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| Quelques-uns des albums carrés du Rouergue. |
Y aura-t-il de la neige à Noël? La
question comporte à la fois espoir et résignation, car on sait bien qu'il ne
neige plus tellement souvent en décembre. De la même manière, on peut se
demander s'il y aura des albums jeunesse aux éditions du Rouergue en 2027.
L'édition ne relève pas de la magie. On sait que les albums à paraître l'an
prochain sont à préparer maintenant, surtout ceux de création - ceux en
traduction ont peut-être un peu plus de marge. Or, aucun signal vert n'est actuellement
donné aux auteur.e.s. de la maison appartenant au groupe Actes Sud. Au
contraire. Elles et eux ont vu les signaux rouges s'allumer les uns après les
autres depuis plusieurs années et singulièrement depuis l'an dernier. Leur œuvre
est aujourd'hui considérée par la direction comme une "collection ancienne", ce
qui leur fait craindre le pire pour l'avenir de l'actuel catalogue. Enterré ou
réimprimé? Les auteur.e.s ont reçu l'été dernier un mail de la direction: "La
situation en librairie est devenue extrêmement difficile. La fréquentation a
chuté de façon dramatique et les alertes des libraires au sujet de la
surproduction nous ont conduits à une révision de la programmation du second
semestre." Ils et elles ont vu l'équipe éditoriale historique, Olivier Douzou et
David Fourré, remerciée à la même époque. Après plus de trente ans et sans autre
discussion. Sans qu'ils en sachent davantage, à part le mantra de la direction
selon lequel "les albums ne s'arrêtent pas".
"Jojo la mâche"
Cette maison d'édition qui a dynamité la création jeunesse française dans les
années 1990 va-t-elle subir le même sort que son premier titre "Jojo la mâche"
(Rouergue, 1993)? Dans cet album drôle et poétique d'Olivier Douzou, une
vache perd peu à peu ses attributs, corne, queue, gamelles, jusqu'à
disparaître elle-même. En levant le nez au ciel, on y retrouve des morceaux de
la mâche. Faudra-t-il faire pareil pour retrouver les albums jeunesse du
Rouergue?
La Foire de Bologne se tient dans trois semaines. Et la présidente du
Rouergue, Alzira Martins, ne sera "malheureusement" pas présente à
la grand-messe mondiale de la littérature de jeunesse, m'informe-t-elle.
Sa maison sera-t-elle représentée sur l'espace collectif Actes Sud? Je
regarderai.
Un collectif créé
Les auteurs s'inquiètent depuis longtemps (lire ci-dessous, sans oublier le
texte du "Libé des auteur.es jeunesse"
ici) et n'obtiennent pas de réponse claire à leurs questions. Ils se sont donc
regroupés dans un
collectif,
Roule toujours (
ici), réunissant des libraires, bibliothécaires, médiateurs, journalistes,
chroniqueurs, associations pour la lecture, organisateurs de salons, Écoles
d'Arts Appliqués, membres des commissions CNL, de collectivités, de l'ADAGP,
du SGDL, de la charte des auteurs, illustrateurs, éditeurs et lecteurs.
Quasiment 300 membres aujourd'hui, dont le secteur Livre et lecture petite
enfance du Conseil départemental du Val-de-Marne qui réagit ainsi:
"Je suis choquée d'apprendre cette triste nouvelle et bien sûr en total
désaccord avec "les décideurs" qui ne prennent pas en compte la dimension
essentielle de ce catalogue. Toute cette collection doit perdurer,
s'enrichir encore d'œuvres créatives, audacieuses, intelligentes où l'humour
aussi a sa place essentielle dans notre monde si lourd. Les enfants
apprécient grandement ces albums, nous le savons, nous qui sommes au plus
près des familles."
Le collectif a envoyé une lettre s'inquiétant de l'avenir aux directions du
Rouergue et d'Actes Sud le 18 février. Un gros mois plus tard, pas de réponse.
Seule indication de la direction, lapidaire, à mes questions sur l'avenir des
albums:
"En effet la collection Albums est suspendue pour le moment, le temps pour
nous de prendre le recul nécessaire et d’en définir une ligne nouvelle.
Tous les interlocuteurs directement concernés seront bien évidemment
informés dès que nous aurons suffisamment avancé dans nos réflexions.
Auteurs et illustrateurs savent, et peuvent facilement le vérifier en
librairie, que leurs albums parus sont disponibles et font l'objet de
toute notre attention. Pour le reste, et nous sommes très sensibles à
cette mobilisation générale des prescripteurs et acteurs de la chaîne du
livre, qui malheureusement arrive un peu tard pour l'ancienne collection
des Albums, le Rouergue est une entreprise privée qui doit assurer sa
pérennité par ses seuls résultats économiques. C'est à ce prix que nous
pourrons continuer à accompagner la création."
La lettre de Roule toujours
"Madame, Monsieur,
Suite aux décisions prises fin Juin 2025, nous
souhaiterions prendre connaissance du projet concernant l'édition à venir
des albums au Rouergue. En octobre dernier a été en effet évoquée une
concertation - début d’année 26 - avec l'équipe en place, encadrée
par des éditeurs de la maison Actes Sud, pour envisager une continuation
avec l'objectif précis de publications dès 2027. Nous, auteurs au
Rouergue, manifestons une inquiétude légitime quant à l'avenir de cette
collection, essentiel pour l'existence d'une œuvre collective riche,
reconnue depuis plus de trente ans. Merci donc de nous donner toutes les
précisions et garanties sur ce prolongement annoncé, nécessaire à
l'accompagnement de nos ouvrages publiés jusqu'ici."
Une pause est-elle bénéfique comme le croit la direction du Rouergue jeunesse
ou enterre-t-elle une ligne éditoriale qui a créé plusieurs centaines d'albums
identifiables de loin? Toujours aussi appréciés des prescripteurs que de la
critique et du public. Qui ont remporté une quinzaine d'appels d'offre pour
des livres de naissance en France. Une place perdue sur les tables des
libraires se récupère-t-elle? Alors pourquoi faire moins de livres, ou ne plus
en faire du tout?
Hier, aujourd'hui, demain
La naissance d'une maison
En 1993, Olivier Douzou publie dans la jeune maison des Éditions du Rouergue
un premier album jeunesse, "Jojo la mâche". Il sera rapidement suivie d'un
autre titre, "Mono le cyclope". Le premier deviendra rapidement une
pierre d'angle dans l'histoire de la littérature jeunesse,
remportant succès critique et public. La direction de l'époque embraie et
confie en 1994 à Olivier Douzou le poste de directeur artistique des nouvelles
éditions du Rouergue jeunesse. Ce sont des années en or. Le ton est différent,
la forme aussi, avec ce choix délibéré du début d'albums tous carrés. Chaque
livre est travaillé, dans la rencontre entre le texte et l'image, dans le jeu
entre les deux, dans la mise en scène, le rythme, la construction. Différent
de ce qui se fait alors. Tout le monde veut être publié au Rouergue. Les
auteurs et les étudiants en fin de cursus envoient leurs projets à Rodez.
Henri Meunier, Gaétan Dorémus, José Parrondo, Frédérique Bertrand, Annie
Agopian, Christian Voltz, Anouk Ricard, Natali Fortier pour ne citer qu'eux,
sont du premier train. On se rappelle de la fierté de Bruno Heitz,
artiste aux innombrables créations, d'être publié au Rouergue. Les titres se
suivent à bon rythme, cinquante en moins de cinq ans. Et une trentaine par an
ensuite.
Les saisons s'enchaînent, avec des albums variés, récoltant toujours autant
l'enthousiasme des lecteurs, des bibliothécaires, des libraires, des
critiques, du public. Souvent primés. Il y a une façon Rouergue jeunesse qui
se décline d'année en année dans les différentes collections peu à peu crées.
Douzou out, Douzou in
Mais en juin 2001, Olivier Douzou quitte le Rouergue jeunesse par lassitude et
envie de nouveaux espaces, alors qu'Actes Sud entre par ailleurs au
capital de la maison à hauteur de 25 % - en 2005 Actes Sud rachètera les 100
%. Les titres que le directeur artistique a préparés continueront à paraître
pendant les premiers temps. Le filon sera ensuite épuisé. Les nouveautés
choisies par la personne qui lui succède ne rencontrent pas le même succès.
Olivier Douzou sera rappelé en 2011 par Actes Sud avec la promesse d'une
liberté éditoriale complète. Il le dit lui-même:
"Le monde de l'édition a alors changé. Ce qui était nouveau à ses débuts ne
l'est plus. Beaucoup d'autres maisons d'édition ont aussi fait évoluer la
littérature de jeunesse en France."
Lui, ce qui intéresse, c'est de faire du neuf. Il le fera avec ses auteurs historiques et une quarantaine de nouveaux qui rejoignent la maison, dont Michel Galvin,
Juliette Binet, Piret Raud, Marine Rivoal... Des auteurs qui continuent d'être souvent
récompensés, même récemment. Leurs albums apparaissent régulièrement dans
les sélections des librairies Sorcières ou du SLPJ (Salon de Montreuil
selon l'appellation ancienne). Le succès reviendra, la maison ayant
représentants convaincants et attachée de presse performante.
Diminution du personnel
A l'hiver 2021, les auteurs du Rouergue lancent une première alerte à la
nouvelle directrice du Rouergue chez Actes Sud, en poste depuis 2010, Alzira
Martins, chargée aussi de la coordination avec les autres maisons jeunesse du
groupe. Leurs livres ne sont plus accompagnés depuis la rentrée 2018,
déplorent-ils. Ils se sentent abandonnés. Ils ne sont plus invités ni en
librairie, ni dans les salons. Les sorties ne sont plus célébrées par un
événement ou une exposition. On rappellera que plusieurs personnes extrêmement
compétentes et performantes ont quitté le Rouergue et n'ont pas toutes été
remplacées. Ensuite, il y a eu le Covid où les réseaux sociaux prennent une
place importante dans la communication. Et après? Rien ou pas grand-chose. Des
équipes régulièrement renouvelées, des débutants sans réelle connaissance de
l'album jeunesse ou du terrain.
Diminution des parutions
En parallèle, le catalogue perd des plumes à chaque rentrée. De moins en moins
de titres sont publiés, d'autres sont reportés. Comment les auteur.e.s
peuvent-ils alors exister, le nom d'une maison se perpétuer? Loin des yeux,
loin du cœur. En juillet 2025, lors de la présentation des albums jeunesse de
la rentrée, Olivier Douzou n'est pas là. Et pour cause, il vient d'apprendre
quand il a présenté à Arles le programme qu'il a engagé pour 2026 que la
maison met fin à ses services à la fin de l'année et à ceux de son équipe. Son
programme est annulé dans sa quasi-globalité alors que des titres sont prêts
pour l'impression. Motif: les livres ne répondent plus à un marché qui se
détourne des ouvrages exigeants.
A l'été 2025
A ma question
"Qu'en est-il de l'avenir des albums au Rouergue en 2026? J'ai vu passer
des messages alarmants sur Instagram", Alzira Martins me répond le 7 juillet:
"Il n'est nullement question d'arrêter les albums au Rouergue car ils font
partie de notre ADN. Nous constatons depuis quelques années déjà que les
ouvrages exigeants qui ont fait la renommée de la maison et, on peut le
dire en toute modestie (!), révolutionné à l'époque les albums jeunesse,
peinent à présent à trouver leur public.
Les lecteurs se renouvèlent,
ce qui est heureux, et les libraires aussi. Et nous nous trouvons face à
une nouvelle génération de professionnels qui n'a pas forcément la même
appétence pour ce travail.
Il nous est apparu important de nous
remettre en question et de placer la collection en sommeil pour trouver le
temps, les moyens et l'énergie de lui donner un nouveau souffle. Quelques
albums figurent au programme de 2026 et nous espérons revenir au plus vite
avec une programmation différente et, je l'espère, tout aussi audacieuse."
2026
Effectivement, il y aura trois albums estampillés Douzou au Rouergue en 2026.
Il faut toutefois constater qu'il n'y en a eu aucun en novembre et en décembre
2025, époque où les éditeurs mettent le turbo en prévision du Salon de
Montreuil et des fêtes de fin d'année.
Dans le "Libé des auteur.es jeunesse", le 25 novembre 2025, Henri Meunier,
auteur historique des éditions du Rouergue précise les choses:
"En juin dernier, la direction de cette petite maison du groupe Actes Sud
a mis un point final à cette histoire. D'un mail lapidaire, douze lignes,
s'ouvrant sur un aveu sidérant:
« Il semblerait que l'époque ne soit plus aux projets ambitieux qui ont fait
la renommée du Rouergue. »
De fait, l'équipe éditoriale historique a été remerciée. L'essentiel des
projets en cours a été annulé, au mépris des contrats signés. Deux
promesses imprécises ont été esquissées par la direction: les livres
existants restent une priorité et un secteur album régénéré reviendra.
L'avenir montrera si ces promesses valent plus que les contrats
signés."
Témoignages
Les auteurs du Rouergue déplorent tous la situation:
"La fin annoncée d'une ligne éditoriale d'une importance historique majeure
et pertinence actuelle féconde est d'une tristesse infinie pour nombre
d'entre nous."
L'un pointe que les questions posées depuis longtemps à propos de la
commercialisation de leurs ouvrages ne sont pas étudiées. Comme si un livre
n'avait pas besoin de toute la chaîne pour exister.
L'autre se dit
"dégoûtée de tout ce gâchis et du naufrage auquel on a toutes et tous
assisté, révoltée par l'irrespect total de la direction du Rouergue envers
ses auteur.ice.s, et en colère". Elle a d'ailleurs décidé de ne plus faire de nouveau livre au Rouergue il y
a plus de trois ans, pour limiter la casse et cesser de produire dans le vide
des livres dont personne ne s'occupait.
"Je suis dégoûtée", témoigne encore une autre,
"et en colère, d'être traitée de la sorte, de ne pas savoir ce que
deviendront mes titres, qui sont ma seule vitrine. Car la précarité des
auteurs n'est pas une légende et ne vivant que de l'exploitation de ces
titres, c'est extrêmement dur. Et ce flou m'est préjudiciable. Je suis
dépitée de cette fin si violente, sans respect pour le travail de chacun,
éditeur comme auteurs."
Les projets signés ou projetés
Pour les auteurs, la situation est difficile. Des contrats signés sont
annulés, même si les avances ont été versées.
"Ce qui rend la présentation du travail à un autre éditeur impossible le
temps du délai contractuel", confie un auteur.
Un autre constate que deux de ses projets proposés par Olivier Douzou et David Fourré ont été balayés par Alzira Martins.
Marine Rivoal a vu son projet re-maquetté de façon tellement désastreuse
l'été dernier qu'elle l'a refusé, donnant ainsi à Actes Sud le moyen d'annuler
le contrat. Elle y a laissé la moitié de son à-valoir mais "Loupiotes" est
sorti ce 19 mars aux Éditions des Grandes Personnes, maison
qui sait allier exigence, qualité de fabrication et réussite
commerciale.
Être auteur.e jeunesse
De manière plus générale, la crise au Rouergue est l'occasion de réfléchir au
métier de créateur en littérature de jeunesse. Un métier mal rémunéré, ne
permettant en général pas de vivre de son travail. Une précarité des auteurs
accrue par la surproduction, qui s'est mise en place depuis quinze ans.
"Cette surproduction", explique un auteur,
"a profité à la chaîne du livre mais pas aux auteurs, le volume des ventes
globales augmentant au détriment du nombre des ventes de chaque titre, donc
des droits d'auteur."
Un autre ajoute: "Depuis que je fais ce métier, je ne me suis jamais autant vu comme
fragile." Un auteur doit-il devenir un "fournisseur de contenu" comme cela lui
est demandé? Ou est-il un artiste?
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