojo la mâche"
Cette maison d'édition qui a dynamité la création jeunesse française dans les années 1990 va-t-elle subir le même sort que son premier titre "Jojo la mâche" (Rouergue, 1993)?  Dans cet album drôle et poétique d'Olivier Douzou, une vache perd peu à peu ses attributs, corne, queue, gamelles, jusqu'à disparaître elle-même. En levant le nez au ciel, on y retrouve des morceaux de la mâche. Faudra-t-il faire pareil pour retrouver les albums jeunesse du Rouergue?
 
La Foire de Bologne se tient dans trois semaines. Et la présidente du Rouergue, Alzira Martins, ne sera "malheureusement" pas présente à la grand-messe mondiale de la littérature de jeunesse, m'informe-t-elle. Sa maison sera-t-elle représentée sur l'espace collectif Actes Sud? Je regarderai.
 
Un collectif créé 
Les auteurs s'inquiètent depuis longtemps (lire ci-dessous, sans oublier le texte du "Libé des auteur.es jeunesse" ici) et n'obtiennent pas de réponse claire à leurs questions. Ils se sont donc regroupés dans un collectif, Roule toujours (ici), réunissant des libraires, bibliothécaires, médiateurs, journalistes, chroniqueurs, associations pour la lecture, organisateurs de salons, Écoles d'Arts Appliqués, membres des commissions CNL, de collectivités, de l'ADAGP, du SGDL, de la charte des auteurs, illustrateurs, éditeurs et lecteurs. Quasiment 300 membres aujourd'hui, dont le secteur Livre et lecture petite enfance du Conseil départemental du Val-de-Marne qui réagit ainsi: "Je suis choquée d'apprendre cette triste nouvelle et bien sûr en total désaccord avec "les décideurs" qui ne prennent pas en compte la dimension essentielle de ce catalogue. Toute cette collection doit perdurer, s'enrichir encore d'œuvres créatives, audacieuses, intelligentes où l'humour aussi a sa place essentielle dans notre monde si lourd. Les enfants apprécient grandement ces albums, nous le savons, nous qui sommes au plus près des familles." 
 
Le collectif a envoyé une lettre s'inquiétant de l'avenir aux directions du Rouergue et d'Actes Sud le 18 février. Un gros mois plus tard, pas de réponse.
 
Seule indication de la direction, lapidaire, à mes questions sur l'avenir des albums: 
"En effet la collection Albums est suspendue pour le moment, le temps pour nous de prendre le recul nécessaire et d’en définir une ligne nouvelle. Tous les interlocuteurs directement concernés seront bien évidemment informés dès que nous aurons suffisamment avancé dans nos réflexions. Auteurs et illustrateurs savent, et peuvent facilement le vérifier en librairie, que leurs albums parus sont disponibles et font l'objet de toute notre attention. Pour le reste, et nous sommes très sensibles à cette mobilisation générale des prescripteurs et acteurs de la chaîne du livre, qui malheureusement arrive un peu tard pour l'ancienne collection des Albums, le Rouergue est une entreprise privée qui doit assurer sa pérennité par ses seuls résultats économiques. C'est à ce prix que nous pourrons continuer à accompagner la création." 
La lettre de Roule toujours
"Madame, Monsieur,
Suite aux décisions prises fin Juin 2025, nous souhaiterions prendre connaissance du projet concernant l'édition à venir des albums au Rouergue. En octobre dernier a été en effet évoquée une concertation - début d’année 26 -  avec l'équipe en place, encadrée par des éditeurs de la maison Actes Sud, pour envisager une continuation avec l'objectif précis de publications dès 2027. Nous, auteurs au Rouergue, manifestons une inquiétude légitime quant à l'avenir de cette collection, essentiel pour l'existence d'une œuvre collective riche, reconnue depuis plus de trente ans. Merci donc de nous donner toutes les précisions et garanties sur ce prolongement annoncé, nécessaire à l'accompagnement de nos ouvrages publiés jusqu'ici."
Une pause est-elle bénéfique comme le croit la direction du Rouergue jeunesse ou enterre-t-elle une ligne éditoriale qui a créé plusieurs centaines d'albums identifiables de loin? Toujours aussi appréciés des prescripteurs que de la critique et du public. Qui ont remporté une quinzaine d'appels d'offre pour des livres de naissance en France. Une place perdue sur les tables des libraires se récupère-t-elle? Alors pourquoi faire moins de livres, ou ne plus en faire du tout?


Hier, aujourd'hui, demain

La naissance d'une maison
En 1993, Olivier Douzou publie dans la jeune maison des Éditions du Rouergue un premier album jeunesse, "Jojo la mâche". Il sera rapidement suivie d'un autre titre, "Mono le cyclope". Le premier deviendra rapidement une pierre d'angle dans l'histoire de la littérature jeunesse, remportant succès critique et public. La direction de l'époque embraie et confie en 1994 à Olivier Douzou le poste de directeur artistique des nouvelles éditions du Rouergue jeunesse. Ce sont des années en or. Le ton est différent, la forme aussi, avec ce choix délibéré du début d'albums tous carrés. Chaque livre est travaillé, dans la rencontre entre le texte et l'image, dans le jeu entre les deux, dans la mise en scène, le rythme, la construction. Différent de ce qui se fait alors. Tout le monde veut être publié au Rouergue. Les auteurs et les étudiants en fin de cursus envoient leurs projets à Rodez. Henri Meunier, Gaétan Dorémus, José Parrondo, Frédérique Bertrand, Annie Agopian, Christian Voltz, Anouk Ricard, Natali Fortier pour ne citer qu'eux, sont du premier train. On se rappelle de la fierté de Bruno Heitz, artiste aux innombrables créations, d'être publié au Rouergue. Les titres se suivent à bon rythme, cinquante en moins de cinq ans. Et une trentaine par an ensuite.
 
Les saisons s'enchaînent, avec des albums variés, récoltant toujours autant l'enthousiasme des lecteurs, des bibliothécaires, des libraires, des critiques, du public. Souvent primés. Il y a une façon Rouergue jeunesse qui se décline d'année en année dans les différentes collections peu à peu crées.
 
Douzou out, Douzou in 
Mais en juin 2001, Olivier Douzou quitte le Rouergue jeunesse par lassitude et envie de nouveaux espaces, alors qu'Actes Sud entre par ailleurs au capital de la maison à hauteur de 25 % - en 2005 Actes Sud rachètera les 100 %. Les titres que le directeur artistique a préparés continueront à paraître pendant les premiers temps. Le filon sera ensuite épuisé. Les nouveautés choisies par la personne qui lui succède ne rencontrent pas le même succès. Olivier Douzou sera rappelé en 2011 par Actes Sud avec la promesse d'une liberté éditoriale complète. Il le dit lui-même: "Le monde de l'édition a alors changé. Ce qui était nouveau à ses débuts ne l'est plus. Beaucoup d'autres maisons d'édition ont aussi fait évoluer la littérature de jeunesse en France." Lui, ce qui intéresse, c'est de faire du neuf. Il le fera avec ses auteurs historiques et une quarantaine de nouveaux qui rejoignent la maison, dont Michel Galvin, Juliette Binet, Piret Raud, Marine Rivoal... Des auteurs qui continuent d'être souvent récompensés, même récemment. Leurs albums apparaissent régulièrement dans les sélections des librairies Sorcières ou du SLPJ (Salon de Montreuil selon l'appellation ancienne). Le succès reviendra, la maison ayant représentants convaincants et attachée de presse performante.
 
Diminution du personnel
A l'hiver 2021, les auteurs du Rouergue lancent une première alerte à la nouvelle directrice du Rouergue chez Actes Sud, en poste depuis 2010, Alzira Martins, chargée aussi de la coordination avec les autres maisons jeunesse du groupe. Leurs livres ne sont plus accompagnés depuis la rentrée 2018, déplorent-ils. Ils se sentent abandonnés. Ils ne sont plus invités ni en librairie, ni dans les salons. Les sorties ne sont plus célébrées par un événement ou une exposition. On rappellera que plusieurs personnes extrêmement compétentes et performantes ont quitté le Rouergue et n'ont pas toutes été remplacées. Ensuite, il y a eu le Covid où les réseaux sociaux prennent une place importante dans la communication. Et après? Rien ou pas grand-chose. Des équipes régulièrement renouvelées, des débutants sans réelle connaissance de l'album jeunesse ou du terrain.
 
Diminution des parutions
En parallèle, le catalogue perd des plumes à chaque rentrée. De moins en moins de titres sont publiés, d'autres sont reportés. Comment les auteur.e.s peuvent-ils alors exister, le nom d'une maison se perpétuer? Loin des yeux, loin du cœur. En juillet 2025, lors de la présentation des albums jeunesse de la rentrée, Olivier Douzou n'est pas là. Et pour cause, il vient d'apprendre quand il a présenté à Arles le programme qu'il a engagé pour 2026 que la maison met fin à ses services à la fin de l'année et à ceux de son équipe. Son programme est annulé dans sa quasi-globalité alors que des titres sont prêts pour l'impression. Motif: les livres ne répondent plus à un marché qui se détourne des ouvrages exigeants.
 
A l'été 2025
A ma question "Qu'en est-il de l'avenir des albums au Rouergue en 2026? J'ai vu passer des messages alarmants sur Instagram", Alzira Martins me répond le 7 juillet:
"Il n'est nullement question d'arrêter les albums au Rouergue car ils font partie de notre ADN. Nous constatons depuis quelques années déjà que les ouvrages exigeants qui ont fait la renommée de la maison et, on peut le dire en toute modestie (!), révolutionné à l'époque les albums jeunesse, peinent à présent à trouver leur public.
Les lecteurs se renouvèlent, ce qui est heureux, et les libraires aussi. Et nous nous trouvons face à une nouvelle génération de professionnels qui n'a pas forcément la même appétence pour ce travail.
Il nous est apparu important de nous remettre en question et de placer la collection en sommeil pour trouver le temps, les moyens et l'énergie de lui donner un nouveau souffle. Quelques albums figurent au programme de 2026 et nous espérons revenir au plus vite avec une programmation différente et, je l'espère, tout aussi audacieuse."
 
2026
Effectivement, il y aura trois albums estampillés Douzou au Rouergue en 2026. Il faut toutefois constater qu'il n'y en a eu aucun en novembre et en décembre 2025, époque où les éditeurs mettent le turbo en prévision du Salon de Montreuil et des fêtes de fin d'année.
 
Dans le "Libé des auteur.es jeunesse", le 25 novembre 2025, Henri Meunier, auteur historique des éditions du Rouergue précise les choses: 
"En juin dernier, la direction de cette petite maison du groupe Actes Sud a mis un point final à cette histoire. D'un mail lapidaire, douze lignes, s'ouvrant sur un aveu sidérant: « Il semblerait que l'époque ne soit plus aux projets ambitieux qui ont fait la renommée du Rouergue. » De fait, l'équipe éditoriale historique a été remerciée. L'essentiel des projets en cours a été annulé, au mépris des contrats signés. Deux promesses imprécises ont été esquissées par la direction: les livres existants restent une priorité et un secteur album régénéré reviendra. L'avenir montrera si ces promesses valent plus que les contrats signés." 

Témoignages
Les auteurs du Rouergue déplorent tous la situation: "La fin annoncée d'une ligne éditoriale d'une importance historique majeure et pertinence actuelle féconde est d'une tristesse infinie pour nombre d'entre nous." 
L'un pointe que les questions posées depuis longtemps à propos de la commercialisation de leurs ouvrages ne sont pas étudiées. Comme si un livre n'avait pas besoin de toute la chaîne pour exister.
L'autre se dit "dégoûtée de tout ce gâchis et du naufrage auquel on a toutes et tous assisté, révoltée par l'irrespect total de la direction du Rouergue envers ses auteur.ice.s, et en colère". Elle a d'ailleurs décidé de ne plus faire de nouveau livre au Rouergue il y a plus de trois ans, pour limiter la casse et cesser de produire dans le vide des livres dont personne ne s'occupait.
"Je suis dégoûtée", témoigne encore une autre, "et en colère, d'être traitée de la sorte, de ne pas savoir ce que deviendront mes titres, qui sont ma seule vitrine. Car la précarité des auteurs n'est pas une légende et ne vivant que de l'exploitation de ces titres, c'est extrêmement dur. Et ce flou m'est préjudiciable. Je suis dépitée de cette fin si violente, sans respect pour le travail de chacun, éditeur comme auteurs." 
 
Les projets signés ou projetés
Pour les auteurs, la situation est difficile. Des contrats signés sont annulés, même si les avances ont été versées. "Ce qui rend la présentation du travail à un autre éditeur impossible le temps du délai contractuel", confie un auteur.
Un autre constate que deux de ses projets proposés par Olivier Douzou et David Fourré ont été balayés par Alzira Martins.
Marine Rivoal a vu son projet re-maquetté de façon tellement désastreuse l'été dernier qu'elle l'a refusé, donnant ainsi à Actes Sud le moyen d'annuler le contrat. Elle y a laissé la moitié de son à-valoir mais "Loupiotes" sort ce 26 mars aux Éditions des Grandes Personnes, maison qui sait allier exigence, qualité de fabrication et réussite commerciale. 

Être auteur.e jeunesse
De manière plus générale, la crise au Rouergue est l'occasion de réfléchir au métier de créateur en littérature de jeunesse. Un métier mal rémunéré, ne permettant en général pas de vivre de son travail. Une précarité des auteurs accrue par la surproduction, qui s'est mise en place depuis quinze ans. "Cette surproduction", explique un auteur, "a profité à la chaîne du livre mais pas aux auteurs, le volume des ventes globales augmentant au détriment du nombre des ventes de chaque titre, donc des droits d'auteur." Un autre ajoute: "Depuis que je fais ce métier, je ne me suis jamais autant vu comme fragile."  Un auteur doit-il devenir un "fournisseur de contenu" comme cela lui est demandé? Ou est-il un artiste? 
 
 
 

lundi 15 janvier 2024

ONLIT, c'est fini

(c) ONLIT.

En ce lundi froid mais lumineux, un mail s'affiche soudain: "Onlit, c'est fini."
Et ce lundi s'avère surtout froid.

ONLIT Editions fait partie du paysage de l'édition belge, depuis 2011. Objectif: la création littéraire contemporaine via le roman, qu'elle soit l'œuvre d'auteurs belges (en toute grande majorité) ou pas. On trouve à son catalogue les noms de Véronique Bergen, Ariane Le Fort, Juan d'Oultremont, Isabelle Wéry, Stefan Liberski, Pascale Toussaint, Pascale Fonteneau, Jacques Richard... Mais aussi celui d'écrivains inconnus.

On savait la maison en posture financière difficile depuis quelque temps. Elle s'était associée à une maison française pour rééditer certains titres et avoir un plus large public. Mais elle avait annoncé en octobre dernier ne plus accepter de nouveaux manuscrits. ONLIT, c'est fini, comme elle le dit. Restent ses livres, en version papier ou numérique. Son catalogue se trouve ici.

Voici le communiqué de Pierre de Mûelenaere qui a conduit la maison pendant toutes ces années.

ONLIT Éditions se consacre à la littérature contemporaine. Au fil des années, notre catalogue s'est enrichi, avec une attention particulière à la qualité tant sur le fond que sur la forme. Récompensés par plusieurs prix, nos ouvrages contribuent à la visibilité des lettres belges: six finalistes du prix Rossel, le prix du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, le prix Marcel Thiry, le prix des Bibliothèques de la Ville de Bruxelles, le prix des Délégués du prix des Lycéens, le prix Saga Café du premier roman, le prix Soleil Noir Jaune Rouge, etc. En mars 2023, quatre auteurs de notre maison ont participé au salon du livre de Novi Sad, célébrant la traduction de leurs œuvres. Plus de huit titres ont été traduits, dans plusieurs langues. Deux coéditions ont vu le jour par ailleurs avec les Éditions des Équateurs, à Paris, dans le cadre d'une belle collaboration que nous souhaitions développer.

Malheureusement, le contexte économique a déséquilibré notre fragile modèle. ONLIT, une maison d'édition sans bureau, repose exclusivement sur une petite équipe d'indépendants, une entreprise de "guérilla" littéraire, pour emprunter le titre de Véronique Bergen.

Ces dernières années ont été particulièrement ardues financièrement. Outre l'augmentation significative de nos charges, nous avons observé une baisse inédite de nos ventes. En période de crise économique, c'est avant tout la création qui trinque et… c'est bien compréhensible. Cette tendance n'est pas limitée à notre maison, elle n'est pas limitée non plus à la littérature.

L'édition de création en Belgique francophone est une activité exigeante compte tenu de la taille du marché sur lequel elle s'appuie. Aujourd'hui, nous constatons que la situation ne la permet plus. Une décision douloureuse s'impose: celle de mettre un terme à la publication de nouveaux romans.

Nous exprimons notre gratitude envers la Fédération Wallonie-Bruxelles qui a contribué à rendre possible notre projet. Malheureusement, les modalités actuelles de l'aide à l'édition ne permettent pas de faire face aux problèmes auxquels nous sommes confrontés.

Merci infiniment aux autrices et auteurs qui ont placé leur confiance en nous. Gratitude également à notre petite équipe qui, par son engagement et sa compétence, a rendu possible cette belle aventure. Merci à notre conseil d'administration. Merci aux libraires et aux bibliothécaires qui ont soutenu nos livres. Merci aux équipes de nos distributeurs. Merci aux nombreux journalistes qui ont parlé de nos romans. Merci chaleureux, enfin et surtout, à vous, nos lectrices, nos lecteurs!

Le monde du livre forme une vaste chaîne humaine. Chaque maillon joue un rôle crucial pour permettre l'émergence de la création. Celle des autrices et auteurs de notre communauté française de Belgique se révèle riche, puissante et unique dans le paysage francophone. Nous avons de nombreuses raisons d'en être fiers. Plus que jamais, leurs voix s'avèrent indispensables pour penser le monde dans une époque vouée à l'accélération et au bruit. Continuez à prendre le temps de les écouter, chacune d'elles, car elles tracent des chemins différents.

Bon vent à toutes et tous!
Merci pour cette merveilleuse aventure.

Pierre de Mûelenaere
pour ONLIT asbl

 

 

mercredi 27 février 2019

Kaléidoscope rejoint l'école des loisirs

(c) David McKee.


C'était dans l'air depuis deux ou trois années mais des soucis techniques avaient ralenti le projet. Aujourd'hui, c'est fait. Les plus que trentenaires éditions Kaléidoscope (Elmer de David McKee, les singes d'Anthony Browne, divers créateurs français par la suite dont Geoffroy de Pennart) rejoignent l'école des loisirs, son diffuseur depuis belle lurette et partenaire de tout temps.

Créées en 1989 par Isabel Finkenstaedt qui venait de Flammarion Jeunesse, les éditions Kaléidoscope ont forgé un remarquable catalogue d'albums jeunesse selon les meilleurs codes du genre, amusement, identification, évasion, quotidien, le tout avec une grande attention à la qualité des illustrations et à l'intérêt du rapport texte-images. Des livres qui étaient chaque fois une rencontre entre eux et leur éditrice et qui ont enchanté leurs jeunes lecteurs qui y ont trouvé l'application de la devise de la maison: "lire, rire et grandir".

Kaléidoscope – Lire, rire et grandir – Des albums pour accompagner la petite enfance - Des albums pour accompagner la petite enfance

Pendant ces trente années, Kaléidoscope a permis de faire connaître en France de nombreux auteurs anglo-saxons (Anthony Browne, Oliver Jeffers, Emily Gravett, David McKee, Angela Barrett,  William Steig et plein d'autres encore). La maison a aussi publié de nombreux auteurs français comme Geoffroy de Pennart, Elsa Oriol, Christine Naumann-Villemin, Kris Di Giacomo, Michaël Escoffier… liste complète ici.

(c) Anthony Browne.

Aujourd'hui, Isabel Finkenstaedt a décidé de prendre sa retraite en cédant sa maison d'édition à l'école des loisirs, son partenaire et diffuseur historique, qui a déjà repris de nombreux titres de Kaléidoscope dans sa collection d'albums poche les Lutins. Pas de déménagement en vue puisque les deux maisons sont à la même adresse parisienne. L'équipe qui anime depuis plusieurs années Kaléidoscope poursuivra son travail, Camille Guénot pour la partie éditoriale, Stéphanie Jarry pour la partie communication et accompagnement promotionnel. Elles pourront néanmoins s'appuyer sur  l'organisation et les équipes de l'école des loisirs.

(c) Geoffroy de Pennart.


mardi 4 décembre 2018

Toujours plus de monde au Salon de Montreuil


Il y faisait chaud, il y avait plein de monde, plein de bruit, plein de lumières, plein de courants d'air et d'enfants qui courent. Plein aussi d'enfants qui lisent. On en sort fatigué mais on sourit d'apprendre que la trente-quatrième édition du Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis (SLPJ) a drainé plus de 179.000 visiteurs, soit 4.000 de plus que l'an dernier et 10 % de professionnels en plus. 179.000 visiteurs en six jours seulement (du 28 novembre au 3 décembre)! Plus de deux fois l'immense cortège qui a circulé dans les rues de Bruxelles le dimanche 2 décembre lors de la manifestation "climat". Et une fréquentation en hausse, indépendamment des manifestations des "gilets jaunes" qui embrasaient divers lieux de Paris.

(c) Eric Garault.

Le Salon, cela a été six jours de rencontres, de lectures, de spectacles et de débats autour du fil rouge "nos futurs", thème 2018. Il a réuni 450 stands d'exposants, invité paritairement 126 créateurs et 126 créatrices et proposé des milliers de livres aux visiteurs, tellement avides parfois de rencontrer leurs auteurs qu'il a fallu organiser des files d'attente aux dédicaces. Très impressionnant aussi, le chiffre de 28.000 scolaires (1.300 groupes au total), 2.000 de plus que l'an dernier, qui ont rencontré livres et auteurs. Les "Pépites" avaient été proclamées le premier jour (lire ici).

Un aspect important du SLPJ est la gratuité d'accès, les mercredi 28, jeudi 29 et vendredi 30 novembre pour tous et en permanence pour les enfants de moins de 18 ans, les habitants de la Seine-Saint-Denis et les demandeurs d’emploi et bénéficiaires du RSA. Une aubaine pour les publics familiaux qui est à saluer.

Soutien aux migrants. (c) Eric Garault.

De même, on admire le soutien du Salon à l'association Encrages (ici), très active dans le soutien aux migrants et des précaires, qui a bénéficié d'une très belle visibilité pour toutes ses actions au sous-sol à côté de la très intéressante exposition de l'année. Exposition dont on regrette une fois de plus qu'elle ne se promène pas ailleurs. Par contre, les visiteurs ont pu y découvrir en version sonore, l'alphabet "ABC, l'esprit de la lettre" qui avait été créé par le SLPJ à l'occasion de la Foire de Francfort 2017 (lire ici).

L'exposition "Nos futurs"

"Nos futurs", thème du salon 2018 et de son expo, est à comprendre dans le lien entre passé, présent, et futur. Les lieux s'organisent en cinq espaces consacrés à cinq approches.

"Nos futurs". (c) Eric Garault.


  1. Explorer: contes, mythes et s classiques en tant que sources d'inspiration pour les auteurs, les illustrateurs et les éditeurs de littérature jeunesse, qu'ils revisitent, modernisent et adaptent à leur époque.
  2. Transformer: la littérature jeunesse comme ouverture sur le monde, lieu de débats, à l’image des questions migratoires. Ce grand enjeu humanitaire sera au cœur de la seconde partie de l’exposition, où seront exposées des affiches réalisées par des illustrateurs, pour sensibiliser à l'urgence de la situation.
  3. Initier: l'exposition "ABC, l'esprit de la lettre" est présentée pour la première en France, dans une nouvelle scénographie, à la fois visuelle et sonore.
  4. Composer: Nathalie Choux a imaginé spécialement pour l'exposition un jeu de construction interactif sous forme d'imagier géant à assembler soi-même. 
  5. Lire: espace offrant de nombreux imagiers et abécédaires à feuilleter et lectures.
ABC, l'esprit de la lettre. (c) Eric Garault.



lundi 29 janvier 2018

Décès de l'éditeur et auteur Jean-Claude Lattès

Jean-Claude Lattès.

On a appris par un tweet de Bernard Pivot ce dimanche le décès de l'éditeur Jean-Claude Lattès, survenu  à Paris le samedi 27 janvier, à l'âge de 76 ans. Il était né le 3 septembre 1941 à Nice. Avant de devenir éditeur, il avait exercé d'autres métiers, journaliste ("Combat", "Candide", "L'Express", "Les Nouvelles littéraires", "L'Observateur"), attaché de presse (Pierre Belfond, Robert Laffont).

Si Jean-Claude Lattès avait quitté le milieu de l'édition en 1991, à l'âge de 50 ans, pour sérieuses divergences avec Hachette qui avait repris sa maison en 1981, son nom y restait fortement attaché. D'abord parce qu'une maison porte toujours son nom. Ensuite parce qu'il a publié des auteurs qui ont marqué la littérature. Des prix Nobel et des écrivains de talent. Des best-sellers aussi. Il était fier des uns comme des autres, tout en étant lui-même un fin lettré.

 En 1968, Lattès crée Édition Spéciale avec Jacques Lanzmann chez Robert Laffont. Leur premier titre, "Ce n'est qu’un début", de Philippe Labro, sur les événements du mois de mai 1968, est un best-seller. En 1972, il se lance en solo avec les Editions Jean-Claude Lattès. Les "Tarzan" d'Edgar Rice Burroughs sauvent le lancement. Puis viennent les succès, "Un sac de billes" de Joseph Joffo, les livres de Patrick Cauvin, "Louisiane" de Maurice Denuzière, "Le nabab" d'Irène Frain, "Léon l'Africain" d'Amin Maalouf, "Le vent du soir" et d'autres de Jean d'Ormesson, Françoise Xénakis, Jacques Lanzmann, Naguib Mahfouz...

Les Editions JC Lattès sont toujours aujourd'hui un fleuron du groupe Hachette. Elles publient des auteurs français dont certains connaissent de grands succès comme Delphine de Vigan ou Grégoire Delacourt, et bon nombre de best-sellers internationaux comme les "Da Vinci Code", de Dan Brown, les différents tomes de "Cinquante nuances de Grey", d'E.L. James. Mais aussi des documents, des essais.


Depuis sa retraite en Provence, l'ex-éditeur écrivait des romans historiques, en duo ou en solo.

J'avais eu le plaisir de rencontrer Jean-Claude Lattès à Bruxelles il y a cinq ans, à la sortie de son dernier roman, "Le dernier roi des Juifs" (NiL, 2012), une passionnante biographie de Marcus Julius Agrippa. Le passionné d'Antiquité entend y rendre justice à un "oublié de l'Histoire" selon ses mots, Agrippa, le dernier roi des Juifs. Si le petit-fils d'Hérode vécut il y a deux mille ans, à lire Jean-Claude Lattès, on pourrait le croire notre contemporain.

Drôle d'idée que ce sujet, pourrait-on penser. Il suffit pourtant de se lancer dans les premières pages pour ne plus lâcher ce récit passionnant, documenté, superbement écrit et qui nous renvoie inlassablement à notre actualité. Rien n'aurait donc changé? Diplomatie, conquêtes, complots, assassinats, prises de pouvoir, mariages arrangés se succèdent à bon rythme en même temps que Rome, Alexandrie et Jérusalem résonnent des bruits des fêtes et des sons du quotidien. Pour se rendre de l'une à l’autre cité, on prend le bateau. Trois semaines de navigation et on est à bon port. Un roman qui fait le lien entre le passé et le présent.

Six questions à Jean-Claude Lattès
Il est frappant de constater la proximité entre ce que vous racontez, qui s'est déroulé dans l'Antiquité, et notre monde.
Les hommes sont éternels. Ce qui change, ce sont les échelles de valeurs. Ce qui était important à une époque ne l'est plus après. Cela vaut autant pour l'amour que pour la haine. C'est l'enseignement qu'on peut avoir de l'Histoire: se rappeler qu'on est des hommes et des femmes.
Comment se fait-il qu'on ait "oublié" ce roi?
On a oublié les hommes de l'Histoire, on a gardé seulement un certain nombre de faits. Certains ne retiennent que Jésus, les Juifs ne retiennent que la chute du Temple. On oublie ce qui s'est passé à côté et dans le reste du monde. On a négligé pour des raisons idéologiques ce roi à la jeunesse dissipée, sans aucun sens moral. On a gardé le courage des Juifs qui se sont révoltés contre Rome. Mais on peut être révolté et idiot. Les Romains n'étaient pas des nazis, ils respectaient les croyances des autres, mais ils se croyaient supérieurs. L'alliance avec Rome était aussi indispensable. Avec dix-neuf siècles de recul, on dit qu'Agrippa est un collabo. Le christianisme a effacé le judaïsme. À cette période, les Juifs d'Alexandrie veulent avoir la culture grecque.
Juifs et Romains ont donc cohabité.
Les Juifs ont eu de nombreux bénéfices grâce aux Romains, la paix, la sécurité, l'infrastructure, mais ces derniers pillaient leurs richesses. Sa double appartenance a nui à Agrippa mais il est parvenu à emmener beaucoup de gens derrière lui. Il avait du charisme et a su en faire bénéficier son peuple.
D'où vous vient votre passion pour l'Antiquité?
Elle m'a toujours habité surtout depuis que j'ai quitté le métier de l'édition. C'est aussi l'héritage des philosophes grecs et de la Bible que j'ai étudiés. Les rapports entre l'Orient et l'Occident, la raison et le mystique, m'ont toujours passionné. On est les enfants de cela, ici en Europe. L'intelligence du côté grec est d'’une clarté absolue. Ils ont inventé le mot "pathos".
C'était une époque terrible.
Oui, mais on peut faire le parallèle avec l'époque stalinienne et d'autres dictateurs. Toute tête qui dépasse doit être coupée. Fidel Castro a nettoyé tout son entourage. Dès le moment où l'homme devient un tyran, détient le pouvoir absolu, cela devient inéluctable. Les philosophes ont cru qu'ils allaient éclairer les tyrans. Ils n'y sont pas arrivés.
Il est beaucoup question de religion dans votre livre aussi.
Quand il s'agit de religion, rien n'a changé. Des hommes répandent la terreur. Ils ne voient pas où est l'enjeu. L'extrémisme religieux, la folie religieuse fonctionnent toujours. Un individu peut réussir par son charisme, son intelligence, sa prudence. Agrippa a été un roi caméléon mais il a réussi. Il a eu l'intelligence d'apporter la paix, d'être Juif avec les Juifs, Grec avec les Grecs.


vendredi 19 mai 2017

Anne Leloup, éditrice chez Esperluète et artiste


Anne Leloup.
Après plus de vingt ans d'existence, Esperluète éditions a décidé de se faire mieux connaître du public. Disons plutôt de se faire connaître d'un public élargi car quel amateur de littérature ignore-t-il la maison créée par Anne Leloup - assistée depuis quelques années par Charlotte Guisset -, basée à Noville-sur-Mehaigne (pour les non-Belges et les nuls en géo, c'est dans la province de Namur) mais présente à de nombreux marchés et foires du livre.
Se faire aussi mieux connaître du public international puisque la diffusion en France est désormais confiée aux Belles Lettres, ce qui permet de toucher aussi la Suisse et le Canada.

Esperluète, une maison d'édition dont le logo est un signe typographique afin de signifier le lien entre écrivains et plasticiens (quasi cent cinquante auteurs publiés) et aussi le lien entre le livre et son lecteur (expositions thématiques, rencontres littéraires, lectures musicales, animations...).

Une maison d'édition qui vit sa vie au rythme de dix publications en moyenne par an, apparaissant dans trois catalogues (texte, image, autre).
Soit
  • Collections Littéraires: "En toutes lettres", "L'Estran", "Cahiers" et "Hh istoires" (et "Orbe" à la rentrée)
  • Collections Imagées: "Hors-formats", "Accordéons", "Albums " et "Livres-jeux"
  • Collections En marge: "[dans l'atelier]" et "Hors-Collections"

Une maison d'édition belge et indépendante, membre du groupe des Editeurs Associés (voir ici), qui a notamment repris en février de cette année l'ex-librairie Corti à Paris, en face du Jardin du Luxembourg.

Pour retrouver le catalogue actuel, c'est ici. Tout complet, tout bien fait. Mais il y a aussi les sorties du mois de mai, à savoir une réédition et deux nouveautés.


Un grand amour
Nicole Malinconi 
récit
Esperluète
collection "En toutes lettres"
52 pages, 2015, 2017

La voix et la pensée de Theresa Stangl, la veuve de Franz Stangl, l'ex-commandant du camp d'extermination de Treblinka, après la mort de son mari en 1971.


Chevaux de guerre
poème d'Albane Gellé
accompagné de peintures d'Alexandra Duprez
Esperluète
collection "L'Estran"
48 pages, 2017

Si on sait que la vie d'Albane Gellé tourne autour de la littérature et surtout de la poésie ("Où que j'aille", avec Anne Leloup, Esperluète, 2014), on sait moins qu'elle élève des chevaux chez elle. Elle consacre un délicat et vibrant poème à ceux qui ont servi pendant la guerre 14-18. Ces "chevaux de guerre" qui ont quitté leurs fermes, leurs chemins ou leurs forêts pour entrer dans un conflit innommable. Qui ont troqué le front contre leur maison. Qui ont rencontré d'autres hommes que les leurs. Qui ont accompagné, servi de bouclier, qui ont henni, qui ont marché, qui sont morts, comme souvent leurs cavaliers. Qui ont vécu avec ces derniers le meilleur comme le pire.

Peinture d'Alexandra Duprez (c) Esperluète.

Un texte magnifique, entre vérité et émotion, écrit en regardant des cartes postales de la Première Guerre mondiale, et qui est accompagné d'expressives peintures d'Alexandra Duprez ("Les Cerfs", roman de Veronika Mabardi, Esperluète, 2014, "La petite sirène", conte de Myriam Mallié, Esperluète, 2007)

Peinture d'Alexandra Duprez (c) Esperluète.


Tout amateur de littérature de jeunesse aura aussi une pensée pour le très beau roman pour ados, le premier, de Michael Morpurgo, "Cheval de guerre" ("War Horse", 1982, traduit de l'anglais par André Dupuis, Gallimard Jeunesse, 1984, 2004, 2012), où Joey, cheval de ferme, devient cheval de guerre en 1914.



La Théo des fleuves
roman de Jean Marc Turine
Esperluète
collection "En toutes lettres"
224 pages, 2017

Les souvenirs de la vieille Théodora, enfant du fleuve, née Rom. "Ce roman, j'ai mis vingt ans pour l'écrire", expliquait l'autre jour Jean Marc Turine dans les salons de Passa Porta. "C'est un hommage aux Tziganes et aux Roms, un hommage et un cri d'amour à ces personnes que j'adore. Mon roman traverse tout le XXe siècle et notamment le génocide durant la Deuxième Guerre mondiale. Un génocide qui n'est toujours pas reconnu aujourd'hui, alors que ses proportions sont identiques à celle du massacre des Juifs. En 1987, alors que je faisais un film sur les rescapés des camps nazis, ce sont eux qui m'ont parlé de la situation des Tziganes dans ces camps. Ils sont un peuple sans littérature mais non sans oralité, un peuple sans frontière et pas nomade comme on aime le dire. Je dénonce aussi dans mon livre les conditions de vie des Roms qu'on voit dans nos rues. Et comme toujours, je fais des clins d’œil à mes autres livres, comme "Foudrol" (Esperluète, 2005), sur la Première Guerre mondiale."


Et pour mieux connaître Anne Leloup éditrice, rendez-vous avec Anne Leloup artiste. A l'occasion par exemple de la sortie toute récente, en mars, du livre "Trouvé par terre (notes d'atelier)" (Esperluète, collection [dans l'atelier], 64 pages), réunissant des textes et des œuvres récentes. Un travail personnel de recherche qu'Anne Leloup accomplit en parallèle de ses activités d'éditrice à découvrir absolument. On réalise combien ses différents supports accueillent la continuité de ses explorations sur le trait et la couleur.

Ou du texte. "Je vois le ciel, et la terre, et les arbres, les voitures, la route, les maisons", écrit ainsi Anne Leloup. "Je ne les dessine pas. Je ne vois pas les formes qui m'habitent. Je vois le contour des choses, leur poids, leur mesure. Je vois le temps qui passe, qui use. Je vois les enfants qui courent et la femme qui marche. Je vois les hommes qui vivent, respirent, meurent au moment où je dessine. Et puis, je ne vois plus rien, ne sens rien et commence à suivre le trait qui chemine puis s'arrête."

Des notes d'atelier qui proviennent des carnets de croquis qui accompagnent l'artiste. Petits cailloux blancs dont les mots éclairent un travail ou interrogent son sens.

Les œuvres réunies, plutôt abstraites, posent discrètement la question du dessin et de sa représentation., les blancs, les vides, les passages, mais aussi les visages et les végétaux.

"Dedans", litho. (c) Esperluète.

"Double rouge", litho. (c) Esperluète.

"Feuilles", litho. (c) Esperluète.

"Figuiers", litho. (c) Esperluète.

"Tulipes", litho. (c) Esperluète.



dimanche 19 avril 2015

L'art d'être arrière-grand-père...

... ou la blague du dimanche soir.

On s'en est pris plein la figure ce week-end, en informations tragiques.
Alors, trois secondes de sourire ne peuvent faire que du bien.

Il y a peu, je vous présentais le pétillant récit "On ne s'en fait pas à Paris", de Boris Moissard et Philippe Dumas (l'école des loisirs, 160 pages), contant superbement le demi-siècle d'édition de la maison parisienne (lire ici).
Un demi-siècle officiellement, mais bien plus dans la réalité puisque l'école des loisirs est en quelque sorte venue s'accrocher en 1965 aux éditions de l'Ecole, fondées en 1922 par Raymond Fabry. Ces maisons ont toujours appartenu à la même famille même si, de génération en génération, les noms des directeurs ont changé, notamment quand les beaux-fils sont entrés dans la danse. En résumé, on a différentes générations de Roussille, Delas, Fabry et Fabre. Et beaucoup d'hommes prénommés Jean.

Pas facile de s'y retrouver, et j'avais déjà souri devant une annonce, rectifiée par la suite, de Culturebox.


Et paf, en ouvrant "Le Soir" de Bruxelles de ce week-end, la même boulette. Jean Delas devient l'arrière grand-père de Louis Delas alors qu'il en est tout simplement le père. C'est pas grave mais à répétition, cela devient encore plus drôle.


Donc, pour les cent ans de l'école des loisirs, merci de prévoir un arbre généalogique complet des familles aux manettes de l'école des loisirs.