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vendredi 27 mars 2026

Le prix Prem1ère 2026 à Jeanne Rivière

Jeanne Rivière entre Laurent Dehossay, président du jury, et
Jean-Paul Philippot, administrateur général de la RTBF. (c) Jan Van de Vel.

Comme chaque année depuis 2007, les auditeurs ont choisi le prix Première 2026 (4.000 euros, 1.000 de moins que l'an dernier) parmi les dix titres finalistes (lire ici). Il a été décerné pour la vingtième fois ce jeudi 26 mars à la Française Jeanne Rivière pour "Lorraine brûle" (Gallimard, collection Sygne, 2025, 182 pages). Habitant Metz, elle est venue à Bruxelles recevoir son prix et rencontrer le jury, composé de dix auditeurs et auditrices de La Première qui ont lu la sélection de dix premiers romans proposés par un comité de professionnels du livre (lire ici).
 
 
Blouson léopard, deux bagues à chaque main, mais pas aux mêmes doigts, stylo à encre violette, Jeanne Rivière enchaîne les interviews à propos de son prix Prem1ère. Avec naturel et élan. Cash. Sans se cacher derrière les mots. "Lorraine brûle" est un excellent premier roman. On le dit punk, je ne sais pas trop ce que cela veut dire. Je dirais plutôt un roman du réel, des petites choses, de la vie comme elle vient, comme elle va et comme elle ne va pas. Des routines et des galères dans cette Lorraine sinistrée. Des nuages et des éclaircies. De grands soleils aussi. Un milieu rare en littérature, ce n'est pas Zola mais ce n'est pas Versailles, porté par une écriture fluide à la première personne qui tape, se remarque, accroche et séduit. De courts chapitres, une voix qui s'adresse au lecteur, qui lui raconte, en choisissant toutefois des mots qui vont ensemble, qui sonnent bien. Écho à la batterie dont joue l'auteur? Dans des groupes punk, forcément. 
 
Jeanne Rivière.

On va rencontrer une tribu foutraque autour d'une narratrice non nommée mais "elle aurait pu s'appeler Daisy", me glisse la primo-romancière. Et de son fils Tarzan, douze ans, qui se désespère de ne pas savoir faire de roulades arrière. Jeanne Rivière, elle, elle peut toujours. "Je suis toujours capable de faire une roulade arrière. Mais pas le grand écart. A 44 ans, mon corps est un peu usé."

A 44 ans, elle publie son premier livre, un roman: "J'ai toujours écrit. Petite, je tenais des journaux sur tout ce qui se passait dans la maison, j'écrivais de la poésie, je lisais des poèmes dans ma chambre, je faisais des fanzines, des publications sur les réseaux sociaux, quelques textes pour mes groupes de musique. Et puis, un jour, j'ai décidé d’écrire ces quiproquos de la vie en un texte plus long. Pendant un an, j'ai écrit en cachette de tout le monde. Avant d'écrire un livre, on ne sait pas qu'on écrit un livre. Dire qu'on écrit un livre, je trouve cela prétentieux. J'ai envoyé mon texte aux éditeurs. C'est devenu un livre dans la collection Sygne de Gallimard."

"Lorraine brûle" ouvre les portes d'un monde entre Metz et Nancy. On suit la narratrice dans son quotidien, au boulot, avec son fils préado, avec les cochons d'Inde malades, avec Pablo, son mari quitté après dix-sept ans de compagnonnage avec qui elle s'entend bien. Elle travaille, mais elle joue aussi de la batterie, donne des concerts, sort. Elle écoute beaucoup ses proches, principalement des amies. "Il y a beaucoup de femmes dans le livre. Je suis toujours mieux avec des femmes. Je ne lis que des femmes depuis dix quinze ans. J'ai lu assez d'hommes avant."

Une galerie féminine qui nous emmène dans des clubs BDSM ou à l'hôpital, en excursion à la mer ou à Berlin. En filigrane, la quête de l'amour, le spectre de la mort. Bien visible, une bonne dose d'humour, souvent noir. Autant de raisons de penser que la narratrice et la romancière pourraient ne faire qu'un. "Non, non", se récrie-t-elle en souriant, "elle n'est pas moi." Ah bon?
 
Ce premier roman nous entraîne là où on ne va pas souvent, auprès de ces déshérités magnifiques qui s'en sortent à leur façon. "Écrire pour moi, c'est une solution pour trouver l'unité, pour réparer. Écrire m'aide à trouver l'unité. Nager aussi mais c'est arrivé plus tard." 
 
Nager, comme les lignes en lien avec la natation que pratique quotidiennement la narratrice qui closent les chapitres, bouées subtiles qui aident à garder la tête hors de l'eau. "Les lignes en fin de mes textes n'étaient pas systématiques au début. Il y en avait beaucoup mais pas partout. C’est Thierry Laroche, mon éditeur, qui m'a suggéré d'en rajouter quelques-unes. Comme il est éditeur, je me suis dit qu'il savait."
 
"Le point de départ", reprend Jeanne Rivière, "c'est que j'avais envie de parler de tout ce dont on parle peu. De ce qu'on ne dit pas chez la boulangère ou dans la salle de café et qui est constitutif de l'humanité. Le point de départ, c'est comment dealer l'existence au quotidien, la tragédie du quotidien, dans ces mondes invisibles, ces communautés dont on parle peu. Ça m'intéresse. Je le fais de manière frontale, dans les phrases, dans les mots. Je n'ai pas envie d'y aller par quatre chemins dans la littérature. Un livre, ce n'est rien d'autre que des mots. La musique que je fais est dans cette esthétique-là. Punk sans grande maîtrise technique."

Avec son titre en écho au tatouage de l'amie Delfine, trouvé au moment d'envoyer aux éditeurs le texte dans lequel il figure sur un bracelet, "Lorraine brûle" est une très belle découverte qui fait espérer d'autres textes... punk.
 
Pour lire en ligne le début de "Lorraine brûle", c'est ici.
 
 
 
Lauréats précédents
  • 2025 Pauline Valade pour "Bruno et Jean" (Actes Sud, 2024, lire ici)
  • 2024 Sébastien Bailly pour "Parfois l'homme" (Le Tripode, 2023, lire ici)
  • 2023 Anthony Passeron pour "Les Enfants endormis" (Globe, 2022, lire ici)
  • 2022 Mario Alonso pour "Watergang" (Le Tripode, 2021 lire ici)
  • 2021 Dimitri Rouchon-Borie pour "Le Démon de la Colline aux Loups" (Le Tripode, 2020, lire ici)
  • 2020 Abel Quentin, pour "Sœur" (Editions de l'Observatoire, 2019, lire ici)
  • 2019 Alexandre Lenot, pour "Écorces vives" (Actes Sud, 2018)
  • 2018 Mahir Guven, pour "Grand frère" Editions Philippe Rey, 2017, lire ici)
  • 2017 Négar Djavadi, pour "Désorientale" (Liana Levi, 2016, lire ici)
  • 2016 Pascal Manoukian, pour "Les échoués" (Éditions Don Quichotte, 2015, lire ici)
  • 2015 Océane Madelaine, pour "D'argile et de feu" (Les Busclats, 2015, lire ici)
  • 2014 Antoine Wauters, pour "Nos mères" (Verdier, 2014, lire ici)
  • 2013 Hoai Huong Nguyen, pour "L'ombre douce" (Viviane Hamy, 2013)
  • 2012 Virginie Deloffre, pour "Léna" (Albin Michel, 2011)
  • 2011 Nicole Roland, pour "Kosaburo,1945" (Actes Sud, 2011)
  • 2010 Liliana Lazar, pour "Terre des affranchis" (Gaïa Éditions, 2009)
  • 2009 Nicolas Marchal, pour "Les Conquêtes véritables" (Les Éditions namuroises, 2008)
  • 2008 Marc Lepape, pour "Vasilsca" (Éditions Galaade, 2008)
  • 2007 Houda Rouane, pour "Pieds-blancs" (Éditions Philippe Rey, 2006) 

 

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